II

M. Léon Blum, lui, n'est pas un naïf, n'est pas un hypnotisé,

n'est pas un congestionné. C'est un farceur, plein d'esprit du

reste. Son livre, du _Mariage_, est une gageure d'impertinence et

de cynisme, analogue au _Supplément au voyage de Bougainville_

de Diderot ou aux _Lettres de Malaisie_ de M. Paul Adam. M. Léon

Blum veut faire pousser des cris d'indignation, il y réussit et il

est content. M. Léon Blum serait sans doute plein de pitié pour

quelqu'un qui prendrait son livre au sérieux et qui le discuterait

gravement.

C'est pourtant, par jeu aussi, ce que je ferai; par jeu d'abord,

comme je dis, et aussi bien je suis encore en vacances; pour ceci

encore qu'à dépiauter des paradoxes on trouve quelquefois des

vérités, des idées justes, des observations intéressantes dont les

paradoxes ont été comme l'occasion. Je ne réponds de rien sur ce

point; mais je me risque.

M. Léon Blum a été frappé de ce fait, comme tout le monde, que

les hommes, en France surtout, se marient tard, ce qui force les

jeunes filles à se marier tard, elles aussi; que les hommes, avant

de se marier, font beaucoup d'expériences de l'amour, au sens le

plus bas de ce mot; que les jeunes filles n'en font point; que

le mariage est pour les hommes une fin et pour les jeunes filles

un commencement; qu'il en résulte un désaccord funeste et toutes

les conséquences que vous savez; et que cela est très mauvais, et

qu'il faudrait changer tout cela.

Beaucoup d'autres ont fait ces observations et reconnu ce mal,

et ils sont arrivés à cette conclusion (ouvrages déjà cités: _Un

Gant_, de Bjornson; _Hommes nouveaux_, de G. Fanton): il faudrait

qu'homme et femme se mariassent jeunes et vierges aussi exactement

l'un que l'autre. Je crois qu'il y a en Norvège une ligue de

jeunes filles établie sur ces principes.

M. Léon Blum--et vous savez comme on fait un bon gros paradoxe;

ce n'est pas difficile: on prend une vérité de sens commun, et

puis on la retourne comme un gant; on en prend mathématiquement

le contraire; d'où il appert qu'un paradoxe étant une banalité,

retournée, est aussi banal que la banalité elle-même--donc M. Léon

Blum s'est dit: «Mais si l'on procédait à l'inverse? Si, au lieu

d'exiger des jeunes gens la virginité, _on ne l'exigeait pas_ des

jeunes filles; et si l'on permettait aux jeunes filles, en les y

conviant du reste, à faire avant le mariage les mêmes expériences

de l'amour que font les jeunes gens? Homme et femme arriveraient

au mariage dans les mêmes conditions, ce qui est le but cherché.

Voilà la solution.»

Cette idée trouvée, son livre était fait; il n'avait plus qu'à

l'écrire.

Il l'a écrit en s'appuyant sur deux affirmations qui sont les

suivantes; il y a, et dans la vie de la femme comme dans celle

de l'homme, d'abord une période polygamique, ensuite une période

matrimoniale; la période polygamique va jusqu'à l'âge de trente ou

trente-cinq ans; la période matrimoniale va depuis l'âge de trente

ou trente-cinq ans jusqu'à la mort;--les jeunes filles ont besoin,

comme les jeunes gens, de jeter leur gourme pour être ensuite, par

satiété et parfait mépris des plaisirs de jeunesse, d'honnêtes

et fidèles épouses. Donc les jeunes gens se marieront vers

trente-cinq ans; les jeunes filles, vers trente. Les jeunes gens

auront des maîtresses et le mieux sera qu'ils en aient beaucoup

successivement, depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq; les jeunes

filles auront des amants, et le mieux sera qu'elles en changent

souvent, depuis quinze ans jusqu'à trente[3].

[Note 3: Quelque chose d'analogue dans Rousseau, _seconde

préface de la Nouvelle Héloïse_: «Il semble qu'il faut toujours au

sexe [féminin] un temps de libertinage ou dans un état ou dans un

autre...» et la suite.]

La conséquence sera qu'il n'y aura pas d'adultères. S'il y a

adultère féminin, c'est que la femme, mariée trop tôt, n'a

pas satisfait son instinct polygamique et le satisfait après

le mariage au lieu de le satisfaire avant. S'il y a adultère

masculin, c'est chez l'homme marié trop tôt (mais le cas est rare)

pour la même raison; chez l'homme marié à l'âge normal, c'est

parce que l'homme se sent trompé, au moins se sent délaissé par la

femme, et cherche ailleurs satisfaction ou distraction, et c'est

encore une conséquence de cette erreur, la femme mariée trop tôt.

Donc le nouveau régime est celui-ci: les jeunes gens continuent à

vivre comme ils vivent aujourd'hui et les jeunes filles se mettent

à vivre comme les jeunes gens vivent maintenant.

--Mais c'est la jeune fille déflorée, déveloutée, flétrie,

n'ayant plus rien qui fasse qu'on veuille d'elle. On ne les

épousera jamais!

--Pourquoi non? N'épouse-t-on pas des veuves? Dans mon système,

_on n'épousera que des veuves_. Voilà tout. Non seulement on ne

s'en portera pas plus mal; mais on s'en portera beaucoup mieux.

--Mais quelles veuves! Veuves de plusieurs époux!

--De plusieurs, oui; il le faut; car c'est l'instinct polygamique

qu'il s'agit de satisfaire, et je ne conseillerais pas à un homme

de trente-cinq ans d'épouser une jeune fille qui n'aurait eu

qu'un amant de quinze à trente. Ce serait le signe qu'elle n'a

pas l'instinct polygamique, et c'est dans ce cas que l'expérience

amoureuse aurait laissé sur la jeune fille une empreinte très

défavorable au mari. Dans ce cas je conseillerais à la jeune

fille d'épouser tout simplement son amant. Il faut donc, dans

mon système, qu'on n'épouse que des jeunes filles plusieurs fois

veuves. C'est dans ce cas qu'il n'y a point d'empreinte laissée

et qu'on se trouve devant sa jeune femme exactement comme, dans

le système actuel, la jeune femme se trouve devant son mari,

c'est-à-dire en face d'un passé tout à fait effacé, qui ne compte

pas, qui n'existe plus. Donc n'épousons que des veuves plusieurs

fois veuves. Vous me dites qu'on épouse une veuve, mais non pas

une dix fois veuve. Oh! pourquoi non? C'est exactement la même

chose. Une dix fois veuve n'a pas plus qu'une veuve simple cette

ignorance qui est, paraît-il, pour vous un charme; elle ne l'a ni

plus ni moins; et, de plus, elle a épuisé l'instinct polygamique,

ce qui est l'essentiel et le nécessaire. N'épousez que des dix

fois veuves. Cinq ou six fois peut, du reste, suffire.

--Mais ces six fois veuves auront cinq ou six enfants!

--Ah! pour cela non! Non! elles n'auront jamais d'enfants! Jamais!

Elles prendront pour ne pas en avoir tous les moyens qu'il

faut pour cela et qu'on aura eu le soin de leur apprendre. Le

malthusianisme absolu fait partie essentielle de mon système, et

j'y insiste minutieusement, avec réfutation des objections, du

reste ridicules, le long de trente-cinq pages.

--Mais, sacrebleu, Monsieur, décidément, ce que vous me proposez

d'épouser à trente-cinq ans, c'est la dernière des prostituées!

--Les mots ne me font pas peur. Ce que je vous propose d'épouser,

c'est précisément ce que vous dites; et si je vous propose

d'épouser une femme qui a été ce que vous dites, _avant_, c'est

pour qu'elle ne devienne pas ce que vous dites, _après_.

--Hum!

--Vous voyez bien que vous n'avez plus rien à dire.

J'ai promis de discuter ce système sérieusement, pour m'amuser.

Il n'y a rien de plus amusant que d'être sérieux. Il repose sur

un certain nombre de parfaites erreurs psychologiques. M. Léon

Blum est un psychologue très adroit et assez fin quand il s'agit

de débrouiller un _cas_, et il y en a une dizaine dans son livre

qu'il a analysés d'une façon charmante, vraiment charmante. Mais

les grandes vérités psychologiques générales, il les ignore, ou

a fait le ferme propos de les ignorer. D'abord il invente de sa

grâce--et je dois reconnaître qu'il en fait un instant l'aveu--il

invente de sa grâce la période polygamique et la période

matrimoniale. Cela n'est pas tout à fait faux (je ne parle pour le

moment que des hommes), mais cela est trop peu vrai pour que l'on

puisse bâtir dessus une théorie générale.

Il n'y a ici que des cas personnels.

Un certain nombre d'hommes sont polygames. Mais ceux-là, ils ne

le sont pas pour une période; ils le sont pour toute leur vie; et

vous les marierez à cinquante ans, ils n'auront pas épuisé pour

cela leur instinct polygamique.

Un grand nombre d'hommes sont «nés époux», comme dit quelque part

M. Blum lui-même, et ceux-là, ils sont monogames depuis l'âge de

dix-huit ans. Ce sont gens qui n'ont pas beaucoup de tempérament,

et surtout qui n'ont pas beaucoup d'imagination, et surtout qui

n'ont pas de curiosité. Vous le dirai-je? Ceux-ci sont les hommes

normaux et sont _les plus nombreux de beaucoup dans l'humanité_.

S'il n'y paraît pas, cela tient aux conditions économiques dans

lesquelles se trouve la bourgeoisie européenne et surtout la

bourgeoisie française. Le jeune homme de vingt ans, qui, à mon

avis, devrait être marié depuis six mois, a devant lui dix ou

douze ans pendant lesquels il a «à se faire une position» et à ne

pas se marier. Pendant ces douze ans, il est polygame et, le plus

souvent, de la plus ignoble façon du monde. Mais croyez-vous qu'il

le soit volontiers et naturellement? Pas du tout. Il l'est parce

qu'il ne peut pas faire autrement et à son corps défendant.

La preuve, ou une preuve, très significative, à mes yeux, c'est

que, pendant ces douze ans, il ne désire rien tant, le plus

souvent, que rester uni très monogamiquement avec la femme--et,

pourtant, quelle femme!--avec laquelle il s'est... mettons

agglutiné, trois mois après son arrivée à Paris.

La preuve, ou une preuve, c'est qu'assez souvent, cette femme-là,

il l'épouse! S'il ne l'épouse pas plus souvent, c'est que cette

femme, d'une part sans aucun sens moral, d'autre part si stupide

qu'elle ne comprend même pas qu'il est de son intérêt matériel de

se cramponner, l'abandonne, bien plus souvent, sachez-le bien,

qu'il ne l'abandonne lui-même.

Voilà l'homme vrai, l'homme normal, l'homme moyen. Je ne dis pas

que cet homme n'a jamais l'idée de faire une infidélité à sa

compagne. L'homme est polygame toujours, toujours un peu, sauf

exceptions rares. Je dis que le désir de n'avoir qu'une compagne

de sa vie, _de ne point changer_, est le fond de l'homme moyen,

avec une arrière-pensée seulement, quelquefois suivie d'effet, de

faire ailleurs un voyage d'exploration, mais toujours avec esprit

de retour.

Voilà l'homme moyen. Parce que M. Blum a vu des hommes de

vingt à trente-cinq ans pratiquer, tous, la polygamie, il en a

conclu qu'il y avait une période de polygamie. Ce sont là les

erreurs qu'inspire la statistique. M. Blum a pris une nécessité

économique, une nécessité sociale, pour une loi naturelle. Et de

ce que tous les hommes, de vingt à trente-cinq ans, pratiquent la

polygamie, il ne faut nullement conclure, malgré les apparences,

qu'il y a, même pour l'homme, une période polygamique; non, il y a

des conditions économiques qui forcent l'homme, malgré lui, à être

polygame à un certain âge. Il n'y a pas autre chose.

Seconde erreur de M. Blum. Il a cru que ce qui est vrai de l'homme

est vrai de la femme, ou plutôt que ce qu'il croyait vrai de

l'homme est vrai de la femme, et que la jeune fille a, elle aussi,

sa période polygamique de quinze à trente ans. Cette seconde

erreur est plus forte que la première. Oh! ici aussi; car je suis

un homme qui sais les choses; et comme tous les hommes qui savent

les choses, j'ai l'air de ne pas les savoir, parce que, du moment

que je sais les choses, je ne tranche pas; ici aussi je reconnais

qu'il y a du vrai; pas beaucoup de vrai; mais un peu. Je reconnais

que de quinze à trente ans la plupart des jeunes filles vivent

en état de polygamie intellectuelle. Elles rêvent de celui-ci,

de celui-là, d'un troisième. Elles aiment à fleur de songe une

dizaine de jeunes hommes pendant dix ans. Je l'ai dit il y a une

trentaine d'années: nous épousons tous une veuve, une petite

veuve, une moralement veuve, qui quelquefois est, de cette façon,

bien entendu, veuve dix fois. Voilà qui est accordé.

Seulement il n'en est pas moins vrai que si l'homme est polygame

(dans la mesure que j'ai marquée plus haut), la femme ne l'est

pas, la femme ne l'est que dans la mesure presque insignifiante

que je viens d'indiquer. La femme est essentiellement monogame.

La femme est monogame en ce sens que cette arrière-pensée de

polygamie que l'homme a presque toujours, même quand il est très

_uxorius_, la femme ne l'a jamais. La femme, quand elle n'en est

plus à rêver; quand elle en est à épouser un homme, d'une façon

ou d'une autre, a toujours la profonde conviction que c'est

pour la vie. La fille du peuple, que M. Blum cite souvent en

exemple, prend un amant à seize ans. Soit; mais ce n'est nullement

par polygamie et pour épuiser sa polygamie pendant la période

polygamique. Elle le prend bien pour toujours, très naïvement, et

avec la conviction profonde, _physiologique_, à peine traversée

parfois de quelques doutes, que c'est bien pour toujours. Toutes

les jeunes filles bourgeoises qui se marient, après la période de

polygamie intellectuelle et cérébrale dont j'ai parlé, en sont là

aussi, exactement.

La preuve de cette monogamie foncière de la femme, c'est

l'«empreinte», c'est le premier amant ou époux éternellement aimé,

aimé physiologiquement, aimé par les entrailles mêmes de la femme,

à tel point que les enfants d'un successeur ressemblent presque

toujours à «Monsieur le premier».

Reste la prostituée. Oui. Eh bien, il y a des prostituées-nées

comme il y a des hommes polygames-nés. Elles sont, je crois,

extrêmement rares. On s'imagine qu'il y en a beaucoup, parce que

chaque homme en a rencontré une. Mais cela tient à ce qu'elles

sont, par définition, pour beaucoup d'hommes et que beaucoup

d'hommes ont rencontré la même. Cela fait encore une erreur de

statistique et de calcul.

La vérité est que la prostituée-née est excessivement rare,

beaucoup plus rare que le polygame-né, lequel n'est pas très

fréquent.

Donc peu de prostituées-nées. Les autres prostituées sont des

femmes qui ont commencé par être monogames comme leurs sœurs, et

qu'une première déchéance a jetées dans la classe des femmes pour

tous. Les conditions de vie de cette classe ont peu à peu presque

complètement _dénaturé_ ces femmes, et il est très vrai qu'elles

n'ont presque plus l'instinct monogamique. Mais c'est la vie

qu'elles sont forcées de mener qui les a conduites là, et il ne

faut tirer de leurs mœurs, légitimement, aucun argument.

J'ajoute même que l'instinct monogamique est si fort chez la

femme, que même chez la prostituée il reste, _comme instinct_.

Tout le monde sait que la dernière des prostituées vous parle

infatigablement de son premier amant, et très évidemment l'aime

encore.

Vouloir donc, pour les raisons qu'en a M. Léon Blum et qui sont

peut-être vénérables, imposer à toutes les jeunes filles de

l'univers le régime des prostituées, encore que ce soit peut-être

le salut du genre humain, c'est d'abord aller si directement

contre la nature même de la femme que j'estime que c'est un peu

chimérique, un peu; et c'est ensuite aller contre le but poursuivi

par M. Léon Blum lui-même.

Pourquoi? Mais parce que quand on va contre la nature d'un être

on peut réussir, mais en le dénaturant. La prostituée, j'ai cru

le montrer, est un être dénaturé. Vous pouvez faire de toutes les

jeunes filles des prostituées; mais vous les aurez dénaturées, et

quand arrivera la période matrimoniale, je suis à peu près sûr

qu'elles seront prostituées autant qu'auparavant, sauf exceptions

rares; et votre but est manqué.

On a dit avec beaucoup de raison: «La punition de ceux qui ont

trop aimé les femmes est de les aimer toujours.» De même, et c'est

une affaire de pli pris, la maladie des femmes que vous aurez

forcées à aimer trop les hommes sera de les aimer jusqu'à soixante

ans. Votre but est manqué. En choses morales, c'est une erreur de

prendre une inoculation pour un vaccin. M. Blum inocule l'instinct

prostitutionnel aux jeunes filles, et il est persuadé que c'est

une vaccination. Ce n'est, j'en ai peur, qu'une intoxication.

Décidément, je n'ai pas confiance.

Mais alors que faire? me dira douloureusement M. Blum; que faire

pour que les jeunes filles ne s'épuisent pas à désirer l'amour

pendant que les jeunes gens le font, et n'arrivent pas ardentes au

mariage pour embrasser des tisons éteints, d'où viennent toutes

les suites que vous savez?

Il n'y a qu'une seule solution, incomplète du reste et dont je ne

cacherai aucunement les lacunes. Il n'y a qu'une seule solution,

que je préconise depuis bien longtemps: c'est le mariage jeune,

le mariage très jeune, le mariage vierge; le mariage vierge

bilatéralement, bien entendu; mais il faut le dire, tant nos

moralistes contemporains, en renversant toutes les valeurs, nous

forcent à préciser les choses qui sembleraient aller de soi; donc

je dis le mariage entre très jeune homme vierge et très jeune

fille vierge _elle-même_.

Avec ce mariage-là, point d'expériences amoureuses de vingt à

trente-cinq ans de la part du jeune homme; et c'est-à-dire point

de corruption, d'avilissement et de gangrénation du jeune homme;

point d'attente stérile, irritante et démoralisatrice aussi chez

la jeune fille; des êtres jeunes et sains se livrant à l'amour

sain, normal et fécond, dans la saison où il est normal de s'y

livrer; des parents sains et robustes; des enfants sains et

robustes, une race saine et robuste.

J'ajoute: une famille _véritable_, où les souvenirs des joies

nuptiales sont intimement unis aux souvenirs de première

jeunesse, et, à cause de cela, ont quelque chose de charmant et

de profond, gage d'union persistante des cœurs; et il y a une

grande différence entre se dire à cinquante ans: «Te souviens-tu

des premiers jours, où nous étions si jeunes, si gais, si fous,

si naïfs et si enfants? Nous étions adorables!»--et se dire: «Te

souviens-tu des premiers jours, quand j'avais quarante ans et toi

trente, et que j'étais fourbu comme un vétéran et toi rouée comme

une potence?» J'exagère un peu; mais encore...

J'ajoute une famille _véritable_, où, parce qu'il n'y a pas une

très grande différence d'âge entre les enfants et les parents,

les parents peuvent comprendre les enfants et, parce qu'ils les

comprennent, les bien diriger; où les enfants, comprenant que

leurs parents les comprennent, ont confiance en eux. Il ne faut

pas qu'il y ait _deux générations selon le temps_ entre un père et

son fils, et entre une fille et sa mère; car alors il n'y a plus

contact intellectuel ni moral.

Voilà les bienfaits du mariage jeune et du mariage vierge. J'ai

dit qu'il a ses inconvénients. L'adultère, surtout l'adultère du

mari, ne laisse pas d'être fréquent dans ce genre de ménage, les

curiosités se réveillant, vers la trentaine, chez un homme qui ne

les a pas satisfaites avant son mariage. La polygamie, méprisée

longtemps, reprend ses droits, si j'ai le front de m'exprimer

ainsi. Je ne me dissimule pas cela.

Mais, d'une part, le souvenir d'un mariage qui a été tout amour et

tout amour jeune et frais est si puissant, même sur l'homme, que

bien souvent, peut-être le plus souvent, le mari restera fidèle à

sa femme.

D'autre part, j'aime mieux un peu d'adultère après (je dirai, si

l'on me pousse, même chez la femme) que _le stage_ d'à présent, si

profondément démoralisateur, corrupteur, et qui tarit les sources

vitales et les sources morales de la race.

C'est là le point précis; c'est là ce qui me sépare précisément

de M. Blum; je veux dire ce qui m'en séparerait s'il était

sérieux. Il fait la part du feu: il met toute la malpropreté de

la vie humaine avant le mariage, pour que le mariage soit pur; du

reste, il fait énorme la part du feu. Je ne la lui fais pas; je

conviens qu'il se la fera peut-être lui-même; mais j'aime mieux

au besoin qu'il se la fasse quand la race saine sera assurée,

tardivement, médiocrement du reste et après tout sans grand

dommage.

Et je répète qu'il y a d'immenses chances pour que le lien

extrêmement fort que crée d'ordinaire entre deux êtres le mariage

jeune, vierge, pur et plein de joie ne se rompe point et même ne

se détende pas. Je n'ai pas besoin de dire que je n'admets que le

mariage d'amour, ou tout au moins, selon l'expression française,

qui est devenue ridicule et qui est excellente, le mariage

d'«inclination».

Objection: Et comment voulez-vous qu'un homme qui n'aura sa

position faite qu'à trente ans se marie à vingt et fasse six

enfants de vingt à trente? J'ai répondu à cela, il y a une dizaine

d'années, dans un de mes volumes politiques, je ne sais plus

lequel. Des conditions économiques nouvelles créent des mœurs

nouvelles; mais il faut savoir s'arranger de manière qu'elles en

créent de bonnes et non de mauvaises. Il y a toujours moyen. Il ne

faut que savoir se retourner. Non, le jeune homme de vingt ans ne

peut pas nourrir sa femme et ses enfants. Eh bien, que ce soient

les grands-parents qui les nourrissent jusqu'à la trentaine du

jeune père. Voilà la solution.

Vous vous êtes marié à vingt ans et votre père, qui en avait

quarante-cinq, s'étant marié jeune lui-même et qui était en

pleine force productive, qui gagnait de l'argent, vous a soutenus

vous, votre femme et vos enfants, jusqu'à ce que vous vous soyez

fait une position; et vous rendrez à votre fils le même service

dans les mêmes conditions. Il n'y a qu'une transposition. Ce

sont aujourd'hui des hommes de quarante à soixante ans qui

entretiennent _leurs enfants_, qu'ils ont eus tard; ce seront

des hommes de quarante à soixante ans qui entretiendront _leurs

petits-enfants_. Chacun aura élevé une famille, comme maintenant,

et personne ne pourra se plaindre; mais ce qui aura été sauvé,

c'est la race, les enfants ayant été créés par des jeunes gens,

ainsi que la nature le veut.

Ajoutez que nous y revenons, à la famille _véritable_, telle que

je l'esquissais plus haut. Elle est composée maintenant non pas

de parents et enfants, mais de grands-parents, parents et enfants

indissolublement liés jusqu'à la soixantaine des grands-parents,

et ayant besoin les uns des autres; elle redevient patriarcale

et traditionnelle et tout ce qui s'ensuit, c'est-à-dire forte.

Elle est élément excellent de nation vigoureuse et puissante.

Les conditions économiques modernes, qui paraissaient tout à

l'heure si funestes, voilà, parce qu'on a su les bien prendre,

qu'elles donnent lieu à un état social meilleur que celui où

l'on était même avant elles; par le remède qu'elles ont imposé,

parce qu'elles étaient mauvaises, elles aboutissent à un progrès

magnifique. Il y a toujours--toujours, je n'en sais rien; mais je

l'espère--à tirer du mal, non seulement le bien, mais le meilleur.

Tant y a que c'est ici le cas.

--Mais il y aura une génération sacrifiée, la nôtre! Il y aura une

génération, pour commencer, qui aura élevé deux générations. Le

père actuel qui, selon les méthodes actuelles, aura eu des enfants

à trente-cinq ans et les aura élevés jusqu'à cinquante-cinq, marie

son fils âgé de vingt ans et le voilà qui a encore à élever les

fils de ce fils...

Il est vrai, il y aura une génération sacrifiée. Il le faut

certainement pour changer de méthode. Cette génération, ayant

sauvé l'humanité, sera en vénération dans tous les siècles.

«Ne nous frappons pas» pourtant, comme disait cet optimiste. Il

peut y avoir transition. Que la génération qui vient se marie à

trente ans, la seconde à vingt-cinq, et la troisième à vingt: les

charges seront partagées et elles seront très supportables. Mais

le mariage à vingt ans et les petits-enfants _nourris_ par le

grand-père, _élevés_ conjointement par le père et le grand-père,

c'est où il faut arriver aussi vite que possible, et c'est la

solution vraie de tous les problèmes que nous venons d'agiter.

Je demande pardon, encore un coup, au public d'avoir discuté

sérieusement la thèse de M. Léon Blum. Je crois même qu'il y a

lieu de lui en demander pardon à lui-même.

Le féminisme · 第 26 / 52 题