AUTOUR DU MARIAGE ET DU DIVORCE

Ce n'est plus de la répudiation que je veux parler. J'en ai

dit tout mon sentiment et je n'ai pas encore eu le temps ni la

tentation de changer d'avis. Il est fort à croire que je mourrai

antirépudiationiste, si vous me permettez d'employer les mots

longs d'une toise qui pesaient à Petit-Jean.

Je veux parler de deux questions, non pas secondaires, mais de

détail, que voici à l'ordre du jour et dont l'une concerne le

mariage et l'autre le divorce.

La première est, relativement, de mince conséquence. MM. Paul

et Victor Margueritte réclament la suppression des articles

du Code qui exigent: 1º le consentement des parents pour les

mariages contractés au-dessous de vingt-cinq ans; 2º qu'à quelque

âge que l'on ait, on doive _demander_ au moins le consentement

des parents, quitte à leur faire des actes respectueux s'ils le

refusent.

J'ai tellement l'habitude d'être en contradiction avec MM. Paul et

Victor Margueritte que je suis comme étonné de leur donner raison;

mais je leur donne raison nonobstant; je ne puis pas ne point le

faire.

Pour ce qui est du consentement qu'on a à _demander_, après

vingt-cinq ans accomplis, cela ne signifie rien du tout, et je

m'étonne de la chaleur avec laquelle s'insurgent, ici, MM. Paul

et Victor Margueritte. Vous avez soixante ans, s'écrient-ils,

et si les auteurs de vos jours vivent encore, vous êtes forcé

pour vous marier de leur demander leur consentement. C'est

épouvantable!--Oh! mon Dieu, qu'est-ce que cela peut vous faire,

puisque, ce consentement, vous êtes sûr de l'obtenir, ou puisque,

si vous ne l'obtenez pas, ce sera absolument comme si vous l'aviez

obtenu? N'insistons pas là-dessus. Il ne faut jamais perdre son

temps et cette question ne vaut pas même qu'on y songe un quart de

seconde.

Il en est tout autrement des jeunes gens qui, avant vingt-cinq

ans, ne peuvent pas se marier sans que leurs parents y consentent.

Cette question-là, c'est une question. Et sur cette question je

suis absolument de l'avis de MM. Paul et Victor Marguerite.

Je trouve assez étrange qu'un jeune homme de vingt et un ans soit

libre, absolument, sauf de se marier; puisse faire tout ce qu'il

veut, s'engager, s'expatrier, changer de nationalité, et non pas

se marier lui-même. Cela a des conséquences qui peuvent être très

graves. Cela peut pousser à «l'union libre», vous m'entendez bien,

qui est la chose qu'il faut toujours empêcher autant qu'on le

peut, toujours redouter comme un grand malheur et qu'en tout cas,

on l'avouera, la loi ne doit pas favoriser.

Or, il est évident qu'ici elle la favorise. C'est un singulier

office à donner à la loi.

On me dira: la loi ne fait ici que régulariser, que fixer une

excellente coutume domestique: il est bon, il est poli d'abord;

de plus, il est extrêmement prudent et salutaire de consulter ses

parents pour se marier. La loi dit: «On les consultera et on ne

pourra pas mépriser leur avis, avant un âge assez avancé; mettons

vingt-cinq ans.»

C'est très raisonnable; mais on va trop loin, on va jusqu'au

point où la peur d'un mal nous conduit dans un pire, quand on

déclare qu'on ne pourra point, en aucune façon, se passer du

consentement des parents, de vingt à vingt-cinq ans. Il faut

consulter ses parents. Oui. Mettons dans la loi qu'il faut

consulter ses parents. Mais s'ils s'obstinent à ne pas consentir?

Eh bien! il n'est pas raisonnable que leur refus de consentement

condamne des jeunes gens qui s'aiment, à se désespérer ou à vivre

en union libre de vingt ans ou même de dix-huit ans à vingt-cinq.

Cinq ans, sept ans d'attente ou de vie irrégulière, cela

évidemment est beaucoup trop.

Il faut, simplement, n'est-ce pas? que le mariage ne soit pas un

coup de tête, ou un coup de cœur. Il faut prévenir les jeunes gens

contre cela et les forcer à consulter leurs parents. C'est tout ce

qui est raisonnable. Eh bien! décidez qu'avant l'âge de vingt-cinq

ans ils doivent demander le consentement familial; que, s'il leur

est refusé, ils doivent le redemander trois fois, de trois mois en

trois mois; que, passé ces délais, ils n'ont plus à le redemander.

Cela nous fait un an, et non cinq ou six ou sept, d'attente et de

stage. Cette attente est assez longue, pour que les jeunes gens

aient le temps de réfléchir et de ne pas faire un coup de tête.

Elle est assez courte pour qu'ils n'aient pas la tentation de

l'abréger en versant dans l'union libre. Ce règlement concilie

suffisamment la liberté individuelle des enfants et le respect

qu'ils doivent à leurs parents, et les garantit encore contre

leurs étourderies sans les enchaîner, et en un mot les protège

sans les asservir ou les dépraver. Je suis pour cette disposition

libérale et prudente.

Remarquez un point. Pourquoi les anciens législateurs avaient-ils

pris, contre les étourderies des jeunes gens, une mesure si

rigoureuse? Par respect pour l'autorité paternelle? Point du tout,

puisque, pour toute autre chose, cette autorité paternelle ils

la supprimaient net à la vingtième année du fils. Pourquoi donc?

Mais parce qu'à cette époque le mariage était indissoluble, par

conséquent chose très grave, chose terrible. On ne pouvait trop,

presque, multiplier les obstacles aux mariages irréfléchis. De là

cet obstacle, le non-consentement des parents, prolongé jusqu'à

vingt-cinq ans. Mais aujourd'hui, si l'on a relâché les liens du

contrat conjugal, on peut et on doit donner plus de liberté à le

contracter. On peut en laisser la porte d'entrée plus accessible,

puisqu'il y a une porte de sortie. S'il n'est plus une impasse, il

devient inutile de crier à l'entrée: «N'entrez qu'à bon escient!

Hésitez avant d'entrer!» La facilité plus grande à contracter

le mariage est la conséquence logique et, ce qui vaut mieux, la

conséquence raisonnable de la plus grande facilité à le rompre.

Supposez que la loi reconnaisse les vœux perpétuels des religieux.

Elle devra dire nécessairement: «_Mais_ j'exige qu'avant de faire

ces vœux, on _ne les fasse pas_ pendant cinq ans, parce qu'après

on ne peut pas se dédire.» Mais du moment qu'elle permet de rompre

ces vœux quand on veut les rompre, elle dit: «Faites-les quand

vous voudrez.»

De même, ou à peu près, pour le mariage. Le père dit au

législateur: «Mon fils veut épouser une coquine. Je veux m'y

opposer.

--Qu'importe? répond le législateur. Qu'il l'épouse. Si elle

est en vérité une coquine, il le verra bien, moi aussi, et je

les désunirai. Il suffit que je lui impose un temps raisonnable

de réflexion, de délibération avec lui-même et de consultation,

parfaitement légitime et probablement salutaire, avec vous.

--Mais il aura toujours fait une forte sottise.

--Oui; mais à l'empêcher pendant cinq ans de faire celle-ci,

je l'induirais à en faire une plus forte. C'est ce que je veux

éviter.»

Je suis donc pour la demande de consentement à tout âge. A

tout âge, c'est un acte de respectueuse courtoisie. Je suis, de

dix-huit à vingt-cinq ans, pour la demande de consentement et pour

le droit de refus de la part des parents, ce refus n'ajournant le

mariage que pendant un an.

* * * * *

L'autre affaire, c'est une extension du divorce; c'est le divorce

accordé dans un cas où il ne l'est pas d'après la loi actuelle.

Ce cas, je n'y avais pas songé. Or on m'en fait aviser. Mme Paule

Branzac, dans _la Fronde_, après m'avoir remercié d'être disposé

à donner à la femme le droit de répudiation, et après m'avoir

remercié encore davantage, bien entendu, d'être énergiquement

opposé à donner le droit de répudiation à l'homme,--mais j'ai dit

que je ne reviendrai pas aujourd'hui sur cette question,--Mme

Branzac, donc, attire notre attention sur le cas où le mariage

_n'est pas dissous par la mort_, ce qui est un peu rigoureux, on

en conviendra.

Ce cas existe parfaitement. La folie incurable, vous le

confesserez évidemment, c'est la mort. Eh bien! la folie, déclarée

par les médecins absolument incurable, de l'un des deux conjoints,

ne rompt pas le lien conjugal. Une femme a pour mari un homme

interné pour jusqu'à la mort; elle ne peut pas se remarier. Elle

peut prendre un amant, elle ne peut pas prendre un mari. Un

homme a pour femme une femme internée pour jusqu'à la mort: même

situation.

Mme Branzac, très impartialement, cite deux cas. L'un où un

homme, père de trois enfants en bas âge, ayant sa femme internée

pour jamais dans une maison de santé, ne sait comment élever

ses enfants; l'autre où une femme de la petite bourgeoisie,

ayant son mari interné pour jamais dans un asile d'aliénés pour

cause de folie alcoolique, se réfugie elle-même dans une maison

d'éducation, où elle a le vivre et le couvert moyennant dix

heures de travail par jour. Je ne doute point que vous n'ayez,

dans le monde que vous connaissez, des exemples nombreux de cas

pareils, l'aliénation mentale suivant une progression croissante,

et tellement croissante qu'on prévoit le moment où un homme sain

d'esprit et une femme sans tare cérébrale seront des excentricités.

Les deux cas cités par Mme Branzac ne sont point du tout pareils,

comme, du reste, rien n'est pareil dans les cas concernant la

femme et dans les cas concernant l'homme; et c'est bien pour cela

que, dans ces questions, la solution n'est presque jamais dans

l'égalité, mais dans des équivalences constituant, non l'égalité,

mais l'équité et la justice. Ainsi, pour l'homme dont la femme

est internée, il est presque dangereux (tout aussi bien que pour

un veuf) de donner, en se remariant, une marâtre à ses enfants;

tandis que pour la femme dont le mari est interné (tout de même

que pour la veuve), il n'y a presque aucun inconvénient à se

remarier et à donner un parâtre à ses enfants. Et la cause en est,

non point du tout que l'homme vaille mieux que la femme, mais que

la femme reste à la maison, tandis que l'homme est toujours dehors.

Cependant même l'homme devrait avoir la permission de se remarier.

C'est périlleux, mais cela devrait être permis. Qu'arrive-t-il

le plus souvent? Que l'homme dont la femme est internée, comme

le veuf, prend avec lui, pour élever ses enfants, soit sa mère,

soit une tante, soit une sœur, soit une belle-sœur, soit une

nièce, soit une cousine, soit une étrangère. Dans le cas de mère,

tante ou sœur, tout va bien; rien de plus convenable. Dans le

cas de nièce, cousine, belle-sœur ou étrangère, ne vaudrait-il

pas beaucoup mieux qu'il épousât étrangère, belle-sœur, cousine

ou nièce, que non pas qu'il vécût avec elle dans une situation

dangereuse et équivoque? Vingt fois mieux. C'est là la vraie

morale.

Et quant au cas de la femme, il est bien plus net et ne prête, en

vérité, à aucune discussion. Oui, certainement, qu'elle ait des

enfants ou qu'elle n'en ait pas, la femme dont le mari est mort

moralement doit avoir le droit de se remarier.

Si elle a des enfants, elle a besoin pour eux d'un appui et

d'un soutien, d'un éducateur et d'un maître. La femme la plus

malheureuse du monde est la veuve avec enfants. Ses enfants, les

fils surtout, la rendent folle elle-même. Vraiment oui, dans le

cas du mari fou, cela fait deux fous, deux mortels qui ont perdu

la tête. Une femme dont le mari est incurable a besoin, autant

qu'une veuve, de mettre un nouveau mari dans la maison.

Et quant à la moralement veuve sans enfants, c'est la même chose.

Elle a besoin pour elle d'un soutien, d'un appui, d'un compagnon,

d'un ami dans l'existence. C'est quelquefois pis; car il arrive

que la veuve ou la moralement veuve a un bon fils ou une bonne

fille; dès lors, elle n'a pas besoin de se remarier; elle s'appuie

sur son fils ou sur sa fille, et ils s'appuient l'un sur l'autre.

Cela peut aller. Mais la veuve, ou moralement veuve, toute seule,

sans aucune compagnie et sans aucun conseil, ne voyez-vous pas

qu'en lui interdisant de se remarier vous la jetez ou dans le

désespoir ou dans l'inconduite?

Oui, tout compte fait, il faut permettre et à l'homme et à la

femme qui ont femme ou mari incurablement aliéné, de contracter

une nouvelle union.

Il n'y a qu'une objection, que je reconnais qui est forte. «Vous

dites: _incurable_. Le mot incurable n'est pas scientifique. Les

médecins ne prononcent jamais le mot incurable. De même que jamais

ils n'abandonnent un malade, que jamais ils ne le déclarent perdu,

qu'ils le soignent jusqu'au dernier moment, qu'ils le disputent à

la mort même quand ils sont convaincus qu'elle est victorieuse,

espérant contre toute espérance; de même ils ne diront jamais

qu'un aliéné est incurable. «_On ne sait jamais._»--«_On revient

de très loin._»--Proverbes qui sont à la fois populaires et

scientifiques. Surtout dans les maladies mentales, on sait bien

que tel ou tel malade ne reviendra pas à la santé; mais on ne

peut pas le dire; on n'a pas le droit de le dire; la conscience

médicale défend de l'affirmer. Or quelle affaire si le mort

ressuscite; si l'aliéné revient à la raison et réclame ses droits!

Et, fût-on convaincu que la chose est impossible, n'y a-t-il

pas une espèce de barbarie révoltante à dire d'un homme, d'une

femme, d'une créature humaine qui est vivante encore, qu'_elle est

morte_; et qu'on peut se conduire à son égard comme à l'égard d'un

mort?»

On comprend assez que je suis très sensible à cette vénérable

et redoutable objection. Cependant, en m'inclinant avec un

très sincère respect et même avec émotion, devant elle, je ne

peux m'empêcher d'y voir une partie d'idéalisme et une partie

de sentiment; et ces parties-là, elles-mêmes, sont très dignes

de respect, mais ne doivent peut-être pas nous arrêter quand

il s'agit d'une mesure de justice, de moralité et de salubrité

sociales.

Jamais on n'a le droit de dire d'un malade qu'il est incurable.

C'est vrai. Surtout c'est beau. Mais c'est un peu trop absolu.

Quand, en conscience, un jury médical aura reconnu qu'un malade

ne peut guérir, et l'on sait bien que, par exemple, contre la

paralysie générale il n'y a aucun remède; quand en conscience un

jury médical aura reconnu qu'un malade est évidemment incurable,

allons donc! il peut le dire. Se refuser à le dire, ce serait

vraiment une superstition du scrupule. Il faut aller jusqu'à la

religion du devoir; mais non pas jusqu'à la superstition du devoir.

Et quant à ce qu'il y a de sauvage à déclarer morte une personne

vivante, c'est touchant, cela; mais c'est du sentiment et non

pas du bon sens. Vous déclarez bien mort, au point de vue qui

nous occupe, le condamné pour peine infamante. Vous accordez _de

plano_ la faculté du divorce à sa femme, sans songer au repentir,

à l'expiation, à la purification, à la «résurrection» du condamné,

toutes choses possibles. C'est plus cruel, beaucoup plus, que de

déclarer mort un pauvre paralytique général dont la résurrection

est, certes, totalement impossible.

Je suis donc pour la faculté de divorce en cas de conjoint

aliéné incurable, en entourant chaque cas, chaque espèce,

de toutes les précautions nécessaires et en multipliant

scrupuleusement et sévèrement ces précautions.

Le féminisme · 第 21 / 52 题