M. Léon Blum, lui, n'est pas un naïf, n'est pas un hypnotisé,
n'est pas un congestionné. C'est un farceur, plein d'esprit du
reste. Son livre, du _Mariage_, est une gageure d'impertinence et
de cynisme, analogue au _Supplément au voyage de Bougainville_
de Diderot ou aux _Lettres de Malaisie_ de M. Paul Adam. M. Léon
Blum veut faire pousser des cris d'indignation, il y réussit et il
est content. M. Léon Blum serait sans doute plein de pitié pour
quelqu'un qui prendrait son livre au sérieux et qui le discuterait
gravement.
C'est pourtant, par jeu aussi, ce que je ferai; par jeu d'abord,
comme je dis, et aussi bien je suis encore en vacances; pour ceci
encore qu'à dépiauter des paradoxes on trouve quelquefois des
vérités, des idées justes, des observations intéressantes dont les
paradoxes ont été comme l'occasion. Je ne réponds de rien sur ce
point; mais je me risque.
M. Léon Blum a été frappé de ce fait, comme tout le monde, que
les hommes, en France surtout, se marient tard, ce qui force les
jeunes filles à se marier tard, elles aussi; que les hommes, avant
de se marier, font beaucoup d'expériences de l'amour, au sens le
plus bas de ce mot; que les jeunes filles n'en font point; que
le mariage est pour les hommes une fin et pour les jeunes filles
un commencement; qu'il en résulte un désaccord funeste et toutes
les conséquences que vous savez; et que cela est très mauvais, et
qu'il faudrait changer tout cela.
Beaucoup d'autres ont fait ces observations et reconnu ce mal,
et ils sont arrivés à cette conclusion (ouvrages déjà cités: _Un
Gant_, de Bjornson; _Hommes nouveaux_, de G. Fanton): il faudrait
qu'homme et femme se mariassent jeunes et vierges aussi exactement
l'un que l'autre. Je crois qu'il y a en Norvège une ligue de
jeunes filles établie sur ces principes.
M. Léon Blum--et vous savez comme on fait un bon gros paradoxe;
ce n'est pas difficile: on prend une vérité de sens commun, et
puis on la retourne comme un gant; on en prend mathématiquement
le contraire; d'où il appert qu'un paradoxe étant une banalité,
retournée, est aussi banal que la banalité elle-même--donc M. Léon
Blum s'est dit: «Mais si l'on procédait à l'inverse? Si, au lieu
d'exiger des jeunes gens la virginité, _on ne l'exigeait pas_ des
jeunes filles; et si l'on permettait aux jeunes filles, en les y
conviant du reste, à faire avant le mariage les mêmes expériences
de l'amour que font les jeunes gens? Homme et femme arriveraient
au mariage dans les mêmes conditions, ce qui est le but cherché.
Voilà la solution.»
Cette idée trouvée, son livre était fait; il n'avait plus qu'à
l'écrire.
Il l'a écrit en s'appuyant sur deux affirmations qui sont les
suivantes; il y a, et dans la vie de la femme comme dans celle
de l'homme, d'abord une période polygamique, ensuite une période
matrimoniale; la période polygamique va jusqu'à l'âge de trente ou
trente-cinq ans; la période matrimoniale va depuis l'âge de trente
ou trente-cinq ans jusqu'à la mort;--les jeunes filles ont besoin,
comme les jeunes gens, de jeter leur gourme pour être ensuite, par
satiété et parfait mépris des plaisirs de jeunesse, d'honnêtes
et fidèles épouses. Donc les jeunes gens se marieront vers
trente-cinq ans; les jeunes filles, vers trente. Les jeunes gens
auront des maîtresses et le mieux sera qu'ils en aient beaucoup
successivement, depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq; les jeunes
filles auront des amants, et le mieux sera qu'elles en changent
souvent, depuis quinze ans jusqu'à trente[3].
[Note 3: Quelque chose d'analogue dans Rousseau, _seconde
préface de la Nouvelle Héloïse_: «Il semble qu'il faut toujours au
sexe [féminin] un temps de libertinage ou dans un état ou dans un
autre...» et la suite.]
La conséquence sera qu'il n'y aura pas d'adultères. S'il y a
adultère féminin, c'est que la femme, mariée trop tôt, n'a
pas satisfait son instinct polygamique et le satisfait après
le mariage au lieu de le satisfaire avant. S'il y a adultère
masculin, c'est chez l'homme marié trop tôt (mais le cas est rare)
pour la même raison; chez l'homme marié à l'âge normal, c'est
parce que l'homme se sent trompé, au moins se sent délaissé par la
femme, et cherche ailleurs satisfaction ou distraction, et c'est
encore une conséquence de cette erreur, la femme mariée trop tôt.
Donc le nouveau régime est celui-ci: les jeunes gens continuent à
vivre comme ils vivent aujourd'hui et les jeunes filles se mettent
à vivre comme les jeunes gens vivent maintenant.
--Mais c'est la jeune fille déflorée, déveloutée, flétrie,
n'ayant plus rien qui fasse qu'on veuille d'elle. On ne les
épousera jamais!
--Pourquoi non? N'épouse-t-on pas des veuves? Dans mon système,
_on n'épousera que des veuves_. Voilà tout. Non seulement on ne
s'en portera pas plus mal; mais on s'en portera beaucoup mieux.
--Mais quelles veuves! Veuves de plusieurs époux!
--De plusieurs, oui; il le faut; car c'est l'instinct polygamique
qu'il s'agit de satisfaire, et je ne conseillerais pas à un homme
de trente-cinq ans d'épouser une jeune fille qui n'aurait eu
qu'un amant de quinze à trente. Ce serait le signe qu'elle n'a
pas l'instinct polygamique, et c'est dans ce cas que l'expérience
amoureuse aurait laissé sur la jeune fille une empreinte très
défavorable au mari. Dans ce cas je conseillerais à la jeune
fille d'épouser tout simplement son amant. Il faut donc, dans
mon système, qu'on n'épouse que des jeunes filles plusieurs fois
veuves. C'est dans ce cas qu'il n'y a point d'empreinte laissée
et qu'on se trouve devant sa jeune femme exactement comme, dans
le système actuel, la jeune femme se trouve devant son mari,
c'est-à-dire en face d'un passé tout à fait effacé, qui ne compte
pas, qui n'existe plus. Donc n'épousons que des veuves plusieurs
fois veuves. Vous me dites qu'on épouse une veuve, mais non pas
une dix fois veuve. Oh! pourquoi non? C'est exactement la même
chose. Une dix fois veuve n'a pas plus qu'une veuve simple cette
ignorance qui est, paraît-il, pour vous un charme; elle ne l'a ni
plus ni moins; et, de plus, elle a épuisé l'instinct polygamique,
ce qui est l'essentiel et le nécessaire. N'épousez que des dix
fois veuves. Cinq ou six fois peut, du reste, suffire.
--Mais ces six fois veuves auront cinq ou six enfants!
--Ah! pour cela non! Non! elles n'auront jamais d'enfants! Jamais!
Elles prendront pour ne pas en avoir tous les moyens qu'il
faut pour cela et qu'on aura eu le soin de leur apprendre. Le
malthusianisme absolu fait partie essentielle de mon système, et
j'y insiste minutieusement, avec réfutation des objections, du
reste ridicules, le long de trente-cinq pages.
--Mais, sacrebleu, Monsieur, décidément, ce que vous me proposez
d'épouser à trente-cinq ans, c'est la dernière des prostituées!
--Les mots ne me font pas peur. Ce que je vous propose d'épouser,
c'est précisément ce que vous dites; et si je vous propose
d'épouser une femme qui a été ce que vous dites, _avant_, c'est
pour qu'elle ne devienne pas ce que vous dites, _après_.
--Hum!
--Vous voyez bien que vous n'avez plus rien à dire.
J'ai promis de discuter ce système sérieusement, pour m'amuser.
Il n'y a rien de plus amusant que d'être sérieux. Il repose sur
un certain nombre de parfaites erreurs psychologiques. M. Léon
Blum est un psychologue très adroit et assez fin quand il s'agit
de débrouiller un _cas_, et il y en a une dizaine dans son livre
qu'il a analysés d'une façon charmante, vraiment charmante. Mais
les grandes vérités psychologiques générales, il les ignore, ou
a fait le ferme propos de les ignorer. D'abord il invente de sa
grâce--et je dois reconnaître qu'il en fait un instant l'aveu--il
invente de sa grâce la période polygamique et la période
matrimoniale. Cela n'est pas tout à fait faux (je ne parle pour le
moment que des hommes), mais cela est trop peu vrai pour que l'on
puisse bâtir dessus une théorie générale.
Il n'y a ici que des cas personnels.
Un certain nombre d'hommes sont polygames. Mais ceux-là, ils ne
le sont pas pour une période; ils le sont pour toute leur vie; et
vous les marierez à cinquante ans, ils n'auront pas épuisé pour
cela leur instinct polygamique.
Un grand nombre d'hommes sont «nés époux», comme dit quelque part
M. Blum lui-même, et ceux-là, ils sont monogames depuis l'âge de
dix-huit ans. Ce sont gens qui n'ont pas beaucoup de tempérament,
et surtout qui n'ont pas beaucoup d'imagination, et surtout qui
n'ont pas de curiosité. Vous le dirai-je? Ceux-ci sont les hommes
normaux et sont _les plus nombreux de beaucoup dans l'humanité_.
S'il n'y paraît pas, cela tient aux conditions économiques dans
lesquelles se trouve la bourgeoisie européenne et surtout la
bourgeoisie française. Le jeune homme de vingt ans, qui, à mon
avis, devrait être marié depuis six mois, a devant lui dix ou
douze ans pendant lesquels il a «à se faire une position» et à ne
pas se marier. Pendant ces douze ans, il est polygame et, le plus
souvent, de la plus ignoble façon du monde. Mais croyez-vous qu'il
le soit volontiers et naturellement? Pas du tout. Il l'est parce
qu'il ne peut pas faire autrement et à son corps défendant.
La preuve, ou une preuve, très significative, à mes yeux, c'est
que, pendant ces douze ans, il ne désire rien tant, le plus
souvent, que rester uni très monogamiquement avec la femme--et,
pourtant, quelle femme!--avec laquelle il s'est... mettons
agglutiné, trois mois après son arrivée à Paris.
La preuve, ou une preuve, c'est qu'assez souvent, cette femme-là,
il l'épouse! S'il ne l'épouse pas plus souvent, c'est que cette
femme, d'une part sans aucun sens moral, d'autre part si stupide
qu'elle ne comprend même pas qu'il est de son intérêt matériel de
se cramponner, l'abandonne, bien plus souvent, sachez-le bien,
qu'il ne l'abandonne lui-même.
Voilà l'homme vrai, l'homme normal, l'homme moyen. Je ne dis pas
que cet homme n'a jamais l'idée de faire une infidélité à sa
compagne. L'homme est polygame toujours, toujours un peu, sauf
exceptions rares. Je dis que le désir de n'avoir qu'une compagne
de sa vie, _de ne point changer_, est le fond de l'homme moyen,
avec une arrière-pensée seulement, quelquefois suivie d'effet, de
faire ailleurs un voyage d'exploration, mais toujours avec esprit
de retour.
Voilà l'homme moyen. Parce que M. Blum a vu des hommes de
vingt à trente-cinq ans pratiquer, tous, la polygamie, il en a
conclu qu'il y avait une période de polygamie. Ce sont là les
erreurs qu'inspire la statistique. M. Blum a pris une nécessité
économique, une nécessité sociale, pour une loi naturelle. Et de
ce que tous les hommes, de vingt à trente-cinq ans, pratiquent la
polygamie, il ne faut nullement conclure, malgré les apparences,
qu'il y a, même pour l'homme, une période polygamique; non, il y a
des conditions économiques qui forcent l'homme, malgré lui, à être
polygame à un certain âge. Il n'y a pas autre chose.
Seconde erreur de M. Blum. Il a cru que ce qui est vrai de l'homme
est vrai de la femme, ou plutôt que ce qu'il croyait vrai de
l'homme est vrai de la femme, et que la jeune fille a, elle aussi,
sa période polygamique de quinze à trente ans. Cette seconde
erreur est plus forte que la première. Oh! ici aussi; car je suis
un homme qui sais les choses; et comme tous les hommes qui savent
les choses, j'ai l'air de ne pas les savoir, parce que, du moment
que je sais les choses, je ne tranche pas; ici aussi je reconnais
qu'il y a du vrai; pas beaucoup de vrai; mais un peu. Je reconnais
que de quinze à trente ans la plupart des jeunes filles vivent
en état de polygamie intellectuelle. Elles rêvent de celui-ci,
de celui-là, d'un troisième. Elles aiment à fleur de songe une
dizaine de jeunes hommes pendant dix ans. Je l'ai dit il y a une
trentaine d'années: nous épousons tous une veuve, une petite
veuve, une moralement veuve, qui quelquefois est, de cette façon,
bien entendu, veuve dix fois. Voilà qui est accordé.
Seulement il n'en est pas moins vrai que si l'homme est polygame
(dans la mesure que j'ai marquée plus haut), la femme ne l'est
pas, la femme ne l'est que dans la mesure presque insignifiante
que je viens d'indiquer. La femme est essentiellement monogame.
La femme est monogame en ce sens que cette arrière-pensée de
polygamie que l'homme a presque toujours, même quand il est très
_uxorius_, la femme ne l'a jamais. La femme, quand elle n'en est
plus à rêver; quand elle en est à épouser un homme, d'une façon
ou d'une autre, a toujours la profonde conviction que c'est
pour la vie. La fille du peuple, que M. Blum cite souvent en
exemple, prend un amant à seize ans. Soit; mais ce n'est nullement
par polygamie et pour épuiser sa polygamie pendant la période
polygamique. Elle le prend bien pour toujours, très naïvement, et
avec la conviction profonde, _physiologique_, à peine traversée
parfois de quelques doutes, que c'est bien pour toujours. Toutes
les jeunes filles bourgeoises qui se marient, après la période de
polygamie intellectuelle et cérébrale dont j'ai parlé, en sont là
aussi, exactement.
La preuve de cette monogamie foncière de la femme, c'est
l'«empreinte», c'est le premier amant ou époux éternellement aimé,
aimé physiologiquement, aimé par les entrailles mêmes de la femme,
à tel point que les enfants d'un successeur ressemblent presque
toujours à «Monsieur le premier».
Reste la prostituée. Oui. Eh bien, il y a des prostituées-nées
comme il y a des hommes polygames-nés. Elles sont, je crois,
extrêmement rares. On s'imagine qu'il y en a beaucoup, parce que
chaque homme en a rencontré une. Mais cela tient à ce qu'elles
sont, par définition, pour beaucoup d'hommes et que beaucoup
d'hommes ont rencontré la même. Cela fait encore une erreur de
statistique et de calcul.
La vérité est que la prostituée-née est excessivement rare,
beaucoup plus rare que le polygame-né, lequel n'est pas très
fréquent.
Donc peu de prostituées-nées. Les autres prostituées sont des
femmes qui ont commencé par être monogames comme leurs sœurs, et
qu'une première déchéance a jetées dans la classe des femmes pour
tous. Les conditions de vie de cette classe ont peu à peu presque
complètement _dénaturé_ ces femmes, et il est très vrai qu'elles
n'ont presque plus l'instinct monogamique. Mais c'est la vie
qu'elles sont forcées de mener qui les a conduites là, et il ne
faut tirer de leurs mœurs, légitimement, aucun argument.
J'ajoute même que l'instinct monogamique est si fort chez la
femme, que même chez la prostituée il reste, _comme instinct_.
Tout le monde sait que la dernière des prostituées vous parle
infatigablement de son premier amant, et très évidemment l'aime
encore.
Vouloir donc, pour les raisons qu'en a M. Léon Blum et qui sont
peut-être vénérables, imposer à toutes les jeunes filles de
l'univers le régime des prostituées, encore que ce soit peut-être
le salut du genre humain, c'est d'abord aller si directement
contre la nature même de la femme que j'estime que c'est un peu
chimérique, un peu; et c'est ensuite aller contre le but poursuivi
par M. Léon Blum lui-même.
Pourquoi? Mais parce que quand on va contre la nature d'un être
on peut réussir, mais en le dénaturant. La prostituée, j'ai cru
le montrer, est un être dénaturé. Vous pouvez faire de toutes les
jeunes filles des prostituées; mais vous les aurez dénaturées, et
quand arrivera la période matrimoniale, je suis à peu près sûr
qu'elles seront prostituées autant qu'auparavant, sauf exceptions
rares; et votre but est manqué.
On a dit avec beaucoup de raison: «La punition de ceux qui ont
trop aimé les femmes est de les aimer toujours.» De même, et c'est
une affaire de pli pris, la maladie des femmes que vous aurez
forcées à aimer trop les hommes sera de les aimer jusqu'à soixante
ans. Votre but est manqué. En choses morales, c'est une erreur de
prendre une inoculation pour un vaccin. M. Blum inocule l'instinct
prostitutionnel aux jeunes filles, et il est persuadé que c'est
une vaccination. Ce n'est, j'en ai peur, qu'une intoxication.
Décidément, je n'ai pas confiance.
Mais alors que faire? me dira douloureusement M. Blum; que faire
pour que les jeunes filles ne s'épuisent pas à désirer l'amour
pendant que les jeunes gens le font, et n'arrivent pas ardentes au
mariage pour embrasser des tisons éteints, d'où viennent toutes
les suites que vous savez?
Il n'y a qu'une seule solution, incomplète du reste et dont je ne
cacherai aucunement les lacunes. Il n'y a qu'une seule solution,
que je préconise depuis bien longtemps: c'est le mariage jeune,
le mariage très jeune, le mariage vierge; le mariage vierge
bilatéralement, bien entendu; mais il faut le dire, tant nos
moralistes contemporains, en renversant toutes les valeurs, nous
forcent à préciser les choses qui sembleraient aller de soi; donc
je dis le mariage entre très jeune homme vierge et très jeune
fille vierge _elle-même_.
Avec ce mariage-là, point d'expériences amoureuses de vingt à
trente-cinq ans de la part du jeune homme; et c'est-à-dire point
de corruption, d'avilissement et de gangrénation du jeune homme;
point d'attente stérile, irritante et démoralisatrice aussi chez
la jeune fille; des êtres jeunes et sains se livrant à l'amour
sain, normal et fécond, dans la saison où il est normal de s'y
livrer; des parents sains et robustes; des enfants sains et
robustes, une race saine et robuste.
J'ajoute: une famille _véritable_, où les souvenirs des joies
nuptiales sont intimement unis aux souvenirs de première
jeunesse, et, à cause de cela, ont quelque chose de charmant et
de profond, gage d'union persistante des cœurs; et il y a une
grande différence entre se dire à cinquante ans: «Te souviens-tu
des premiers jours, où nous étions si jeunes, si gais, si fous,
si naïfs et si enfants? Nous étions adorables!»--et se dire: «Te
souviens-tu des premiers jours, quand j'avais quarante ans et toi
trente, et que j'étais fourbu comme un vétéran et toi rouée comme
une potence?» J'exagère un peu; mais encore...
J'ajoute une famille _véritable_, où, parce qu'il n'y a pas une
très grande différence d'âge entre les enfants et les parents,
les parents peuvent comprendre les enfants et, parce qu'ils les
comprennent, les bien diriger; où les enfants, comprenant que
leurs parents les comprennent, ont confiance en eux. Il ne faut
pas qu'il y ait _deux générations selon le temps_ entre un père et
son fils, et entre une fille et sa mère; car alors il n'y a plus
contact intellectuel ni moral.
Voilà les bienfaits du mariage jeune et du mariage vierge. J'ai
dit qu'il a ses inconvénients. L'adultère, surtout l'adultère du
mari, ne laisse pas d'être fréquent dans ce genre de ménage, les
curiosités se réveillant, vers la trentaine, chez un homme qui ne
les a pas satisfaites avant son mariage. La polygamie, méprisée
longtemps, reprend ses droits, si j'ai le front de m'exprimer
ainsi. Je ne me dissimule pas cela.
Mais, d'une part, le souvenir d'un mariage qui a été tout amour et
tout amour jeune et frais est si puissant, même sur l'homme, que
bien souvent, peut-être le plus souvent, le mari restera fidèle à
sa femme.
D'autre part, j'aime mieux un peu d'adultère après (je dirai, si
l'on me pousse, même chez la femme) que _le stage_ d'à présent, si
profondément démoralisateur, corrupteur, et qui tarit les sources
vitales et les sources morales de la race.
C'est là le point précis; c'est là ce qui me sépare précisément
de M. Blum; je veux dire ce qui m'en séparerait s'il était
sérieux. Il fait la part du feu: il met toute la malpropreté de
la vie humaine avant le mariage, pour que le mariage soit pur; du
reste, il fait énorme la part du feu. Je ne la lui fais pas; je
conviens qu'il se la fera peut-être lui-même; mais j'aime mieux
au besoin qu'il se la fasse quand la race saine sera assurée,
tardivement, médiocrement du reste et après tout sans grand
dommage.
Et je répète qu'il y a d'immenses chances pour que le lien
extrêmement fort que crée d'ordinaire entre deux êtres le mariage
jeune, vierge, pur et plein de joie ne se rompe point et même ne
se détende pas. Je n'ai pas besoin de dire que je n'admets que le
mariage d'amour, ou tout au moins, selon l'expression française,
qui est devenue ridicule et qui est excellente, le mariage
d'«inclination».
Objection: Et comment voulez-vous qu'un homme qui n'aura sa
position faite qu'à trente ans se marie à vingt et fasse six
enfants de vingt à trente? J'ai répondu à cela, il y a une dizaine
d'années, dans un de mes volumes politiques, je ne sais plus
lequel. Des conditions économiques nouvelles créent des mœurs
nouvelles; mais il faut savoir s'arranger de manière qu'elles en
créent de bonnes et non de mauvaises. Il y a toujours moyen. Il ne
faut que savoir se retourner. Non, le jeune homme de vingt ans ne
peut pas nourrir sa femme et ses enfants. Eh bien, que ce soient
les grands-parents qui les nourrissent jusqu'à la trentaine du
jeune père. Voilà la solution.
Vous vous êtes marié à vingt ans et votre père, qui en avait
quarante-cinq, s'étant marié jeune lui-même et qui était en
pleine force productive, qui gagnait de l'argent, vous a soutenus
vous, votre femme et vos enfants, jusqu'à ce que vous vous soyez
fait une position; et vous rendrez à votre fils le même service
dans les mêmes conditions. Il n'y a qu'une transposition. Ce
sont aujourd'hui des hommes de quarante à soixante ans qui
entretiennent _leurs enfants_, qu'ils ont eus tard; ce seront
des hommes de quarante à soixante ans qui entretiendront _leurs
petits-enfants_. Chacun aura élevé une famille, comme maintenant,
et personne ne pourra se plaindre; mais ce qui aura été sauvé,
c'est la race, les enfants ayant été créés par des jeunes gens,
ainsi que la nature le veut.
Ajoutez que nous y revenons, à la famille _véritable_, telle que
je l'esquissais plus haut. Elle est composée maintenant non pas
de parents et enfants, mais de grands-parents, parents et enfants
indissolublement liés jusqu'à la soixantaine des grands-parents,
et ayant besoin les uns des autres; elle redevient patriarcale
et traditionnelle et tout ce qui s'ensuit, c'est-à-dire forte.
Elle est élément excellent de nation vigoureuse et puissante.
Les conditions économiques modernes, qui paraissaient tout à
l'heure si funestes, voilà, parce qu'on a su les bien prendre,
qu'elles donnent lieu à un état social meilleur que celui où
l'on était même avant elles; par le remède qu'elles ont imposé,
parce qu'elles étaient mauvaises, elles aboutissent à un progrès
magnifique. Il y a toujours--toujours, je n'en sais rien; mais je
l'espère--à tirer du mal, non seulement le bien, mais le meilleur.
Tant y a que c'est ici le cas.
--Mais il y aura une génération sacrifiée, la nôtre! Il y aura une
génération, pour commencer, qui aura élevé deux générations. Le
père actuel qui, selon les méthodes actuelles, aura eu des enfants
à trente-cinq ans et les aura élevés jusqu'à cinquante-cinq, marie
son fils âgé de vingt ans et le voilà qui a encore à élever les
fils de ce fils...
Il est vrai, il y aura une génération sacrifiée. Il le faut
certainement pour changer de méthode. Cette génération, ayant
sauvé l'humanité, sera en vénération dans tous les siècles.
«Ne nous frappons pas» pourtant, comme disait cet optimiste. Il
peut y avoir transition. Que la génération qui vient se marie à
trente ans, la seconde à vingt-cinq, et la troisième à vingt: les
charges seront partagées et elles seront très supportables. Mais
le mariage à vingt ans et les petits-enfants _nourris_ par le
grand-père, _élevés_ conjointement par le père et le grand-père,
c'est où il faut arriver aussi vite que possible, et c'est la
solution vraie de tous les problèmes que nous venons d'agiter.
Je demande pardon, encore un coup, au public d'avoir discuté
sérieusement la thèse de M. Léon Blum. Je crois même qu'il y a
lieu de lui en demander pardon à lui-même.