La fin de juillet et le commencement d'août 1903 furent signalés
par un nombre considérable d'assassinats pour cause de divorce.
On sait assez, pour peu que l'on ait fait ses études primaires,
que la dernière semaine de juillet et la première d'août sont,
annuellement, avec une régularité astronomique, le temps des
bolides et «étoiles filantes». Cette année, cette même période a
été celle des bolides divortiaux. Les divorces ont éclaté comme
des obus.
C'est, près de Constantine, un nommé Kassen, qui, brutalisant à
l'ordinaire Mme Kassen, et ayant vu, pour ces causes, le divorce
prononcé contre lui, attire par une invitation perfide celui qu'il
considérait comme l'instigateur des idées de sa femme et lui porte
sept coups de couteau, dont un mortel, ce qui suffit.
C'est, à Chammont, un certain Meunier, qui séparé de sa femme
par un jugement de divorce, tire sur l'affranchie cinq coups
de revolver et la blesse de telle sorte qu'on désespère de la
conserver à cette vallée de larmes.
C'est à Paris le sieur Gosse, qui, sur le point de se voir séparé
de sa femme par jugement de divorce, frappe de deux coups de
couteau son beau-frère qu'il tient pour ayant trop d'influence sur
la séparatiste.
Il y a eu quelque douzaine de cas semblables. J'ai pris et
rapporté ceux-ci comme caractéristiques et variés. L'un tue sa
femme, l'autre l'ami de sa femme, l'autre le frère de sa femme.
«Mille chemins, un seul but», a dit le poète. Ici mille chemins,
mille objets, et un seul but du reste: passer sa colère et
rassasier sa vengeance.
Je ne m'attarderai pas à démontrer dogmatiquement que ces gens-là
sont des idiots. La chose est peu douteuse pour un esprit juste et
même pour un esprit très ordinaire. Le bien qui peut vous revenir
d'avoir tué une femme qui ne vous aimait pas, ou l'ami d'une femme
qui vous battait froid, ou le frère d'une femme qui ne pouvait
pas vous souffrir, est imperceptible à l'œil et insaisissable au
jugement. Il faut faire effort, non pas pour comprendre, mais pour
entrevoir le mécanisme psychique d'un homme qui tue quelqu'un
parce qu'il n'est pas aimé autant qu'il rêve de l'être. Ces
choses passent les intelligences des hommes normaux, c'est-à-dire
médiocres, pour suivre la classification de Lombroso.
Il y a eu pourtant un homme, considéré encore par quelques vieux
messieurs comme un grand philosophe et un grand moraliste, qui eût
compris et qui eût admiré de toute son âme nos bolides divortiaux,
nos divorces explosifs du 20 juillet-5 août 1903. C'est Stendhal.
Que n'a-t-il vécu en 1903! Il aurait eu de l'agrément. Pour
Stendhal, le véritable homme, l'homme supérieur, «un homme enfin»,
c'était l'_énergique_, et l'énergique c'était le criminel.
Stendhal déplorait la décadence de l'énergie en France, constatée
par la raréfaction des crimes passionnels, et il admirait
l'énergie italienne, mise en lumière par les attentats ayant pour
mobiles l'amour et la vengeance. A la bonne heure! Voilà des
hommes qui donnent des coups de couteau! Voilà des énergiques!
Vive l'énergie!
Pour les aliénistes, l'homme qui donne un coup de couteau ou
de revolver parce qu'il n'est pas content, est un «impulsif»,
c'est-à-dire un dégénéré et le plus faible des dégénérés. Pour
Stendhal, c'était un héros, quelque chose comme César et Léonidas.
S'il avait vécu du temps de la «tragédie de Belgrade», comme
disent les académistes partisans de l'euphémisme, Stendhal serait
probablement mort de joie. Il eût crié, extatique: «L'énergie
renaît! Il y a encore en Europe un grand peuple!» Et s'il eût vécu
jusqu'à la fin juillet, il eût dit avec satisfaction: «En France
même, toute énergie n'est pas morte!» Stendhal savait bien, il l'a
dit cent fois, qu'il mourrait trop tôt.
Pour en revenir à nos maris fulminants de fin juillet, à un
point de vue moins élevé peut-être que celui de M. Henri Beyle,
milanais de Grenoble, nos divorcés à renversement me font faire
des réflexions mélancoliques sur l'incertitude des jugements
humains et la vanité des prévisions philosophiques. Figurez-vous,
jeunes gens,--et vous le savez peut-être, mais ce n'est pas sûr,
car l'histoire s'écrit sur le sable et n'est pas bâtie à chaux et
à sable,--figurez-vous que nous autres, hommes de la génération
précédente, hommes mûrs, et qui nous croyions déjà mûrs en 1880,
_nous avons rétabli le divorce en France pour diminuer le nombre
des crimes_.
Oui, jeunes gens, exactement pour cela, point pour autre chose.
C'est ce qu'on appelle avoir du flair. Nous raisonnions ainsi:
«Les maris tuent; les femmes aussi, quelquefois; mais surtout les
maris tuent; mari et tueur, ce n'est pas absolument la même chose,
et les deux termes ne sont pas littéralement synonymes; mais enfin
les maris tuent. Pourquoi? Parce que, étant comprimés, ils font
explosion: n'ayant que ce moyen de s'évader de leur prison, ils
foncent sur l'obstacle et le brisent. Ou bien, trompés, offensés,
et n'ayant pour réparation offerte à eux que la «séparation» qui
ne sépare pas, qui ne leur permet pas de se remarier, qui laisse
leur «séparée» porter leur nom; ils s'irritent de tant de chaînes
et d'entraves et de réparations qui ne réparent rien, et par
colère accumulée et haine impuissante entassée pendant des années,
un jour ils frappent aveuglément. C'est stupide, mais excusable,
et cela se comprend.
«Donc, délions les liens; permettons de les délier; rétablissons
le divorce. Qu'il n'y ait plus de vœux perpétuels laïques, non
plus que de vœux perpétuels religieux. Qu'il n'y ait plus ni
indissoluble ni irréparable. Rétablissons le divorce _et il n'y
aura plus de crimes conjugaux_.»
Ainsi nous raisonnâmes en ces temps lointains. Je me vois
encore,--souvenir de vacances qu'on me pardonnera en plein mois
d'août,--je me vois encore à Royat, en face du Puy de Dôme,
écrivant (c'était le centième) un article intitulé _Fini de
rire!_ où je prouvais didactiquement que du moment qu'on allait
accorder aux mal mariés le droit de n'être plus mariés du tout,
ils n'auraient plus celui ou ne s'attribueraient plus celui de
tuer leurs moitiés ou les amis d'icelles et n'en auraient plus
la moindre envie. Une ère de séparations pacifiques succédait à
l'ère de séparations armées. _Cedant arma togæ._ Ce qui sépare
désormais, c'est M. le président, et non plus M. le Couteau ou «le
citoyen Browning». Ce sera moins dramatique, moins romanesque,
moins divertissant; fini de rire; mais ce sera tout aussi décisif,
beaucoup plus sûr et beaucoup plus raisonnable, positif et
civilisé.
Tel était l'article que j'écrivais avec une profonde conviction,
en face du Puy de Dôme qui ne s'en émouvait nullement en ayant vu
bien d'autres et s'inquiétant peu des sottises humaines, faites ou
écrites.
Et aujourd'hui j'en écris un autre en face du Mont Blanc pour
constater que les maris tuent tout autant qu'auparavant, avec
cette seule différence qu'ils tuent comme divorcés au lieu de
tuer comme maris, ce qui n'est pas une régression; mais ce qu'on
ne peut guère considérer comme un progrès. Faites donc des lois
humanitaires et philanthropiques! Le Mont Blanc me regarde, comme
le Puy de Dôme me regardait, le Mont Blanc expert en meurtres,
comme faisant partie de l'_Alpe homicide_. Et, comme le vieux Mont
Momotombo, si l'on en croit Victor Hugo, disait en présence de
la civilisation espagnole succédant à la barbarie mexicaine: «ce
n'est pas la peine de changer», de même le Mont Blanc semble me
dire, en clignant du sourcil et en secouant ses cheveux blancs:
Vraiment, ce n'était pas la peine d'innover.
Le fait est que remplacer des maris meurtriers par des
divorcés meurtriers, et ne pas aboutir à un changement plus
considérable!... Si nous abolissions le divorce, puisque le
divorce, lui aussi, est instigateur d'assassinats?
Notez que cela pourrait très bien se soutenir et qu'on pourrait
prétendre que le divorce pousse au meurtre plus que la séparation.
Prenons le cas le plus fréquent, le cas classique. Voici un mari.
C'est une brute. Pour parler scientifiquement, c'est un primitif.
Il considère sa femme comme un objet à lui, comme une manière
d'esclave ou d'animal domestique. Il la violente, il la bat, il
la brutalise de cent manières. Elle demande _la séparation_ et
l'obtient. Le mari est furieux. _Cependant_ les honnêtes instincts
qui l'animent ne sont pas heurtés complètement et meurtris
jusqu'au fond. Cette femme reste sous sa dépendance jusqu'à un
certain point. Cela le caresse et le soulage. Cette femme continue
à porter son nom comme une étiquette de propriétaire. La chaîne
est brisée, mais elle porte encore le collier. Elle ne peut pas
se remarier. Elle n'est plus _à lui_; mais elle ne sera pas à un
autre. Cela caresse et soulage monsieur. Ses instincts de négrier
ont encore satisfaction, relative, sans doute, insuffisante,
à coup sûr, maigre, à qui le dites-vous? mais ils ont encore
satisfaction réelle. Et cette satisfaction peut être assez grande
pour que le mari songe à tuer, sans doute, c'est si naturel; mais
enfin ne tue point.
Prenons le cas le plus fréquent après celui qui précède, autre
cas classique. Le mari est offensé. La femme est infidèle. Il
demande et obtient _la séparation_. Il n'y a pas réparation pour
lui, sans doute; mais encore il est satisfait de se dire que cette
femme dépend encore de lui, ne pourra pas épouser son complice
et du reste ne pourra épouser personne, tant que _lui_ existera
et parce que _lui_ existe. _Lui_ est quelque chose de sacré,
d'intangible; _lui_ est _tabou_. Parce que _lui_ existe, il y
a quelque part une malheureuse, une dégradée, ou déclassée ou
mal classée, ou dans une position fausse à cause de _lui_. Cela
flatte un homme; cela le console; cela le caresse; cela lui fait
une compagnie. Il n'est pas seul. Il a avec lui sa vengeance. Il
la regarde avec complaisance et il lui passe la main sur le dos.
Encore un cas où le séparé n'est pas trop malheureux et a quelque
réconfort.
Dans le cas du divorce, au contraire, le mari qui brutalisait sa
femme n'a plus aucun moyen de la brutaliser, même moralement.
Il n'a plus aucun droit sur elle, aucun. Elle lui a été enlevée
absolument. De cet être qui était sa chose on a fait absolument,
littéralement, une personne libre. Dites-moi si, vraiment, cela se
peut souffrir? Cet homme ne comprend pas. On l'a dépouillé, voilà
tout; on l'a volé. Il avait un cheval et on a réquisitionné son
cheval. Il avait une maison et on l'a exproprié sans indemnité. La
loi est un voleur. S'il pouvait tuer la loi! Ne pouvant tuer la
loi, il tue sa femme ou quelqu'un autour. Il n'a pas précisément
de préférence; mais vous comprenez bien qu'il faut qu'il tue.
C'est le seul soulagement qu'on lui ait laissé.
Analysez plus minutieusement encore l'âme de ce mari trompé que
l'on sépare de sa femme par le divorce. Sa femme lui a préféré
un autre homme et le jugement de divorce en vérité _lui donne
raison_. Il dit à la femme: «Soit! vous n'aimez plus votre mari.
Eh bien! quittez-le! Je vous y autorise.» Voilà, parbleu, une
belle satisfaction donnée au mari! Vous ne prenez pas les intérêts
de sa colère, vous ne prenez pas les intérêts de sa vengeance,
et vous voulez qu'il soit satisfait! Ce qu'il voulait, ce qu'il
cherchait vaguement, c'est qu'on punît sa femme, c'est qu'il y eût
quelqu'un par le monde qui punît sa femme. Il trouve quelqu'un qui
l'affranchit, qui la libère, qui, Dieu me pardonne, a l'air de la
récompenser! Il est dans un état de stupeur et d'indignation que
je renonce à vous décrire. «Et _moi_! _Moi_, dans tout cela! Et
mon honneur? Qui est-ce qui le venge? Si la loi n'est pas faite
pour venger l'honneur des maris, pourquoi est-elle faite? Qu'y
a-t-il de plus nécessaire à la société que l'honneur d'un mari?»
Il voudrait tuer la loi. Ne pouvant tuer la loi, il tue sa femme
ou quelqu'un autour. Il n'a pas précisément de préférence, c'est
au petit bonheur. Le petit bonheur d'un mari furieux est de donner
des coups de couteau, dans une direction plus ou moins précise.
Donc, si le système de la séparation poussait au crime d'une
certaine façon, le système du divorce pousse au crime d'une
certaine autre et il n'y a pas d'autre différence. Cela rend le
philosophe perplexe et indéfiniment méditatif. Il ne sait plus
à quelle loi se vouer et il devient très méfiant à l'égard de
toutes. Il ne sait plus comment les maris peuvent se traiter et
doivent se traiter. Quel est le régime marital? L'ancien régime
était bien mauvais. Le nouveau régime ne semble pas être meilleur.
_Quid? Quo modo?_ Cruelle énigme.
Cela fait naturellement songer à l'union libre. Mais les
statistiques constatent qu'il y a plus de sang répandu dans
l'union libre que dans l'union liée, qu'elle soit à échappement
par séparation ou à échappement par divorce. Allons! Voilà qui va
bien. Restons tranquilles.
Tout cela prouve simplement que les lois n'ont pas beaucoup
d'influence sur les mœurs. Oh! qu'elles en ont peu! Elles les
prennent de face, elles les prennent de biais, elles les prennent
par la droite, elles les prennent par la gauche; elles les
prennent par mouvement tournant, elles les prennent par charge
en avant, elles les prennent par ordre dispersé; et le résultat
est toujours le même. Les lois n'ont quasi aucune influence sur
les mœurs. Alors qu'est-ce qui a de l'influence sur les mœurs?
Vous m'en demandez trop. Il faudrait trouver quelqu'un qui pût
persuader aux hommes de n'être pas des aliénés. C'est très
difficile à persuader par le raisonnement et même par l'exemple.
Il est probable que l'homme sera toujours un être qui a envie de
tuer quand il n'est pas content et à qui il arrive très rarement
d'être content des autres et de lui-même.