DEUX LIVRES CONTRE LE MARIAGE

Dans tous les pays de décadence nationale,--et ce n'est peut-être

qu'une coïncidence; mais il est possible que ce soit autre

chose,--les livres contre le mariage se multiplient. Ils sont

légion. Je n'en examinerai aujourd'hui que deux l'un qui nous

vient de Suède et l'autre qui nous vient de Paris, de très inégale

valeur du reste. L'un est intitulé: _de l'Amour et du Mariage_ et

est l'œuvre de l'illustre Mme Ellen Key; l'autre s'appelle: _du

Mariage_ et appartient au très distingué critique littéraire M.

Léon Blum.

I

Quand on lit _de l'Amour et du Mariage_, la première impression

est que l'on a affaire à un auteur très intelligent, très

pénétrant et presque profond; à un esprit de tout premier ordre.

Le sens psychologique et le sens social aussi sont infiniment et

sont extrêmement aiguisés chez Mme Key. Elle connaît l'homme;

elle connaît la femme autant qu'on puisse la connaître, et elle y

fait des découvertes intéressantes; elle connaît l'amour beaucoup

mieux, tout compte fait, que Stendhal (qui n'a su que l'amour

masculin) et même que Schopenhauer à certains égards.

Je ne sais rien de plus juste, de plus observé, au fond,

avec un peu d'imaginé et d'inventé, mais dans la mesure juste,

l'invention n'étant qu'une élaboration discrète de l'observation,

que ceci: «La femme moderne a découvert la différence entre sa

nature amoureuse et celle de l'homme [à savoir que l'homme est

polygame et la femme monogame]. A vrai dire, elle a nié et elle

continue de nier cette découverte. Elle croit que, seules, les

mœurs sociales sont cause de cette différence, qui est un fait,

et qu'elle voudrait abolir. Mais tandis que les unes voudraient

arriver à ce but en exigeant de l'homme la chasteté [_Un Gant_

de Bjornson; _les Hommes nouveaux_, de G. Fanton], les autres y

tâchent en proclamant pour la femme la liberté... Chez beaucoup

de femmes l'amour unique est devenu une condition organique, ou,

comme on a coutume de dire, une nécessité physique. Le fait de

cette unité de l'âme et des sens dans l'amour se rencontre assez

souvent pour qu'on puisse dire que la nature les a créées pour

cela, de même qu'on peut dire qu'elles sont faites pour un amour

qui dure toute leur vie. Or l'un et l'autre phénomène est un fait

si rare chez les hommes qu'on peut le qualifier d'anormal. Mais

conclure de là qu'il suffit de demander à l'homme le même effort

pour obtenir le même effet, c'est tirer de deux causes différentes

les mêmes conséquences. Le caractère érotique de la femme et celui

de l'homme demeurent différents. La chasteté à laquelle l'homme

peut atteindre différera toujours de celle qu'on demande à une

femme, _sans être moindre_. Il restera, certes, toujours plus

porté qu'elle à la polygamie; ce n'est pas à dire qu'il continuera

à se disperser en satisfaisant ses besoins sexuels. [Et, d'autre

part] la femme, bien plus que l'homme, est la proie de l'amour,

qui la domine et détermine toute sa nature. L'homme, en des

heures fugitives, est maîtrisé avec plus de force par l'amour;

mais il s'en délivre plus vite et plus complètement. La femme, au

contraire, et cela d'autant plus complètement qu'elle est plus

femme, est entièrement subjuguée par les sentiments. De là une

plénitude, une unité, un équilibre, dans la vie sensuelle, qui

manquent à l'homme. Chez la plupart des femmes, et pour les motifs

indiqués plus haut, l'amour est une chaleur égale, _une flamme

douce_ qui ne s'éteint pas. De là certains chagrins que l'homme

fait éprouver à la femme. En effet, entre ses heures de passion,

il est beaucoup plus calme qu'elle et incapable d'éprouver, comme

elle, une tendresse constante. Aussi trouve-t-elle rarement

qu'elle remplisse la pensée et le cœur de son mari comme il

remplit sa propre âme.»

Est-ce assez bien analysé? Vous me direz que Musset en a dit tout

autant en trois vers:

...... La pensée

D'un homme est de plaisirs et d'ennuis traversée;

Une femme ne vit et ne meurt que d'amour.

Elle pense une année à quoi lui pense un jour.

Cependant la page de Mme Key est d'une analyse plus circonstanciée

et plus complète.

Que me direz-vous encore de ceci, qui me semble du devin

Tirésias, tant il me paraît qu'en vérité il faut avoir été homme

et femme pour démêler et distinguer si bien les différences,

même subtiles, entre l'amour masculin et l'autre: «Il y a sans

doute une exagération dans l'assertion qu'une honnête femme ne

sait les exigences de son sexe que quand elle aime. Mais la

différence immense entre elle et l'homme, _c'est qu'elle ne peut

les satisfaire qu'en aimant_. La différence radicale entre elle

et l'homme, c'est qu'il donne plus souvent sa mesure dans la vie

active que dans la vie sentimentale, tandis que c'est le contraire

chez la femme. Et tandis que la valeur d'un homme, pour lui-même

comme pour autrui, dépend de ses œuvres, la femme ne se juge, dans

son for intérieur, que d'après son amour. Elle ne sent sa valeur

que si son amour est pleinement apprécié, s'il fait vraiment le

bonheur de celui qu'elle aime. Il est vrai que la femme demande

aussi à l'homme de satisfaire ses sens. Mais tandis que le désir

ne naît souvent chez elle que longtemps après qu'elle aime assez

pour sacrifier sa vie à celui qu'elle aime, le désir naît souvent

chez l'homme longtemps avant qu'il aime assez une femme pour lui

sacrifier son petit doigt. L'amour, le plus souvent, _naît dans

l'âme d'une femme et de là passe aux sens_; parfois même n'y

arrive pas; chez l'homme, le plus souvent, _l'amour part des sens

pour aller à l'âme_, sans toujours y atteindre. Et de toutes les

différences, c'est la plus douloureuse.»

Je n'insiste pas, puisqu'ici nous sommes en face de la vérité même

et débrouillée avec une exactitude aussi lumineuse qu'impitoyable.

Voulez-vous une définition, une énumération plutôt des

_immoralités essentielles_? Je vous présente ceci: «Quand les

idées morales tiendront compte du criterium de la sélection [moins

pédantesquement: quand l'idée morale sera plus en possession

et en conscience d'elle-même], la société considérera comme

immorales: une union sans amour; une union sans responsabilité;

une union entre dégénérés; la stérilité volontaire; toutes les

manifestations de la vie sexuelle qui supposent la violence et la

séduction; et celles qui prouvent soit l'aversion contre les fins

de la nature, soit l'impuissance à remplir ces fins.»

A la condition que l'on limite raisonnablement l'article

«dégénérés», car on pourrait en abuser, et à peu que nous ne

soyons tous des dégénérés, je souscris à ce programme et j'admire

la netteté d'esprit dont il est marqué.

Vous rappelez-vous, dans la _Francillon_ de Dumas fils, le mot

de Francillon elle-même: «Eh! Monsieur! la maternité, c'est le

patriotisme des femmes...»--A la première représentation (dans

ce temps-là on était patriote) on applaudit cinq minutes. Le

lendemain je répétai le mot dans une maison amie. La dame du

logis poussa un cri de protestation et d'horreur. Elle était

un précurseur. Je ne fréquentai plus très longtemps dans cette

maison-là. J'ai retrouvé le mot dans le livre de Mme Key: «La

vitalité d'un peuple se mesure _en première ligne_ à la capacité

et au désir des femmes à donner la vie à des enfants sains, à la

capacité et au désir des hommes à défendre la patrie.» (Je copie

la traduction; elle est faite par quelqu'un qui ne sait pas le

français; mais cela ne fait rien au fond des choses.)

Dans le même ordre d'idées je ne connais rien de plus beau ni de

plus vrai que cette page de Mme Key que l'on pourrait intituler:

_De la nécessité de la famille_:

«... Beaucoup de femmes qui se suffisent à elles-mêmes pour tout

le reste recherchent le mariage, même sans amour; d'autres femmes,

qui veulent garder leur indépendance, souhaitent la maternité en

dehors du mariage. Les unes et les autres sont dans le faux. Il

faut que l'enfant soit le but de toute la vie. L'enfant a besoin

de la famille pour naître; il faut qu'il trouve auprès de sa mère

la clairvoyance de l'amour par les qualités qu'il hérite de son

père. Une femme qui n'a jamais aimé le père de son enfant nuira

à cet enfant d'une manière ou d'une autre, mais à coup sûr, ne

fût-ce que par sa manière de l'aimer. L'enfant a besoin d'un

cercle joyeux de frères et de sœurs, et l'amour maternel le plus

tendre même ne saurait lui en tenir lieu. Priver sciemment et

volontairement son enfant du droit de recevoir sa vie du fait

de l'homme, l'exclure délibérément et d'avance de la tendresse

d'un père est un acte d'égoïsme qu'une femme ne commet pas

impunément. Il ne faut pas que le droit à la maternité sans le

mariage dégénère en droit à la maternité sans amour. Il est aussi

avilissant d'accepter une union libre sans amour que de se marier

sans aimer. Dans les deux cas, l'enfant est le fruit d'un larcin.

L'enfant né d'un père dont la mère ne veut pas partager la vie

[Quel traducteur! Le texte veut évidemment dire: l'enfant né d'un

père que la mère élimine], voilà l'enfant illégitime au vrai sens

du mot.»

Jamais on n'a mieux présenté les choses, ni mieux montré que

maternité, famille et amour sont tellement connexes et même

_aspects différents d'une même chose_, que si l'un manque, on peut

dire que les autres n'existent que très incomplètement.

C'est plaisir encore de voir Mme Key discuter avec Schopenhauer

et montrer spirituellement les points faibles de la théorie

célèbre, et qui du reste demeure une découverte admirable.

Vous connaissez la théorie du maître: l'amour, c'est l'attrait

réciproque des contraires ou tout au moins des fortes

dissemblances. C'est le génie de l'espèce qui veut cela, pour

compenser et neutraliser les qualités contraires et aussi les

défauts contraires, afin de maintenir un équilibre suffisant dans

l'espèce.

Il y a du vrai, reconnaît Mme Key; car entre époux une harmonie

qui naît des similitudes fait certainement le bonheur relatif

des deux époux; mais elle est «monotone», elle est «pauvre

[j'ajouterai: elle est déprimante] et elle devient dangereuse pour

le développement de l'individu et celui de l'espèce».

Rien de plus juste, et c'est un des mille aspects de la loi de

la guerre: les peuples qui sont toujours en paix sont heureux;

seulement ils meurent; il en est des individus comme des peuples.

Il y a donc, incontestablement, du vrai dans la doctrine de

Schopenhauer. Mais aussi songez que les différences trop

fortes entre caractères, que «les divergences d'opinion dans

la conception de la vie, dans l'appréciation des fins, des

valeurs, de la direction de l'existence, finissent par mener à

l'_hostilité_!»

--Qu'importe! répondra le philosophe; c'est pour l'enfant que le

génie de l'espèce agit, non pour les parents. Que les parents se

fassent la guerre, c'est une condition de la bonne constitution

des enfants; ou, si l'on veut, que les parents se fassent la

guerre, c'est un effet de contrariétés entre eux qui sont

condition de la bonne constitution des enfants.

--Heu! Heu! répond Mme Key, il me semble que des parents toujours

en querelles et qui ne sont du même avis sur rien auront peut-être

des enfants d'une innéité excellente; mais auront surtout des

enfants d'une éducation épouvantable. Le génie de l'espèce n'a

pas assez prévu cette conséquence. Il paraît qu'il ne pouvait pas

tout prévoir. Et elle conclut assez judicieusement, ce me semble,

en disant que «l'instinct sexuel est au fond dans la vérité,

mais qu'il a dépassé son but, en rapprochant des êtres par un

attrait susceptible de se changer rapidement en haine»; qu'il y

a «une limite» en deçà de laquelle différence engendre attrait

salutaire; au delà de laquelle différence engendre ou est destinée

à engendrer antipathie funeste, même à l'espèce.

Voilà de joli bon sens. N'unissons pas le blanc au blanc;

mais n'allons pas jusqu'à unir le blanc au noir. Il faut des

tempéraments en toutes choses.

Aussi bien, la théorie de Schopenhauer est surtout _un fait_

qu'il a admirablement démêlé jusqu'en ses menus détails; mais

les conséquences qu'il en tire, ou plutôt l'explication générale

dont il l'enveloppe, sont douteuses. Oui, en amour, en amour

vrai,--je ne dis ni en sensualité, ni en amitié plus ou moins

mêlée d'amour,--les contraires s'attirent. Voilà le fait. Écartons

«le génie de l'espèce», qui est trop métaphysique pour moi; j'ai

essayé plusieurs fois d'expliquer ce fait par ceci que l'amour

est, sinon avant tout, du moins pour bonne part, _curiosité_, et

que c'est cette curiosité qui fait que A va naturellement à son

contraire, c'est-à-dire à l'inconnu. (Voir mon volume: _Pour qu'on

lise Platon_.) En tout cas, voilà le fait; et c'est grand honneur

à Schopenhauer de l'avoir débrouillé.

Mais que ce fait soit quelque chose de providentiel ou seulement

d'heureux; que le génie de l'espèce commande ainsi _pour_ que

les enfants soient bien constitués, ou seulement que du fait

en question _il résulte_ que chez les enfants les qualités et

défauts des parents soient compensés et neutralisés, c'est, pour

mon compte, ce que je n'ai guère vu. En général, les enfants

«_prennent d'un côté_» et ne prennent quasi aucunement d'un autre.

En général, tel enfant est «tout son père» ou est «toute sa mère».

Le mélange est rare, donc rares compensation et neutralisation. Et

reste seulement que l'antipathie de la mère et du père fait une

mauvaise éducation des enfants. Mme Key, dans la mesure où elle

contredit Schopenhauer, me paraît avoir raison. En tout cas, sa

dissertation est très fine.

Que de bonnes choses encore, quoique «réactionnaires» et un

peu trop «antiféministes» même pour moi, sur les femmes qui

travaillent, j'entends celles qui travaillent en dehors de la

maison, les «extérieures», comme je les appelle: «Comme le dit

si bien Charles Albert [qui est ce Charles Albert, je l'ignore],

«l'amour veut du calme et le loisir de rêver»; il ne peut se

contenter des miettes de notre personnalité et de notre temps...

C'est ainsi que les hommes d'aujourd'hui sont exclus de l'amour;

non seulement ils ne peuvent réaliser l'amour dans le mariage;

mais ils n'ont guère de chances de le connaître [nulle part] dans

sa plénitude. Ces jeunes femmes, harassées par leur travail,

n'ont même pas le loisir de prendre soin de leur beauté et de

leur personne. Il n'y a plus que les femmes du monde et celles du

demi-monde qui s'adonnent à la toilette... Les femmes prennent de

plus en plus part à la vie active, et la préoccupation de leur

extérieur les occupe bien moins que le développement de leur

personnalité. Cette évolution donne quelque chose d'hésitant à

leur nature; or ce que l'homme aime chez la femme, c'est justement

son tact, sa mesure, son aisance, _le calme dans la possession de

soi-même_, qui manque le plus souvent à l'agitation des jeunes

filles de la génération actuelle.»

Je n'en finirais point, en vérité, si je voulais relever tous les

passages ou de très ferme bon sens, ou de très fine psychologie,

ou de juste observation, ou de sentiment très élevé et très pur

que contient le beau livre--oui, c'est bien un beau livre--de

Mme Key. Mme Key est évidemment une haute conscience et un grand

esprit.

Pourquoi faut-il que son livre, quoiqu'il ne soit nullement

saccadé et quoiqu'il se développe avec lenteur et dans une belle

tenue littéraire, n'ait aucune suite? Jamais on ne voit nettement,

ni même vaguement, où va l'auteur, et je doute qu'il le sache

bien précisément lui-même. Le fil conducteur manque absolument

et j'ai renoncé, moi qui me pique d'y être expert, _à en mettre

un_. Qu'un autre le tente! Jamais livre qui est une thèse, qui

veut être une thèse et qui a constamment _le ton_ d'une thèse, ne

fut moins une thèse. Il n'est pas _posé_ le moins du monde... Il

flotte, ou plutôt il circule comme un ruisseau parmi des prairies,

qui ne sait ni où il va ni où il retourne. Je ne m'étonne pas que,

dans son pays, Mme Key passe pour féministe aux yeux des uns et

pour antiféministe aux yeux des autres. Elle pourrait passer aussi

pour conservatrice et pour novatrice, pour rétrograde et pour

révolutionnaire. Elle est très lucide sur chaque sujet qu'elle

aborde; elle n'a aucune compréhension d'un ensemble, ou du moins

elle ne donne nullement l'impression qu'elle en a une.

De là, comme vous pensez bien, des contradictions en nombre

respectable. Elles fourmillent. Sans aller plus loin, je viens

de vous citer une très belle dissertation où il est mis en vive

lumière que l'enfant est le but de la vie. C'est à la page 127;

c'est aussi à la page 6; c'est aussi ailleurs. Et à la page 219

je lis: «On oppose le droit des enfants au droit de l'individu.

On dit: s'il y a des enfants, il faut que les parents malheureux

en ménage demeurent unis. Mais aujourd'hui un être affiné en

matière amoureuse ne peut appartenir à un autre sans un sentiment

de profonde abjection, s'il ne l'aime pas ou s'il sait qu'il n'en

est pas aimé. Une union maintenue dans ces conditions sans amour

est une humiliation profonde ou un célibat à vie, en tout cas une

grande infortune. Le plus souvent, on ne s'occupe que des enfants;

_on oublie que les parents méritent d'être considérés comme une

fin_. On n'exige pas que le père ou la mère commettent un crime

pour l'amour de leurs enfants; on les blâmerait s'ils venaient à

faire de la fausse monnaie pour subvenir à leur entretien. Mais on

n'éprouve aucun scrupule à condamner une mère «pour l'amour de ses

enfants» à vivre dans une union où il lui semble se prostituer.»

Bon; nous étions tout à l'heure en présence de M. Brieux écrivant

_le Berceau_, et maintenant nous entendons la «Nora» de la _Maison

de poupée_. Il faudrait concilier tout cela; il faudrait concilier.

Ailleurs, nous avons affaire à Mme Key partisan de l'accession des

femmes à la vie politique et à Mme Key hostile à l'accession des

femmes à la politique:

_Recto_: «Étant donné que chaque cellule de l'organisme social

est mâle ou femelle, il est inadmissible qu'une organisation

définitive ne finisse pas par exprimer ce double caractère.

De même que la famille, cette forme élémentaire de l'État,

il faudra un jour que l'État soit une unité où le principe

masculin et le principe féminin soient représentés tous deux.

Il faudra constituer une _union gouvernementale_ là où nous

trouvons jusqu'ici un État célibataire. [Joliment dit.] C'est en

fonctionnant elles-mêmes, mais en laissant les cellules masculines

fonctionner pour elles, que les cellules féminines pourront

atteindre l'apogée de leur développement comme membres de la

société... Tous les États de l'Europe portent encore une Russie

dans leur sein, cette partie de la société que Camille Collet

appelle avec raison «le camp des muettes», c'est-à-dire les femmes

sans droits politiques...»--Parfait. Mme Key veut que les femmes

soient citoyens. C'est une opinion. Je dirai même que c'est la

mienne.

_Verso_: «Il n'est pas prouvé que la femme puisse conquérir des

diplômes universitaires et revêtir des fonctions publiques sans

nuire à la sûreté de son coup d'œil, à la finesse de son sens

psychologique... Si les femmes se mettent à porter les mêmes

charges que les hommes, elles auront comme eux le dos voûté... Il

y a des gens qui comptent sur l'influence de la femme pour relever

le niveau moral, sous prétexte que les femmes sont supérieures

aux hommes dans la vie privée. On invoque à l'appui de cette

thèse la proportion plus grande des criminels hommes; on oublie

que si l'homme est poussé au vol par la misère ou par le goût

des plaisirs, la femme est une prostituée cataloguée--et plus

souvent non cataloguée. On oublie que si l'homme commet un crime

en état d'ivresse, c'est surtout le mauvais état de sa maison et

le mauvais caractère de sa femme qui l'a poussé à boire... Le

crime est le plus souvent bisexuel... La main de la femme est plus

pure que celle de l'homme; mais ni ses yeux, ni ses oreilles,

ni ses lèvres. Malheureusement il n'y a pas de statistique des

crimes commis contre l'honneur... Du reste, la seule chose qui

fût intéressante, ce serait de savoir si les femmes sont moins

accessibles à la corruption ou moins promptes à pactiser avec

leur conscience, moins capables d'intrigue, moins portées à la

malveillance. Mais les congrès féministes, la presse féminine,

les comités de femmes, ainsi que les candidatures de femmes

en Angleterre, en Amérique et ailleurs montrent d'une manière

fâcheuse combien les femmes, elles aussi, perdent tout sens moral

dans la vie publique; elles aussi disent que la fin justifie

les moyens; elles aussi... elles aussi...»--Bien! Bien! Il faut

refuser aux femmes l'accès à la vie politique. Que voulez-vous

que je vous dise? Je voudrais que l'on prît parti ou que l'on

conciliât. Mme Key ne fait ni l'un ni l'autre.

Même sur la question du divorce, qui est celle sur laquelle Mme

Key a l'opinion la plus nette et la plus ferme, elle ne s'aperçoit

pas qu'elle se contredit encore. Vingt fois elle dit qu'il faut

admettre le divorce par volonté d'un seul, «le divorce librement

consenti qui ne dépende que de la volonté de l'une ou des deux

parties», et voici qu'elle écrit: «Une chose est certaine: c'est

que nul n'est plus aveugle sur la douleur conjugale que celui

qui la cause. _Rien n'est donc plus inique que de s'en rapporter

à l'un des époux de la décision du débat._» Je ne sache pas de

formule plus heureuse et, aussi, qui condamne plus nettement le

divorce par volonté d'un seul des conjoints.

Cela est continuel. Il faut s'y résigner. Mais le livre y perd une

grande autorité. Il expose tant de convictions successives qu'il

ne convainc jamais. Au fond, c'est la force d'esprit qui manque

ici. Mme Key est un penseur qui pense beaucoup et même vivement;

mais qui n'a pas assez de puissance pour mettre en ordre l'armée

de ses idées et les disposer en camp retranché--ou les faire

marcher en ordre de bataille. Elles restent une foule.

Si pourtant, en nous attachant à ce qu'elle répète le plus

souvent, ce qui est un signe, et à ce qu'elle réserve pour la

fin de son volume, ce qui en est un autre, nous essayons de nous

faire une idée approximative de ce que peuvent être les idées

_dominantes_ de Mme Key, nous arrivons à peu près à ceci.

Mme Key, individualiste ardente, très fortement marquée de

l'influence de Jean-Jacques Rousseau et de Tolstoï et d'Ibsen,

très persuadée que le devoir de l'être humain est de chercher son

bonheur, et c'est-à-dire ayant pour ce qu'on a appelé jusqu'à

présent «le devoir» l'aversion la plus profonde; Mme Key, en un

mot, de tempérament anarchique, ne croit, en choses de rapports

sexuels, qu'à l'amour, ne respecte que l'amour et a une défiance

invincible à l'égard du mariage. Elle citera vingt fois, ce

qui est bien indigne d'un penseur comme elle, cette prétendue

décision, niaise à souhait, de je ne sais quelle cour d'amour du

moyen âge, que le mariage et l'amour sont incompatibles; elle dira

que «l'amour est toujours moral, et que le mariage sans amour

est toujours immoral», ce qui, rapproché de l'axiome précédent,

reviendrait à dire que l'amour est toujours moral et que le

mariage est immoral toujours; elle alignera sans sourciller des

formules d'individualisme féroce: «C'est l'idée fondamentale du

protestantisme [ceci très profond, du reste, comme généalogie des

idées et des tendances], le droit de libre examen, qu'il convient

d'appliquer à la question du divorce. _Chaque conscience devra

découvrir pour son compte ce qu'il convient de faire ou de ne pas

faire_»;--et encore: «L'humanité a besoin, non seulement d'hommes

prêts à sacrifier leur vie pour une idée; _mais d'hommes assez

courageux pour sacrifier aux autres leur propre conception du

devoir_.» [Ça, c'est du bon Nietzsche, du meilleur Nietzsche.]

«Cette vérité est liée d'une manière indissoluble et nécessaire

à la théorie de l'évolution... Nul lecteur de l'_Enfer_ de Dante

ne souhaite, certes, à Françoise de Rimini l'énergie de repousser

l'amour de Paolo! Et les mystères de l'âme sont tels qu'un homme a

pu se purifier dans l'adultère de la souillure du mariage... Mais

mieux vaut le divorce... Un poète, un artiste a une femme qui du

commun accord de tous n'est pas à sa hauteur. Tout à coup la vie

qu'il trouvait triste et vide redevient belle à ses yeux... C'est

qu'il aime une autre femme. Il écoute la voix de son amour et il

fait bien... Mais la majorité des gens inclinent à penser que la

souffrance d'une femme insignifiante importe plus que la perte

morale d'un homme de valeur!»

En conséquence de ces «vérités», Mme Key _tend_ à l'union

libre: «Le nœud de la question qui nous occupe, le sujet des

discussions passionnées... est de savoir si c'est l'union libre

ou l'union indissoluble dont l'action moralisatrice est le plus

efficace.»--«Nous avons montré que la jeunesse veut lutter contre

la prostitution par la liberté de l'amour, et nous avons vu là une

preuve du progrès de la morale sexuelle.»--«La seule solution,

c'est la proclamation des droits de l'amour: les amants devront

s'unir au besoin sans consécration légale»; et, comme dernier mot,

à la dernière ligne: «Quand toute la forêt sera verdoyante, la loi

sur le mariage n'aura qu'un seul paragraphe, celui que Saint-Just

proposait il y a un siècle: «Ceux qui s'aiment sont mari et femme.»

Mme Key _tend_ donc à l'union libre; mais elle admet le mariage, à

la condition, naturellement, qu'il soit aussi pareil que possible

à l'union libre. Elle n'admet que le mariage d'amour mutuel, et en

cela je suis de son avis; et elle veut que le mariage soit rompu

aussitôt que l'amour a cessé chez l'un ou l'autre des deux époux.

Donc le mariage qu'elle admet ne diffère de l'union libre que par

la non-clandestinité, que par la déclaration que deux amants font

à la société qu'ils vont cohabiter jusqu'à nouvel ordre.

Je trouve--et probablement Mme Key aussi--ce mariage-là, sinon

plus immoral (il l'est autant), du moins plus indécent que l'union

libre. Il y a dans l'union libre la même fragilité du lien que

dans ce mariage-là; la même pensée de derrière la tête que cela

durera ce que cela pourra, mais non pas toujours; mais il y a

dans l'union libre clandestine une certaine pudeur qui consiste

à ne pas dire toutes ces belles choses à un monsieur respectable

représentant de la société.

Le fond de la pensée de Mme Key est incontestablement ceci:

l'union libre, ou le mariage tel qu'il doit être, _ne crée

absolument aucun devoir, aucune obligation_; car le seul devoir

est d'aimer. Vous vous unissez parce que vous vous aimez; cela

est sublime; mais l'un de vous n'aime plus; qu'il s'en aille! Non

seulement son devoir n'est pas de rester; mais son devoir est de

partir, car l'amour l'appelle ailleurs.

--Mais sa femme l'aime encore!

--C'est un devoir personnel, et c'est un devoir social de

sacrifier les autres.

--Mais il y a des enfants!

--C'est un devoir envers eux que de ne pas leur infliger le

spectacle d'un ménage sans amour.

--Mais cette pauvre femme n'a rien fait pour être jetée dans la

rue!

--Elle est sotte et, lui, il aime une penseuse qui lui donne des

idées. Son devoir est d'aller à la penseuse.

En un mot, dès que l'amour cesse chez un des conjoints, quelle que

soit la situation du reste, la répudiation est un devoir strict;

la répudiation par une femme du mari qu'elle n'aime pas, la

répudiation par un mari d'une femme qui a cessé de plaire, est le

plus sacré et le plus indispensable des devoirs.

Nous avions tort de dire tout à l'heure que le mariage ou l'union

libre ne créent pas de devoirs. L'union libre ou le mariage créent

potentiellement un devoir; ils n'en créent qu'un; mais ils en

créent un: c'est le devoir de la répudiation.

Le curieux, c'est que Mme Key se rend très bien compte--vous

savez qu'elle est bonne psychologue--que le mariage subsiste

fort bien, reste très fort et assez heureux _sans amour_, et

elle met cela très vivement en lumière: «Il n'y a pas lieu de

craindre, dit-elle, que la liberté du divorce devienne synonyme

de polygamie»; car «le mariage a des alliés très sûrs dans les

conditions physiques et psychiques de la vie humaine». La vie

commune, l'amour disparu, se tient en quelque sorte par elle-même;

«toutes les frondaisons printanières ont beau être tombées et

la vie commune sembler froide et dépouillée comme des branches

dénudées, elle n'en demeure pas moins immuable». Ajoutez que

«l'être qui a donné pour la première fois le plaisir des sens à un

autre être acquiert sur lui un pouvoir qui ne cesse jamais tout à

fait»...

Il n'y a rien de plus juste. Quand l'amour a cessé entre époux,

et presque toujours il cesse très vite, les époux restent unis

par la reconnaissance obscure de la chair et surtout par les

liens de l'habitude, qui constituent ce que j'appellerai une

sympathie de proximité, une sympathie de vicinité; allons, lâchons

le mot, puisqu'il m'obsède, une sympathie d'attelage.--Et cette

sympathie-là est plus forte peut-être (et assurément) que l'amour

même.

Mme Key reconnaît donc que le mariage et le bon mariage peut

subsister sans amour. Or le constate-t-elle avec plaisir, ou

plutôt le regrette-t-elle? Il semble bien qu'elle le regrette,

puisque, sachant que le mariage peut être passable, l'amour ôté,

elle n'en consacre pas moins tout un livre à démontrer que dès

que l'amour cesse entre époux, c'est un devoir pour eux que de se

quitter et un crime de lèse-amour que rester ensemble. Mme Key est

comme hypnotisée par l'Amour, le «grand Amour», le «vrai Amour» et

elle est toujours prête à tout lui sacrifier, même au moment où

elle sent bien (et où elle dit) qu'il n'est pas si nécessaire que

cela. A des gens qui, elle le sait, peuvent vivre une vie saine,

utile et assez heureuse, sans être amoureux, elle crie: «L'amour!

L'amour! Ne songez qu'à cela! Brisez tout pour lui! N'est-ce pas

lui qui passe? Courez!» Au fond, je la pousse un peu pour lui

faire dire ceci; mais il ne faudrait pas la pousser beaucoup

pour le lui faire dire: «l'amour est tellement le devoir, ou est

tellement divin qu'il vaut qu'on lui sacrifie même le bonheur.»

Cette «morale nouvelle», qui est à peu près celle d'Alfred

de Musset, me paraît très misérable, et un livre consacré à

persuader aux hommes qu'ils ne se trompent pas en mettant la

passion au-dessus de tout me paraît la plus mauvaise action du

monde. Talleyrand dirait: «C'est plus qu'une mauvaise action;

c'est une sottise.» Mon Dieu oui, ce livre est une très grande

sottise assaisonnée de talent; et rien n'est plus regrettable que

le talent qui s'y trouve, puisqu'il peut donner quelque crédit au

reste.

Le féminisme · 第 25 / 52 题