SAINTE-BEUVE ET LE FÉMINISME

Il faut s'entendre d'abord sur les définitions. J'appelle

«féminisme» ce mouvement d'esprits qui a pour objet, plus ou

moins lointain et aussi plus ou moins précis, d'établir, non

pas l'uniformité, ce qui serait absurde, mais l'égalité ou une

quasi-égalité entre les deux sexes, égalité d'instruction, égalité

de droits, égalité d'accès aux métiers, arts et fonctions.

J'appelle «féminisme», par conséquent, tout l'ensemble de tous

les efforts que l'on fait ou que l'on pourra faire pour élever

moralement et intellectuellement la femme au niveau de l'homme

moyen, et même un peu plus haut, ce qui ne serait peut-être pas

impossible.

Et j'appelle féminisme enfin, par conséquent, ce qu'on n'a

pas assez vu qu'il est au fond, une insurrection, une saine et

excellente insurrection de la femme, non pas contre l'homme,

mais _contre elle-même_, contre ses propres défauts, contre les

défauts qu'elle ne laisse pas d'avoir assez naturellement et que,

par certains calculs plus ou moins conscients, les hommes ont,

depuis des siècles, très complaisamment cultivés, entretenus

et développés en elle. La femme faible de cœur et de pensée,

frivole, coquette, aimant les hommages, lesquels sont d'agréables

insultes, folle de toilette, et de talents d'agrément, ne songeant

qu'à plaire depuis quinze ans jusqu'à quarante-cinq, n'ayant

d'autre pensée que de séduire et d'être, non pas même aimée, mais

courtisée, et composant dans cet esprit sa vie tout entière; c'est

contre cette femme-là qu'un certain nombre de femmes, dans les

deux mondes, se sont insurgées; c'est cette femme-là qu'elles

n'ont plus voulu être, c'est le contraire de cette femme-là

qu'elles ont voulu devenir, et c'est cela même qui est le fond du

féminisme.

Et là-dessus l'on me demande: Sainte-Beuve fut-il féministe, et

s'il le fut, dans quelle mesure l'a-t-il été?

Définissons encore un peu; ce sera fini dans un instant. Il y a

le _féminin_, le _féministe_ et le _fémineux_, si l'on me permet

de parler ainsi (_philogyne_ me paraissant un peu pédantesque).

Le _féminin_, c'est l'homme qui a en lui quelque chose de la

femme, telle qu'elle est ou telle qu'elle paraît ordinairement.

Nerveux, capricieux, passionné, très facilement mélancolique et

faible de caractère. Lenau, Heine, en Allemagne, Musset en France,

sont des types de _féminins_.

Le _féministe_ est l'homme qui est dans les idées générales du

_féminisme_, tel que je le définissais tout à l'heure.

Le _fémineux_ est l'homme qui est dominé par la passion pour

les femmes et dans la pensée ou l'arrière-pensée duquel une

considération d'amour pour les femmes, ou tout au moins de

galanterie, persiste toujours, sans pouvoir jamais être écartée.

Si l'on accepte ces définitions, Sainte-Beuve a été assez

_féminin_; il a été prodigieusement _fémineux_; il n'a presque pas

été _féministe_.

Remarquez en effet, _a priori_, que de ces deux derniers termes

l'un exclut presque l'autre. Le _fémineux_, «l'ami des femmes»,

n'aime presque que leurs défauts. C'est précisément la femme

avec toutes ses faiblesses qui sont des grâces, et avec toutes

ses grâces qui sont des demi-faiblesses, et avec ses frivolités,

et avec ses coquetteries, et avec ses agréments de salon ou de

boudoir, qui lui est particulièrement chère, et c'est cette

femme-là que le féminisme a le dessein de détruire. Viriliser

la femme, quelle effroyable entreprise aux yeux de «l'ami des

femmes», ou plutôt de l'amateur des femmes! C'est, à ses yeux, lui

ôter tout ce pourquoi il l'adore! Toutes les fois que vous verrez

un homme résolument antiféministe, soyez presque sûr que c'est un

homme qui aime extrêmement les femmes; il les aime mal; mais il

les aime et peut-être il les aime trop. Toutes les fois que vous

verrez un homme résolument féministe, soyez presque sûr que c'est

un homme qui estime les femmes, qui même les aime dans le sens

élevé du mot; mais qui n'est pas un amoureux.

Voyez l'amoureux éternel, Jean-Jacques Rousseau, et lisez

_Sophie_. Rousseau est antiféministe au suprême degré. Comment

il veut «Sophie»? Ignorante, ayant des talents d'agrément et

«coquette». Jean-Jacques Rousseau est le plus antiféministe des

hommes. On ne dira point que c'est parce qu'il n'aimait pas les

femmes. Féministe et fémineux, termes contraires.

Et, de fait, Sainte-Beuve fut presque absolument comme Rousseau.

Il le fut moins lourdement, d'une façon moins épaisse, parce qu'il

avait moins de génie et plus de finesse, parce qu'il était homme

de nuances; mais il le fut, tout compte fait, à très peu de choses

près. C'était un homme du XVIIIe siècle en son fond intime et il

n'a dépassé ce siècle, en vérité, qu'en fait de goût littéraire,

et encore non pas extrêmement.

Son rêve de la femme était celui-ci: une maîtresse de maison très

aimable, de seconde jeunesse, jolie ou belle, spirituelle, peu

instruite, ayant du goût, sachant causer, sachant faire causer,

faisant briller ses invités, réunissant très bonne société (et

surtout très fine, et un peu mêlée), maintenant dans ce petit

monde un ton de bonne compagnie dans une demi-liberté, et capable,

pour l'un de ses familiers, d'une tendre faiblesse, cachée et

discrète. Voilà la femme telle que la rêvée, caressée d'admiration

et de désirs et aimée tendrement Sainte-Beuve, de vingt-cinq ans à

soixante-cinq.

Il ne tarit pas sur les maîtresses de maison du XVIIIe siècle,

en y ajoutant discrètement quelques-unes du XIXe. Les amies

de l'âme de Sainte-Beuve, c'est Mme d'Épinay, Mme de Tencin,

Mme du Deffand, Mme Geoffrin, Mme de Luxembourg, la comtesse

de Boufflers, Mme Necker (quoique trop sévère), Mme de Rémusat

(quoique trop sage), Mme de Boigne...

Dès qu'il s'agit de Mme de Genlis, mi-pédagogue, malgré son

manque d'austérité, de Mme Swetchine, de Mme de Maintenon, il

se hérisse, et tout en rendant justice, car il sait toujours

la rendre, il multiplie les réserves. C'est que ce sont des

moralistes, des éducatrices, des professeurs de vertu, de religion

ou de sens pratique, des femmes susceptibles de viriliser la

femme, En elles Sainte-Beuve voit poindre le féminisme. De Mme de

Maintenon, la plus ferme, la plus sensée, la plus pratique et la

moins romanesque de toutes, il a même dit, dans le _Clou d'or_:

«... C'est le genre de femmes que je n'ai jamais pu souffrir.»

Mais, cent fois, il a fait des salons du XVIIIe siècle une

peinture où il mettait tout son talent et toute son âme. C'est là,

en vérité, qu'il a habité par son esprit et par son rêve. C'est de

cette société qu'il a pendant toute sa vie porté le deuil, honoré

le souvenir, tenté de ressusciter l'âme.

Il sait dire, car il comprend tout, en telle page pleine

de talent littéraire et pleine de finesse d'esprit, que la

conversation de salon affine la pensée et aussi l'énerve; et

que si la grâce s'obtient dans la société, c'est la solitude

qui est mère de la force. Il a su le dire une fois ou deux, à

propos de Mme de Duras ou de Mme Récamier, et il se sent dans

le vrai et il semble presque au regret d'y être; mais, en tous

cas, il tourne vite, presque court, et en revient à ses effusions

presque lyriques, avec exclamations, de quoi il use si peu, sur

ces demi-déesses mondaines, sur ces nymphes de boudoir et de

_parloir_ (dans le sens vrai du mot) et de _pensoir_ (si l'on

me permet de traduire le _frontisterion_ du poète grec) sur ces

Égéries de salon, de ruelles ou de château, qui ont été la grâce

le plus souvent un peu maniérée, toujours un peu frêle et un peu

inconsistante de l'ancienne société littéraire.

Pour Sainte-Beuve, la vraie femme, la femme idéale, la femme tout

au moins, à laquelle revient toujours sa pensée, c'est la femme de

salon.

Il n'a pas vu le mouvement féministe; mais on peut être à peu

près sûr qu'il lui eût été hostile. Dis-je bien? Non; car avec

cet homme-ci il faut toujours prendre ses précautions; mais ce

qu'on peut dire avec certitude, c'est que, l'eût-il accepté

partiellement de pensée, il l'eût repoussé de cœur et du sentiment

intime.

Et, cependant, cherchons un peu ce qu'il y a de féminisme encore

dans Sainte-Beuve, non pas pour nous donner le vain plaisir qui

consiste à extraire du romantisme des auteurs classiques ou

de l'atticisme des orateurs révolutionnaires, jeu littéraire

peut-être un peu puéril; mais d'abord pour rendre pleine justice à

Sainte-Beuve; ensuite, comme en toute question, pour faire le tour

de cette question-ci, ce qui est sans doute le moyen de la bien

voir; enfin, ce qui peut nous être agréable et être utile, pour

mesurer la force de l'idée féministe à ceci même que chez celui

qui était le mieux né pour l'écarter et la réprimer, elle perce

encore et quelquefois commence à s'imposer, pour cette seule cause

qu'il était très intelligent et ouvert.

Je remarque d'abord, ce qui n'a trait qu'indirectement à la

question, mais s'y rattache cependant, comme on verra bien,

que Sainte-Beuve a discuté avec Mme de Genlis la question de

l'éducation moderne. Mme de Genlis enseignait ou faisait enseigner

aux enfants du duc d'Orléans, dont elle était, comme on sait, le

«gouverneur», les langues vivantes, les sciences naturelles, la

géographie, l'histoire, la gymnastique. C'est très précisément

l'enseignement dit «moderne» de nos jours. Sur quoi l'humaniste

Sainte-Beuve sait fort bien dire, très favorable tout d'abord:

«La manière dont elle conçut et dirigea, dès le premier jour,

l'éducation des enfants d'Orléans est _extrêmement remarquable_ et

dénote chez l'institutrice _un sens de la réalité_ plus pratique

que ses livres seuls ne sembleraient l'indiquer.... Dans toute

cette partie de sa carrière, elle se montra ingénieuse, inventive,

pleine de verve et d'à-propos; elle avait rencontré vraiment la

plénitude de son emploi et de son génie.»

Bien entendu, se retrouveront un peu plus loin d'une part

le poète, d'autre part l'humaniste qui, tout en faisant des

concessions, n'abdique pas: «Un inconvénient, c'est de ne pas

laisser aux jeunes esprits un seul quart d'heure pour rêver, pour

se développer en liberté, pour donner jour à une idée originale

ou à une fleur naturelle qui voudrait naître....»--«Un dernier

inconvénient: le sentiment de l'antiquité, le génie moral et

littéraire qui en fait l'honneur, l'idéal élevé qu'il suppose, est

tout à fait absent dans cette éducation, et n'y semble même pas

soupçonné.» Voilà les réserves, que je prends en considération, du

reste; mais enfin, et de cela il reste évidemment quelque chose,

et beaucoup, il avait commencé par approuver.

Or, cette éducation, qu'il approuve, en somme, plus qu'il ne la

conteste, elle était donnée, et il le sait, et il le dit, à des

jeunes filles aussi bien qu'à des jeunes gens, et ensemble aux uns

et aux autres; elle était donnée, aussi bien qu'à M. de Valois

(Louis-Philippe) et à ses frères, à Mme Adélaïde, sœur de ceux-ci,

et à une nièce et à une fille adoptive de Mme de Genlis. Voilà à

quoi il faut faire grande attention. Sainte-Beuve n'a pas protesté

contre ce fait de donner à des jeunes filles l'éducation solide et

exclusive de toute frivolité, que nous avons vue. Cela ne laisse

pas de rester significatif.

Ce même mélange de quelque défiance et même quelque répulsion

à l'égard de la femme sérieuse et instruite, et d'un certain

respect, comme involontaire, pour elle, je le remarque dans

les premières pages qu'il consacre à la comtesse de Boufflers:

«Elle aimait l'Angleterre et les Anglais; elle causait bien

politique, et ce fut une des femmes du XVIIIe siècle qui, les

premières, surent manier, en conversant, cet ordre d'idées et de

discussions à la Montesquieu. _Je ne donne point ceci précisément

comme un agrément ni comme une grâce_; mais c'était au moins de

l'intelligence et un talent...»

De cette même comtesse de Boufflers, Sainte-Beuve recueille à

un autre endroit, avec beaucoup de soin et d'approbation, et

d'admiration presque, tout un recueil de pensées et maximes qui

forme comme un code du féminisme, comme un résumé des vertus de la

femme forte et qui, par conséquent, sera fort bien à sa place ici:

«Dans la conduite, simplicité et raison.

«Dans l'extérieur, propreté et décence.

«Dans les procédés, justice et générosité.

«Dans l'usage des biens, économie et libéralité.

«Dans les discours, clarté, vérité, précision.

«Dans l'adversité, courage et fierté.

«Dans la prospérité, modestie et modération.

«Dans la société, aménité, obligeance, facilité.

«Dans la vie domestique, rectitude et bonté sans familiarité.

«Ne s'accorder à soi-même que ce qui vous serait accordé par un

tiers éclairé et impartial.

«Eviter de donner des conseils, et, lorsqu'on y est obligé,

s'acquitter de ce devoir avec intégrité, quelque danger qu'il

puisse y avoir.

«Lorsqu'il s'agit de remplir un devoir important, ne considérer

les périls et la mort même que comme des inconvénients et non pas

des obstacles.

«Indifférent aux louanges, indifférent au blâme, ne se soucier

que de bien faire, en respectant, autant qu'il sera possible, le

public et les bienséances.

«Ne se permettre que des railleries innocentes qui ne puissent

blesser ni le public ni le prochain.»

Quand Sainte-Beuve s'est trouvé en face de Mme Guizot (la

première, Pauline de Meulan), il a été précisément en présence

de la femme moderne, de la femme selon le féminisme, même selon

un féminisme assez avancé, puisque Mlle Pauline de Meulan

gagna sa vie pendant de longues années comme écrivain et comme

_journaliste_. Il est donc ici très curieux à observer. Or, voici:

Mlle de Meulan avait été moquée précisément pour ses occupations

d'écrivain et de journaliste. Elle s'était défendue et son seul

tort avait été de daigner se défendre; mais elle s'était défendue

avec émotion et avec fierté: «.... qu'ils ne songent pourtant

pas à m'en plaindre; cela serait aussi déraisonnable que de m'en

blâmer. _Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire._

Je le crois encore et je ne vois pas de raison pour m'affliger

maintenant des inconvénients que j'ai prévus d'abord sans m'en

effrayer. Vous savez avec quelle joie je m'y suis soumise et

dans quelle espérance; vous m'avez peut-être vue même les

envisager avec quelque fierté, en prenant une résolution dont

ces inconvénients faisaient le seul mérite. Eh bien, rien n'est

changé; pourquoi mes sentiments le seraient-ils?...»

Or, que dit Sainte-Beuve à tout cela? Eh bien, ce qui m'étonne

presque, il est favorable, ici, sans réserves et avec une force

d'affirmation qui ne lui est pas ordinaire: «Voilà bien la femme

saintement pénétrée des idées de devoir et de travail, _telle que

la société nouvelle de plus en plus la réclame_, telle que Mme

Guizot, _sortie des salons oisifs et polis du XVIIIe siècle_, sera

toute sa vie; et _l'exemple_ de la femme forte, sensée, appliquée,

dans le premier rang de la classe moyenne.»

De même, il approuve pleinement le système d'éducation toute

morale et toute fondée sur le sentiment du devoir et de la règle

que Mme Guizot préconise dans ses _Lettres de famille_ et il dit

très sensément: «Les plans d'éducation n'ont pas manqué, et ils

ont redoublé dans ces derniers temps, ou du moins _les plaintes

contre l'éducation et la situation, particulièrement des femmes_,

se sont renouvelées avec une vivacité bruyante. Du milieu de tant

de déclamations vaines... le livre de Mme Guizot, qui embrasse

l'éducation tout entière, celle de l'homme comme celle de la

femme, offre une sorte de transaction _probe et mâle_, entre les

idées anciennes et le progrès nouveau.»

Mais c'est surtout dans son article sur Mme de Lambert qu'il

est très intéressant de suivre et, pour ainsi parler, de guetter

Sainte-Beuve de très près. Mme de Lambert est la première en date

des féministes, ou plutôt elle serait absolument digne de ce titre

si Fénelon, à peine quelques années avant, du reste, n'avait écrit

le _Traité de l'éducation des filles_, traité qui est le livre

classique du féminisme et traité, qu'on s'en souvienne toujours,

que Jean-Jacques Rousseau a eu surtout pour objet de réfuter quand

il a écrit _Sophie_. Enfin Mme de Lambert est au moins la première

en date des femmes qui ont été féministes.

Dans ses _Avis à sa fille_ et dans ses _Réflexions sur les

femmes_, Mme de Lambert est inspirée par l'horreur à l'endroit de

la femme mondaine telle que ce commencement du XVIIIe siècle la

manifestait déjà. Elle veut qu'une femme soit très raisonnable,

pénétrée de raison, pour en être fortifiée contre ses passions et

contre les suggestions mondaines, et c'est-à-dire contre l'ennemi

du dedans et l'ennemi du dehors. Elle se méfie de la partie

sensible: «Rien n'est plus opposé au bonheur qu'une _imagination_

délicate, vive et trop allumée.» Elle veut qu'une femme «sache

penser». Elle proteste contre «le néant où les hommes ont voulu

nous réduire». Elle veut ou voudrait faire à sa fille une âme

_saine_. Le mot, excellent, revient souvent sous sa plume: «Quand

nous avons le cœur sain, pensait-elle, nous tirons parti de tout

et tout se tourne en plaisirs... On se gâte le goût par les

divertissements; on s'accoutume tellement aux plaisirs ardents

qu'on ne peut se rabattre sur les simples. Il faut craindre les

grands ébranlements de l'âme qui préparent l'ennui et le dégoût...»

Elle lève l'étendard, courageusement et avec le plus grand bon

sens et avec des raisons singulièrement considérables, comme vous

allez voir, contre ce Molière, grand homme, certes, mais qui avait

l'âme d'un plat bourgeois sous un génie littéraire incomparable.

Elle lui reproche le ridicule qu'il a déversé sur les «femmes

savantes». Elle montre, notez cela, que depuis qu'on les a

raillées sur cette prétention à l'esprit, mon Dieu, comme dit

Sainte-Beuve un peu crûment, «elles ont mis la débauche à la place

du savoir». Voilà le succès, lequel juge l'entreprise: «Lorsque

les femmes (dit Mme de Lambert) se sont vues attaquées sur des

amusements innocents, elles ont compris que, _honte pour honte_,

il fallait choisir celle qui leur rendait davantage; et elles se

sont livrées au plaisir.»

Je crois que c'est ici ce que l'on appelle un coup droit.

Et que dit Sainte-Beuve à ce propos? Ah! cette fois-ci, pas

grand'chose. Il n'a plus affaire à un esprit tempéré, modéré,

«transactionnel», comme tout à l'heure, et il est un peu gêné,

semble-t-il, tant pour approuver que pour contredire. Il dit que

dans ce petit écrit (les _Réflexions sur les femmes_), «plus

d'une idée serait à discuter». Il tire parti, un peu, d'une

boutade de Mme de Lambert sur cet écrit même: «_Ce sont mes

débauches d'esprit_,» pour insinuer que tout cela est un peu jeu

et paradoxe. Il plaide les circonstances atténuantes, indiquant

que ce livre était surtout, sans doute, un ouvrage de polémique

et «avait été composé pour venger et revendiquer dans son sexe

l'honnête et solide emploi de l'esprit, en présence des orgies de

la Régence.» Il a même un mot assez malheureux. Il dit: «Mme de

Lambert préférait à ces femmes éhontées de la Régence _jusqu'à_

la docte Mme Dacier elle-même, en qui elle voyait une autorité en

l'honneur du sexe.» _Jusqu'à_ Mme Dacier _elle-même_. On dirait

que c'est le comble du ridicule de préférer l'honnête et glorieuse

Mme Dacier à Mme de Parabère ou à Mme de Sabran!

Évidemment, ici, Sainte-Beuve récalcitre, pour employer un mot

dont il s'est servi. Mme de Lambert, c'est le féminisme déclaré.

C'en est trop pour lui, décidément. On a franchi sa limite, qui,

du reste, a toujours été un peu flottante; mais encore il a senti

qu'on la franchissait et il a regimbé assez vivement.

Mais c'est à la fin de l'article sur Mme Roland qu'il faut

chercher l'endroit où Sainte-Beuve, qui n'a jamais été formel sur

cette affaire, l'a, tout compte fait, été le plus. Le passage doit

être rapporté tout entier:

«On a voulu dans ces derniers temps (1835) faire de Mme Roland

un type pour les femmes futures, une femme forte, républicaine,

inspiratrice de l'époux, égale ou supérieure à lui, remplaçant

par une noble et clairvoyante audace la timidité chrétienne,

disait-on, et la soumission virginale. Ce sont là d'ambitieuses et

abusives chimères. Les femmes comme Mme Roland sauront toujours se

faire leur place; mais elles seront toujours une exception. Une

éducation plus saine et plus solide, des fortunes plus modiques,

des mariages plus d'accord avec les vraies convenances devront,

sans doute, associer de plus en plus, nous l'espérons, la femme et

l'époux par l'intelligence comme par les autres parties de l'âme;

mais il n'y a pas lieu pour cela à transformer les anciennes

vertus, ni mêmes les grâces: il faut d'autant plus les préserver.

A ceux qui citeraient Mme Roland pour exemple, nous rappelons

qu'elle ne négligeait pas d'ordinaire ces formes, ces grâces, qui

lui étaient un empire commun avec les personnes de son sexe; et

que ce génie qui perçait malgré tout et qui s'imposait souvent,

n'appartenant qu'à elle seule, ne saurait, sans une étrange

illusion, faire autorité pour d'autres.»

Il y a dans cette demi-page, très importante, à remarquer,

d'abord la date, 1835. Le passage où Sainte-Beuve a, somme

toute, fait le plus de concessions au féminisme est le premier,

chronologiquement, de tous les passages où il a traité ou

effleuré cette question. Il est plus _avancé_, à cet égard, si

le mot «avancé» signifie quelque chose, en 1835 qu'en 1863 (date

de l'article, cité plus haut, sur la comtesse de Boufflers).

Remarquez que de tout Sainte-Beuve--questions religieuses à

part--on en peut dire autant. Il a été en rétrogradant (je n'y

mets aucun reproche et, à un certain égard, au contraire). Il a

passé du romantisme au classicisme qui était, au fond, son goût

véritable, et il a été du républicanisme de 1828 au bonapartisme

conservateur et timoré de 1852. En religion seulement il a passé

du christianisme au déisme et du déisme à la haine de Dieu.

Il n'est donc pas étonnant que «l'esprit bourgeois», l'esprit

moliéresque ait été plus accusé en lui sur cette question aussi,

c'est à savoir en féminisme, entre 1850 et 1860 qu'en 1835.

Ce qu'il y a à remarquer ensuite dans cette _conclusion_ sur Mme

Roland, c'est que Sainte-Beuve--et c'est la seule fois qu'il l'ait

fait--trace son programme féministe, à peu près, fixe ces limites

et ces frontières dont nous parlions plus haut, dit: «jusque-là,

je veux bien.»

Ce qu'il accepte du féminisme, qui naissait alors et sous sa

forme, il faut le reconnaître, la plus déraisonnable et la plus

ridicule, c'est ceci: «des mariages plus d'accord avec les vraies

convenances», c'est-à-dire, sans doute, des mariages qui ne seront

plus comme si souvent autrefois, comme _infiniment plus souvent

qu'on ne croit_, mariages de petites filles avec des _sénescents_,

et qui ne seront plus décidés sur convenances de famille, et qui

ne seront plus des mariages d'argent, etc.

Ce qu'il accepte du féminisme, c'est encore «des fortunes plus

modiques», c'est-à-dire qu'il voit, avec beaucoup de raison,

que l'égalisation progressive des fortunes établit entre les

deux sexes une quasi-égalisation aussi, rapproche deux êtres qui

autrefois, dans les classes riches, vivaient, quoique mariés,

parfaitement isolés l'un de l'autre, ce qui n'est possible

qu'entre gens riches et heureusement impossible entre gens de

fortune modeste.

Ce qu'il accepte du féminisme, c'est encore une éducation plus

_saine_ et plus _solide_, faisant de la jeune fille, et par

conséquent de la jeune femme, autre chose qu'une poupée, une

Poppée ou une Sophie.

Voilà ce qu'il accepte et de quoi il pense que résultera une

«association» intellectuelle et morale, plus étroite, «entre la

femme et l'époux»; voilà jusqu'où il va, et reconnaissons que

c'est beaucoup.

Mais il a une peur horrible, une peur frissonnante, à la pensée

que la femme pourrait, selon ce nouveau régime, perdre de ses

«anciennes vertus»--à quoi je déclare que je ne comprends

absolument rien, à moins que la niaiserie ne soit une vertu--et

de ses «grâces» d'ancien régime. Oh! voilà chez lui le point

sensible. Est-ce que, à ce régime nouveau, la femme ne se

viriliserait pas trop? Est-ce qu'elle ne deviendrait pas

trop sensée? Est-ce qu'elle ne deviendrait pas trop ferme

d'intelligence et de cœur? Est-ce qu'elle ne cesserait pas d'être

craintive, timide et coquette? Est-ce qu'elle ne ressemblerait pas

trop à Mme de Maintenon? Quel désastre!

Sainte-Beuve a eu de bonne heure et il a toujours gardé ce travers

essentiel des antiféministes: l'amour des défauts de la femme et

la crainte qu'elle ne réussisse à les perdre.

En résumé, il y a eu chez Sainte-Beuve, relativement à la

question féminine, un conflit entre son... cœur et son esprit.

Quand il consulte sa raison, il est trop intelligent pour ne

pas voir assez clairement que le féminisme est le vrai, sauf

ses exagérations et ses incartades et la sottise de ses tenants

échauffés, choses qui ne comptent pas. Quand il consulte sa

raison, il est avec les sérieux et sensés ancêtres du féminisme,

avec Fénelon, avec Mme de Maintenon et avec Mme de Lambert.

Mais quand il cède aux sourdes suggestions de ce que nous avons

appelé son cœur, il est antiféministe avec impatience et avec

humeur; il s'écrie: «On va me gâter la femme que j'aime»; il a

peur que les salons ne disparaissent, ces salons qu'il a adorés

et dont à peine, tout à la fin de sa vie, il s'est résigné à

se priver;--et alors, il est avec Rousseau, avec lequel il a

beaucoup plus de rapports profonds et secrets qu'on ne le croit

généralement.

Et voulez-vous que je vous dise? Sainte-Beuve est ici

représentatif de l'humanité, comme un surhomme d'Emerson; et il

n'y a peut-être pas un homme qui sur cette affaire ne soit, plus

ou moins, partagé et presque déchiré comme l'était Sainte-Beuve.

Non, il n'y en a peut-être pas un.

Et moi-même...

Cependant je ne crois pas.

Le féminisme · 第 29 / 52 题