VOLTAIRE ET LES FEMMES

Voltaire est en exécration auprès des femmes, parce qu'il a dit

du mal de Jeanne d'Arc, dans le plus pitoyable, du reste, de

tous les livres prétendument gais. Mais il ne faudrait pas le

juger uniquement sur ce livre-là. Il a eu des idées justes, en

général, sur les femmes; il a été apprécié et aimé par des femmes

très distinguées, Mme la duchesse du Maine, Mme la marquise du

Châtelet, Mme du Deffand, sans vouloir tout à fait omettre Mme de

Pompadour, qui a été, à mon avis, extrêmement surfaite, mais qui

n'était pas sans mérite, ni Mme d'Epinay, dont je dirai à peu près

la même chose, avec, si vous voulez, un bon point de plus.

Les passages, non pas très nombreux, où le peu «féministe» et

très peu «fémineux» Voltaire dit en passant son avis sur les

femmes, sont intéressants à relever. Je ne les relèverai pas tous,

du reste. Il suffit des plus significatifs.

Sur les «femmes savantes» d'abord, et c'est toujours ce point-ci

qui attire avant tout l'attention, voici ce que le cardinal de

Bernis écrivait le 20 juillet 1762 à Voltaire: «A l'égard de

Paris, je ne désire d'y habiter que quand la conversation y sera

meilleure, moins passionnée, moins politique. Vous avez vu de

notre temps [c'est-à-dire du temps que Voltaire était à Paris,

vers 1730], que toutes les femmes avaient _leur bel esprit_,

ensuite _leur géomètre_, puis leur _abbé Nollet_ [c'est-à-dire

leur physicien]. Aujourd'hui on prétend qu'elles ont toutes _leur

homme d'État, leur politique, leur agriculteur, leur duc de

Sully_. Vous sentez combien tout cela est ennuyeux et inutile:

ainsi j'attends sans impatience que la bonne compagnie reprenne

ses anciens droits, car je me trouverais très déplacé au milieu de

tous ces Machiavels modernes...»

Voltaire ne répondit pas à ce passage, d'où l'on peut induire

qu'il y sourit avec approbation; car il est grand disputeur, et

aussitôt que quelque chose dans les lettres de ses correspondants

n'est pas tout à fait selon ses opinions, soit avec vivacité,

soit avec des ménagements de courtoisie, il ne manque jamais

de le relever. Le petit historique de l'abbé de Bernis dut lui

plaire, car c'est un historique très net et très complet des

manies féminines pendant près d'un siècle, depuis Molière jusqu'en

1762. Du temps de Molière finissant, les femmes sont mi-parties

«littéraires,» mi-parties «philosophes-scientifiques» (_Femmes

savantes_). Du reste, il est à remarquer que Molière, dans les

_Femmes savantes_, est moitié observateur, moitié prophétique.

Puis, les femmes sont, avec Fontenelle, «beaux esprits» et

«géomètres»; puis elles sont, avec l'abbé Nollet, physiciennes et

naturalistes; puis, avec l'abbé Galiani et Quesnay, et Gournay, et

leurs disciples, économistes et «sciences politiques».

Autrement dit, elles ont suivi le mouvement général. Tout le

mouvement général de la littérature au XVIIIe siècle est celui-ci:

1º ne plus se contenter d'amuser; 2º instruire en amusant; 3º

instruire sans amuser.--En 1762, le cardinal de Bernis et Voltaire

aussi commençaient à trouver qu'on pensait trop, qu'on n'était pas

ici pour s'amuser. C'est à peu près à la même époque que Voltaire

écrivait:

Sous la raison les grâces étouffées

Livrent les cœurs à l'insipidité.

Le raisonner tristement s'accrédite.

On court, hélas! après la vérité.

Ah! croyez-moi: l'erreur a son mérite.

Il n'aimait donc pas beaucoup les «femmes savantes», c'est-à-dire

les «femmes scientifiques». Mme du Châtelet lui a plu par son

esprit de conversation qui était exquis, beaucoup plus que par sa

_Newtonomanie_ et son tableau noir, dont maintes fois, gentiment,

mais de ton assez caustique encore, il l'a raillée, même en face.

Et par derrière, on connaît son mot à une dame qui goûtait la

poésie: «Ah! Madame, vous aimez les vers! Comme je vous en aime!

J'ai chez moi un petit... animal qui n'aime que les mathématiques.»

En revanche, quand il a affaire à une «littéraire», on voit que,

tout en prémunissant, en homme sage, contre les dangers de cette

passion, il est heureux et très bienveillant. Une jeune fille

inconnue lui ayant envoyé des vers, on sait par quelle lettre

charmante il lui répondit: «Je ne suis, Mademoiselle, qu'un vieux

malade et il faut que mon état soit bien douloureux, puisque

je n'ai pu répondre plus tôt à la lettre dont vous m'honorez

et puisque je ne vous envoie que de la prose en échange de vos

jolis vers. Vous me demandez des conseils; il ne vous en faut

point d'autres que votre goût... Je vous invite à ne lire que les

ouvrages qui sont depuis longtemps en possession des suffrages

du public et dont la réputation n'est point équivoque. Il y en

a peu; mais on profite bien plus en les lisant qu'avec tous les

mauvais petits livres dont nous sommes inondés. Les bons auteurs

n'ont de l'esprit qu'autant qu'il en faut, ne le recherchent

jamais, pensent avec bon sens et s'expriment avec clarté... Vos

réflexions, Mademoiselle, vous en apprendront cent fois plus que

je ne pourrai vous en dire. Vous verrez que nos bons écrivains,

Fénelon, Racine, Boileau-Despréaux, employaient toujours le mot

propre. On s'accoutume à bien parler, en lisant souvent ceux qui

ont bien écrit; on se fait une habitude d'exprimer simplement et

noblement sa pensée sans effort. Ce n'est point une étude. Il n'en

coûte aucune peine de lire ce qui est bon et de ne lire que cela:

on n'a de maître que son propre goût...»

Il y a à remarquer, tout compte fait, que, tout au contraire de

Rousseau, Voltaire ne laisse pas d'avoir surtout aimé les femmes

qui avaient un caractère viril. Catherine, évidemment, lui a

beaucoup plu, abstraction faite de son goût pour les souverains

étrangers, lequel était comme une revanche qu'il prenait des

dédains qu'il avait eu à essuyer de la part du souverain français.

Voyez comme, dans une lettre toute particulière, et qui ne devait

pas aller de la personne à laquelle il l'écrivait à l'impératrice

de Russie, il parle de sa Catherine. C'est à Mme du Deffand qu'il

écrit ce jour-là (18 mai 1767): «... Vous voyez que les Jésuites

étaient bien loin de mériter leur réputation. Il y a une femme

qui s'en fait une bien grande; c'est la Sémiramis du Nord qui

fait marcher cinquante mille hommes en Pologne pour établir la

tolérance et la liberté de conscience. [Ce n'était pas du tout

pour cela.] C'est une chose unique dans l'histoire du monde et je

vous réponds que cela ira loin. Je me vante à vous d'être un peu

dans ses bonnes grâces. Je suis son chevalier envers et contre

tous. Je sais bien qu'on lui reproche quelque bagatelle au sujet

de son mari; mais ce sont des affaires de famille dont je ne me

mêle pas, et d'ailleurs il n'est pas mal qu'on ait une faute à

réparer: cela engage à faire de grands efforts pour forcer le

public à l'estime et à l'admiration, et assurément son vilain mari

n'aurait fait aucune des grandes choses que ma Catherine fait tous

les jours [morale de Voltaire, à comparer à celle de Nietzsche. Ce

n'est pas que je recommande ni l'une ni l'autre]... Je m'imagine

que les femmes ne sont pas fâchées qu'on loue leur espèce et qu'on

les croie capables de grandes choses. Vous saurez d'ailleurs

qu'elle va faire le tour de son vaste empire. Elle m'a promis de

m'écrire des extrémités de l'Asie; cela forme un beau spectacle.»

On connaît assez les monotones flagorneries que Voltaire prodigua

à Catherine II en lui écrivant à elle-même; mais connaît-on

bien... comment dirai-je... l'oraison funèbre avant décès,

l'oraison funèbre préalable, l'oraison funèbre _anthume_, comme

aurait dit notre pauvre Alphonse Allais, de Catherine II par

Voltaire? Le morceau est un peu enterré. Je le déterre pour vous.

C'est une partie, et c'est la partie essentielle, de la _Lettre

sur les panégyriques_ (date certaine: 1767, parce que Voltaire

parle de ce petit traité dans la lettre à Mme du Deffand que

j'extrayais tout à l'heure). Voici, partiellement, ce qui, dans ce

petit traité, se rapporte à la Sémiramis du Nord:

«... Elle se signale précisément comme ce monarque [Louis XIV],

par la protection qu'elle donne aux arts, par les bienfaits

qu'elle a répandus hors de son empire et surtout par les

nobles secours dont elle a honoré l'innocence des Calas et des

Sirven dans des pays qui n'étaient pas connus de ses anciens

prédécesseurs... Si Pierre le Grand fut le vrai fondateur de son

empire; s'il fit des soldats et des matelots; si l'on peut dire

qu'il créa des hommes, on pourra dire que Catherine II a formé

leurs âmes... Elle assure la durée de son empire sur le fondement

des lois. Elle est la seule de tous les monarques du monde qui

ait rassemblé des députés de toutes les villes d'Europe et d'Asie

pour former avec elle un corps de jurisprudence universelle et

uniforme. Justinien ne confia qu'à un corps de jurisconsultes le

soin de rédiger un code; elle confia ce grand dessein de la nation

à la nation même, jugeant, avec autant d'équité que de grandeur,

qu'on ne doit donner aux hommes que des lois qu'ils approuvent

et prévoyant qu'ils chériront à jamais un établissement qui sera

leur ouvrage. C'est dans ce code qu'elle rappelle les hommes à la

compassion, à l'humanité que la nature inspire et que la tyrannie

étouffe; qu'elle abolit ces supplices si cruels, si recherchés,

si disproportionnés aux délits; c'est là qu'elle rend les peines

des coupables utiles à la société; c'est là qu'elle interdit

l'affreux usage de la question, invention odieuse à toutes les

âmes honnêtes, contraire à la raison humaine et à la miséricorde

recommandée par Dieu même... Souveraine absolue, elle gémit sur

l'esclavage et elle l'abhorre... Elle a conçu le dessein d'être

la libératrice du genre humain dans l'espace de plus de onze cent

mille de nos grandes lieues carrées. Elle n'entreprend point

ce grand ouvrage par la force, mais par la seule raison; elle

invite les grands seigneurs de son empire à devenir plus grands

en commandant à des hommes libres. Elle en donne l'exemple: elle

affranchit les serfs de ses domaines...»--J'aurai l'indiscrétion

de transcrire ici un passage d'une de ses lettres: «La tolérance

est établie chez nous; elle fait la loi de l'État; il est défendu

de persécuter. Nous avons, il est vrai, des fanatiques, qui, faute

de persécution, se brûlent eux-mêmes; mais si ceux des autres pays

en faisaient autant, il n'y aurait pas grand mal; le monde n'en

serait que plus tranquille, et Calas n'aurait pas été roué.»

Suivent des considérations sur Catherine libératrice de la

Pologne, qui seraient peut-être sujettes à quelques contestations.

Je n'ai voulu que donner une idée de l'état d'esprit de Voltaire

à l'égard de Catherine II, et en passant, une idée aussi de la

manière dont Voltaire entend le panégyrique. Il n'y fait pas à

demi, comme on disait autrefois, en jolie langue.

Sur les femmes guerrières, Voltaire montre un mélange d'ironie

légère et de véritable admiration qu'il est curieux de regarder

de près et de mesurer au juste. Il rapporte avec bienveillance

l'anecdote de Coulah, prisonnière de Pierre, gouverneur de

Damas, qui se révolta avec ses compagnes contre Pierre et qui

le fit reculer jusqu'au moment où son propre frère, Dérar, vint

la délivrer, elle et son héroïque bataillon: «Rien ne ressemble

plus, ajoute-t-il, à ces temps qu'on nomme héroïques, chantés par

Homère.»

Il cite ensuite les femmes qui se «croisèrent» aux temps des

croisades. Il cite Marguerite d'Anjou, femme de Henri VI, roi

d'Angleterre, qui «combattit dans dix batailles pour délivrer son

mari», et ajoute que «l'histoire n'a pas d'exemple d'un courage

plus grand ni plus constant dans une femme». Il cite la fameuse

comtesse de Montfort, en Bretagne, «vaillante de sa personne

autant que nul homme, montant à cheval et maniant sa monture

mieux que nul écuyer, combattant sur mer et sur terre de même

assurance; soutenant deux assauts sur la brèche d'Hennebon, armée

de pied en cap, puis fondant sur le camp ennemi, y mettant le feu

et le réduisant en cendres».--Il aurait pu citer l'autre comtesse

de Montfort (la femme de Simon de Montfort, l'antialbigeois),

qui levait une armée pour courir au secours de son mari, la lui

conduisait à travers toute la France et partageait tous les périls

et soutenait tous les efforts de son sauvage époux.

Il ne peut s'empêcher de lancer quelques sottes épigrammes

à Jeanne d'Arc (d'où vient donc que Jeanne d'Arc fut sa bête

noire?), mais il rend un très grand hommage à Jeanne Hachette, de

Beauvais. Il ne manque pas de rappeler Mlle de la Charce, de la

maison de la Tour du Pin-Gouvernet, qui, en 1692, se mit à la tête

des communes en Dauphiné et repoussa les «Barbets» [Vaudois] qui

faisaient une irruption et qui reçut une pension du roi, comme un

officier qui a fait une glorieuse campagne.

En résumé, son petit chapitre sur les «amazones» de tous les temps

respire plutôt la sympathie que tout autre sentiment. C'est une

chose dont il lui faut tenir compte.

Enfin, pour ne pas prolonger outre mesure cette petite enquête,

il faut bien que j'en vienne à l'article _Femmes_ dans le

_Dictionnaire philosophique_... Eh bien, non; flânons encore un

peu; car enfin ceux qui connaissent Voltaire seraient furieux que

j'eusse l'air de mépriser le piquant badinage intitulé _Femmes,

soyez soumises à vos maris_. Il n'a pas la prétention de prouver

quoi que ce soit; mais il est d'actualité au moment où l'on songe

à retrancher le mot «_obéissance_» des articles du Code civil

relatifs au mariage, et puis il est joli et il est peu connu. Je

le résume:

«Mme la maréchale de Grancey... passa quarante années dans

cette dissipation et dans ce cercle d'amusements qui occupent

sérieusement les femmes; n'ayant jamais rien lu que les lettres

qu'on lui écrivait, n'ayant jamais mis dans sa tête que les

nouvelles du jour, les ridicules de son prochain et les intérêts

de son cœur. Enfin, quand elle se vit à l'âge où l'on dit que les

jolies femmes qui ont de l'esprit passent d'un trône à l'autre,

elle voulut lire... L'abbé de Châteauneuf la rencontra un jour

toute rouge de colère: «Qu'avez-vous donc, Madame? lui dit-il.

--«J'ai ouvert par hasard, répondit-elle, un livre qui traînait

dans mon cabinet. C'est, je crois, quelque recueil de lettres; j'y

ai vu ces paroles: _Femmes, soyez soumises à vos maris_. J'ai jeté

le livre.

--«Comment, Madame! Savez-vous bien que ce sont les Épîtres de

saint Paul?

--«Il ne m'importe de qui elles sont. L'auteur est très impoli.

Jamais M. le maréchal ne m'a écrit dans ce style. Je suis

persuadée que votre saint Paul était un homme très difficile à

vivre. Était-il marié?

--«Oui, Madame.

--«Il fallait que sa femme fût une bien bonne créature. Si

j'avais été la femme d'un pareil homme, je lui aurais fait voir du

pays. «Soyez soumises à vos maris!» Encore s'il s'était contenté

de dire: «Soyez douces, complaisantes, attentives, économes», je

dirais: «Voilà un homme qui sait vivre.» Mais pourquoi _soumises_,

s'il vous plaît? Quand j'épousai M. de Grancey, nous nous sommes

promis d'être fidèles; mais ni lui ni moi ne promîmes d'obéir.

Sommes-nous donc des esclaves? N'est-ce pas assez... [de toutes

les incommodités du mariage]..., sans qu'on vienne me dire encore:

_Obéissez?_ Certainement la nature ne l'a pas dit; elle nous a

fait des organes différents de ceux des hommes; mais en nous

rendant nécessaires les uns aux autres, elle n'a pas prétendu que

l'union formât un esclavage. Je me souviens bien que Molière a dit:

Du côté de la barbe est la toute-puissance.

Mais voilà une plaisante raison pour que j'aie un maître! Quoi?

parce qu'un homme a le menton couvert d'un vilain poil rude qu'il

est obligé de tondre de fort près et que mon menton est né rasé,

il faudra que je lui obéisse très humblement! Je sais bien qu'en

général les hommes ont des muscles plus forts que les nôtres et

qu'ils peuvent donner un coup de poing mieux appliqué; j'ai bien

peur que ce ne soit là l'origine de leur supériorité.»

J'arrive à l'article _Femmes_ dans le _Dictionnaire

philosophique_. A travers beaucoup d'impertinences ou de légèretés

comme Voltaire en a toujours, soit qu'il s'y complaise, soit

qu'il songe trop au succès immédiat, lequel ne peut presque pas

se passer de scandale, il y a des choses bien justes dans cet

article. Voltaire y reconnaît d'abord cette vérité, qui a été

parfaitement confirmée par la science de nos jours, que _le

crime n'est pas féminin_: «Dans tous les pays policés, il y a

toujours cinquante hommes au moins exécutés à mort contre une

seule femme.»--Il reconnaît l'intelligence de la femme tout

en lui déniant le génie inventeur: «On a vu des femmes très

savantes, comme il en fut de guerrières; mais il n'y eut jamais

d'_inventrices_.»

Il met en bon jour cette singulière antinomie, à laquelle, pour

mon compte, je n'ai jamais rien pu comprendre, que nulle part les

femmes ne sont électeurs, mais que, dans beaucoup de pays, elles

sont reines et gouvernent très bien: «Dans aucune république,

elles n'eurent jamais la moindre part au gouvernement, et dans les

empires purement électifs, elles n'ont jamais régné; mais elles

règnent dans presque tous les royaumes héréditaires de l'Europe...

On prétend que le cardinal Mazarin avouait que plusieurs femmes

étaient dignes de régir un royaume et qu'il ajoutait qu'il était

toujours à craindre qu'elles ne se laissassent subjuguer par des

amis incapables de gouverner douze poules. Cependant, Isabelle

en Castille, Élisabeth en Angleterre, Marie-Thérèse en Hongrie,

ont bien démenti le prétendu bon mot attribué à Mazarin. Et

aujourd'hui, nous voyons dans le Nord une législatrice qui est

aussi respectée que le souverain de la Grèce, de l'Asie-Mineure,

de la Syrie et de l'Égypte est peu estimé.»

Il est à remarquer que Voltaire est très nettement favorable

au divorce. Dans l'article _Femmes_, il écrit sans ambages et

peut-être sans assez d'ambages: «Ce qui ne paraît ni selon la

raison ni selon la politique [c'est-à-dire ni dans les intérêts de

l'État] c'est la loi qui porte qu'une femme séparée de corps et de

biens de son mari ne peut avoir un autre époux ni le mari prendre

une autre femme. Il est évident que voilà une race perdue pour la

peuplade et que si cet époux et cette épouse séparés ont tous deux

un tempérament impétueux, ils sont nécessairement exposés à des

péchés continuels dont les législateurs sont responsables devant

Dieu...»

Dans l'article _Divorce_, beaucoup moins sérieux, Voltaire se

borne à constater que le divorce est dans le code de Justinien,

empereur très chrétien, et qu'il est en pratique dans tous les

pays d'Église réformée et d'Église grecque. Puis il fait ce

qu'on peut appeler une gambade, ce qui lui est très habituel,

et, remontant aux époques non seulement barbares, mais sauvages,

il dit en bouffonnant: «Le divorce est probablement de la même

date à peu près que le mariage. Je crois pourtant que le mariage

est de quelques semaines plus ancien; c'est-à-dire qu'on se

querella avec sa femme au bout de quinze jours, qu'on la battit

au bout d'un mois et qu'on se sépara d'elle après six semaines de

cohabitation.» Et cela est assez amusant, mais ne signifie rien du

tout. Un vrai sage ajouterait: «Et, par conséquent, ce n'est pas

même amusant.» Il se pourrait.

Voltaire, dont je ne songe qu'à le féliciter, est très véhément

contre la polygamie. Il rapporte certains propos, plus ou moins

authentiques, d'un musulman reprochant à un Allemand de boire trop

de vin et de n'avoir qu'une épouse, et il fait répondre l'Allemand

d'une manière très pertinente: «Chien de musulman, pour qui je

conserve une vénération profonde, avant d'achever mon café, je

veux confondre tes discours. Qui possède quatre femmes possède

quatre harpies toujours prêtes à se calomnier, à se nuire, à

se battre: le logis est l'antre de la discorde. Aucune d'elles

ne peut t'aimer; chacune n'a qu'un quart de ta personne et ne

pourrait tout au plus te donner que le quart de son cœur. Aucune

ne peut te rendre la vie agréable; ce sont des prisonnières qui,

n'ayant jamais rien vu, n'ont rien à te dire. Elles ne connaissent

que toi: par conséquent, tu les ennuies. Tu es leur maître absolu:

par conséquent, elles te haïssent... Prends tes exemples chez les

animaux et ressemble-leur tant que tu voudras. Moi, je veux aimer

en homme. Je veux donner tout mon cœur et qu'on me donne le sien.

Je rendrai compte de cet entretien ce soir à ma femme et j'espère

qu'elle en sera contente. A l'égard du vin, que tu me reproches,

apprends que s'il est mal d'en boire en Arabie, c'est une habitude

très louable en Allemagne. Adieu.»

Voltaire peut être compté comme féministe modéré. Il était de

très grand bon sens, de très grande clarté et de grande mesure

dans l'esprit toutes les fois qu'une de ses passions n'était pas

en jeu. Or, dans la question des femmes, aucune de ses passions

ne pouvait être en jeu, ni dans un sens ni dans un autre. Il

ne pouvait être entraîné en leur faveur jusqu'à ce lyrisme

intempérant dont, il y a quelques années, quelques échauffés nous

ont donné des exemples du dernier burlesque; car il n'avait jamais

été très amoureux, et quand cela lui était arrivé, il l'avait été

de tête beaucoup plus que de cœur ou de sens.

D'autre part, il ne pouvait pas être animé contre elles par la

rancune, comme quelques-uns de nos antiféministes actuels, ayant

toujours été bien traité par les femmes et ayant particulièrement

trouvé dans sa liaison avec Mme du Châtelet un commerce

quelquefois orageux, mais très souvent aimable et dont, tout

compte fait, il a dû être et s'est montré reconnaissant.

Il ne pouvait avoir, comme quelques antiféministes modernes, de

jalousie de métier à l'égard des femmes. A la vérité, il était

jaloux de tout et de tous; mais encore, d'un côté il était

trop haut placé dans le monde littéraire pour qu'aucune femme

de lettres pût lui donner de l'ombrage et, de l'autre côté, il

vivait à une époque où aucune femme de lettres n'avait un talent

supérieur. Il était donc tout à fait en bonne posture pour être de

sens rassis relativement à cette question, et il fut tel.

Il en résulta ceci, qui est divertissant mais qui est tout

naturel. C'est le _fémineux_ Rousseau, l'ultra-fémineux Rousseau,

qui est antiféministe et qui veut (voyez _Sophie_) que la femme

soit une oie blanche. C'est le très peu fémineux Voltaire qui est

relativement féministe, qui reconnaît que la femme est l'égale

de l'homme--exception faite pour le «génie inventeur», ce qui

fait trois exceptions par siècle--en intelligence, en courage, en

aptitude à apprendre et à savoir, en capacité d'administration et

de gouvernement; et supérieure à l'homme au point de vue de la

douceur des mœurs, puisque la criminalité est extrêmement rare

chez les femmes.

Voltaire, de nos jours, eût été évidemment pour l'admission des

femmes à tous les emplois publics et professions publiques, pour

le droit des femmes à contracter une nouvelle union légale après

avoir été forcées de rompre un premier mariage; peut-être même

pour les droits électoraux des femmes.

Que Voltaire ait _tenu beaucoup_ à ses opinions sur cette

affaire, qu'on ne me fasse pas dire cela: son ton même montre très

bien qu'il n'y tenait pas autrement; mais encore ces opinions, il

est incontestable qu'il les a eues et non les contraires; et c'est

tout ce que, pour aujourd'hui, je tenais, moi, à mettre en lumière.

«LE MENSONGE DU FÉMINISME»

M. Théodore Joran, déjà connu du public par quelques ouvrages

intéressants, comme _Choses d'Allemagne_, vient de publier un très

gros volume sur le «féminisme» et contre le «féminisme». C'est

un navire de guerre que ce volume, c'est un cuirassé de première

classe. Les féministes risquent d'être coulés bas dès la première

rencontre.

J'aurai beaucoup à dire contre les idées professées par M. Joran.

Il convient que je dise d'abord que son livre est de grand intérêt.

Il est informé: on sent que l'auteur étudie la question depuis

des années; c'est même la raison pourquoi son livre arrive un peu

en retard et à un moment où le féminisme n'est plus d'actualité

et à un moment où seuls s'occupent encore de féminisme ceux qui

en ont fait la sérieuse et patiente occupation de toute leur vie,

d'où suit que les colères et les railleries de M. Joran contre

les enfants perdus du féminisme et leurs divagations grotesques

sonnent faux--elles-mêmes--comme une note en retard; mais, enfin,

c'est un beau défaut à un livre d'être évidemment le fruit de dix

ans de travail et d'enquêtes.

Ce livre, de plus, est quelquefois piquant. C'est un livre de

polémique en même temps qu'un livre de science et de doctrine. Il

ne vise pas à la sereine impartialité; il abonde en épigrammes,

parfois légères, en boutades, en incartades, en portraits à la La

Bruyère. Voulez-vous quelques exemples? Un peu de péché de malice

est permis par les théologiens les plus sévères:

* * * * *

«Pourquoi je n'aime pas les femmes qui se piquent de littérature?

Mon Dieu, parce qu'elles ne prennent jamais de la littérature la

dose qui leur convient. Sitôt qu'elles sont capables d'apprécier

le Montépin, elles se haussent jusqu'à Georges Ohnet. Parvenues

à ce niveau, les voilà qui se guindent jusqu'à Bourget. Celui-ci

ne leur suffisant plus, en route pour du plus compliqué, du Paul

Hervieu, du Rodenbach. Encore un peu plus outre, et l'on s'attaque

à Huysmans. Et ainsi de suite. C'est une poursuite échevelée vers

le fin du fin...»

En diptyque, Philaminte maîtresse de maison et Philaminte mère de

famille. Voici d'abord la première:

«Elle contraint Chrysale à s'occuper du ménage, puisqu'elle

néglige sa maison; et puis elle méprise Chrysale parce qu'il

s'occupe du ménage... Son salon est composé de poètes râpés, de

rapins en veston, de musiciens à cheveux de saule, de symbolistes

en jupon, femmes séparées ou divorcées, pour la plupart. Elle

les accueille en leur disant: «Ce Tolstoï, quel génie! Ce

Desjardins, quel penseur!» De temps en temps, elle fait semblant

de s'intéresser à Chrysale en public, parce que ce geste est de

bon ton et qu'il marque une âme sensible; mais elle lui jette son

mot de compassion comme on jette un os à un chien.»

* * * * *

Philaminte mère de famille:

«A ses enfants, qui sont encore tout jeunes, elle adresse des

exhortations académiques sur la vertu, le devoir, l'obligation

morale, le vrai, le bien et le beau. Quand ils ont fait quelque

sottise, comme de chiper un pot de confitures, ou de tirer

la langue à leur voisine, elle prononce solennellement: «Je

t'abandonne au jugement de ta conscience.» Elle se sait bon gré de

si bien parler et d'avoir l'âme si haute...»

Ce livre est donc assez instructif et n'est pas sans agrément.

Il a un défaut, relativement à la composition, qui est assez

grave. Une première partie est le journal d'un mal marié qui

raconte et enregistre jour à jour ses déboires. La seconde partie

est d'une méthode _objective_ et suffisamment scientifique sur la

question elle-même du féminisme. Cela est détestable, parce que la

seconde partie semble inspirée par la première. M. Joran semble

prendre fait et cause pour son ami Léon H..., conduit au suicide

par la fréquentation de Mme Léon H..., femme sotte, égoïste, sans

cœur et prétentieuse, et les doctrines de M. Joran semblent la

simple traduction, ou transposition en idées, des rancunes de M.

Léon H... Et cela ôte beaucoup d'autorité à la partie doctrinale

du livre. Jamais la nécessité, qui est rare, mais qui se présente

quelquefois, de faire deux livres au lieu d'un, ne m'est apparue

plus évidente. Ceci est une lourde faute ou au moins une forte

maladresse.

Ne parlons plus que de la partie doctrinale du livre.

J'en aime la franchise, la netteté et la carrure. M. Joran n'est

pas centre gauche ni centre droit. Il est intransigeant. J'ai

rarement vu un homme qui fût plus de son avis. Pour M. Joran, la

femme est un enfant, la femme est une mineure, et mineure elle

doit rester, et il n'y a pas autre chose, et «un point c'est

tout». Si l'on accusait M. Joran d'y aller par quatre chemins on

lui ferait tort de trois. J'aime beaucoup cette ingénuité parce

que j'aime tout ce où il y a du courage.

Seulement ce n'est pas tout d'avoir du courage, il faut avoir de

la logique. Bien souvent M. Joran ne s'est pas aperçu que ses

argumentations, ou plutôt ses affirmations,--car il ne fait guère

qu'affirmer,--tombent net sous la réplique: «_Eh bien! Alors!_...»

Il n'a pas assez envisagé l'objection: «Eh bien! Alors!...» et

n'en a pas apprécié suffisamment la vertu.

Par exemple, il nous dit:

«Vous réclamez l'affranchissement des femmes au nom de la

liberté! Libre? La femme mariée sous le régime du Code Napoléon

n'est donc pas libre? Soyons de bonne foi. Dans l'état actuel

de nos lois est-il possible de plier à la démarche la plus

insignifiante une femme qui ne le voudrait pas? Déployez toute

l'autorité maritale dont la loi vous revêt, si votre femme n'est

pas consentante à ce que vous souhaitez d'elle, je me demande

comment vous ferez pour l'y contraindre. Et si l'on fait entrer

en ligne de compte sa souplesse, sa ruse, sa puissance de

dissimulation, n'est-ce pas la femme qui use la résistance de

l'homme et qui l'amène à ce qu'elle veut? Mais c'est l'homme, oui

c'est l'homme qui est désarmé en face de la femme... C'est l'homme

qui est à la merci de la femme. Regardez autour de vous...»

--_Eh bien! Alors!_... Si, malgré l'article 213 du Code civil,

imposant à la femme l'obéissance à l'égard de son mari, le mari

est l'esclave de sa femme, pourquoi diable voulez-vous que l'on

conserve cet article inutile et ridicule de votre propre aveu?

Il est absolument impossible de mieux affirmer que ne fait M.

Joran que l'obéissance de la femme au mari ou du mari à la femme

est affaire de mœurs et non de loi, ou, pour mieux dire, affaire

d'espèce et non de règle générale. En ménage commande qui peut;

voilà la vérité. Inutile donc d'aller dire dans un code: «En

ménage le mari commande»; inutile d'abord et mauvais ensuite,

parce qu'il n'est pas bon qu'un code soit rédigé de telle sorte

qu'on lui rie au nez. Je serais assez d'avis qu'il n'y eût dans

le Code que ceci: «Les époux ont _également_ le devoir, envers

la patrie et envers leurs enfants, de s'efforcer de vivre en bon

accord.» Et maintenant, pour vivre en bon accord, qu'ils prennent

le moyen qu'ils pourront. L'obéissance de la femme au mari en est

un, très bon; l'obéissance du mari à la femme en est un, très bon

aussi. Vous ferez comme vous pourrez; mais vivez en paix: c'est le

premier de vos devoirs.

De même, M. Joran raisonne ainsi:

«L'_égalité_... C'est un pur sophisme... Cette égalité n'existe

pas. Il n'y a entre eux ni égalité physique ni égalité

intellectuelle et morale...» Et c'est sur cet axiome que l'auteur

s'appuie pour railler d'un bout à l'autre de son volume la

prétention qu'affichent les femmes d'avoir libre accès à toutes

les professions masculines. Est-ce qu'elles peuvent les remplir,

ces fonctions si difficiles, qui demandent tant de génie?

--_Eh bien! Alors!_... S'il faut du génie pour être commis

principal des contributions indirectes et si les femmes en sont

incapables, que craignez-vous? Il n'y a aucun inconvénient à leur

permettre des fonctions qu'elles ne pourront pas remplir. La force

des choses, au défaut de la loi, les empêchera de les exercer, et

il n'est aucun besoin d'une loi là où la force des choses suffit.

Si j'étais, d'une part, antiféministe et, d'autre part, convaincu

de l'infériorité radicale de la femme, je dirais:

--Laissez les femmes devenir docteurs. Comme elles ne pourront pas

être médecins, ça m'est bien égal.

Notez que, moi, je suis convaincu de l'incapacité de _la plupart

des femmes_ à exercer les professions masculines un peu élevées.

J'en suis convaincu. Seulement comme je suis convaincu aussi de la

parfaite aptitude _d'un certain nombre de femmes_ à remplir ces

mêmes fonctions, je dis: il ne faut pas empêcher celles-ci de les

remplir, si elles en ont besoin pour gagner leur vie; ce serait

un simple assassinat. Donc accordons _le droit_ à toutes; car ce

n'est que l'épreuve, que la pratique, qui fera le départ entre les

capables et les incapables; accordons _le droit_ à toutes; nous

ne pouvons pas faire autre chose. A l'user elles verront, chacune

pour chacune, si elles sont aptes ou ne le sont pas. Mais le droit

doit être pour toutes, à moins qu'il ne soit prouvé que toutes

sont des incapables. Qu'elles soient toutes incapables, c'est

l'idée précisément de M. Joran; mais d'abord elle est fausse, à

mon avis; et, ensuite, si elle est vraie, je reviens, et je dis:

si les femmes sont toutes incapables d'être médecins, rien de plus

inutile que de mettre dans la loi qu'elles ne seront pas docteurs.

C'est ce qui m'a fait toujours dire: il faut accorder aux

femmes tous les droits en leur conseillant de ne pas en user.

Certainement! Il faut accorder aux femmes tous les droits parce

qu'il y en a quelques-unes qui pourront en user et qui, à en user,

se tireront de la misère ou éviteront la honte.

Et il faut leur conseiller de ne pas en user, parce que la plupart

feraient un effort inutile en en usant.

Je ne peux pas supporter cette façon de raisonner: «Les enfants

aussi sont les égaux des grandes personnes. Votre mioche de trois

ans est votre égal à vous, Monsieur son père? Il a des droits même

avant que de naître. Pourtant accordons-nous aux enfants moins de

liberté qu'à nous-mêmes? Pourquoi? De peur qu'ils en usent mal,

tout simplement. Et il en est ainsi de _tout ce qui est mineur ou

s'en rapproche_ (souligné par l'auteur) soit par la faiblesse,

soit par l'ignorance, soit par l'inexpérience, soit par une

infériorité quelconque...»

--Voilà l'axiome, le dogme, l'_inconcussum quid_: la femme est

_toujours_ un animal inférieur; voici la conclusion: «Supposons

cette chimère de l'égalité réalisée. Voilà les époux sur le même

pied, exactement... Que va-t-il se passer? A moins de dissolution

de la communauté effondrée dans l'anarchie, il se passera ceci

de très simple et de très prévu que la femme se subordonnera

d'instinct à l'homme, spontanément.»

--_Eh bien! Alors!_... Si vous êtes persuadé que l'article

«obéissance de l'épouse à l'époux» aboli, la femme obéira à

l'époux non pas autant, mais plus qu'auparavant («d'instinct,

spontanément»), pourquoi diable tenez-vous à l'article en question?

La vérité est qu'il ne produit rien du tout, cet article, et que

tantôt, sans que l'article y soit pour rien, le mari commande et

tantôt, malgré l'article, la femme gouverne. C'est cela qui est

spontané, c'est cela qui est d'instinct, tantôt de la part de

l'une, tantôt de la part de l'autre. Mais, dès lors, l'article est

une simple phrase, assez malheureuse du reste, car elle peut, à la

rigueur, persuader à la femme qu'elle doit obéir à son mari quand

celui-ci lui commande un crime.

--Jamais de la vie! me répondrez-vous.

Ah! _Eh bien!_ _Alors_, vous voyez bien que la femme ne prend

jamais cet article au sérieux, et que personne, ce qui est raison

du reste, ne le prend au sérieux; et je ne vois pas pourquoi vous

y tenez tant.

Ainsi tout du long. La passion de M. Joran,--assez généreuse du

reste, car, au fond, ce qu'il voudrait ce serait empêcher que les

femmes ne fussent affolées par le féminisme et conduites par lui

à faire beaucoup de sottises,--la passion de M. Joran l'empêche

de raisonner juste, ou, plutôt, de raisonner _complètement_,

c'est-à-dire de voir l'objection. Il ne la voit _jamais_. Il

roule devant lui comme une automobile. Croirait-on que ce pauvre

petit projet de loi de M. Grosjean, ce timide projet de loi qui

_ne demande pas même_ que la femme qui travaille ait la libre

disposition du produit de son travail personnel, qui demande

seulement que l'on _protège_ ses gains et salaires, croirait-on

que cet humble projet de loi, minimum, selon moi, de justice et de

pitié, est repoussé avec indignation par M. Joran? «Toutes lois

qui établiront dans le ménage deux budgets y introduiront aussi la

méfiance. Nous espérons que la loi Grosjean ira rejoindre l'autre

qui dort depuis dix ans dans les oubliettes du Sénat»--et que le

mari pourra continuer à boire à l'Assommoir l'argent gagné par sa

femme pour ses enfants. Mais non, M. Joran est toujours poursuivi

par son idée fixe: le mari est toujours la raison même, la femme

est toujours une incapable. Si c'était vrai... Mais je crois que

ce n'est vrai que par-ci par-là.

M. Joran est un esprit juste, ne vous y trompez pas; mais c'est un

esprit unilatéral. Il n'a vu du féminisme que le côté grotesque,

les revendications de la femme «éternelle esclave», les extases

des féministes lyriques (ou mystificateurs) devant la femme fleur

exquise de l'humanité, les prétentions, aussi, de certaines femmes

à se transformer en hommes; et tout cela, avec raison, lui a

paru une forme nouvelle du genre burlesque et il a foncé sur le

féminisme--et sur le féminisme quel qu'il fût--comme Hippolyte

poussait au monstre. Mais il n'a vu qu'un côté du féminisme et le

plus ridicule et il n'en a pas vu du tout le fond.

Le fond du féminisme est ceci: la femme est l'égale de l'homme;

sauf le génie, cas ultra exceptionnel, elle est parfaitement

l'égale de l'homme; tout ce qu'il fait, elle peut le faire; il

ne faut pas dire: elle doit le faire; mais elle peut le faire;

donc, tout en lui conseillant de vivre comme ont fait sa mère et

sa grand'mère, si elle le peut, il faut, si elle ne le peut pas,

et même si elle ne le veut pas, ce qui est permis, lui laisser le

droit, à ses risques et périls, d'exercer toutes les fonctions que

les hommes exercent; et il y aurait crime de lèse-liberté à ne pas

agir ainsi.

Voilà le fond du féminisme et il est inattaquable pour tout homme

qui n'admet pas que dans l'humanité il y ait des majeurs et des

mineurs par _fiction légale_.

Le fond du féminisme est encore ceci: un certain nombre de

femmes, dont quelques-unes sont des hystériques, mais dont

beaucoup sont de haute raison, ont pensé que la femme des hautes

classes et des classes bourgeoises _s'était faite mineure_

elle-même, par sa frivolité, par sa paresse, par ses grâces

languissantes, par l'éducation toute de talents d'agrément qu'elle

se donnait; et que les hommes n'avaient que trop raison, en

notre siècle, de ne plus vouloir épouser de pareilles poupées;

elles ont pensé que, soit pour vivre indépendantes et fières,

soit pour épouser des hommes sérieux, et aussi, quand l'homme

sérieux est mort, pour le continuer et élever convenablement

les enfants; et aussi, quand l'homme sérieux reste vivant, pour

l'aider dans sa tâche d'éducateur, la femme devait renoncer à être

une enfant elle-même, futile et mignarde, la «femme-enfant» si

merveilleusement croquée par Dickens; qu'elle devait se viriliser

un peu, sans perdre ses grâces naturelles, que du reste il lui est

assez difficile de perdre; qu'elle devait se donner une éducation

forte et un caractère sérieux et ferme; qu'elle devait se donner

pour devise: «Face à la vie!»; et qu'ainsi, soit seule, si elle

devait rester seule, soit soutenue d'un époux et le soutenant,

elle serait et plus vraiment heureuse et plus légitimement

contente d'elle, ce qui, non seulement est permis, mais est une

manière de devoir.

Le féminisme, ainsi compris (et demandez aux femmes distinguées

qui sont à la tête du féminisme, non tapageur, mais solide et

obstiné, si ce n'est pas ainsi qu'il faut le comprendre), est une

véritable insurrection de la femme contre ses propres défauts et

contient une _renaissance_ de la femme.

Je n'ai jamais rien écrit de plus juste et de plus pénétrant

(tout est relatif et ma profondeur est encore très superficielle)

sur le féminisme, que ces lignes que j'avais oubliées, mais que

je retrouve précisément dans le livre de M. Joran: «Et j'appelle

féminisme, ce qu'on n'a pas assez vu qu'il est au fond, une

_insurrection_ de la femme, non point contre l'homme, mais contre

elle-même, contre ses propres défauts, qu'elle ne laisse pas

d'avoir assez naturellement et que, par certains calculs plus ou

moins conscients, les hommes ont très complaisamment cultivés,

entretenus et développés en elles. La femme faible de cœur et de

pensée, frivole, coquette, aimant les hommages, lesquels sont

d'agréables insultes, folle de toilette et de talents d'agrément,

ne songeant qu'à plaire, n'ayant d'autre pensée que de séduire et

d'être courtisée et composant dans cet esprit sa vie tout entière:

c'est contre cette femme-là qu'un certain nombre de femmes se sont

insurgées; c'est cette femme-là qu'elles n'ont plus voulu être,

c'est le contraire de cette femme-là qu'elles ont voulu devenir et

c'est cela même qui est le fond du féminisme.»

* * * * *

Or, voyez comme les points de vue sont éloignés et comme nous

sommes impénétrables les uns aux autres et comme le fond du

féminisme échappe à M. Joran, ou comme le parti pris est grand

chez lui de ne rien trouver de bon dans le féminisme: pour avoir

écrit ces lignes, M. Joran me trouve burlesque d'abord, ce qui va

de soi, puisque je ne suis pas de son avis; mais, encore, il me

trouve «inconscient». Il me dit:

«M. Faguet nous élève à des hauteurs où le féminisme rejoint

le stoïcisme. [Non; et il s'en faut; mais encore, pourquoi non?

pourquoi une femme n'aurait-elle pas une pensée stoïcienne ou

chrétienne? Eh! c'est que la femme est un être inférieur!]

Insurrection de la femme contre elle-même et contre ses propres

défauts! Il va falloir une bien grande force d'âme pour pouvoir

se dire féministe. [Il faudra simplement avoir du bon sens.]

Réussira-t-on à persuader à certaines femmes que nous connaissons

tous que les hommages sont d'agréables insultes? [A certaines,

que, du reste, j'aime autant ne pas connaître, non; mais toute

femme qui n'est pas une pintade, sait que, quand on lui dit:

«Vous êtes adorable», on la prend pour ce que vous savez, ou

comme pouvant le devenir.] C'est la voie de la perfection, tout

simplement, que M. Faguet, guide austère, ouvre aux femmes. [C'est

la voie de la raison pratique; ce n'est pas moi qui l'ouvre,

c'est le féminisme sérieux, qu'il faut connaître et qu'il faut

comprendre.] Je doute qu'elles consentent à le suivre jusque-là.

Il en coûterait trop à la faiblesse de la plupart d'entre elles.

Tant de détachement est bien difficile. Nous les verrons bien

plutôt se résigner à n'être que de petites personnes imparfaites,

mais choyées et gâtées. Pour se hausser jusqu'à un tel dédain

des hommages, il faudrait qu'elles ressemblassent toutes à cette

«vierge forte» dont M. Marcel Prévost nous raconte l'histoire.

[Voyez-vous l'homme dans la tête duquel il ne peut pas entrer

qu'une femme ait le sens commun!]... Les hommages ne sont pas

des insultes. C'est ce qui poétise un peu les rapports entre

les sexes; c'est le voile chatoyant jeté sur les laideurs de

notre pauvre humanité. Et ils sont bien, bien coupables, _s'ils

sont conscients_, les écrivains qui s'attachent à narguer ces

hommages... comme s'ils nous défendaient de semer de fleurs ou

d'orner de tapis le chemin qui nous conduit à l'autel!»

Certes, voilà bien l'antiféministe décidé et sans réserves,

celui qui non seulement n'admet pas que la femme puisse être un

être sérieux; mais qui encore, serait désolé qu'elle le devînt.

C'est précisément, comme je crois l'avoir déjà dit, ce qui fait

l'intérêt de ce volume. Il est sans nuances et sans concessions.

C'est un beau livre de combat. Le féminisme du haut en bas, à

gauche, à droite, en surface et en profondeur, en coupe et en

élévation, est une stupidité ou un «mensonge»: l'auteur ne sort

pas de là. Les livres de ce genre émoustillent et réveillent les

plus endormis. Ils ont ce charme.

Et puis, écoutez bien, c'est le livre d'un misogyne. Il y est

dit beaucoup de mal des femmes. Les hommes sont assez friands

de ces livres-là. Et les femmes s'y plaisent aussi. Elles ont

assez d'esprit pour s'en amuser... Mais voilà que je retombe dans

l'insupportable défaut que j'ai de ne pas croire à la stupidité

des femmes. De mon féminisme, délivrez-moi, Seigneur!

Le féminisme · 第 30 / 52 题