M. Théodore Joran n'est pas l'homme d'un seul livre; il en publie
un par an; il est l'homme d'une seule idée en beaucoup de livres.
Il attaque le féminisme; puis, il se repose en lisant des auteurs
féministes, et il attaque le féminisme de nouveau, et ainsi de
suite.
C'est ainsi qu'au _Mensonge du féminisme_ a succédé _Autour
du féminisme_ et qu'à _Autour du féminisme_ a succédé _Au cœur
du féminisme_. L'année prochaine, nous aurons: _A travers le
féminisme_, et dans deux ans: _Par delà le féminisme_, puisqu'il
aura été traversé. Je ne promets pas de suivre M. Joran dans
les quatre-vingts volumes qu'il se propose évidemment d'écrire
sur cette grande question, palpitante il y a vingt ans, mais je
m'arrête un instant, répondant à ces deux derniers volumes, parce
qu'ils contiennent, le premier surtout (_Autour_...) quelques
trouvailles très intéressantes.
Ce sont des rapports d'exploration. M. Joran, convaincu qu'il
aura écrasé le féminisme, quand il aura démontré que quelques
féministes sont fous du cerveau, va chercher les écrits, peu
connus du public, des féministes les plus excentriques, en
fait des citations copieuses et s'en égaye avec un atticisme
approximatif. Après tout, c'est la méthode des _Provinciales_; la
différence n'est que dans la manière.
Donc, M. Joran lit ceci, lit cela, et nous en rend compte pour
prouver sa thèse; mais, en attendant, il nous en rend compte et ne
laisse pas de nous instruire. C'est ainsi qu'il lit l'excellent
livre, que lui-même trouve plein de mérite, de Mme Hélys, sur les
mœurs suédoises. Il est complètement ébouriffé, bien entendu,
devant un peuple où les jeunes gens sont peu amoureux et où les
jeunes filles sont instruites de très bonne heure _de tout ce
qu'il importe essentiellement à une jeune fille de savoir_. «...
Il y a deux ou trois ans, dit Mme Hélys, une doctoresse annonça
une série de conférences strictement destinées aux femmes. Elle
devait traiter de «l'avenir». Elle fit salle comble. Eh bien,
les jeunes filles au-dessus de quinze ans étaient non seulement
admises, mais invitées à venir s'y instruire.»--Sur quoi M. Joran
s'indigne, la pourpre au front, et s'écrie: «Nous n'en sommes
pas là en France... Si bien; et c'est ce qui nous prouve que le
féminisme doit être écrasé comme un reptile immonde et dangereux.»
Pour moi, très persuadé qu'il n'y a rien de dangereux et de
funeste pour la jeune fille, comme l'ignorance de ce qui l'attend
ou de ce qui l'attendra dans ses relations avec les jeunes gens;
convaincu que c'est un préjugé stupide, du reste, de confondre
_innocence_ avec _ignorance_; et convaincu, pour parler «oie
blanche», qu'il faut être blanche, mais qu'il est épouvantablement
périlleux d'être une oie; j'ai dit cyniquement, à propos de
l'_Avarié_ de M. Brieux, que cette pièce devrait être mise dans
les bibliothèques de lycées de garçons et dans les bibliothèques
de lycées de filles, et je dois être écrasé comme un reptile
immonde et dangereux;--mais, en attendant, nous avons une bonne et
probe analyse du livre de Mme Hélys sur les mœurs suédoises, et
c'est l'essentiel.
De même, M. Joran a reproduit un article de M. Ginisty relatif
à une conférence faite en novembre 1893 à Paris, par une jeune
Norvégienne, sur la chasteté masculine. Cette jeune fille,
instruite de tout ce que, à mon avis, _doit_ savoir une jeune
fille pour ne pas être exposée aux pires catastrophes, comme il
est bon, quand on côtoie un précipice, de n'être pas aveugle;
cette jeune fille exposait à Paris cette idée, courante en
Norvège, cette idée exposée dans _un Gant_ de Bjœrnson, cette
idée reprise du reste en France dans _le Droit des Vierges_,
de Paul-Hyacinthe Loyson et dans l'excellent roman de Germaine
Fanton, _les Hommes nouveaux_; que la jeune fille pure ne doit
épouser qu'un homme aussi pur qu'elle et que c'est son droit, en
même temps que pour l'intérêt de la race, c'est son devoir. M.
Ginisty fut suffoqué et déduisit longuement les raisons de sa
suffocation. Je ne suis pas dans le sentiment de M. Ginisty, mais
je lis son article avec intérêt. A la vérité, j'aimerais mieux que
M. Joran eût réussi à se procurer la conférence même de la jeune
fille qui a scandalisé M. Ginisty.
De même encore, M. Joran a lu pour moi les six cents pages
in-octavo de Mme Renooz, sur... sur tout. Je l'en remercie. Il
s'est imposé une tâche honorable et qui pouvait être utile. Il n'y
a guère que des folies dans le dictionnaire encyclopédique de Mme
Renooz (_Psychologie comparée de l'homme et de la femme_), mais il
n'est pas tout à fait sans intérêt de les connaître sommairement,
non pas pour s'en réjouir à la manière grasse, comme fait M.
Joran, mais pour savoir jusqu'où l'infatuation féminine (à moins
que ce ne soit la mystification féminine) peut bien aller.
Il y a même çà et là,--_erat quod tollere velles_, pour parler
comme M. Joran qui adore, comme moi, la citation latine, mais qui
en abuse,--il y a même çà et là des idées justes dans le gros
livre de Mme Renooz, des idées que M. Joran trouve ridicules,
mais que je n'estime pas aussi fausses. Pour prouver (je crois)
que l'homme et la femme devraient se marier ayant tous deux le
même âge, Mme Renooz nous dit: «L'homme vieillit plus vite que
la femme...» Elle exagère; mais elle est beaucoup plus près de
la vérité que M. Joran, quand il dit: «C'est nier l'évidence.
La femme vieillit plus vite que l'homme. Aussi est-il sage que
le mari ait au moins plusieurs années de plus que sa femme pour
contrebalancer par l'inégalité de l'âge les exigences des sens.
L'homme éprouve encore des désirs et a encore la capacité de les
satisfaire à un âge où _depuis longtemps_ la femme n'en éprouve
plus...»--J'ose affirmer à M. Joran qu'il a sur cette question des
renseignements furieusement incomplets. L'homme et la femme ont
_toujours_ des désirs, et quant à la faculté de les satisfaire,
il est peu besoin de prouver que la femme l'a toujours et que
l'homme cesse assez tôt de l'avoir. La question est mal posée.
Ce qu'il faut se demander, c'est quel est l'âge où survient peu
à peu un certain _amortissement_ des désirs, autrement dit quel
est l'âge où finit la jeunesse sexuelle. Or cet âge est _le même_
pour l'homme et pour la femme. Il commence à cinquante ans pour
lui comme pour elle et se prolonge plus ou moins. Il faut voir
la figure que fait un sexagénaire devant une femme de cinquante
ans, même (peut-être surtout) un quinquagénaire devant une femme
de quarante! Voilà pourquoi le mariage disproportionné est
antisocial, fécond en discordes, fécond en adultères et fécond
seulement en cela. Le mariage entre deux jeunes gens de vingt ans,
il n'y a que cela; hélas! il _devrait_ n'y avoir que cela.--Même,
et c'est ce qui me faisait dire que Mme Renooz est plus près de
la vérité que M. Joran, même (au point de vue social seulement)
il est bon que le mari soit plus jeune que la femme. Les paysans
de chez moi ont un dogme là-dessus: «Faut que le mari soit plus
jeune. _Faut pas que le mari laisse la femme_». C'est-à-dire: il
ne faut pas, parce qu'elle a dix ans de moins que son mari, que
la femme reste veuve. Rien de plus juste. Le nombre de veuves qui
encombrent la société et qui lui sont une charge en est une preuve.
De même encore M. Joran, en ses explorations, a fait une petite
découverte d'érudition intéressante. Il a trouvé un précurseur du
féminisme au XVIIe siècle, où il y en a d'autres, mais où il faut
confesser qu'il n'y en a pas beaucoup. C'était un nommé Poulain
de la Barre. Il publia en 1676, à Paris, un petit volume intitulé
longuement, comme c'était la mode alors: _De l'égalité des deux
sexes, discours physique et moral, où l'on voit l'importance de
se défaire des préjugés._ Il est faible, son discours physique
et moral. Il y est parlé--assez bien--de l'éloquence douce,
persuasive et inépuisable (il n'y a pas mis malice) des femmes;
de leur esprit de conciliation et de leur éloignement pour la
contradiction, ce qui paraîtra peut-être contestable; de l'ordre
social fondé sur la force, ce qui est la plus grande vérité du
monde; de l'aptitude des femmes à gouverner les empires, ce qui
n'a pas dû étonner au siècle qui suivait celui d'Elisabeth et
même à commander les armées, ce qui n'a pas dû surprendre dans le
pays de Jeanne d'Arc.--Tout cela paraît le comble de la démence à
M. Joran et ne me paraît que banal, quoique présenté avec bonne
grâce et en très bon style. Poulain a quelquefois une remarque
assez fine et je n'ai pas besoin de dire que c'est où M. Joran
le trouve le plus sot. Il dit, par exemple: Les femmes ne sont
coquettes que par la faute des hommes; «voyant que les hommes
leur avaient ôté le moyen de se signaler par l'esprit, elles
s'appliquaient uniquement à ce qui pouvait les faire paraître
plus agréables...» Le mot m'a sauté aux yeux. Est-ce que Mme de
Lambert aurait lu ce Poulain? Elle dit exactement la même chose
dans ses _Réflexions sur les femmes_. Réfléchissant sur ce que
sont devenues les femmes en son temps, c'est-à-dire en celui de
la Régence, elle se dit que peut-être vaudrait-il mieux qu'elles
fussent pédantes que libertines; elle considère Mme Dacier,
qui fait une belle exception et elle dit: «Elle a su associer
l'érudition et les bienséances; car à présent _on a déplacé la
pudeur; la honte n'est plus pour les vices, et les femmes ne
rougissent plus que de savoir_.» Et, généralisant, elle n'hésite
pas à s'en prendre à Molière pour ce qui est du ridicule qu'il
a versé sur les femmes savantes. Vous raillez les femmes sur ce
qu'elles s'occupent de l'étoile polaire. Soit; mais depuis qu'on
les a tympanisées sur ce travers elles ont pris leur parti; elles
se sont rejetées d'un autre côté et elles ont mis le libertinage à
la place du savoir: «Lorsqu'elles se sont vues attaquées pour des
amusements innocents, elles ont compris que, _honte pour honte, il
fallait choisir celle qui leur rendait davantage_ et elles se sont
livrées au plaisir.» On voit qu'il n'est pas si faux ce que disait
Poulain de la Barre, à savoir que «les hommes ôtent aux femmes le
moyen de se signaler par l'esprit et que les femmes par suite ne
songent qu'au moyen de plaire». Ils ne leur ôtent pas toujours
par la loi le moyen de se signaler par l'esprit, mais ils le leur
ôtent souvent par la satire, à quoi elles sont pour la plupart si
sensibles. Ils leur disent comme Martial:
_Quæris cur nolim te ducere, Galla? Diserta es..._
Ou, comme Boileau:
D'où vient qu'elle a l'œil terne et le teint si terni?...
Ou, comme Molière:
Il n'est pas bien honnête et pour beaucoup de causes
Qu'une femme étudie et sache tant de choses.
Ils lui font une honte de sa curiosité intellectuelle et alors,
«honte pour honte», les femmes se tournent d'un autre côté. M.
Joran s'acharne à trouver étroite parenté entre le féminisme
et le libertinage. Il y en a une entre le libertinage et
l'antiféminisme. C'est du moins l'opinion de Mme de Lambert, qui
était très honnête femme.
Le curieux, dans l'affaire de ce Poulain de la Barre, c'est qu'il
n'était pas convaincu du tout. C'était un sophiste qui plaidait
le pour et le contre. Après son _Égalité des sexes_, il fit
paraître un petit ouvrage en deux tomes intitulé _De l'excellence
des hommes contre l'Égalité des sexes_ (c'est-à-dire discours sur
l'excellence des hommes, contre le discours sur l'égalité des
sexes). Cet ouvrage n'est pas plus profond que son contraire;
mais il est aussi bien écrit et il n'est pas sans valeur. On en
trouvera de larges extraits dans le livre de M. Joran (_Au cœur du
féminisme_).
Autre gibier de M. Joran: mais celui-ci dans le sens de ses
idées: la brochure, célèbre en Allemagne, du docteur Mœbius. Cette
brochure antiféministe ne contient guère que des affirmations.
Il est vrai qu'elles sont assenées avec vigueur. Infériorité
intellectuelle de la femme: «A propos d'une femme bavaroise,
l'anatomiste Rüdinger prononce le mot de type analogue à
l'animal»--«même l'art culinaire et les soins à donner aux enfants
ont été inventés par des hommes»;--«Le jugement favorable que
l'on peut porter sur la _réceptivité_ féminine a sa contre-partie
dans la constitution intellectuelle de la femme... Que les
femmes peintres, sculpteurs, savantes, soient insurpassables,
c'est ce qu'aucun homme de bon sens ne saura admettre. Reste
la poésie; encore les vraies poétesses sont des oiseaux rares.
Reste le roman. Pourtant, si gracieuses que soient maintes
compositions féminines, c'est en vain qu'on y chercherait du
naïf et de l'original.»--Vrai talent des femmes: «le bavardage.
Leur trône est le salon; la langue allemande manque de ce terme;
peut-être pourrions-nous le représenter par le mot _Schwatzbude_
[_Bavardoir._ Convenons que le mot est amusant]. La femme, vieille
dès cinquante ans, est sotte et sans valeur. On y objecte qu'il
y a beaucoup de femmes à l'esprit vif. J'en connais aussi bien
que nos critiques; mais allez dans la foule, comparez l'homme de
cinquante ans à la femme de cinquante ans; examinez, ne confondez
pas la souplesse de la langue et l'exagération de la pensée avec
l'activité de l'esprit, et vous verrez si j'ai raison.»
M. Joran se délecte de ses pensées si profondes et il y ajoute:
«M. Mœbius pourrait dire encore que la puissance de certains sens
est moins grande chez la femme: par exemple, les sens de l'odorat
et du goût.--_Item_ la femme se meut plus difficilement que
l'homme: rien de plus disgracieux qu'une femme qui court après un
omnibus.»--Montaigne dit des sauvages: «Tout cela ne va pas trop
mal; mais quoi! Ils ne portent pas de hauts-de-chausses.»
Je ne vois d'un peu pertinent dans la brochure du docteur Mœbius
que ceci: les femmes s'étant emparées des métiers masculins, 1º
les mariages seront moins féconds; les enfants, en même temps que
plus rares, seront plus faibles; 2º le nombre des travailleurs
ayant été doublé, le salaire du travail sera diminué.--A la bonne
heure! voilà du sérieux.
Sur le premier point, je réponds que l'homme et la femme
travaillant (ce que du reste je ne souhaite pas; je suis pour
que la femme _puisse_ exercer un métier et _ne l'exerce point_:
et nous verrons cela plus tard; mais restons pour le moment
sur le terrain du docteur), je réponds que l'homme et la femme
travaillant, ils travailleront _moins_ l'un et l'autre et que par
conséquent et la femme pourra très bien élever ses enfants et le
mari l'aider à les élever, ce qui n'existe pas dans le régime
actuel où l'homme est forcé de travailler quatorze heures par jour.
Sur le second point, je réponds que le salaire sera diminué de
moitié pour l'homme, mais que la moitié qu'il ne touchera plus
allant à la femme, les choses resteront exactement les mêmes pour
le couple. Seuls les célibataires seront lésés. Eh bien! Tant
mieux!
La brochure de M. le docteur Mœbius, même avec les appuis que lui
apporte M. Joran, m'a peu ébranlé.
Toute cette revue de sottises émises par les féministes
excentriques et par les antiféministes bornés m'inspire simplement
cette réflexion. Emile Deschamps, plaidant pour le romantisme,
disait, vers 1825, aux classiques: «Je vous abandonne tous nos
fous; abandonnez-moi tous vos imbéciles. Puis, seulement alors,
comptons et pesons.» Je dis, moi: «Je vous abandonne toutes nos
détraquées; abandonnez-moi tous vos lourdauds. Ne me faites pas
responsable de Renooz: je ne vous ferai point responsable de
Mœbius; et alors comptons et pesons. Pesons surtout les idées.»
C'est à quoi j'arrive. Ayant parcouru les rapports d'exploration
de M. Joran, j'arrive à la partie didactique et dogmatique de ses
deux ouvrages. Cette partie didactique n'est pas ramassée dans un
chapitre ou deux; elle est répandue au cours des deux volumes sous
forme de réflexions faites à propos des lectures; je l'en dégage
et je la ramasse.
M. Joran résume ainsi (et tout à fait bien) le programme
féministe moyen, celui qui est éloigné des extrêmes étranges et
des outrances folles: 1º égalité de l'instruction pour l'homme
et pour la femme; 2º accès des femmes aux professions libérales;
3º participation des femmes à l'exercice des droits civils et
politiques; 4º Égalité des salaires; 5º Recherche de la paternité;
6º révision des lois régissant le mariage et extension du
divorce.--M. Joran repousse _tout_ ce programme avec horreur. Pour
moi, j'en accepte pleinement les numéros 1, 2, 3, 5.
Pour ce qui est de l'égalité des salaires, j'en suis absolument
d'avis, à la condition que l'on comprenne égalité dans le sens de
salaire égal pour travail égal; car il y aurait, à payer la femme
_autant_ pour un travail moindre, non seulement injustice, mais
erreur économique, l'ouvrier homme, ainsi lésé, s'empressant de
rétablir l'égalité en travaillant mal.
Pour ce qui est de l'extension du divorce, je ne trouve rien de
plus naturel ni de plus juste que le divorce sur consentement
mutuel, à la condition qu'il y ait véritablement consentement
mutuel, c'est-à-dire que les époux disjoints manifestent _d'une
façon persévérante_ leur volonté d'être disjoints. Quant au
divorce sur volonté d'un seul, il faudra que je change bien pour
que je l'accepte, le divorce sur volonté d'un seul étant la
simple et pure et hideuse _répudiation_ et permettant à l'homme
de jeter à la rue la femme vieillie et flétrie dont il ne veut
plus, et ramenant la femme à la condition qu'elle a chez les plus
sauvages des sauvages. Je me suis expliqué vingt fois là-dessus et
toujours j'ai rappelé l'excellente réflexion de Montesquieu: «La
répudiation? Oui, du mari par la femme; mais non pas de la femme
par le mari; car pour le mari, répudier est un plaisir; pour la
femme c'est un _triste remède_ où elle ne se résoudra que dans la
dernière nécessité.»
Sauf un seul point, je trouve donc extrêmement juste et
parfaitement pratique tout le programme féministe. M. Joran
le combat tout entier avec acharnement. Par exemple, comment
voudrait-on, d'une part donner la même éducation aux femmes et aux
hommes, d'autre part donner aux femmes l'accès aux professions
libérales, quand il est évident que les femmes sont infiniment
moins intelligentes que les hommes? N'est-il pas certain que
le _bas-bleuisme_ «a échoué en histoire, a avorté en critique
et en sociologie, a remporté des succès clairsemés en poésie
et s'est montré fécond, mais non original, dans la littérature
d'imagination?» Cette vue d'ensemble, qui s'abstient de tenir
compte seulement de Mme du Chatelet (philosophie), de Mme de
Staël (philosophie, sociologie, psychologie, critique), de Mme
Clémence Royer (sociologie), de Mme Daniel Stern (histoire), de
Mme Arvède Barine (histoire et critique), de Mme Curie (sciences
physiques); et qui trouve les succès, en poésie, de Louise Labé,
de Mme Deshoulières, de Mme Dufrénoy, de Mme Desbordes-Valmore, de
Mme de Girardin, de Mme Ménessier-Nodier, de Mme Anaïs Ségalas,
de Mme Ackermann, de Mme Marie Dauguet, de Mme Rostand, de Mme
Gérard d'Houville, de Mme de Noailles, de Mme Hélène Picard, des
succès _clairsemés_; et qui estime féconds mais sans originalité
des romanciers comme Mme de La Fayette, Mme de Staël, Mme George
Sand, Mme Tinayre est évidemment d'un homme instruit, mais qui a
un parti pris d'ignorance tout à fait extraordinaire.
La vérité est qu'_au-dessous du génie_--et il y a trois ou quatre
génies par siècle--qu'au-dessous du génie, réservé en effet aux
hommes et qu'encore quelques femmes atteignent dans les œuvres
d'imagination, il y a parfaite égalité intellectuelle entre
l'homme et la femme, avec cette réserve encore, qu'on ne songe
jamais à faire, que dans les classes supérieures, la femme est
intellectuellement l'égale de l'homme, mais que dans le monde
ouvrier et dans le monde rustique elle lui est très sensiblement
_supérieure_; et voilà pour compenser cette supériorité, dont
on nous rebat les oreilles, que constitue pour le sexe fort
l'existence d'une centaine d'hommes de génie dans toute l'histoire
de l'humanité.
Sur la recherche de la paternité--je ne suis aucun ordre; il
n'importe--M. Joran en est encore aux arguments de Victorien
Sardou: «Mesure très équitable en principe, mais dans la pratique
exposée à tant de trahisons, embûches, erreurs et arbitraire,
que le législateur découragé n'y voit qu'une solution possible:
c'est que la fille ne se laisse pas séduire.» Personne plus que M.
Joran n'a inclination à prendre une pirouette pour un argument,
même quand c'est un autre qui la fait; mais est-il nécessaire de
répéter que la loi de séduction qui existe à peu près dans tous
les autres pays et dont l'absence chez nous nous fait un peu
mépriser par les étrangers, peut être aussi bien faite qu'une loi
sur les murs mitoyens et n'accorder sa faveur et n'assurer son
bénéfice qu'à celles qui apporteront des preuves, soit écrites,
soit de notoriété publique, entraînant la certitude.
--Jamais complète!
--Jamais complète, en effet, Monsieur. Aucun jugement du monde
n'a été rendu sur certitude complète. L'aveu même de l'accusé ne
donne pas certitude complète; car il y a eu des aveux faux. Mais
nous pouvons avoir en ces affaires des certitudes, sinon divines,
du moins humaines, exactement du même degré que dans toutes les
autres affaires.
On sait que dans son premier volume sur le féminisme, M. Joran,
en son emportement antiféministe, avait été jusqu'à conspuer
«la loi Schmahl», assurant à la femme la propriété de l'argent
qu'elle gagne. Quoi! Pas même cela! C'est pourtant là du féminisme
discret! Je l'avais averti. Je lui avais dit: «Faites quelque
concession. Qui veut tout prouver passe pour ne prouver rien.»
Vous pensez bien que cela l'a renforcé et rencogné dans son
opinion et que maintenant il insiste. Cette loi, selon lui,
aggrave le mal. Autrefois l'ouvrier buvait l'argent de sa femme
et le sien; mais maintenant, il est comme autorisé par la loi à
boire le sien, puisque celui de sa femme est intangible. Donc
mieux valait l'ancien système, dans lequel, par sensibilité,
l'homme laissait quelquefois à sa femme l'argent de sa femme et
peut-être en donnait un peu du sien. Autrement dit: «Comptez sur
la sensibilité de ceux contre lesquels vous êtes forcés de faire
une loi, tant vous les avez constatés insensibles.» Je ne sais;
mais il m'a semblé que la loi Schmahl raisonne, imparfaitement,
sans doute; mais mieux que cela.
Ce qui frappe (et ici il a raison) ce qui frappe le plus M.
Joran dans les progrès du féminisme (il croit à son progrès),
c'est qu'il _changera les mœurs_. Eh bien! Je l'espère bien, qu'il
changera les mœurs! M. Joran s'écrie avec douleur et en italiques:
«_Le féminisme est la faillite de la galanterie française._» Je
commencerai par remarquer que la galanterie des antiféministes,
à en juger par celle de M. Joran, est de telle sorte qu'il y
aurait plus lieu de compter sur celle de leurs adversaires que
sur la leur; mais pour parler gravement en un si grave sujet,
je m'écrie à mon tour: Eh bien! je m'en moque un peu, de la
galanterie française! La galanterie française consistait à tenir
la femme pour un enfant que l'on cajole, que l'on caresse, que
l'on flatte, que l'on trompe et que l'on méprise profondément. Le
fond moral du féminisme est précisément une révolte des femmes
contre la galanterie française; elles se sont aperçues qu'au fond
c'était une insulte, et c'est ainsi, comme je l'ai signalé dix
fois, que le féminisme est _une révolte des femmes contre leurs
propres défauts_ et particulièrement contre la coquetterie, qui
est une provocation à la galanterie française. Les femmes se sont
dit: «On nous traite en enfants gâtés; nous voulons être traitées
en personnages majeurs et sérieux; on nous traite en _inférieurs
privilégiés_, en inférieurs qui, à cause de leur infériorité,
ont droit à quelques ménagements; nous voulons être traitées en
égales, parce que nous le sommes. Nous renonçons à la coquetterie
et nous prions qu'on nous dispense des démonstrations, galantes.»
Plût à Dieu que ce fût chose acquise et que les rapports entre
hommes et femmes devinssent cordialité franche et sérieuse,
amitié solide et _confiance_ réciproque. Au fond, ce que les
antiféministes redoutent dans le féminisme,--je ne dis pas
cela pour M. Joran, qui est homme sérieux, mais pour les Henri
Fouquier et autres,--c'est que la femme réussisse trop dans cette
insurrection contre ses propres défauts et qu'elle cesse d'être
une poupée agréable; et que, sérieuse, instruite, de sens droit
et de volonté ferme, elle cesse d'être un objet de galanterie.
Parbleu! C'est ce que je lui souhaite et ce que je souhaite aux
hommes, les Henri Fouquier exceptés.
Tout nous ramène à cette question d'égalité qui est le fond
même des choses. Les hommes et les femmes sont approximativement
égaux, sont asymptotiquement égaux, c'est-à-dire destinés à
être de plus en plus près de l'égalité; ils sont ainsi de par
la nature même, et le féminisme, comme il arrive si souvent aux
œuvres de la civilisation, n'est qu'un retour à la loi naturelle
mieux comprise. Les hommes et les femmes sont égaux, à très peu
près, et par leurs qualités et par leurs défauts. Toutes les fois
qu'on reproche un défaut aux femmes, elles peuvent répondre:
«Regardez-vous, de grâce, et l'on vous répondra.» Toutes les fois
que l'on veut interdire quelque fonction aux femmes sous prétexte
qu'elles en sont incapables, elles peuvent répondre: «Et vous,
vous en êtes beaucoup plus capables que nous?» Et leur ironie
aura toujours raison. M. Joran dit quelque part: «L'intrusion des
femmes dans la politique ne me dit rien qui vaille. Et d'abord
elles n'ont pas le calme et le sang-froid nécessaire...» Et il
ajoute en note: «Et je sais même sur ce point bon nombre d'hommes
qui sont femmes.» Le plaisir de ne pas retenir une épigramme fait
souvent commettre une maladresse. Comment M. Joran ne voit-il pas
que par ce mot il donne à son contradicteur la clef même de la
démonstration à faire contre M. Joran? On pourra toujours répéter,
à propos de chaque _point_: «...et, des hommes, c'est précisément
la même chose.» Alors, quoi? Alors il y a égalité, et il n'y a
aucune raison d'interdire aux femmes des fonctions que peut-être
elles remplissent mal, mais qu'il est très certain que les hommes
remplissent aussi mal qu'elles.
Je suis très éloigné du reste, comme je l'ai indiqué plus haut,
de conseiller aux femmes d'exercer les métiers masculins. Je
veux qu'elles _puissent_ les exercer et je désire qu'elles ne
les exercent pas. Je veux qu'elles puissent les exercer, pour
que, si elles ne trouvent pas de mari, elles aient une ressource;
pour que, si, mariées, elles deviennent veuves, elles aient une
ressource; pour _qu'elles se marient_, même, et l'on n'a pas assez
songé à cela; pour qu'elles trouvent plus facilement à se marier,
celui qui les aime n'ayant pas la terreur de les laisser veuves
sans aucune ressource et par conséquent les épousant au lieu de ne
les épouser point: l'instruction de la femme, la possibilité pour
la femme d'exercer un métier est une _assurance sur la vie_.
Voilà pourquoi je veux que les jeunes filles aient un métier; mais
je leur souhaite de ne jamais l'exercer et je reste d'avis que la
vraie vocation de la femme, c'est le mariage.
Il n'en reste pas moins qu'il y a égalité extrêmement
approximative entre l'homme et la femme; qu'il y a donc droit pour
la femme à exercer les fonctions masculines; qu'il y a utilité
pour elle à les pouvoir exercer. Mais quoi! Elles ne portent pas
de hauts-de-chausses! Mais quoi! Elles sont disgracieuses en
courant après les omnibus!
La faiblesse de la thèse se révèle (un peu) par la gaucherie des
arguments; c'est uniquement pour cela que je relève quelques-unes
de ces claudications chez M. Joran: «_Tout le monde_, dit-il,
_a pu le remarquer, la valeur artistique de la littérature
féminine est généralement en raison inverse de ce qui y entre
de féminisme_.» Comparez à ce point de vue deux romans féminins
qui ont paru cette année. Dans le premier, tout est objectif et
désintéressé comme observation et comme peinture: chef-d'œuvre (la
_Rebelle_, de Mme Tinayre); dans le second le bout de l'oreille
féministe perce partout: œuvre estimable (_le Ruban de Vénus_, de
Mme Rival).--Ainsi, c'est parce que Mme Tinayre est antiféministe
qu'elle a du talent et c'est parce que Mme Rival est féministe
qu'elle n'en a pas. Mais alors Mme Tinayre a plus de talent que
George Sand! Je ne songe du reste qu'à la féliciter de cette
conclusion; mais j'en félicite moins M. Joran.
Autre raisonnement contre le divorce: «En Saxe, le nombre des
suicides... est cinq fois plus grand chez les divorcés que chez
les autres; en Bavière, six fois; en Prusse, sur un million de
femmes mariées on compte 61 suicides; sur un million de divorcées,
on en compte 348; sur un million d'hommes mariés on compte 286
suicides; sur un million de divorcés, 2834 suicides. La proportion
est-elle significative?» Mais, s'il vous plaît, ce n'est pas
parce que ces gens ont divorcé qu'ils se sont tués. Ils se sont
tués parce qu'ils n'avaient pas le cerveau sain et c'était parce
qu'ils n'avaient pas le cerveau sain qu'ils n'ont pu supporter
le mariage; le divorce n'est pas la cause de leur suicide; mais
divorce et suicide sont les effets d'une cause commune antérieure
à tous les deux; et il est très probable que si ces gens ayant
des dispositions à la folie désespérante étaient restés dans le
mariage, qui leur était insupportable, ils se seraient tués bien
davantage, si l'on peut s'exprimer ainsi.
Autre raisonnement: pour prouver que le féminisme n'est point
chose passée, mais est au contraire en pleine actualité,--car
il y tient, puisque la disparition du féminisme lui couperait
l'herbe sous le pied et le réduirait à un triste silence,--M.
Joran s'écrie: Comment! le féminisme mort! mais voyez-le,
«offensif et meurtrier, armant de la bombe et du poignard la main
de jeunes illuminées et fauchant les vies humaines à tort et à
travers...»--Mais, cher Monsieur, il n'y a aucun rapport entre le
nihilisme et le féminisme, et la jeune Russe qui tue un rentier
français en le prenant pour un général russe est une nihiliste et
non une féministe. Il est vrai que dans la pensée de M. Joran,
comme tout ce qui est féministe est criminel, aussi tout ce qui
est criminel est féministe. Mais je crois que la pensée de M.
Joran est un peu trop compréhensive.
Autre... affirmation; car ici le raisonnement fait défaut
complètement: «Une grande dame peut avoir l'esprit mieux orné
qu'un manant, mais le manant, s'il est un homme, aura des
_facultés_ que toute la vie élégante ne donnera jamais à la
grande dame.» Il faudrait dire un peu quelles sont ces facultés
extraordinaires, il faudrait le dire; car enfin je ne sais pas
quelles facultés manquaient à Elisabeth d'Angleterre, à Catherine
de Russie et à Marie-Thérèse d'Autriche, qui abondent dans un
moujik «s'il est un homme».
Voyez encore comme la prévention, si je ne me trompe, ce qui est
possible, crève les yeux agréablement. M. Joran a pris La Bruyère
pour un antiféministe! Ce n'est pas un grand crime et la chose
peut se discuter; mais je crois qu'il se trompe. Et d'abord La
Bruyère a tracé, et avec amour, précisément le portrait de la
femme telle que la désirent les féministes, le portrait de «la
femme de demain», comme dit M. Lamy, et cela est déjà à remarquer:
«Il disait que l'esprit, dans cette belle personne, était un
diamant bien mis en œuvre; et continuant de parler d'elle: c'est,
ajoutait-il, comme une nuance de _raison et d'agrément_ qui occupe
les yeux et le cœur de ceux qui lui parlent; _on ne sait pas si
on l'aime ou si on l'admire_: il y a en elle de quoi faire une
parfaite amie et il y a aussi de quoi vous mener plus loin que
l'amitié! Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, mais
trop modeste pour songer à plaire, _elle ne tient compte aux
hommes que de leur mérite_ et ne croit avoir que des amis... _Elle
vous parle comme celle qui n'est pas savante_, qui doute et qui
cherche à s'éclairer et elle vous écoute comme celle qui sait
beaucoup, qui connaît le prix de ce que vous lui dites et auprès
de qui vous ne perdez rien de ce qui vous échappe... _Elle est
toujours au-dessus de la vanité_, soit qu'elle parle, soit qu'elle
écrive; elle oublie les traits où il faut des raisons; elle a
déjà compris que la simplicité est éloquente... Ce qui domine en
elle, c'est le plaisir de la lecture, avec le goût des personnes
de nom et de réputation, moins pour en être connue que pour les
connaître...»--Lisez tout le portrait.
Mais La Bruyère a écrit le fameux passage: «Pourquoi s'en prendre
aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes?... qui les
empêche de lire?...» M. Joran comprend étrangement ce passage; il
le donne par deux fois (_Autour du féminisme_, 15--_Au cœur du
féminisme_, 101) comme propos d'antiféministe. Nous sommes loin
de compte. Que M. Joran relise ce mot de son cher Mœbius: «C'est
la tactique favorite des hommes qui ont inspiré aux femmes leur
désir d'émancipation, d'affirmer qu'il n'a manqué aux femmes que
l'exercice et l'occasion...» C'est précisément cette tactique,
éminemment féministe, comme le dit avec raison Mœbius, qu'emploie
La Bruyère, dont M. Joran cite toujours les premières lignes et
non jamais la suite. La Bruyère débute ainsi: «Pourquoi s'en
prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes?
Par quelles lois... leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de
lire...?» Il continue ainsi: N'est-ce pas _leur faute à elles_:
«Ne se sont-elles pas établies elles-mêmes dans cet usage de ne
rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou par la
paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une
espèce de légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou
par le talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages
de la main, ou par les distractions que donnent les détails d'un
domestique, ou par un éloignement naturel des choses pénibles
et sérieuses, ou par une curiosité très différente de celle qui
contente l'esprit, ou par un tout autre goût que celui d'exercer
leur mémoire?»--C'est-à-dire que La Bruyère énumère, _au moins
surtout_, ces _défauts féminins_ qui détournent les femmes du
savoir; et qu'il les raille, comme les raillent nos féministes
modernes, en exhortant les femmes à s'en affranchir. Il est ici
_plutôt_ féministe.
Il continue ainsi: «Mais à quelque cause que les hommes puissent
devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les
femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, aient
sur eux cet avantage de moins.»--Oh! ici La Bruyère est _très_
féministe. Cette satisfaction qu'ont les hommes de ce que les
femmes sont ignorantes, il ne la partage pas, comme ferait un
antiféministe, il ne l'approuve pas, il ne la tient pas pour une
vue juste des choses; il la blâme, puisqu'il l'attribue à un
sentiment bas, le plus bas de tous, la jalousie. M. Joran, qui ne
peut presque penser que par citation, dirait ici: «Monsieur, ce
discours-ci sent le libertinage.» La Bruyère est ici nettement
féministe.
La Bruyère continue ainsi: «On regarde une femme savante comme on
fait une belle arme: elle est ciselée artistement, d'une polissure
admirable et d'un travail fort recherché; c'est une pièce de
cabinet, que l'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage, qui
ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus qu'un cheval de
manège, quoique le mieux instruit du monde.»--Eh! Ici La Bruyère
semble antiféministe. Il a des comparaisons irrespectueuses.
Cependant, remarquez qu'il dit: «On regarde une femme savante
comme inutile.» Dit-il qu'on a raison? Non. On ne peut pas
affirmer que ce passage soit antiféministe. Je penche à croire
qu'il a été inspiré à La Bruyère par l'effet que produisait sur
les contemporains Mme Dacier. C'est cela qu'il aura voulu peindre.
Or, déprisait-il Mme Dacier! Non; on sait qu'il l'aimait très fort.
Et enfin La Bruyère _conclut_ ainsi: «Si la science et la sagesse
se trouvent unies en un même sujet, _je ne m'informe plus du sexe:
j'admire_; et si vous me dites qu'une femme sage ne songe guère
à être savante ou qu'une femme savante n'est guère sage, vous
avez déjà oublié ce que vous venez de lire, que les femmes ne
sont détournées des sciences que par de certains défauts [qu'il a
énumérés plus haut]; _concluez_ donc vous-même que _moins elles
auraient de ces défauts, plus elles seraient sages et qu'ainsi
une femme sage n'en serait que plus propre à devenir savante_
OU QU'UNE FEMME SAVANTE, N'ÉTANT TELLE QUE PARCE QU'ELLE AURAIT
PU VAINCRE BEAUCOUP DE DÉFAUTS, N'EN EST QUE PLUS SAGE.»--Mais!
c'est tout le programme féministe moderne qui est résumé dans ces
dernières lignes. Il est difficile d'être plus que M. Joran celui
qui ne sait pas lire, ou celui qui ne veut pas savoir lire, ce qui
serait plus grave.
Ajoutez enfin que dans ce chapitre intitulé _Des femmes_, il
n'y a rien, pas une ligne, sauf le passage que nous venons de
rapporter, sur la question des femmes savantes, des femmes
pédantes, des femmes précieuses, des femmes philosophes et des
femmes grammairiennes. Remarquez qu'ailleurs, au chapitre sur
_la Mode_, énumérant les travers des femmes de son temps, et
c'est-à-dire du temps où il y a le plus de «femmes savantes»,
La Bruyère parle de femmes ayant tel, tel ou tel défaut; mais
ne parle pas de femmes savantes, preuve, sans doute, qu'il ne
considère point le fait d'être femme savante comme un défaut:
«Les femmes sont, de nos jours, ou dévotes, ou coquettes, ou
joueuses, ou ambitieuses; quelques-unes même tout cela à la
fois: le goût de la faveur, le jeu, les galants, les directeurs,
ont pris la place [qu'occupaient jadis chez elles les Voiture
et les Sarrasin] et les défendent contre les gens d'esprit.» Ne
faut-il pas traduire ainsi: Les femmes de nos jours ne sont plus
précieuses; elles ont d'autres manières d'être sottes; elles
sont protégées contre les gens d'esprit par la dévotion, la
coquetterie, le jeu, l'ambition--par le goût de la science aussi,
me dira-t-on; oui; mais je ne compte pas cela pour un défaut.
Or, pour qu'un satirique, de 1688 à 1695 et après que Molière a
écrit les _Femmes savantes_, pendant que Boileau écrit sa satire
sur les femmes, n'écrive rien sur les femmes savantes excepté le
passage précédemment rapporté et qui leur est favorable; il faut
absolument qu'elles ne lui déplaisent pas. Non, M. Joran ne sait
pas lire. Il n'est pire lecteur que celui qui dans les auteurs
adverses ne veut trouver que des sottises et dans les auteurs qui
s'imposent que des choses favorables à sa thèse.
Il est nécessaire aussi, pour que le public n'y puise pas des
erreurs, d'avertir qu'il y a dans les livres de M. Joran, je ne
dis pas des ignorances, mais des étourderies, ou si vous voulez,
des inadvertances, ou, si vous préférez, des distractions assez
graves. «N'avez-vous pas entendu parler d'une certaine disposition
physiologique qui incite plus d'une femme à la bagatelle et qui
s'appelle l'_hystérie_?» C'est une erreur: la _pluralité_ des
hystériques n'est aucunement portée à l'acte sexuel.
--«... la tragédie cornélienne où constamment la femme aimée
tutoie l'homme et n'est pas tutoyée par lui. Voyez les rôles de
Chimène, de Camille, d'Emilie, de Pauline.» Où M. Joran a-t-il vu
cela? Chimène tutoie Rodrigue et _Rodrigue tutoie Chimène_ six ou
sept fois sur dix; Emilie tutoie Cinna, mais lui dit _vous_ aussi;
Pauline dit _vous_ à Sévère et Sévère lui dit _vous_, Pauline
dit _vous_ à Polyeucte _presque toujours_. En général, Corneille
réserve le _tu_ pour les moments de passion; mais en vérité il
entremêle les _vous_ et les _tu_ sans raison bien discernable,
comme on le voit par la scène III de l'acte IV de _Polyeucte_.
Laure de Surville, née de Balzac, est placée dans le calendrier
féministe. «En fait de Surville, on se serait plutôt attendu,
dit M. Joran, à voir intervenir ici la poétesse Clotilde de
Surville, dont les œuvres gracieuses ont été publiées seulement
il y a un siècle... Comme Clotilde a vécu au XVe siècle, c'était
plus flatteur de remonter jusqu'à une contemporaine de Charles
d'Orléans et de Villon.» Personne ne se serait attendu à voir
Clotilde de Surville dans le calendrier féministe, parce que
Clotilde de Surville, non seulement n'a pas vécu au XVe siècle,
mais n'a jamais vécu, et c'est ce que savait sans doute l'auteur
du calendrier féministe. Si M. Joran croit que Clotilde de
Surville n'est pas une mystification littéraire, il devrait au
moins le dire, pour ne pas laisser le lecteur sur une fausse piste.
«Mme de Genlis avait été autrefois l'amie du Régent, et c'est tout
dire sur le compte de ses mœurs.»
Je ne défends pas, et Dieu m'en garde, les mœurs de Mme de Genlis;
mais qu'elle ait été la maîtresse du Régent, cela m'étonne; car
elle est morte en 1830; et pour avoir été la maîtresse du Régent,
même au dernier moment (1723), et âgée de treize ans, il faudrait
qu'elle fût née en 1710 et par conséquent qu'elle fût morte âgée
de cent vingt ans. Ce n'est pas probable. «Ça se saurait.»
Il ne faudrait pas non plus, et c'est pour cela que j'avertis,
que les jeunes gens et les étrangers, parce que M. Joran est
impitoyable pour les fautes de français des femmes de lettres
féministes, fussent persuadés que lui-même est infaillible en
fait de style. Il écrit fort bien le plus souvent: son style a
une sorte de _pesanteur alerte_ qui ne me déplaît point du tout
et qui, en tout cas, est originale; c'est la charge de l'hoplite;
mais de temps en temps il n'est que lourd et quelquefois il est
incorrect. Il dira: «L'auteur de cette avant-préface appelle
couramment l'homme le mâle. Évidemment par un certain côté il est
flatteur de se voir désigné ainsi quand on appartient au sexe
fort. Le mâle, cela sonne mieux que le laid. Eh! eh! le métier de
mâle a ses revenants-bons, savez-vous? Il y a _de tels moments_
dans l'existence, même d'une austère féministe, où, quoique mâle,
ou plutôt parce que mâle, l'homme... Mais Mme X... me ferait dire
des bêtises.»--Sans songer à dire que M. Joran n'a pas besoin
de Mme X..., je hasarde seulement que ce badinage n'est pas de
Marot, qu'il est même à peu près inintelligible et que «_de tels
moments_» est d'une langue aventureuse.
M. Joran écrit (plus haut, en citant le passage, je l'ai rectifié,
ne s'agissant pas de style): «L'homme éprouve encore des désirs
_et la capacité de les satisfaire_...» Éprouver une capacité est
d'une langue peu sûre.
M. Joran écrit: «_Pour donner une idée combien_ le verbe est
impolitique...»
M. Joran écrit: «...c'est là que gît l'enclouure.» La métaphore
est bien hasardée, quoique pouvant se défendre; dirait-on: «ci-gît
un trou»? Cela paraît bizarre.
Je n'insiste pas; il faut finir. Aussi bien, M. Joran écrit
beaucoup mieux qu'il ne pense, je veux dire, car ceci prête à
l'amphibologie et je ne crois pas que M. Joran pense écrire mal,
je veux dire que M. Joran est beaucoup meilleur comme écrivain que
comme penseur. «C'est, tranchons le mot, un esprit faux et qui
suit sa pente jusqu'au bout comme il arrive à ces raisonneurs qui
n'ont pour eux que l'esprit de géométrie.» Ne croyez pas que ceci
soit un mot d'un adversaire de M. Joran; c'est un mot de M. Joran
contre Poulain de la Barre.
J'ai beaucoup houspillé M. Joran; parce que lui-même est un
écrivain de polémique et a la dent très dure et n'en ménage
pas les coups; mais il faut reconnaître que c'est un excellent
travailleur, tenace autant que pugnace, acharné au sillon comme au
pourchas; et que ses trois volumes sur le féminisme, accompagnés
de tous ceux qu'il ne se peut point qui ne suivent pas, formeront
une petite encyclopédie féministe unique en son genre, très
précieuse, et document historique de haut intérêt.