Le mouvement se dessine d'une façon très nette et, sans se
précipiter, il se poursuit avec la régularité des choses
naturelles.
Il y a quelques années,--et, depuis, l'affaire a pris
consistance,--de quoi il était question, c'était d'un café de
femmes. Le mot est un peu désobligeant, la chose est la plus
raisonnable et la plus rationnelle du monde. Pour leurs affaires,
pour leurs achats, pour leurs leçons,--j'entends, selon les
personnes, pour celles qu'elles reçoivent ou pour celles qu'elles
donnent,--un très grand nombre de femmes parisiennes sont,
très légitimement, hors de chez elles de 2 heures à 6, chaque
après-midi. Fatiguées de courses, pédestres ou autres, elles
veulent, un quart d'heure, une demi-heure, se reposer, souffler,
se restaurer légèrement ou discrètement se rafraîchir.
Que peuvent-elles faire? Qu'ont-elles à leur disposition pour
cet objet? Le buffet des grands magasins ou le pâtissier. Lieux
mixtes, endroits très mêlés, où se trouvent beaucoup plus à l'aise
celles qui ne détestent pas les rencontres masculines que celles
qui aiment à s'en passer. Hors de cela, rien. Rien à ce point
que j'en connais qui, pour se reposer un instant, s'attardent à
dessein, en laissant passer leur tour, dans les bureaux d'omnibus.
Mais cela même, et cela surtout, est compromettant et un peu
louche. Cela désigne à l'attention des vieux messieurs qui se
font du bureau d'omnibus une spécialité et qui ont élu le bureau
d'omnibus comme champ de manœuvres. Ils sont légion. C'est à
croire même qu'ils sont enrégimentés. Une honnête femme ne peut
pas s'attarder dans un bureau d'omnibus sans être soupçonnée d'y
faire le pied de grue, ce qui veut dire attendre, dans le français
le plus classique du monde.
Que faire donc? Entrer dans un café. C'est pis encore. Non ce
n'est pas pire; mais cela se vaut. D'abord il y a des cafés qui se
respectent, avec quelque excès de vénération, à mon avis, et qui
n'admettent pas une femme seule, quelque décente qu'elle soit en
sa mise et son allure, sous le prétexte, assez plausible du reste,
qu'il est trop difficile de distinguer sur la mine, la mise et
l'allure, la femme seule qui entre au café pour y rester seule et
celle qui y entre pour ne pas demeurer seule très longtemps.--Dans
d'autres, j'ai vu une femme seule, très évidemment entrée pour
le bon motif, qui est de s'asseoir, être discrètement priée de
laisser mettre devant elle deux tasses ou deux verres, pour
marquer qu'elle attend quelqu'un qui est ici près, à deux pas, et
qui va paraître. La seconde tasse est la tasse préservatrice et
isolatrice; cette seconde tasse est un paratonnerre. Mais il n'y a
rien de plus ridicule que cette situation d'une femme entre deux
tasses.
Bureau d'omnibus, pâtissier, buffet de grand magasin, café à deux
tasses, tout cela est impossible, ou du moins très peu pratique.
C'est pourquoi l'idée était venue du café pour femmes seules.
Elle était très bonne. Vous entendez bien qu'il ne s'agissait pas
d'un café où l'on ne reçût dans toutes les salles, en haut, en
bas et dans les annexes, que des femmes. Il s'agissait d'avoir,
dans quelques grands cafés des quartiers du centre, une salle
réservée aux femmes seules, je veux dire: aux seules femmes; je
veux dire, pour être décidément précis, aux seules femmes seules;
avec entrée particulière leur permettant de ne pas traverser les
salles pleines de gentlemen et de fumée de tabac.--Comme aux
bains!--Précisément, comme aux bains, et c'est tout naturel.
Égalité des sexes et aussi distinction et distribution des sexes,
pour que tout le monde soit à l'aise.
L'idée a fait son chemin et est en pleine pratique, me dit-on,
dans trois ou quatre grands cafés. Mais elle n'est pas excellente,
en somme; elle est d'une exécution immédiate assez difficile. Très
peu de cafés ont été aménagés pour cela. Très peu ont cette entrée
particulière que j'indiquais tout à l'heure comme absolument
nécessaire. Or, pour se rendre à la salle féminine, _women-room_,
traverser la salle masculine et être dévisagé par trois cents
buveurs de bière, ce n'est pas un régal tentateur.
* * * * *
Aussi a-t-on songé tout récemment à un cercle de femmes, à une
maison où les femmes sociétaires seraient chez elles, tout à fait
chez elles, du matin à minuit, et pourraient déjeuner, dîner,
passer l'après-midi, passer la soirée.
L'idée me paraît juste; elle me paraît philanthropique, elle me
paraît pratique. Songez d'abord,--car il y a plusieurs catégories
de femmes à examiner dans l'espèce,--songez aux isolées, à celles
qui pour cause de célibat, pour cause de veuvage, pour cause de
séparation ou de divorce souvent parfaitement honorable pour
elles, n'ont pas de foyer. Songez que celles-ci n'ont que deux
partis: ou s'annexer à une famille qui leur est proche, aller chez
un beau-frère quelquefois grincheux, ou chez un oncle quelquefois
insupportable;--ou bien vivre seules, absolument seules, ce qui
est pénible à la plupart des hommes et intolérable pour toutes les
femmes.
Celles-ci formeraient comme le noyau consistant et permanent du
cercle des femmes. Elles y vivraient, en somme, comme certains
gentlemen anglais vivent littéralement à leur cercle. Songez,
d'autre part, et nous y revenons, et celles-ci encore sont
intéressantes, à celles qui ont un foyer et qui certes y tiennent,
mais qui, trottant pour leurs affaires toute la journée dans
l'immense Paris, voudraient bien avoir une petite heure, au plus,
de répit et de repos, et un lieu, bien à elles, où passer cette
heure-là.
Celles-ci seraient des oiseaux volants. Elles viendraient goûter
ou tremper leurs lèvres dans un verre d'orangeade, qui à deux
heures, qui à trois, qui à quatre, qui à cinq. Elles ne seraient
pas sans entretenir une certaine animation continue, fort
agréable, dans la grande maison un peu sévère.
Troisième catégorie: les femmes du monde qui voudraient babiller
entre elles de cinq à six et demie, tantôt un jour, tantôt un
autre; je dis entre elles et non pas dans le mêlé et méli-mélo des
_five o'clock_ tels qu'ils existent depuis environ cinquante ans
et qui ont fini par leur être à très peu près insupportables.
* * * * *
Car vous ne sauriez croire à quel point les femmes françaises
sont lasses du _five o'clock_. Elles ont fini par s'apercevoir
qu'elles ne peuvent rien s'y dire du tout. La faute en est à nous,
à nous les hommes. Il est bien entendu que le sexe féminin est
le plus babillard de tous les sexes. C'est officiel. Seulement
il ne babille que quand il est tout seul, et quand nous sommes
là, il rivalise immédiatement, et bien contre son gré, avec le
peuple carpe. Vous êtes entré bien souvent dans une antichambre à
un moment où, dans le salon voisin, il n'y avait encore que des
femmes. Vous avez entendu les jolis éclats de voix chantante, les
jolis rires, tout ce charmant bruit gai de volière féminine. Bien!
Vous entrez. Silence absolu. On se tient. Réserve. Défensive. Un
froid. C'est vous qui devez parler maintenant. Un autre monsieur
survient. Il parle avec vous. Vous parlez avec lui. Les dames se
sont mises à écouter et s'en tiennent obstinément à écouter. Ça
les ennuie énormément; mais elles écoutent ou feignent d'écouter,
avec une politesse et une déférence déplorables. Ça dure comme
cela jusqu'à six heures et demie.
De même aux dîners. Ici moins de rigueur. Quelques conversations
de voisin à voisine; mais dominées et gênées (quelquefois
favorisées, je dois le reconnaître) par le bruit de la
conversation générale; et qu'est-ce que c'est que la conversation
générale? C'est la conversation de messieurs les hommes, avec
leurs grosses voix écrasantes. Les femmes ne causent librement,
aisément, commodément, continûment, que quand elles sont entre
femmes.
Voulez-vous être un homme aimé des femmes?... Vous êtes tous
là à dire: «Oh! oui! oh! oui! oh!»... Eh bien, ce n'est pas si
difficile. Là où des femmes sont assemblées, ne restez jamais
plus d'un quart d'heure, un petit quart d'heure, douze minutes
et demie, avec une demi-minute pour l'entrée et une demi-minute
pour le départir. D'abord, je vous demande pardon, mais, qui que
vous soyez, vous n'avez pas d'esprit, n'est-ce pas? pour plus de
douze minutes et demie; et ensuite, dans un _five o'clock_, comme
dans la vie,--et c'est pour cela que le _five o'clock_ est l'image
de la vie elle-même,--l'homme, pour les femmes, n'est agréable
qu'à l'état d'intermède. Si vous faites comme je vous dis, je
vous gage que, reprenant votre paletot, votre canne et votre
chapeau dans l'antichambre--puisque maintenant on entre dans les
salons sans canne ni chapeau, comme si on était un larbin--vous
entendrez dire: «Il est charmant, ce monsieur X...»--Entendre dire
de soi qu'on est charmant quand on s'en va, ce n'est peut-être
pas flatteur, mais encore cela vaut mieux que ne l'entendre dire
jamais.
Tenez! il y a un moment des _five o'clock_ que les femmes adorent.
C'est six heures et quart, six heures et demie. A ce moment les
hommes lèvent le camp. Ils sont attirés au dehors par l'heure des
journaux du soir. Ils songent à passer l'un à son cercle, l'autre
à son café. Les femmes restent seules, elles sont ravies. C'est
leur heure. Elles la savourent; elles la prolongent. C'est ce
qui retarde l'heure du dîner. Vous n'avez jamais entendu votre
femme arrivant chez vous, je veux dire chez elle, à sept heures
et demie, vous dire: «Oui, j'ai musé chez Mathilde. On attendait
que les hommes s'en allassent. Ils sont partis, on s'est mis à
causer.» Vous n'avez jamais entendu cela? Non? Eh bien! vous
l'entendrez ce soir.
Le _five o'clock_ mêlé d'hommes en est venu à tellement
horripiler les femmes que quelques-unes ont fini par ajouter un
jour à tous leurs jours. Le jeudi, par exemple, elles reçoivent.
Puis elles préviennent confidemment leurs amies qu'elles les
recevront, sans hommes, le samedi. Il faut pourtant pouvoir un peu
ne pas être muettes.
Mais ce n'est pas pratique du tout, ce système-là. Il se glisse
toujours quelque homme le samedi, et on ne peut pourtant pas le
flanquer à la porte. Il se glisse, le mari oisif ou jaloux, ou
jaloux et oisif, qui accompagne sa femme, partout où elle va; il
se glisse, le mari plus discret, mais jaloux et oisif aussi, qui
n'accompagne pas sa femme, oh! non, mais qui, une demi-heure après
qu'elle est entrée quelque part, vient la chercher. Il passait par
là, et, passant par là, il a songé que... évidemment... et il n'a
pas voulu se priver du plaisir... cela va sans dire.
Et dès que quelques messieurs, qu'on n'a vraiment pas pu
chasser, se sont introduits dans le _five o'clock for women_,
tous les gentlemen amis de la maîtresse de maison y _subreptent_
successivement, et le _five o'clock for women_ devient un _five
o'clock_ comme un autre.
Pour ces raisons, la mode du _five o'clock_ disparaît très
rapidement. Elle n'existe presque plus. Il se meurt; demain on
dira: il est mort; et les dames cherchent un moyen de se voir
seules à seules et de causer entre elles, sans encombrement
masculin, sans accaparation masculine et sans _flirt_.
* * * * *
Car voilà encore un point, voilà encore une des raisons pourquoi
les femmes sont excédées du _five o'clock_. Vous voyez dans
les romans sous-intitulés «mœurs parisiennes» que les _five
o'clock_ ne sont pas autre chose que des lieux et des heures de
rendez-vous. C'est admirablement faux, comme tout ce qui est dans
les romans sous-intitulés «mœurs parisiennes» et qui n'ont jamais
eu d'autre objet que de tromper les étrangers sur nos mœurs. C'est
merveilleusement faux; mais ce n'est pas faux littéralement,
absolument, mathématiquement. Aux _five o'clock_ parisiens les
messieurs viennent pour faire admirer leurs jolies manières et
leurs jolies paroles, et les dames pour se renseigner sur les
toilettes et pour se moquer des messieurs à jolies paroles et à
jolies manières. Voilà l'immense majorité des cas. Mais il ne faut
pas dissimuler que, de-ci de-là, il se noue ou il s'entretient
quelques intrigues dans les _five o'clock_. Et cela, c'est le
désespoir des maîtresses de maison. A chacune cela paraît très
naturel et même divertissant chez les autres; mais insupportable
chez elle. Plus d'une a répété le mot de cette dame impatientée:
«Ah! mais! Ah! mais! Chez moi je donne à dîner, je donne à goûter,
surtout je donne à causer. Je prétends ne pas donner à aimer.»
* * * * *
Donc les dames veulent un endroit où elles puissent causer entre
elles, sans que, sous aucun prétexte, un homme puisse entrer.
De là l'idée du café pour femmes; de là, maintenant, l'idée du
cercle féminin. J'en ai dit assez pour montrer qu'elle est très
rationnelle, très juste, très saine et très philanthropique. Je
souhaite vivement qu'elle aboutisse.
Pour qu'elle aboutît, il faudrait la concevoir d'une manière très
large. Il faudrait que les _isolées_ en formassent, comme j'ai
dit, le noyau solide et consistant. A elles s'adjoindraient les
dames qui, non isolées, ayant un foyer, et très aimé et auquel
elles tiennent, veulent simplement avoir leur _cinq heures_
quelque part, à l'abri des importuns, et c'est-à-dire ailleurs que
chez elles; car il n'y a qu'en sa maison qu'on n'est pas chez soi;
chacun sait cela.
Les dames de la première catégorie et aussi de cette seconde
devraient une cotisation assez forte: car elles sont toutes assez
fortunées, et celles qui ne le sont pas trouveraient dans les
bénéfices de la vie en commun une compensation très large, je
pense, du sacrifice une fois fait par la cotisation un peu forte.
Il faudrait faire une concession pour les dames laborieuses et
peu fortunées, pour qui le cercle ne serait qu'un refuge et un
lieu de repos entre deux courses ou deux leçons. Il faudrait
qu'elles n'eussent entrée au cercle que pendant un nombre d'heures
limité (de midi à six heures, par exemple), moyennant quoi,
et ainsi distinguées des autres, elles ne verseraient qu'une
demi-cotisation ou même beaucoup moins; il faudrait, en un mot,
que, très sévère au point de vue de la moralité, le cercle fût
très large, très libéral et très égalitaire au point de vue de la
fraternité féminine et de la protection de la femme par la femme,
se modelant, à peu près, sur les _mess_ d'officiers, où tout le
monde a les mêmes avantages et où chacun verse selon le traitement
de son grade.
J'aimerais un cercle féminin où la grande dame isolée donnerait
des fêtes charmantes de sept heures à minuit; où la grande dame
ayant son foyer recevrait brillamment ses amies, de quatre à six,
et où l'institutrice et même--parfaitement--la «midinette» honnête
et dûment constatée comme telle, moyennant une cotisation annuelle
modérée, prendrait tous les jours son déjeuner de quinze sous
proprement servi.
Cela peut parfaitement être réalisé avec un peu de bonne volonté
et quelques exemples venant de haut, comme il faut toujours.
La protection de la femme par la femme, ai-je dit plus haut.
La protection de la femme par la femme, il n'y a que cela pour
la protection de la femme. «Oh! mes amis, disait Voltaire aux
hommes de son temps... Oh! mes amies, dirai-je aux femmes du mien,
aimez-vous les unes les autres. Sinon, qui vous aimera?»