Savez-vous une chose? C'est qu'on ne divorce plus! Plus du tout,
ce serait trop dire. Vous ne voudriez pas. Le divorce est trop
fécond en «surprises» amusantes et en situations admirablement
bouffonnes pour que cette institution récréative ne fût éminemment
regrettable, si elle venait à disparaître. On tremble à y songer.
Le divorce n'est pas seulement divertissant à souhait; il est,
ce qu'on oublie très souvent, éminemment moralisateur. Lui
seul, entendez-vous bien, assure l'indissolubilité du mariage.
Évidemment! Ne savez-vous pas que quand deux époux ont divorcé,
puis se sont remariés, ils ne peuvent plus divorcer? En France le
mariage est indissoluble à la condition qu'il ait été rompu. C'est
un emprunt de la législation à la chirurgie. Il est très connu
en chirurgie que le membre brisé, puis ressoudé, est plus fort à
l'endroit de la fracture qu'à tout autre endroit. Là où il fut
cassé il est incassable. Ainsi le mariage. Le mariage simple peut
être dissous, le mariage dissous puis raccommodé est indissoluble.
C'est comme un double mariage, le double nœud que les femmes ont
inventé pour nouer les lacets de leurs souliers et qui est si
solide que non seulement il ne se défait pas dans la rue, mais
qu'encore, rentrées chez elles, elles ne peuvent pas parvenir à le
dénouer.
C'est à ce point que le seul moyen d'être marié indissolublement,
c'est de se marier, d'abord; mais cela n'est rien du tout; et
puis de divorcer, et puis de se remarier sur nouveaux frais.
C'est alors qu'en voilà pour la vie. Une jeune fille chrétienne
et pénétrée jusqu'aux moelles de préjugés ancestraux épouse
un monsieur, lui fait une vie d'enfer, ou tout au moins de
purgatoire, le pousse au divorce, l'y amène, obtient cette
récompense de ses vertueux efforts; le retrouve dans le monde, le
séduit par une pointe de regret qu'elle semble dissimuler, qui
n'en paraît que mieux; le reconquiert, l'épouse derechef et lui
dit en revenant de la mairie; car l'église n'opère qu'une fois:
«Pourquoi toute cette histoire? Mais parce que je suis chrétienne
et n'admets que le mariage indissoluble. Le seul moyen, en France,
de l'obtenir est de divorcer. C'est un détour bizarre; mais
puisqu'il n'y a que ce moyen, je l'ai pris. J'ai fait le détour.
Mes convictions m'imposaient de pratiquer le divorce, qu'elles
condamnent, pour arriver au mariage indissoluble, qu'elles
réclament. Et, comme dit le marquis d'Auberive, ce raisonnement
biscornu me paraît irréfutable. C'est la faute de la législation
française si le mariage soluble conduit au mariage indissoluble à
la condition d'être dissous.»
Il y a là un roman à écrire. Je le cède à qui voudra. Je n'ai pas
le temps de le délayer. About en aurait fait une nouvelle d'un
comique intense. Il l'aurait intitulée «le divorce consolidateur».
Courteline en ferait une saynète de très haut goût. Si vous
voulez, mon cher ami...
Donc le divorce a du bon. Il a de l'agréable, il a de l'utile,
et il a même du moralisateur. Je n'aimerai jamais qu'on dise du
mal du divorce sans quelque réserve de bon goût. Mais ce qu'il y
a de certain, c'est qu'il a cessé de plaire. On commence à rendre
l'objet. Une statistique nous apprend que depuis deux ans le
chiffre des divorces a baissé d'une manière que M. Naquet doit
évidemment qualifier d'inquiétante. On ne divorce presque plus.
Plus d'évasions. Plus de libérations. Nora la Norvégienne n'a
presque plus d'imitatrices qui affirment leur droit d'abandonner
leur mari et leurs enfants pour aller quelque part se refaire une
âme individuelle. L'influence de la dramaturgie septentrionale a
évidemment perdu de sa force.
1897 a été l'année brillante pour le divorce, le point
culminant, l'année classique, l'année sainte. Depuis, décadence,
affaissement, abandon, obnubilation des immortels principes. La
statistique est là. Il n'y a pas à le discuter.
Et les causes? Quelles peuvent être les causes? Je ne sais
pas trop; mais on peut supposer. La première idée qui vient
naturellement, c'est qu'il y avait un stock de séparations à
liquider. On avait un grand nombre de vieilles séparations à
transformer en divorces. On a procédé à cette transformation
agréable. Une fois le stock épuisé, il y a eu ralentissement
nécessaire dans la production. C'est un phénomène économique connu
de tous les commerçants qui ont des idées générales.
Je doute que cette idée soit juste et que ce soit l'explication
de la décadence du divorce en France. Il y a dix-huit ans tout
à l'heure que la loi du divorce a été rétablie dans notre pays.
Évidemment, ce n'est pas en 1895, 1896, 1897 que la liquidation
des vieilles séparations à convertir en divorces a eu lieu.
C'est, de toute évidence, de 1884 à 1887. Ce n'est pas dix ans
après que de vieux séparés se sont avisés de faire transformer
leur séparation relative en séparation absolue. De si longues
réflexions sont absolument invraisemblables. Non, l'abaissement
des chiffres du divorce porte bien sur le divorce lui-même. Ce
sont bien des divorces proprement dits, des divorces purs, que
nous avons sous les yeux; et qui étaient fréquents jusqu'en 1897
et qui l'étaient moins de 1897 à 1899, et qui le sont beaucoup
moins depuis deux ans. Quelle est donc la cause?
On me dira, avec ce sourire vainqueur, j'allais dire que vous
connaissez bien, avec lequel on parle à un imbécile, et que
par conséquent vous ne connaissez pas, on me dira: «Mais, âme
simple et candide, on divorce moins tout simplement parce qu'on
se marie moins; et il est assez naturel que les chiffres qui se
rapportent à un de ces cas soient proportionnels aux chiffres qui
se rapportent à l'autre.»
Non pas! Non pas! Ceci encore est une erreur. On se marie un peu
moins, mais à peine un peu moins, et l'on divorce moins aussi,
mais beaucoup moins. Les chiffres, précisément, ne sont point
proportionnels. Retirez votre sourire vainqueur et transformez-le
en physionomie interrogative. Quoi donc?
D'abord l'influence de la mode. Il ne faut pas y voir toute la
cause; mais il faut en tenir compte. Le snobisme n'est pas tout
à fait le fond de notre caractère national, mais il en est un
élément fort considérable. Le coiffeur de Diderot lui disait: «Oh!
Monsieur! Parce que je suis un simple carabin; il ne faut pas
croire que j'aie plus de religion qu'un autre.» En ce temps-là le
bel air était d'être irréligieux. Le «carabin» de Diderot voulait
être du bel air. «Eh! comme un autre», comme dit Figaro, autre
carabin.
Le carabinisme a été certainement pour quelque chose dans la
mode du divorce. On a divorcé comme, vers 1859, on s'est mis à
porter des crinolines et l'on a cessé de divorcer comme en 1870
on s'est mis à porter des jupes plates. Remarquez que la gloire
du divorce a duré treize ans environ. C'est très bien. C'est
juste le temps d'une mode. La crinoline a duré douze ans, le
divorce était un peu plus sérieux; mais c'est à peu près le même
laps. Une mode en France dure l'espace d'une demi-génération, le
temps qu'une génération met à passer de la première jeunesse à
la seconde, c'est-à-dire le temps qu'elle met à changer de goût,
et à s'apercevoir que son goût précédent ne valait rien, et à en
substituer vite un autre avant d'arriver à l'âge où personne ne
s'inquiète du goût que vous pouvez bien avoir.
Donc le divorce a subi la loi commune. Il a plu; il a cessé de
plaire; il a été du bel air; il est devenu de mauvais ton; il
a été bien porté et puis il a marqué mal. Il ne faut pas qu'il
s'étonne qu'il en soit de lui comme de toute chose ici-bas.
Causes plus profondes? Il y en a. Il peut y en avoir. Est-ce que
les mal mariés ne se seraient pas aperçus que le divorce, neuf
fois sur dix, ne remédie à rien du tout? Le désir du divorce vient
de ce que l'un des époux, ou tous les deux, attribuent chacun son
malheur à la présence, jugée désastreuse, de l'autre. C'est une
erreur. Ce n'est pas toujours une erreur; et je serai toujours
partisan du divorce, je veux dire de la possibilité légale de
divorcer; mais c'est neuf fois sur dix une erreur. Notre malheur,
quand malheur il y a, ne vient pas de _l'autre_, de l'affreux
_autre_. Il vient de nous. Il vient de notre mauvais caractère,
de notre caractère ou trop faible ou trop violent, et les deux
vont presque toujours ensemble; ou trop capricieux, ou très
imparfait à quelque point de vue que ce soit. Nous ne souffrons
de _l'autre_ qu'en raison de notre propre infirmité, le plus
souvent, bien entendu. Dès lors, ce n'est pas d'avec _l'autre_
que nous devrions divorcer, c'est d'avec nous. Ce n'est pas du
mauvais caractère de _l'autre_ que nous devrions nous affranchir;
c'est de notre mauvais caractère à nous. Dès lors encore divorcer
d'avec _l'autre_ ne remédie à rien du tout. Je me suis séparé de
ma femme; il me reste à me séparer de moi-même. Je me suis séparée
de mon mari; il me reste à me flanquer à la porte, ce qui est un
peu plus difficile.
Si les prétendus mal mariés se sont dit cela, ce ne sont pas des
imbéciles. Et pourquoi ne se le seraient-ils pas dit dans ce pays
de France où la psychologie court les rues, et quelquefois la plus
fine et la plus pénétrante en soi, sans qu'elle trouve toujours,
je l'accorde, le moyen de s'exprimer comme La Rochefoucauld? C'est
très possible.
Savez-vous, en son fond, ce que c'est que le désir du divorce?
C'est une forme, un peu sommaire, si vous voulez, mais c'est une
forme de l'optimisme. En quoi consiste l'optimisme? A croire que
tout le monde et en particulier l'humanité marche à merveille,
excepté notre maison. Car, évidemment, ce n'est pas en nous et
chez nous que nous puisons notre optimisme, quand nous sommes
doués de ce privilège. Non! Personne ne se trouve heureux, du
moins heureux selon ses mérites. Personne ne trouve que cela va
chez lui comme dans le meilleur des mondes possibles. Personne.
Seulement il y en a qui, par une illusion innocente, s'imaginent
qu'il n'y a que chez eux que cela va mal et qu'il n'y a qu'eux qui
soient malheureux, et que partout ailleurs c'est l'ordre, c'est la
bonne marche et c'est le bonheur.
Eh bien! les voilà, les optimistes! Les voilà bien! Les voilà
précisément. Et ce sont ceux qui divorcent, ou du moins qui
divorçaient. Ils se disaient: «Est-il possible que j'aie une si
mauvaise femme et une maison qui est toujours c'en dessus dessous,
_alors que toutes les femmes du monde sont charmantes_, c'est
assez visible, et alors que toutes les maisons du monde sont de
véritables petits paradis? Mon cas est unique. Donc mon erreur
aussi est unique. Et je n'ai qu'à divorcer pour qu'aussitôt,
logiquement, forcément, tout mon malheur cesse. Divorçons donc.
«Divorçons», comme disait Sardou.»
Et ainsi raisonnaient nos bons optimistes et ainsi raisonnaient
nos bonnes petites optimistes de leur côté. Or, c'est précisément
de la façon inverse qu'il faut raisonner. Il est sage, si l'on
se mêle de raisonner, de conclure, non pas de ce que l'on ne
connaît pas à ce qu'on connaît; mais de ce que l'on connaît à ce
qu'on ne connaît pas. Ce que nous connaissons, c'est nous-même,
un peu, et c'est notre maison. Ce qui est raisonnable, c'est de
nous regarder nous-même et notre intérieur et de nous dire: «C'est
comme cela que je suis? Eh bien! tout le monde est comme cela.
C'est comme cela que va ma maison? Eh bien! l'univers entier va de
telle sorte, et non pas d'une autre. Je ne le vois pas? Non; mais
c'est parce que le monde m'est moins familier que mon entresol,
les femmes des autres moins connues de moi que la mienne, et mes
semblables moins bien vus et surtout beaucoup moins sentis que je
ne me sens moi-même. Donc, sans le voir, soyons-en sûr, le monde
entier est fait comme mon intérieur:
_Humani mores generis tibi nosse volenti_
_Sufficit una domus._
Conclusion: il est absolument inutile de changer de situation dans
le dessein de changer de fortune. Le dessein serait illogique au
suprême degré. Le moyen même de changer de situation, c'est de
rester dans celle où je suis, parce que les situations anciennes
peuvent s'améliorer en vieillissant. Ce n'est pas au change qu'on
gagne, c'est à la persistance. Si je suis malheureux, c'est en
grande partie ma faute. En transportant ailleurs mes raisons
d'être malheureux, c'est-à-dire mon caractère, je déplacerai mon
malheur, ce qui n'est pas devenir heureux. Restons ici et tâchons
de nous y habituer. Le bonheur humain, c'est un malheur à quoi
l'on a réussi à s'accoutumer.»
Ce raisonnement, qui s'applique à neuf cas sur dix, si nos
mal mariés l'ont fait, je les en félicite. Ils ont changé de
philosophie. Ils ont passé de l'optimisme, qui est la source de
toutes les infortunes parce qu'il l'est de toutes les déceptions,
à un pessimisme plein de sagesse et de vérité.
Et ce raisonnement, pourquoi ne l'auraient-ils pas fait?
L'événement semble du moins indiquer qu'ils ont eu quelque idée
très analogue. Je vous dis qu'il y a de l'espoir. Moins divorcer,
c'est un symptôme. Ce n'est pas la sagesse, mais c'est le
commencement du bon sens.