FEMMES AMÉRICAINES

Trois documents, parmi beaucoup d'autres, à lire de très près et à

méditer: _les Américaines chez elles_, de Th. Bentzon; _l'Ouvrière

aux États-Unis_, de Mesdames J. et M. Van Vorst; les articles de

M. Cleveland Moffett dans le _New-York Illustrated_.

_Les Américaines chez elles_ sont un livre qui date d'une dizaine

d'années, mais qui a été rajeuni et remis au point par un récent

voyage de Mme Bentzon en Amérique.

_L'Ouvrière aux États-Unis_ est un livre aussi documentaire et

aussi «pris sur le vif» que possible, parce qu'il a été écrit

par deux femmes du monde qui, toutes les deux, se sont faites

ouvrières pendant de longs mois, pour juger par elles-mêmes de la

condition des femmes de travail en Amérique.

Les articles de M. Cleveland Moffett sont d'un homme placé au

centre du monde américain, très expérimenté et qui s'appuie sans

cesse sur des réalités observées et notées au jour le jour. Ils

n'ont pas été traduits, que je sache. Vous en trouverez un bon

résumé dans le _Mercure de France_ de février 1904.

Mme Bentzon n'a guère porté son attention que sur les admirables

œuvres de charité, d'éducation, de civilisation, créées par

les femmes en Amérique. Son livre est: d'une part une série

de tableaux où sont peintes, avec netteté et puissance, les

institutions de haute moralité dues au zèle et à l'héroïsme

féminin en Amérique: hôpitaux, écoles, sociétés de tempérance,

prisons de femmes; et, d'autre part, une galerie de portraits

où nous sont montrées les femmes supérieures, les _surfemmes_,

pour créer le mot presque nécessaire, qui se sont dévouées, aux

États-Unis d'Amérique, à l'œuvre toujours inachevée, toujours à

recommencer, de la civilisation, de la culture intellectuelle et

morale, du progrès.

Ces femmes sont admirables au delà de tout ce qu'on pourrait dire

et même imaginer. L'énergie de la race saxonne, sa haute moralité,

son goût de vaincre, son ardeur à _se surmonter_, son entêtement

à faire toujours plus grand et à ne se contenter jamais de

demi-résultats, _nihil actum reputans si quid superesset agendum_,

son appétit d'héroïsme, sa croyance, peut-être en contradiction

avec la lettre de sa foi (mais qu'importe?), qu'on ne se sauve

que par les _œuvres_; on les trouve ici dans des exemples

extraordinaires et dans des exemplaires merveilleux.

Il ne faut pas oublier ce livre quand on lira les autres. Il

reste; et ce sur quoi il s'appuie reste aussi et ne fait que se

confirmer et que s'accroître. Il faut bien retenir cela. La partie

la plus saine et non seulement la plus saine, mais véritablement

héroïque de la féminité américaine, est dans ce livre que personne

n'a accusé de complaisance et dont tout le monde a reconnu la

parfaite exactitude et la naïve en même temps que très prudente et

avisée sincérité.

Seulement Mme Bentzon n'a pas tout vu et n'a pas voulu tout

voir. Malgré son titre, qui est trop compréhensif du reste, elle

n'a voulu regarder que ce que les femmes avaient fait de grand

aux États. Pour le reste, pour les mondaines par exemple, elle

renvoie à M. Paul Bourget, naturellement, et elle confesse avec

une franchise qui pourrait bien être mêlée d'un certain dédain,

qu'elle n'y a pas été voir: «Pour que mes notes fussent complètes,

il faudrait aussi placer auprès des femmes sérieuses qui, dans

chaque ville, travaillent consciencieusement à créer l'avenir,

celles qui ne se soucient que de représenter ce qu'on appelle par

excellence «le monde» et qui trouvent en Amérique le paradis de

leur sexe, un paradis sans effort et sans sacrifices. _Mais j'ai

étudié très peu_ celles-ci. Comment oserait-on [trop de modestie,

avec, peut-être, un peu d'ironie légère] du reste, après M. Paul

Bourget, revenir sur l'idole qui passe de son palais de Madison ou

de Fifth Avenue à un cottage de Newport pour aller finir la saison

dans les montagnes du Berkshire...»

Ce n'est pas, on le lit très bien entre les lignes et même,

quelquefois, entre les interlignes, que Mme Bentzon n'ait pas vu,

même sans avoir voulu voir. Vous avez remarqué dans le passage

que je viens de vous transcrire, que _le mot y est_, le mot très

grave, qui contient beaucoup plus qu'il ne semble à première vue,

le mot _idole_. C'est ce mot-là et la chose qui est dessous qui

commencent à devenir la préoccupation des publicistes les plus

sérieux d'Amérique. Mme Bentzon n'est pas sans signaler ailleurs,

en passant, certains goûts féminins qu'elle déclare ou reconnaît

qui sont extrêmement vifs et qui ne vont pas précisément à créer

des hôpitaux, des écoles, des sociétés de tempérance ou des

prisons moralisatrices. La considération qu'on a en Amérique pour

les acteurs et les actrices dépasse peut-être un peu la juste

mesure: «Les Américains parlent de Charlotte Cushman du même ton

que les Anglais de Jenny Kemble, et peut-être y est-il plus aisé

encore chez eux qu'en Angleterre de s'assurer la réputation de

«Madone de l'Art». Tout ce qui est du théâtre inspire _a priori_

l'engouement le plus sincère. Une fillette de 17 ans ne s'est-elle

pas écriée devant moi: «La Duse est mon amie intime.» Une dame,

tout en applaudissant avec ardeur Jean de Reszké et Mlle Calvé,

réunis à New-York dans le chef-d'œuvre de Bizet, ne songeait plus

qu'au plaisir d'inviter Carmen à dîner; j'ai vu le portrait de

Mme Jane Hading à une place d'honneur au milieu des portraits de

famille...»

Non, Mme Bentzon ne peut pas être accusée de n'avoir pas entrevu

les défauts de ses sœurs d'Amérique. Seulement elle n'a pas tenu à

les voir, ni surtout à les montrer. «L'amour est aveugle, l'amitié

ferme les veux.» Mme Bentzon a tenu les yeux très grands ouverts

du côté des héroïnes américaines, et de l'autre côté elle les a

fermés à moitié. Puisqu'elle le sait, n'insistons pas.

Avec _l'Ouvrière aux États-Unis_, la note est déjà un peu

différente. Mmes Van Vorst ont consciencieusement étudié, pour

avoir, comme je l'ai dit, partagé ses travaux, sa vie de tous les

jours et de toutes les nuits, et ses plaisirs et ses misères,

l'ouvrière américaine. Ce qui résulte de ce livre, ce sont les

quatre points suivants:

1º Il semble qu'il n'y a rien de plus facile en Amérique pour une

femme que de trouver du travail, et du travail très honnêtement

rémunérateur. A peine Mme John Van Vorst, habillée en ouvrière,

est-elle débarquée dans une ville de l'Union, _sans savoir de

métier_, qu'elle est embauchée. En une journée on lui apprend ce

qu'elle a à faire et vogue la galère; et elle est payée tout de

suite à des prix qui équivalent à trente-cinq ou quarante sous

en France. On n'a pas la moindre idée de cela chez nous. Je vois

une Française riche qui descendrait du wagon à Lyon ou à Roubaix

et qui demanderait du travail pour le jour même en disant: «Je

ne sais rien faire; mais je suis très adroite.» Je crois qu'on

hésiterait entre la mener au poste ou la conduire au médecin

aliéniste.

2º Les patrons et surveillants ont un grand respect pour

l'ouvrière. Mmes J. et M. Van Vorst n'ont jamais dans leurs

expériences eu à repousser une proposition ou insinuation

blessante. (Il est possible que le _cant_ américain soit cause que

ces dames sur ce point n'aient pas voulu tout dire.)

3º Très grande solidarité des ouvrières entre elles, très bon

cœur, charité, au moins complaisance, très bonne volonté, très

bon accueil et presque dévouement. Il faut comparer ceci avec

l'atelier de modistes si bien décrit dans le _De toute son âme_,

de M. René Bazin.

4º La plaie. La plaie de l'ouvrière américaine, comme du reste

de la plus grande partie, sans doute, de la féminité américaine,

c'est le _snobisme_, c'est le _vouloir paraître_. Le snobisme

particulier à l'ouvrière américaine consiste à vouloir être

vêtue exactement comme une grande dame et de manière à être

confondue avec une grande dame dans la rue, dans un magasin ou

dans une promenade publique. Ce goût est si fort que, ce que

l'on ne verrait jamais en France, une jeune fille nourrie dans

sa famille, n'y manquant de rien, entourée de bien-être, se fait

ouvrière de fabrique uniquement pour porter des robes de luxe, des

fourrures et des bijoux. La chose en soi est grave au point de vue

moral; elle est grave même au point de vue économique, parce que

l'ouvrière aisée accepte du travail au rabais, fait par conséquent

baisser les prix au-dessous de la ligne où même la _loi d'airain_

les fixerait; et, en définitive plus cruelle que «l'airain»,

assassine sa sœur, l'ouvrière indigente. Il y a beaucoup à méditer

sur le livre de Mmes Van Vorst.

Enfin, le _factum_ de M. Cleveland Moffett est terrible contre la

femme américaine des classes riches et des classes moyennes, et,

la part faite de l'exagération trop inhérente à toute polémique,

contient évidemment beaucoup de vérité et de vérité triste.

D'après M. Cleveland Moffett, à considérer la généralité, à

considérer l'immense majorité des femmes américaines, l'Américaine

est un être profondément égoïste, qui ne veut que jouir de la

vie et _paraître_, et piaffer, et soulever le plus de poussière

qu'elle peut, et dépenser l'argent avec fureur pour réaliser ces

desseins.

Elle est tout entière égoïsme et vanité. Elle ne veut être ni

mère ni épouse. Elle considère le mari uniquement comme une

machine à faire de l'argent. «Faire de l'argent pour sa femme»

est non seulement une expression américaine très connue et

proverbiale, mais c'est pour la femme américaine le premier et

le dernier mot du programme conjugal, des devoirs et des droits

de l'époux. Le mari, personnage assez souvent un peu rude et

primitif, est délibérément méprisé par la femme, même petite

bourgeoise, et quant aux enfants, ils sont considérés comme une

charge et une entrave qu'il faut le plus possible éviter et

s'épargner. Le nombre des mariages sans enfants, principalement

dans les grandes villes, s'accroît d'une manière véritablement

effrayante et qui, comme on le voit par la lettre du président

Roosevelt servant d'introduction au livre de Mmes Van Vorst,

inquiète et attriste infiniment le président patriote.

Lorsque, une première fois, d'après un livre anglais, j'ai signalé

cet état de choses dans les journaux français, je reçus une lettre

indignée. Cette lettre émanait, bien entendu, d'un Américain, et

il m'était dit, bien entendu aussi, que le livre sur lequel je

m'appuyais était un livre anglais, qu'il était une calomnie, que

les Anglais ne parlent jamais des Américains que pour les dépriser

outrageusement, et que j'étais un sot d'en croire John Bull sur

Jonathan. Cette fois-ci, il me semble que c'est sur des documents

américains que je travaille, et je ne dissimulerai pas à mon

correspondant, en l'assurant non seulement de mon impartialité,

mais encore de ma profonde sympathie pour le peuple américain,

sympathie dont on m'a même un peu raillé quelquefois, que tous

les voyageurs très sérieux que j'interroge sont tout à fait dans

les mêmes sentiments que M. Cleveland Moffett. La _plaie_ est

indéniable.

Les causes en sont multiples et assez faciles à démêler. La

première, évidemment, est un trait de caractère. L'Américain

est vain; il serait étrange que sa compagne ne le fût pas et,

peut-être naturellement, un peu plus que lui. L'Américaine,

généralement très intelligente, ne l'est pas toujours assez pour

être une héroïne de la charité et de la civilisation comme sont

les femmes que nous présente Mme Bentzon. Quand elle ne l'est

qu'assez pour comprendre les délicatesses du luxe, elle s'y donne,

de par sa vanité, avec une fureur incoercible et avec cette sorte

de mégalomanie que l'Américain apporte à toutes choses et déploie

dans tous les ordres de son activité.

Il faudrait que les Américaines n'eussent pas de vanité, ou

qu'elles fussent assez supérieures pour transformer leur vanité en

orgueil, ce qui ne laisse pas d'être difficile.

Une autre raison, peut-être, est dans les conditions toutes

particulières où se trouve et où se meut le peuple américain.

Sans cesse recruté par l'appoint étranger, par l'immigration

incessante, il sent moins qu'un autre le besoin de se recruter

et perpétuer par la génération, par la famille. Il se peut que,

je ne dirai pas cette considération et je ne suis pas assez naïf

pour le penser, mais ce sentiment subconscient et pour ainsi dire

cette sensation obscure, soit pour quelque chose dans l'esprit

d'aventure de l'Américain, dans son mépris pour les dangers et les

accidents, dans son insouciance fondamentale et, en particulier,

dans le goût peu prononcé chez les Américaines de fonder une

famille. «Eh! qu'avons-nous besoin d'enfants? L'Europe nous

en jette à foison et qui sont tout élevés.» On ne dit pas ces

choses-là, et à les exprimer, elles deviennent invraisemblables.

Sourdement, elles peuvent avoir plus d'influence qu'on ne croit.

Enfin, raison plus évidente et plus considérable que toutes les

autres et qui est la seule que M. Cleveland Moffett ait voulu

mettre en lumière et qui remonte aux origines mêmes du peuple

américain: l'_idolisation_ de la femme.

Depuis que le peuple américain existe, la femme américaine

est traitée en reine, en impératrice et en objet sacro-saint.

La théocratie, exilée du reste de la terre, s'est réfugiée en

Amérique sous forme de gynécratie. C'est un sentiment hérité et

ancestral. Pourquoi? M. Cleveland Moffett ne le recherche pas

et je crois le savoir. Il est probable que, dans les premiers

temps des premières émigrations, parmi les colons américains,

_les femmes étaient rares_ et par conséquent étaient un objet

de recherche, d'admiration et de respect, en un mot un objet

de haut prix. Ce sentiment--du reste excellent--s'est transmis

et s'est plutôt exagéré qu'atténué, étant devenu un trait de

mœurs nationales, une coutume nationale, une sorte d'institution

nationale, chez le peuple le plus patriote et le plus fier de son

pays qui soit dans tout l'univers.

Quoi qu'il en soit des causes éloignées ou proches, l'idolâtrie de

la femme est une chose américaine par excellence. Quoi d'étonnant

à ce que, se sentant adorée, la femme américaine ait pris

l'habitude d'exiger l'adoration, de considérer son compagnon comme

très inférieur à elle et comme n'ayant et ne devant avoir d'autre

but au monde que de subvenir à tous ses caprices, que de «faire de

l'argent pour sa femme» et que d'adorer l'idole?

Les Américaines doivent cependant y songer un peu. Leur

aristocratie, l'aristocratie du sexe féminin, comme toutes les

aristocraties, est en train de se détruire par les excès et par le

développement insolent de son principe. Évidemment, les Américains

se lassent de l'idolâtrie qu'ils ont professée jusqu'aujourd'hui.

Le livre de Mmes Van Vorst; la lettre du président Roosevelt,

qui, du premier coup, est tombé en arrêt, dans le livre de

Mmes Van Vorst, sur le point grave; le factum de M. Cleveland

Moffett enfin, sont des cris d'alarme, dont le dernier n'est pas

très éloigné d'être un cri d'insurrection. L'aristocratie des

Américaines pourrait bien avant peu avoir son 89 et sa nuit du 4

août.

Je n'ai aucun conseil à donner aux Américaines; mais je

souhaiterais qu'elles lussent toutes le livre de Mme Bentzon,

pour comprendre _à quelles conditions_, par tous pays, les femmes

méritent d'être adorées. Je souhaiterais qu'elles se persuadassent

que la femme est parfaitement l'égale de l'homme; mais qu'elle

n'est _que_ son égale, et que, comme Pascal dit que qui veut faire

l'ange fait la bête, de même la femme, à vouloir mettre l'homme à

ses pieds, risque de le révolter finalement de telle manière qu'il

lui mettra brutalement les pieds sur la tête.

Le féminisme · 第 23 / 52 题