M. Bolo est pour la femme électeur et éligible.

Il a examiné la question en droit et en pratique. En droit, il

n'a pas de peine à soutenir son opinion. Il est si irrationnel

que dans un pays de suffrage universel le suffrage ne soit pas

universel; il est si irrationnel que l'alcoolique qui porte ma

valise de la gare d'Orléans à mon domicile soit électeur, et que

ma sœur ne le soit point; il est si irrationnel que la femme soit

contribuable et ne soit point électeur; il est si irrationnel

qu'une châtelaine, veuve, qui administre son domaine, voie voter

tous ses domestiques et ne vote point; il est si irrationnel que

la femme subisse la loi et toutes ses charges et ne contribue pas

à la faire; qu'il n'y a absolument aucun argument, _même faux_, à

faire valoir contre le droit des femmes à voter, à être électeurs

et à être éligibles.

Mais ce qu'il y a d'intéressant, c'est la pratique, c'est

l'épreuve de l'expérience. Cette épreuve n'est pas complètement

faite; mais il faut reconnaître qu'on en a déjà quelques éléments

très considérables.

Dans les États d'Australie où les femmes votent, ce qu'on a

remarqué le plus, c'est le grand souci qu'ont les femmes de la

probité, de la moralité des candidats. Ni panamiste ni Priola,

c'est, semble-t-il, le mot d'ordre du féminisme électoral. Il est

tellement étrange qu'il y a lieu d'hésiter, tant le changement,

en France, serait brusque et radical. Mais encore la chose est à

noter pour mémoire et à considérer.

Dans l'État de Colorado les femmes sont éligibles, et plusieurs

sont députés. On assure que l'on n'a qu'à se féliciter de leurs

lumières et de leur esprit tout particulièrement pratique.

Dans l'Utah, le Wyoming, l'_État_ de Washington (_Far-West_),

les femmes font partie du jury. C'est ce que j'ai toujours

combattu, jugeant que les femmes sont trop pitoyables pour être

de bons jurés, du reste ne reniant pas du tout, pour autant, mes

principes; car faire partie du jury n'est pas un _droit_, c'est

une _fonction_, à laquelle l'État appelle qui il y croit apte,

comme à être sous-préfet ou gendarme. Le commencement d'expérience

me donne tort, cependant; je dois le dire. Le juge John Kingman,

_conseiller à la cour suprême_ des États-Unis, a déclaré: «On n'a

jamais vu, ni au civil, _ni au criminel_, de verdict réformé quand

les femmes ont fait partie du jury.» Je confesse que ceci est

considérable.

En l'État de Wyoming, les femmes jouissent du droit de suffrage

depuis un quart de siècle, depuis 1874. Or, notez que les femmes

députés ne sont pas en majorité au Parlement du Wyoming; notez

que, donc, ce ne sont pas elles qui ont rédigé le document

suivant; notez que ce document a été rédigé et voté par une

majorité composée d'hommes et par conséquent peu suspecte de

partialité à l'égard des femmes et plutôt supposée un peu jalouse

à l'endroit de celles-ci; et puis dégustez-moi cette déclaration

du Parlement du Wyoming:

«_Attendu que, sans l'aide d'une législation violente et

oppressive, le suffrage féminin a contribué à bannir de l'État

la criminalité, le paupérisme et la débauche; qu'il a assuré

la paix et l'ordre dans les élections et donné à l'État un bon

gouvernement; que, depuis vingt-cinq ans de suffrage féminin,

aucun comté de l'État n'a dû établir de refuge pour les pauvres;

que les prisons sont à peu près vides et que, à la connaissance

de tous, aucun crime n'a été commis dans l'État, si ce n'est par

des étrangers_... pour ces motifs le Parlement du Wyoming décide

que les résultats de son expérience seront transmis à toutes les

assemblées législatives des pays civilisés pour les engager à

donner les droits politiques aux femmes dans le plus bref délai.»

Le document est si miraculeusement optimiste qu'en France,

qu'écrit en français, il a l'air d'une mystification ou d'une

ironie. Il est pourtant parfaitement sérieux et parfaitement

officiel. Il fait réfléchir.

Il faut en conclure surtout ceci. En féminisme comme en

toutes choses, il faut savoir sérier les questions. Or on a

pris l'habitude en France de considérer l'électorat féminin,

le suffrage universel intégral, comme le _dernier terme_ des

revendications féminines. C'est pour moi tout juste le contraire.

Nos pères de 1789 n'ont pas demandé d'abord l'égalité devant

la loi, puis l'abolition des droits féodaux, puis autre chose,

réservant comme dernier point à emporter le gouvernement du

pays par le pays. Ils ont demandé d'abord, ou plutôt pris le

gouvernement; ils ont créé l'Assemblée nationale faisant la loi.

Le reste devait aller de soi-même. Pareillement les femmes doivent

demander d'abord et obtenir par l'obstination de leur volonté--car

tout ce qu'on veut énergiquement on l'obtient--le droit

d'électorat et d'éligibilité. Le reste suivra tout naturellement.

Quand les hommes et les femmes feront la loi concurremment, ils la

feront pour les hommes et pour les femmes équitablement. Conquérir

l'urne, voilà quel doit être le premier dessein des femmes

françaises.

En attendant, qu'elles lisent, et vous aussi, le petit livre,

instructif, amusant et insolent (ce sont trois qualités) de l'abbé

féministe. Il s'appelle _la Femme et le Clergé_. C'est comme un

titre de fable ou de fabliau. Mais ce n'est ni un fabliau ni une

fable. Avec _la Femme de demain_ de M. Lamy, c'est le meilleur

manuel de féminisme chrétien que je connaisse.

Sur quoi je vous quitte en vous souhaitant le gouvernement du

Wyoming. Avant qu'il soit un siècle, nous serons, à trois ou

quatre cents ans près, à la veille de l'avoir.

Le féminisme · 第 20 / 52 题