LA MORALE DE L'AMOUR[4]

[Note 4: Par M. Paul Adam, chez Méricant.]

M. Paul Adam est un moraliste très austère, très rigoureux, très

rigoriste, qui est si loin de plaider les droits de la passion,

comme Mme Key, ou tel autre, qu'il n'admet même pas pour elle les

circonstances atténuantes et qu'il la poursuit partout comme un

chien fait sa proie. M. Paul Adam est un Bourdaloue qui aurait

fait ses études chez Perse et chez Juvénal. Depuis Proudhon nous

n'avons pas eu de moraliste aussi intransigeant que M. Paul Adam.

Vous n'avez peut-être pas cette idée de lui. C'est peut-être que

vous aviez lu ses ouvrages. Mais lisez _la Morale de l'amour_, qui

est de lui, je vous en donne ma parole, et vous verrez que je ne

dis rien qui ne soit exact, et même très tempéré et modéré. J'en

pourrais dire bien davantage.

_La Morale de l'amour_, dont le titre est un peu ambitieux et un

peu trompeur, en ce qu'il fait croire que l'on a affaire à un

traité systématique, ou tout au moins continu, comme _l'Amour_

de Stendhal, est un simple recueil de chroniques publiées je ne

sais où, sans doute dans le journal des derniers jansénistes.

Elles sont souvent agréables à lire, parfois brillantes, toujours

vertueuses. Les thèmes où M. Paul Adam revient le plus souvent

dans ces pages sévères sont la sentimentalité bête ou la bête

sensualité des jeunes Français, la vanité française, l'indulgence

pour le crime passionnel, l'indulgence pour l'adultère. Sauf

réserves de détail, je suis d'accord avec lui sur tous les points.

M. Paul Adam dit à ses fils quand ils auront vingt ans: Ne soyez

pas amoureux; ne prenez pas une petite maîtresse qui est souvent

une petite apache et qui est toujours une petite pécore; ne soyez

pas amoureux, ou, si vous vous sentez tels, mariez-vous de très

bonne heure avec une fille saine, intelligente et instruite,

sans vous préoccuper de dot le moins du monde, les belles dots

françaises mettant dans le ménage huit francs par jour, ce qui

ne vaut guère qu'on s'en occupe. Les Anglais et les Américains

font ainsi, et la seule explication est là de la supériorité des

Anglo-Saxons.

Mes lecteurs n'ont pas besoin que je leur dise à quel point je

suis ici tout à fait de l'avis de M. Paul Adam.

Sur la vanité française, M. Paul Adam a de très bonnes

observations aussi. D'abord il lui trouve un nouveau nom, et

très juste et qui précise les choses. Il l'appelle «le besoin

d'être envié». Très bien dit. C'est bien là la définition exacte:

«Besoin d'être envié. Toute notre bourgeoisie se gâche l'existence

en satisfaisant au besoin d'être envié. La dame en partance

pour Nice dans le fiacre chargé de malles guette aux yeux des

flâneuses le mauvais regard de celle que sa pénurie retient au

boulevard. La personne riche d'une famille remercie son luxe de

la tristesse qu'il donne aux cousines dépourvues de rentes. Ce

n'est rien de fréquenter les gens célèbres si l'on n'en peut

parler comme d'amis très intimes à des parents, à des camarades

obscurs qui regrettent, à ce moment-là, la médiocrité de leur vie,

gardant malaisément leurs soupirs et baissant les yeux. Avoir

une chère amie à la mort est un délice, si l'on peut nommer,

parmi les docteurs qui la soignent, les plus illustres membres de

l'Institut, ceux de qui la consultation se paye gros...» Etc.,

etc.; car ici, très malheureusement, le développement est facile

et la série des exemples pourrait être illimitée.

Sur le crime dit passionnel--comme si tous les crimes n'étaient

pas passionnels!--et sur l'indulgence dont il est l'objet de

la part des jurys et des magistrats, M. Paul Adam, en sa roide

sévérité, est tout à fait excellent. Il montre qu'il n'y a

absolument aucune garantie en France contre la sauvagerie de

l'homme poursuivant la femme, ni, non plus, contre la sauvagerie

de la femme exploitant l'homme, puisque l'une et l'autre, après un

mauvais coup, sont sûrs d'être acquittés, ou punis d'une peine si

légère qu'ils peuvent recommencer quelques mois après.

Il raconte là-dessus une histoire que sans doute il invente,

mais qui est d'une vérité, on peut m'en croire, absolue. Elle se

répète sur les boulevards extérieurs cent fois par jour; elle est

l'histoire universelle des quartiers populaires. Je la résume.

C'est une jeune fille qui parle:

Je songeais à épouser mon parrain, assez bel homme et à l'aise,

bon commerçant, à cause de mon père qui ne peut plus travailler

et de ma mère qui travaille trop. Mais l'amour me guettait. Il me

suivait tous les soirs quand je revenais de l'atelier. Un grand

garçon maigre, efflanqué, dont les dents pourries me répugnaient,

était sans cesse sur mes talons. Je l'envoyais paître. Un soir,

il m'envoya une balle de revolver qui troua mon chapeau. Je me

sauvai en criant. Personne ne vint à mon secours. Il pleuvait. Il

me rejoignit. Il me demandait pardon. Il m'embrassait. Il tenait

toujours son revolver à la main. Il m'entraîna. J'étais glacée de

terreur. Il me poussa dans l'escalier de son hôtel. Le lendemain

il racontait partout que j'étais sa maîtresse. Mon parrain m'a

plantée là. Nous sommes dans la misère. Mais un camarade d'Arthur

s'avise de me courtiser. Arthur est jaloux. Il me menace de me

mettre les six balles de son revolver dans la peau s'il y a

seulement coquetteries. Mais l'autre me menace de m'arroser de

vitriol si je ne lui cède pas. Si je ne vais pas avec lui, il

me défigure; si je lui cède, Arthur me fusille. Quand je menace

l'un ou l'autre de la justice, ils me répondent tous deux qu'on

acquitte toujours les crimes passionnels, que c'est la loi.

Et, en effet, c'est la loi, ou à très peu près. Il faut

reconnaître que c'est un des effets du romantisme.

Remarquez que, tout de même, une affreuse petite guenipe, dont un

jeune niais qu'elle a débauché voudra se débarrasser, procédera de

façon identique et sera encore plus sûre de l'impunité. C'est un

effet du romantisme.

M. Adam est plein de verve quand il crosse les jurys et aussi

les magistrats, protecteurs déclarés de «la pire crapule». Cette

indulgence forcenée est, en effet, bien bizarre. Je me l'explique

à peu près de la part des jurés; c'est le romantisme. On peut, à

la rigueur, se contenter de cette raison. Pour les magistrats,

je ne comprends pas. Leur douceur est devenue proverbiale et

légendaire en Europe. Proverbe européen: «En France on ne punit

pas.» A quels mobiles obéissent-ils? Il y a là quelque chose que

je ne comprends pas bien; mais il y a là quelque chose. Peut-être

le phénomène de l'amollissement, du fléchissement au moins, d'une

caste. Ces gens-là n'étaient pas tendres sous l'ancien régime, ni

sous Napoléon, ni même sous la Restauration. On peut supposer que

depuis, à la longue, on leur a tant demandé de services, on a tant

fait des fonctionnaires obéissants, condescendants, complaisants,

qu'on a détruit en eux le ressort. Ils n'ont plus d'énergie. Ils

disent: «A quoi bon?» et: «Tout cela durera bien autant que nous.»

Ce sont les formules de la décadence. Je crois assez fort à une

certaine décadence de la magistrature.

Sur l'adultère, dont je ne songe pas à faire l'éloge et dont,

tout autant que M. Paul Adam, je déplore et condamne les

méfaits, M. Paul Adam est fort dur, et il a en cette affaire des

conceptions bien menaçantes. Il voudrait--il l'a répété deux fois

et il fait remarquer qu'il le répète, et donc ce n'est pas une

boutade--il voudrait que les poursuites en adultère ne fussent

pas faites _seulement_ à la requête du mari, mais que, la société

(ce qui est vrai) ayant un très grand intérêt à la répression

de l'adultère, le ministère public poursuivît spontanément

l'adultère, comme tout autre crime, sans attendre la plainte du

lésé.

C'est hardi, cela, et j'hésite à suivre jusque-là ce calviniste

de Paul Adam. Venir dire à un mari complaisant: «Votre femme

vous trompe; cela vous est égal ou vous est profitable; dans

les deux cas vous êtes un vilain monsieur et nous la coffrons;

remerciez-nous de ce que nous ne vous coffrons pas vous-même,» à

la rigueur j'accepterais cela. Mais venir dire à quelqu'un qui

ne sait rien: «Vous êtes ce que les maris sont quelquefois et

nous traduisons votre épouse en police correctionnelle,» c'est

bien délicat et aussi c'est bien cruel. _Or_, comme il est assez

difficile de savoir, le plus souvent, si un mari est complaisant

ou s'il est aveugle, c'est _dans tous les cas_ que la mesure

conseillée par M. Paul Adam serait terriblement délicate. Je

demanderais à M. Paul Adam de creuser son idée, de l'approfondir,

de l'analyser et de présenter là-dessus un projet de loi en forme.

Je l'examinerais avec un intérêt et un soin extrêmes.

Toujours est-il que voilà qui est entendu: par un renouvellement

surprenant de son admirable talent, M. Paul Adam a écrit un volume

qui, brillant du reste et récréatif, est désigné au tout premier

rang, et même avec quelque indiscrétion, pour un des prix de vertu

dont dispose l'Académie française.

Le féminisme · 第 27 / 52 题