Si j'avais seulement trente ans de moins, je me sentirais
infiniment flatté par la création de cette nouvelle ligue. Même à
mon âge, je suis flatté encore. Je suis flatté solidairement. Cela
ne me regarde plus, mais cela regarde le sexe auquel j'appartiens
encore officiellement.
Cette ligue qui vient de se fonder à Londres est tout simplement,
comme l'indique très bien son titre, une «Société pour développer
chez les femmes l'indifférence à l'égard des hommes».
Ai-je bien dit que c'était flatteur? Les charmes des hommes
sont si puissants, la fascination qu'ils exercent est si forte,
le prestige qui émane d'eux est si dominateur, que les femmes
indifférentes à l'égard des hommes,--remarquez ceci,--les femmes
_indifférentes_ à l'égard des hommes, sentent le besoin de
fortifier leur indifférence, par l'association, de se confirmer et
renforcer dans leur indifférence, de se serrer les coudes, de se
prendre les mains, de presser en faisceau et de se former en carré
pour résister au prestige, pour faire face à la fascination et
pour être bien sûres de leur indifférence.
Que serait-ce si elles n'étaient pas indifférentes? Quel effort
leur faudrait-il? Quelle organisation militaire, impérieuse et
despotique leur serait nécessaire et probablement insuffisante? En
vérité, voilà qui est pour chatouiller l'orgueilleuse faiblesse du
sexe barbu; c'est à cette fois qu'il doit se sentir le sexe fort.
Jusqu'à présent on croyait, nous croyions,--ce qui tendrait,
contre toutes les apparences, à prouver que nous sommes
modestes,--on croyait, nous croyions qu'il y avait des femmes
parfaitement indifférentes à l'attrait du genre masculin. Nous
pouvons commencer à croire qu'il n'en est rien et nous avons ici,
sous les yeux, comme une confession, comme un aveu, involontaire,
peut-être, mais d'autant plus significatif, de la faiblesse
féminine.
«Vous êtes une indifférente, Madame?
--Oui, Monsieur, je suis une indifférente, je suis parfaitement
indifférente.
--Fort bien, Madame, tous mes respects; peut-être même tous mes
compliments. J'ai l'honneur...
--Je suis même tellement indifférente que...
--Que?
--Que je m'associe avec d'autres indifférentes pour être encore
plus fermement indifférente.
--Ah! pardon! pardon! Si vous sentez le besoin d'associer votre
force d'indifférence à d'autres forces d'indifférence, c'est que
vous n'en êtes pas tout à fait sûre. Et par conséquent cette force
est une faiblesse ou tout au moins cette force est une force qui
sent beaucoup de faiblesse en elle-même. Chrysale, quand il prend
la résolution d'être homme à la barbe des gens et de résister à la
toute-puissance de Philaminte, au moment même qu'il relève la tête
avec un beau geste de défi, jette toutes les mains dont il dispose
de tous côtés autour de lui en s'écriant: «La voilà! Soutenez-moi
bien tous!» De même, vous, Madame, vous êtes certainement tout à
fait indifférente à l'égard des hommes; mais vous criez à toutes
celles qui, sur la terre, vous paraissent être dans les mêmes
sentiments: «Soutenez-moi bien toutes! Serrez-moi les mains.
Tenons ferme. Sans cela, je ne répondrais pas tout à fait de moi.»
Rien au monde ne peut flatter davantage les hommes. Vous savez,
chères Mesdames, les hommes n'avaient, diable, pas besoin de cette
excitation à la fatuité.
* * * * *
Toujours est-il que cette ligue existe et que les statuts qu'elle
s'est donnés, qui sont très sévères, sont autant d'aveux un peu
naïfs de cette faiblesse féminine que je signale et beaucoup moins
des proclamations d'indifférence que des signes de terreur à
l'endroit du sexe, à ce qu'il paraît, fascinateur.
«ARTICLE Ier.--Tous les membres de la Société pour développer
chez les femmes l'indifférence à l'égard des hommes, doivent
avoir atteint l'âge de dix-sept ans, porter des jupes longues et
arranger leurs cheveux avec grâce.»
Jusque-là rien de mieux. Les «indifférentes» veulent montrer
qu'elles ne renoncent nullement à leur sexe, à ses grâces et à
ses agréments et qu'il n'est nullement nécessaire, et que même il
serait malséant, parce qu'on est indifférente, d'être hirsute.
Voilà qui est de très bon sens et même d'intelligente et délicate
dignité. Je ne suis que charmé de ce petit morceau.
«ART. 2.--Elles doivent être complètement à l'épreuve contre les
charmes des hommes, mépriser l'amour et abhorrer le mariage.»
Ah! j'aime moins ceci. Les termes sont violents et par conséquent
sentent la faiblesse. N'oubliez donc pas, Mesdames, que vous
êtes des «indifférentes». L'indifférence est froide, calme et
tranquille. Elle n'est pas véhémente. Si elle est véhémente, elle
n'est plus de l'indifférence. Avez-vous si peu de psychologie
que vous ne sachiez point qu'il y a beaucoup moins de distance
entre l'amour et la haine qu'entre l'amour et l'indifférence?
Avez-vous oublié le mot de Théodora à celui qu'elle aime (dont
j'oublie le nom), dans la pièce de M. Sardou: «Tu m'insultes!
Tu m'aimes encore!» Vous nous insultez, Mesdames, dans votre
article 2. Mépris, _abhorration_. Vous nous insultez. Vous nous
aimez donc encore. Prenez garde! Non, ce n'est pas le langage
de l'indifférence. Vous ne semblez pas savoir combien vous êtes
aimables de nous haïr. Flatteuses!
* * * * *
«ART. 3.--Elles doivent faire de la propagande auprès des femmes
faibles qui sont tentées de tomber dans le précipice du mariage et
les en détourner.»
Hum! sans doute, c'est l'esprit même de la ligue et son office
propre. Une ligue est faite avant tout pour recruter des
adhérents. Il n'y a rien à dire à cela. Cependant examinez-vous
bien et examinez votre article 3, examinez-vous vous-mêmes dans
le miroir de votre article 3. Savez-vous bien ce qu'au fond il
veut bien dire? Il veut dire que vous n'êtes pas sûres de vous,
que vous avez bien quelque défiance de vous-mêmes. Vous cherchez
des adhérentes, c'est-à-dire des soutiens et des appuis, comme
Chrysale: «Soutenez-moi bien tous. Soyez beaucoup à me soutenir;
je sens et j'avoue par mon article 3 que j'en ai besoin.»
Mais certainement! Des indifférentes, de vraies indifférentes, de
solides, tranquilles et assurées indifférentes, des indifférentes
_qui ne seraient pas inquiètes_ diraient: «Nous sommes des
indifférentes. Entre indifférentes nous nous réunissons, comme il
est naturel entre gens qui ont les mêmes goûts. Qui se ressemble
s'assemble. Et puis, c'est tout. Qui pensera comme nous viendra
à nous. De la propagande, non. La propagande est de l'hostilité
et non plus de l'indifférence. Et de plus elle montrerait que
nous sentons le besoin d'être soutenues par le nombre. Cet aveu
d'un besoin de recrutement serait un aveu d'inquiétude sur notre
solidité; et cet aveu d'inquiétude sur notre solidité serait un
aveu de faiblesse.»--Voilà qui serait le langage d'indifférentes
et non pas d'inquiètes. L'article 3 sent la poudre; il sent
aussi, et par cela même, la crainte de faillir, la crainte de la
faiblesse, et la crainte de la faiblesse est une faiblesse qui
commence. «Quand on sent la peur du mal, on éprouve déjà le mal de
la peur.» Oh! Mesdames, qu'il y a de charmantes terreurs, comme
dirait Boileau, dans votre article 3.
* * * * *
«ART. 4.--Elles doivent gagner elles-mêmes leur vie, de manière à
être indépendantes.»
Ici, Mesdames, je n'ai qu'à vous approuver pleinement, comme
pour votre article premier. J'ai plaisir à tous vos articles du
reste, puisque les uns flattent ma vanité d'homme et que les
autres satisfont mon bon sens. On dirait que vous avez dressé
vos statuts pour mes plaisirs. Les uns contentent mes passions
et les autres mon entendement. J'ai rarement été plus d'accord
avec des dames antimasculines. C'est une chose singulière comme,
quelquefois, on est agréable aux gens après avoir fait plutôt le
ferme propos de leur déplaire. On a dit de certaines personnes
d'humeur constamment mauvaise: «Elles sont aux petits soins pour
déplaire.» Vous, vous êtes aux petits soins pour déplaire et vous
plaisez toujours. C'est que vous êtes femmes. La femme a tellement
la vocation de plaire qu'elle fait encore son office, même quand
elle a donné sa démission.
J'approuve donc pleinement votre article 4. Oui, il est de la
dignité d'une femme de gagner sa vie _ou de pouvoir la gagner_.
(Vous l'entendez ainsi, n'est-ce pas?) Il n'est pas nécessaire
qu'elle travaille si elle peut s'en passer. Mais il est nécessaire
qu'elle ait en main un métier dont elle puisse vivre. Il est
parfaitement exact que pour la femme le «sans profession» est
une servitude. Si la jeune fille, malgré _la protection spéciale
que la loi lui accorde_, malgré sa majorité, c'est-à-dire sa
libération, placée par la loi à un âge moins avancé pour elle
que pour le jeune homme, n'est pas moins forcée, très souvent,
de faire un mariage dont elle ne veut pas et dont ses parents
veulent, c'est parce qu'elle n'a pas un métier en mains, qui lui
permette de dire à ses parents: «Je n'ai pas besoin de vous.»--A
cet égard, la petite bourgeoise française, anglaise, allemande,
est une petite esclave, comparativement à sa sœur l'ouvrière.
Elle n'est pas une personne. Elle est une petite fille, destinée
à être femme et mère et toujours mineure. La libération,--comme
aussi la sécurité,--mais la libération, la maîtrise de soi, la
possession de soi, la dignité, consistent dans le gagne-pain
acquis et assuré. La femme indépendante doit gagner sa vie ou
pouvoir la gagner. C'est votre article 4. Il est parfait. Toutes
mes félicitations.
* * * * *
J'aime un peu moins deux autres articles, qui, ce me semble, ne
vont pas sans quelque contradiction entre eux. Vous dites plus
loin, en vos statuts, d'une part: «L'amitié pour l'autre sexe est
tolérée, à la condition qu'il ne s'y mêle pas l'ombre d'un autre
sentiment»; et d'autre part: «Chaque infraction aux statuts est
punie d'une amende d'au moins cinq livres.»
Voyons, voyons! Il faudrait s'entendre, si s'entendre se peut.
Je ne vois guère la conciliation entre ces deux règles. Il est
permis à vos adhérentes d'avoir de l'amitié pour un gentleman;
une adhérente à la ligue de l'indifférence peut être l'amie d'un
gentleman. C'est admis, n'est-ce pas? A quelle «infraction» peut
donc s'appliquer la pénalité de cinq livres d'amende? Uniquement
au mariage ou à l'union libre, uniquement aux rapports de femme
à homme qui ne seront pas de l'amitié. C'est l'évidence même.
Mais par Parthénos, celle de vos adhérentes qui aurait donné
dans le mariage ou dans l'union libre, par ce seul fait elle
aurait complètement, absolument cessé de faire partie de votre
ligue. Par Aphrodite, quelle indifférente!--La pénalité ne
s'applique donc pas à une adhérente qui se sera mariée ou qui
se sera unie librement. Elle ne s'applique pas non plus à une
adhérente qui aura eu une amitié sérieuse et respectable pour un
gentleman, puisque cela, vous l'admettez. Alors à quoi diantre
s'applique-t-elle?
J'entends ou je crois entendre, ou je suppose. Elle s'applique,
la pénalité, aux choses, toutes de nuances aussi indiscernables
que celle du cou de la colombe qui sont _entre_ l'amitié et
le mariage, ou _entre_ l'amitié et l'union libre, qui vont de
l'amitié à l'amour, qui s'échelonnent de l'amitié à la passion. Ce
doit être cela.
Oui; mais dès lors nous voilà pleinement dans la casuistique
des cours d'amour. L'amitié pure et simple d'une part étant
écartée, le mariage et l'union libre d'autre part étant écartés,
où commence, dans l'intervalle, la galanterie proscrite, la
courtoisie tendre défendue, le flirt interdit, l'amitié amoureuse
condamnable et condamnée et passible d'une amende de 125 francs?
Rien au monde de plus difficile à déterminer. J'ai peur que vous
n'y épuisiez vos ressources de psychologie et de casuistique et de
métaphysique amoureuse.
Savez-vous ce qu'il vous faudra dresser à nouveau? Tout
simplement la _Carte de Tendre_. Oui, pour combattre l'amour, il
vous faudra dresser à nouveau la carte que les Précieuses avaient
dessinée pour tout autre chose, je crois, que pour le combattre.
Vous aurez dans vos archives forcément, pour la pouvoir consulter
à chacun de vos jugements, une carte de Tendre infiniment
détaillée, circonstanciée, précise et technique, une carte
d'état-major du pays de Tendre.
Car il s'agira de ne pas se tromper. Il y aura
_Tendre-sur-estime_, qui évidemment sera permis; il y aura
_Tendre-sur-inclination_, qui sera peut-être toléré; il y aura
_Tendre-sur-conformité-de-goûts_, qui sera peut-être admis encore;
et, par exemple, il me semble que vous ne sauriez condamner
une ligueuse qui, «abhorrant le mariage», se plaira dans la
conversation d'un gentleman qui aura le mariage en horreur; et
pourtant, songez-y, c'est déjà une manière d'être trop d'accord.
Mais si nous arrivons à _Tendre-sur-coquetterie_, à
_Tendre-sur-mélancolie_ et à _Tendre-sur-langueur_, il est clair
que l'amende s'impose.
Mais encore avisez les villages, très célèbres, probablement à
cause des batailles qui y ont été données, de _Complaisance_,
de _Billets doux_ et de _Petits soins_. Que dites-vous de
_Complaisance_? Encourt-elle l'amende, celle qui s'y est arrêtée?
Vous me direz: «Cela dépend de la longueur du séjour.» Ah! sans
doute! mais c'est terriblement difficile à définir et délimiter.
_Billets doux_ est moins difficultueux. Cinq livres d'amende. Et
encore si ce billet doux était ironique? Renvoyé à _Coquetterie_.
Oh! ça abonde en difficultés.
_Petits soins._ Ah! je vous attendais à _Petits soins_. _Petits
soins_ est-il dans le département de l'amitié ou dans le
département de l'amour? Je vous défie bien, vous qui vous croyez
malignes, de me le dire précisément. _Petits soins_ est évidemment
sur les limites du département de l'amour et du département de
l'amitié. Y a-t-il lieu à amende? Ou bien, pour prendre une autre
métaphore géographique, _Petits soins_ est sur deux rivières, dont
l'une conduit de l'amitié à l'amour et dont l'autre ramène de
l'amour à l'amitié.
Et voilà, je crois, qui est exact, et voilà, je crois, qui est
aussi embarrassant qu'il est exact et aussi difficultueux qu'il
est incontestable.
Croyez-vous que vous vous tirerez de tout cela? Mais, Mesdames,
vos procès seront interminables: ils seront toujours à reprendre
et à reviser, d'autant plus qu'il y aura toujours quelques faits
nouveaux. Votre article sur les infractions est gros de toutes les
complications, de toutes les complexités, de tous les contentieux
et de toutes les discussions possibles.
Or, et c'est peut-être là que j'en voulais venir; or, à discuter
toutes ces questions épineuses, à poser tous ces cas difficiles,
à démêler tous ces écheveaux embarrassés, de vos doigts du reste
agiles, savez-vous ce qui arrivera? C'est que vous passerez votre
vie à parler d'amour!
Voyez-vous bien comme on n'y échappe point! Vous formez une
ligue contre l'amour, et siégeant au contentieux et au conseil
disciplinaire, elle aura pour principale occupation et même, ce me
semble, pour unique emploi, d'analyser des questions d'amour, de
discuter des questions d'amour et de distinguer, à grand renfort
de face-à-main, le point précis où finit l'amitié et où commence
l'amitié amoureuse. C'est un résultat inattendu et nécessaire,
imprévu et inévitable.
--Et pénible?--Eh! eh! Je ne sais pas trop. Les femmes peuvent
renoncer à l'amour, lutter contre l'amour, partir en croisade
contre l'amour, faire à l'amour une guerre d'extermination, mais
à la condition de s'en occuper sans cesse; et ce sera votre cas;
et il est très probable que cela ne vous sera pas désagréable.
Les femmes s'occuperont toujours d'amour, alors même et surtout
alors qu'elles le maudiront. Ce n'est qu'une manière détournée
et plus piquante de s'en entretenir. La ligue pour développer
l'indifférence des femmes à l'égard des hommes sera tout ce
qu'on voudra, hostile, justicière, vengeresse, exterminatrice,
tout, excepté «indifférente». Elle aura pour devise ostensible:
«Qu'il ne soit plus question d'amour», et pour pensée de derrière
la tête: «Nous n'en voulons pas; mais qu'il en soit question
toujours.»
Et il n'y a rien de plus naturel. _Naturam expellas furca_... ce
qui veut dire: «Chassé par le jardin, il revient par la cour.»