La bourse de la jeune fille, devenue jeune femme, devenue femme
d'âge mûr, devenue vieille femme, est inaliénable. Les dix mille
francs d'Ernestine resteront à elle, bien à elle, tous à elle,
eux et leurs petits... Ah! non! pas leurs petits. Le capital est
intangible en régime dotal; mais non pas les revenus. Les revenus
sont saisissables. Cela est fâcheux; mais, enfin, le capital reste
intangible et imprenable. C'est une vieille garde. C'est plus que
la vieille garde. Il ne se rend pas; mais il ne meurt pas non
plus. Il est imprenable et immortel. C'est le Gibraltar financier
et conjugal. Quoi qu'il arrive ou qu'il advienne, comme dit
Scribe, les dix mille francs d'Ernestine seront toujours les dix
mille francs d'Ernestine.
Et le père d'Ernestine se frotte les mains en signe de
satisfaction et symboliquement. Il entend par là qu'il se les lave
de toutes les sottises que pourra faire le futur mari d'Ernestine.
Voilà qui est bien; mais le père d'Ernestine n'a pas tout prévu.
On ne saurait pas penser à tout, comme disent généralement les
gens qui ne songent à rien. Le père d'Ernestine n'a pas songé
qu'il préservait sa fille de certaines pertes et de certaines
déconfitures, peut-être; mais qu'il la destinait peut-être aussi
au divorce.
--Au divorce, Monsieur!
--C'est absolument comme j'ai l'honneur de vous dire avec
bienveillance, quoique avec une certaine brutalité. A M.
Prudhomme, personnage réservé et grave, un Cabrion très mal élevé
disait avec douceur: «Vous avez une fille, Monsieur Prudhomme;
est-il vrai, comme je me le suis laissé dire (mais, quoique
jugeant la chose naturelle et légitime, je n'ai voulu y croire
qu'après confirmation de votre part), que vous la destiniez à
la galanterie?--Non, Monsieur, non; je ne la destine aucunement
à la galanterie? Je doute même que sa mère y consentît.»--Eh
bien, moi, je vous dis, ô père d'Ernestine, qu'en mariant votre
fille sous le régime dotal, vous la prédestinez, le cas échéant,
au divorce. Vous en faites une femme divorcée en puissance.
Vous mettez le divorce en germe dans sa corbeille de mariage.
Je te vends mon corbillon. Qu'y met-on? Une séparation. Pis
encore et nécessairement, un divorce intégral et irrétractile.
Vous frémissez? Eh bien, écoutez l'histoire suivante. Elle est
d'hier. Je vous dis qu'il n'y a que la réalité pour inventer
des vaudevilles et quelquefois des mélodrames. L'histoire en
question tient des deux. Elle unit le comique au tragique.
Elle est romantique, quoique réelle. La réalité se moque de la
classification des genres.
Ernestine,--conservons-lui le nom que je lui ai donné tout
d'abord d'une façon générale,--Ernestine donc, s'est mariée, il
y a quarante ans environ, avec un jeune homme très honnête, très
intelligent et très actif, que nous appellerons Victor pour la
commodité du récit. Victor se fit industriel. Il fit pendant
trente-cinq ans d'excellentes affaires. Il prospéra, il éleva ses
enfants fort honnêtement. De la dot d'Ernestine, mariée prudemment
sous le régime dotal, il n'eut jamais besoin. Les revenus
entraient dans le train de la maison. Mais le capital, intangible
d'après la loi, restait intact et impollu, comme dit Corneille:
A l'épouse sans tache une dot impollue.
C'était le modèle même et le paradigme du ménage sous le régime
dotal. Le mari et la femme bénissaient la loi et le père de
famille qui en avait si intelligemment saisi, absorbé et appliqué
l'esprit.
Mais, voilà quelques années, les affaires marchèrent moins bien.
L'usine battait de l'aile. Les créanciers étaient un peu impayés
et commençaient à être criards. Que faire? La moitié de la dot
de la femme, versée dans les affaires du mari, aurait sauvé
parfaitement la situation; mais cette dot était intangible. Il y a
des situations où, sans être l'avare légendaire ou historique, on
peut mourir de faim devant une fortune, devant un trésor, sur un
trésor. Il était impossible à Ernestine de faire pour son mari ce
que le premier venu des amis de ce mari aurait pu faire pour lui,
une donation ou un prêt.
Il me semble bien, à moi profane, du reste, et pour qui le maquis
du code a des secrets, que la femme aurait pu emprunter, elle, sur
sa fortune, avec hypothèque sur ses propriétés, et si elle n'avait
pas de propriétés, on peut toujours, avec de l'argent, devenir
propriétaire; qu'enfin elle aurait pu emprunter d'une façon ou
d'une autre et faire de l'argent du prêt ce qu'elle aurait voulu.
Peut-être cela même est impossible. Peut-être a-t-elle essayé et
n'a pas trouvé de prêteur. Ce qu'il y a de certain, car, encore
une fois, l'histoire est authentique, c'est qu'elle ne l'a pas
fait, et si elle ne le fit point, c'est très assurément qu'elle ne
pouvait le faire.
Toujours est-il qu'elle alla trouver son avoué et que ce dialogue
tragique au fond, comique dans la forme,--et comme a dit un
profond moraliste, la réalité est une tragédie pour l'homme
qui sent et une comédie pour l'homme qui pense,--s'établit
immédiatement entre l'homme de loi et la femme de devoir:
--Je voudrais donner tout ou partie de ma fortune personnelle à
mon mari.
--C'est impossible: votre fortune ne lui peut appartenir.
--Mais elle m'appartient, à moi.
--En vérité... non! Les fruits vous en appartiennent; vous avez la
pleine disposition des revenus; mais l'arbre ne vous appartient
pas; vous ne pouvez pas le couper. Les sauvages de la Louisiane
coupent l'arbre pour avoir les fruits, à ce qu'assure Montesquieu.
La loi française n'a pas voulu que les femmes françaises pussent
jouer la _Fille sauvage_.
--Mais enfin, si cette fortune n'appartient pas à mon mari...
--Non, certes!
--... et ne m'appartient pas non plus, à qui, s'il vous plaît,
appartient-elle?
--Elle vous appartient...
--Sans m'appartenir.
--Précisément, et votre définition est d'un juriste exact; elle
sera adoptée par les professeurs de droit. Cette fortune vous
appartient en puissance. Elle est chose qui ne vous appartient
réellement pas; mais qui peut vous appartenir un jour très
parfaitement, avec droit d'user et d'abuser, _utendi et abutendi_.
Cujas...
--Mais, quel jour?
--Deux cas seulement. Le jour où votre époux mourra...
--Il sera bien temps!
--Ou le jour où vous divorcerez d'avec votre époux légitime.
--Miséricorde!
--C'est ainsi. C'est la loi. La femme mariée sous le régime dotal
ne recouvre la disposition de sa fortune que dans deux cas: mort
de l'époux, ou divorce. La séparation même ne suffit pas. Elle ne
détruit pas tous les effets, elle ne rompt pas tous les jougs du
régime dotal.
--De sorte, Monsieur, que pour sauver mon époux que j'adore, il
faut que je le quitte ou que je le tue?
--Précisément! Vous avez l'esprit juridique et le don des
définitions juridiques à un degré extraordinaire.
--Si vous voulez, Monsieur l'avoué, écartons la mort.
--Écartons la mort. Il est toujours bon d'écarter la mort. Mais
vous voilà acculée à la ruine ou au divorce.
--Évidemment! Pour que je puisse sauver mon mari, et moi-même, du
reste, il faut d'abord que je devienne pour lui une étrangère.
--C'est cela. Étant sa femme, vous ne pouvez rien pour lui; ne lui
étant rien, vous pouvez lui sauver la vie tant que vous voudrez.
Il n'y a rien de plus naturel.
--C'est drôle.
--C'est la loi. Vous ignoriez qu'il n'y a rien de plus ennuyeux
que la loi, mais qu'il n'y a rien de plus amusant que certains
de ses effets. Nous nous en faisons tous les jours des pintes de
bon sang. Les vaudevillistes n'ignorent point cela. On a joué,
il y a trois ou quatre ans, à l'Athénée, une pièce de je ne sais
plus qui, laquelle était précisément votre cas, en gai. Les
deux conjoints étaient deux jeunes gens mariés sous le régime
dotal et qui voulaient faire la petite fête. Ils divorçaient; la
femme, devenue libre comme l'air, réalisait sa fortune en espèces
sonnantes et trébuchantes: elle se remariait avec son mari et
la loi était tournée, donc respectée. Faguet, vous savez, le
critique dramatique, se demanda si le procédé était bien légal.
Je lui écrivis qu'il l'était parfaitement et que même, depuis le
rétablissement du divorce, il était classique. Vous ne m'écoutez
plus?
--J'en suis, en pleurant, comme vous voyez, à me demander comment
je pourrai divorcer d'avec mon pauvre homme.
--Coups, sévices, injures graves, mari ou femme surpris en
flagrant délit d'infidélité.
--A soixante-dix ans?
--Aux yeux de la loi, ça n'y fait rien. Encore, si vous voulez,
sécession.
--Hé?
--Sécession, retraite de l'épouse chez sa mère.
--Je ne l'ai plus.
--Chez un de ses parents; et refus de réintégrer le domicile
conjugal.
--Et dans tous les cas scandale énorme.
--Évidemment! La loi, en sa sollicitude, assure la sécurité de la
femme et prépare des scandales où sombre son honneur. Elle a de
ces surprises dramatiques. N'oubliez jamais que le Français est
homme de théâtre et que toute son histoire, toute sa législation,
toute sa philosophie et tout son art s'expliquent, en entier, par
ce fait qu'il est homme de théâtre. Toute l'histoire du peuple
français est à renouveler par ce point de vue. Divorcez! Il n'y a
que cela! Divorcez pour sauver l'usine, divorcez pour sauver votre
mari, divorcez pour rendre à votre mari un service que vous ne
pouvez lui rendre que par le divorce, et divorcez parce que tout
cela est, au fond, l'absurdité la plus réjouissante...
--Pour les autres.
--... que jamais le monde ait pu admirer.
Elle a divorcé. Peu importe par quel moyen; mais elle a divorcé.
Cette femme de soixante-cinq ans n'avait pas d'autre moyen de
sauver son mari que de se séparer de lui avec éclat, bruit,
haro et scandale. On en a pensé toutes sortes de choses dans
le voisinage. Les lettrés ont répété le mot de La Bruyère: Ils
n'avaient pas une provision de patience suffisante pour aller,
déjà dans la mort, jusqu'à la mort. Les autres ont dit la même
chose d'une autre manière. Il y a eu de ces gorges-chaudes
qui ressemblent à des curées chaudes. En province on fait des
charivaris aux gens qui se marient vieux; on en fait aussi à ceux
qui divorcent au seuil du tombeau. Et il faut avouer que l'un vaut
l'autre et que, tout au moins, il y a des rapports.
N'est-il pas évident qu'il y a là une telle absurdité qu'il
faudrait qu'elle eût son remède? Je suis partisan, certes, de
tout ce qui protège la femme et je ne voudrais aucunement de
la suppression du régime dotal. Mais il est clair qu'il a été
institué pour garder la jeune femme des imprudences de son mari et
non pour mettre une femme âgée dans l'impossibilité de s'associer
commercialement à son mari. Est-il assez étrange que tout le monde
puisse s'associer à M. un tel, industriel ou commerçant, excepté
sa femme? Jeune et inexpérimentée en affaires, passe encore; mais
excepté sa femme quand elle a soixante-cinq ans, c'est cependant
un peu singulier.
Il me semble que l'on pourrait admettre la possibilité d'un
jugement motivé, prononcé par le tribunal de l'arrondissement,
autorisant la femme à faire de sa fortune dotale l'emploi qu'elle
voudrait, les circonstances et les raisons ayant été exposées
devant les juges et mûrement examinées par eux. Une femme ne peut
pas être liée pour toute sa vie par un contrat qu'on a fait pour
elle quand elle avait dix-sept ans. Puisqu'il n'y a plus de vœux
perpétuels, elle doit pouvoir être relevée de ses vœux, surtout de
ceux qu'on a faits pour elle. Elle doit surtout ne pas être forcée
de recourir à un expédient ridicule et un peu honteux et ne pas
être obligée à devenir la divorcée sans vouloir l'être.
Ce qu'il y a au fond de tout cela c'est que, le divorce,
intervenant dans une législation qui n'avait pas été conçue en vue
de lui et en tenant compte de lui, le Code a été démantelé sur
certains points par le divorce, comme les remparts d'Avignon par
M. Pourquery de Boisserin. Le divorce fait fissure. On échappe
par lui au reste du Code; on tourne par lui la loi d'à côté.
Conclusion: il y a une refonte générale à faire de cela pour
mettre le tout en concordance et harmonie relatives.