C'est l'abbé Bolo. M. l'abbé Bolo n'est pas un mondain, au moins.
Féministe, oui; mais _fémineux_ ou _féminard_, pas pour une obole.
M. l'abbé Bolo est un homme jeune encore, qui a publié vingt-deux
volumes de philosophie et de morale, plus quelques opuscules de
moindre envergure; M. l'abbé Bolo ne sait pas faire de compliments
aux belles dames; et il traite rudement les féministes du Congrès
de 1900 de folles et d'épileptiques; et il se plaît, relativement
au féminisme révolutionnaire, à répéter le mot du député anglais
Smollet: «Tout cela, c'est une croisade d'hystériques.» On
n'accusera pas M. Bolo d'être un abbé du XVIIIe siècle et, quand
il a à parler des femmes, de croire, comme Diderot, qu'il faut
tremper sa plume dans l'arc-en-ciel et jeter sur le papier la
poussière des ailes du papillon.
Mais il est féministe malgré cela, et presque féministe radical.
Parce que le féminisme, c'est le christianisme; parce que c'est
le christianisme qui a émancipé la femme et qui a, en même temps
que les droits de l'homme, proclamé les droits de la femme; parce
que c'est le christianisme qui a fait de la femme, d'une chose
qu'elle était, un être; parce que c'est le christianisme qui a
établi l'égalité de la femme et de l'homme, sinon devant la loi
civile, ce à quoi il n'a pu réussir tout de suite, du moins devant
la loi religieuse; parce que c'est le christianisme qui a fait de
la femme la mère de Dieu, la plaçant ainsi aussi haut que possible
dans l'échelle des êtres; parce que c'est le christianisme qui
a soutenu les droits de la femme à travers tout le moyen âge
et tous les temps modernes à l'égal des droits de l'homme, et
quelquefois avec plus de vigueur et plus de suite; parce que c'est
le christianisme qui, seul entre toutes les religions, a associé
intimement la femme à l'œuvre religieuse, créant des associations
religieuses féminines aussi actives, aussi fortement organisées et
aussi puissantes que les associations religieuses viriles; parce
que c'est un prêtre catholique, l'abbé Fauchet, en 1790, qui a
créé de toutes pièces le féminisme contemporain et qui doit être
considéré comme le père du féminisme du XIXe et du XXe siècle;
parce que, si le christianisme a _fait la femme_, c'est la femme
aussi qui a fait le christianisme, le mouvement chrétien ayant été
si puissamment aidé, soutenu, précipité par les femmes des trois
premiers siècles après Jésus-Christ, que l'on peut dire et que
je suis assuré que sans les femmes le christianisme n'aurait pas
abouti.
Car on a tort de dire d'une façon trop générale que «la femme
est conservatrice». Elle l'est presque toujours, ce dont je ne
songe pas à la blâmer, n'y ayant rien de plus naturel que ceci
que l'homme ait l'initiative et la femme le tempérament et la
prudence; et c'est la distribution rationnelle des rôles et la
division normale du travail. Mais la femme est réformatrice quand
il le faut et quand la réforme est sérieuse et pratique. La femme
a été réformatrice à l'avènement du christianisme; la femme a été
réformatrice au temps de la _Réforme_, quand il s'agissait de
mettre un terme «à des abus qui n'étaient que trop véritables»,
comme a dit Bossuet, et si elle n'a pas été toujours avec la
_Réforme_ proprement dite, elle a puissamment aidé à cette autre
«réforme», aussi importante que l'autre, qui est la «réforme» et
l'épurement et le redressement du catholicisme lui-même, au XVIIe
siècle.--La femme ne s'est montrée si «conservatrice» que pendant
et depuis la Révolution française. Mais a-t-elle eu si tort et
ne peut-on pas, du moins, l'en excuser un peu? Après tout, la
Révolution française, surtout et presque exclusivement bourgeoise
et paysanne, n'apportait rien, ne donnait rien à deux classes de
la société, c'est à savoir aux ouvriers et aux femmes. Elle leur
ôtait plutôt quelque chose. Aux ouvriers elle ôtait l'organisation
des corporations, organisation tyrannique, je le sais, mais
protectrice aussi, et qui, somme toute, avait si bien pour les
ouvriers plus d'avantages que d'inconvénients, qu'un siècle après
1789 les ouvriers y sont revenus, à très peu près, vraiment, par
leurs syndicats, également tyranniques et protecteurs.
Et aux femmes la Révolution n'apportait rien et ôtait plutôt
quelque chose, comme aux prolétaires des villes. Il faut voir
dans le beau livre de M. Étienne Lamy, _la Femme de demain_, et
aussi dans celui de M. Bolo, comment, dans cette question ainsi
qu'en quelques autres, c'est la liberté qui est ancienne et c'est
le despotisme qui est nouveau. Quand on traite les libéraux de
réactionnaires, on n'a pas si tort. Sur mille points les libéraux
ne font que retourner en arrière. Sous l'ancien régime, les femmes
recevaient la même éducation et la même instruction que les
hommes; voyez Fénelon et Mme de Sévigné. Sous l'ancien régime, les
femmes votaient. On les voit voter pour des affaires municipales
en 1316, en 1331; on les voit voter pour des élections des États
généraux en 1576; on les voit siéger aux États de Franche-Comté
au XVIe siècle; on les voit participer à l'administration
corporative et il y a, au XVIIIe siècle, des «preud'femmes»
comme des «prud'hommes»! Jusqu'à la veille de la Révolution, le
droit électoral des femmes dans certaines situations est reconnu
officiellement; seulement elles ne peuvent plus l'exercer que par
procuration: «pourront être électeurs et éligibles les veuves
propriétaires qui pourront se faire représenter par un de leurs
enfants majeurs: les dispositions de cet article auront également
lieu pour le Tiers État.»
C'est précisément tous ces droits, confus, je le reconnais, et
partiels, mais qu'il aurait fallu éclairer et généraliser, que la
Révolution a tout simplement supprimés, au lieu de les étendre.
Il n'y avait donc pas de raison très précise pour que les femmes
fussent d'ardents partisans de la Révolution française.
Pour ces motifs, c'est-à-dire comme chrétien et comme
«réactionnaire», M. l'abbé Bolo est un bon féministe et presque
un féministe radical, malgré son horreur peu dissimulée pour les
«épileptiques». Il fait sa répartition. S'il est dur pour les
dames, un peu excitées, je le confesse, du Congrès de 1900, il n'a
que des sympathies, que certes je partage, pour des esprits aussi
fermes et aussi distingués que Mme Schmall, Mme Maria Martin, Mme
Vincent, et je n'ai pas besoin de dire que les directrices du
féminisme chrétien, Mme Maugeret, Mme Duclos, sont ses grandes
amies spirituelles.
Il est pour toutes les revendications féminines qui sont marquées
au coin, non de l'insurrection et de la haine et du mépris niais
à l'égard de l'homme, mais à celui, simplement, de la justice, de
l'égalité et de l'humanité. Il est pour l'abrogation du texte: «la
femme doit obéissance à son mari», qui est si niais lui-même, tant
ces choses sont en dehors de la loi et des prises de la loi, qu'il
semble avoir été rédigé par un mari berné qui en appelait à l'État
pour le secourir.--Il est pour l'abrogation du texte: «le meurtre
en flagrant délit est excusable», qui lui paraît, avec raison,
selon moi, «un simple vestige de l'état sauvage».--Il est pour le
droit reconnu à la femme de disposer de sa fortune personnelle et
de son gain personnel; il est pour la recherche de la paternité et
pour une loi répressive de la séduction... Quand on songe, à ce
propos que nous sommes à cet égard en arrière sur le XVIe siècle!
Quand on songe que la Coutume de Bretagne et que l'Ordonnance de
Blois de 1579 (exécutive dans tout le royaume) condamnaient à la
_peine de mort_ les hommes coupables de rapt! Quand on songe que
l'on a châtié don Juan, pécuniairement et corporellement, pendant
tout le XVIIIe siècle! Quand on songe qu'au XVIIIe la justice, à
cet endroit, semble devenir de plus en plus rigoureuse; qu'en 1712
un conseiller au Parlement de Paris fut condamné à 60.000 livres
(deux cent mille francs environ de notre monnaie) pour promesse
de mariage non tenue; qu'en 1709 un sieur La Garrigue, surpris
avec une demoiselle qu'il avait enlevée et séduite, sans violence,
fut condamné à la peine de mort (ne pleurez pas, cependant: en
appel il fut seulement exilé); qu'en 1738 le parlement de Dijon
condamna à la peine de mort par contumace le marquis de Tavannes
pour avoir enlevé la demoiselle de Brou! Ce ne fut qu'en 1746 que,
le consentement de la demoiselle ayant été établi, le marquis put
purger sa contumace et rentrer en France.
De même encore, M. Bolo est partisan de l'accès des femmes à
toutes les professions libérales réservées jusqu'à présent aux
hommes, avec assez de bon sens, je le confesse, mais avec une
criante injustice, que nous n'avons pas, sous prétexte de protéger
les femmes malgré elles et contre elles-mêmes, le droit de
commettre.
Enfin... c'est là que je l'attendais, car c'est là qu'il faut
attendre le féministe pour voir s'il est bon teint, c'est le
_criterium_ même du féministe. M. l'abbé Bolo est-il pour la femme
électeur et éligible?