[Note 2: Par Mme de Rémusat, nouvelle édition avec étude et
commentaires par M. Gréard, chez Hachette.]
M. Gréard a donné une nouvelle édition de l'_Essai sur
l'éducation_ de Mme de Rémusat.
Comme tout ce que fait M. Gréard, cette édition est établie
avec un soin, une curiosité diligente, un souci d'être complet
et de tout éclairer, qui sont à n'y rien souhaiter. Une longue
étude, d'abord, sur Mme de Rémusat, sa vie, ses mœurs, ses tours
d'esprit; puis des rapprochements multipliés, sans l'être au
delà des bornes de l'utile, entre le texte de Mme de Rémusat et
tout ce qui a pu et dû l'inspirer (Cicéron, Rousseau, Montaigne,
Fénelon, etc.). Surtout rapprochements perpétuels entre le texte
de l'_Essai sur l'éducation_ et le texte des lettres de Mme de
Rémusat à son fils. Et ceci était essentiel; ceci jette une vie
extraordinaire et inattendue dans l'_Essai sur l'éducation_,
qui, sans ce secours, en manquerait quelquefois un peu. C'est un
service signalé que M. Gréard a rendu là à Mme de Rémusat, et
c'est un tour très spirituel qu'il a joué, je ne dirai pas à ses
détracteurs, car elle n'en a pas, mais à ceux qui n'appréciaient
pas assez l'_Essai sur l'éducation_. Entouré, encadré et vivifié
ainsi, il paraît une œuvre de premier ordre, surtout une œuvre non
seulement sincère, mais toute pleine d'âme et frémissante de la
sève d'un cœur qui s'épanche. C'est la première fois que je lis
l'_Essai sur l'éducation_ avec charme et il me semble même que
c'est la première fois que je le lis.
Cette femme avait beaucoup d'esprit, comme chacun sait; mais
elle avait aussi un très singulier bon sens. C'est une femme du
XVIIIe siècle, revue et corrigée par la Révolution et l'Empire.
Elle est née en 1780, et par conséquent elle a été élevée par
Rousseau; mais, très raisonnable de son naturel, et douée du sens
de l'observation et du sens du réel, sur ce fond de sensibilité,
de lyrisme et d'enthousiasme, qu'il n'est pas mauvais d'avoir et
de garder si l'on ne veut pas être une simple Mme du Châtelet,
elle a mis beaucoup d'expérience, beaucoup de savoir des choses et
même de science des choses, beaucoup de réflexion et de sens de la
mesure.
Elle a traversé la Révolution et sait ce que c'est qu'une crise
d'optimisme. Elle n'en est pas devenue pessimiste pour cela; mais
elle ne donnera jamais dans la confiance en la nature et dans la
perfectibilité indéfinie et croira toujours que l'homme est très
mêlé de mal et de bien.
Elle a vu, et de très près, le premier empire, et elle sait ce
que c'est qu'une crise d'égoïsme et d'insatiable «volonté de
puissance». Elle n'en est pas devenue «pacifiste» intempérante,
mais elle en est devenue très prudente et amie des solutions
modérées.
Elle a beaucoup causé avec Napoléon et avec Talleyrand et, pour
une personne d'esprit, je ne sais pas s'il y a pu avoir jamais une
meilleure école que cette double école, le scepticisme spirituel
tempérant la fougue audacieuse et, ce qui est utile aussi,
l'intelligence tempérant le génie.
De tous ces enseignements: Rousseau, Révolution, Empire, Empereur
et Talleyrand, un esprit est sorti qui était presque la sagesse
même et qui était au moins la mesure et la prudence unies à une
grande bonté et bienveillance persistantes jusqu'au bout.
Le fond premier reste, assurément. On voit assez que Rousseau ne
la lâche point et qu'elle ne l'abandonne pas non plus, prisonnier
qui ne veut pas échapper à son premier vainqueur. Elle l'a sans
cesse dans l'esprit; elle déplore qu'on «ne le lise plus». On le
retrouve dans cette idée, à quoi elle tient, que la femme est un
être subordonné, qu'elle n'est nullement l'égale de l'homme, que
«sa destinée la place au second rang», que la solitude «qui n'est
pas bonne pour l'homme, serait mortelle pour la femme», que la
femme «est faite pour la dépendance». Et tout cela est plein de
_Sophie_, le livre le plus antiféministe qui ait été écrit (et, du
reste, un des plus stupides).
Elle suit encore Rousseau quand elle met en vive lumière cette
idée, reprise depuis par Spencer, qu'il faut former la jeunesse
surtout par l'habitude de la réflexion et de l'expérience
personnelle, «qu'il faut laisser un enfant errer et faillir
quand ses fautes, exemptes d'un danger grave, lui donneront une
leçon frappante» plus forte que toutes les leçons du monde. «La
réflexion, c'est la vie de l'âme.» N'imposez pas des préceptes,
«suggérez des solutions»; ce qui revient à dire, et c'est une très
belle et très profonde parole pédagogique, et Spencer n'a pas
trouvé mieux, «qu'il faut _mettre dans l'éducation de la liberté_.»
Mais elle a une répulsion de sentiment et de raison pour tout ce
qui est artifice et mensonge dans toute la méthode de Rousseau.
Elle ne croit point qu'il faille, devant l'enfant, faire semblant
de chercher, comme il cherche véritablement lui-même, «feindre
d'ignorer ce qu'il ignore et faire sous ses yeux le mal, comme
il le fait lui-même par impuissance de commencer par le bien. Ce
serait donner à l'enfant une étrange idée de la vie...» Et cela
signifie, ce qu'a toujours ignoré Rousseau, parce qu'il y avait en
lui un fond de dissimulation, qu'il faut dans l'éducation autant
de sincérité que de liberté.
Elle signale avec douleur les contradictions de Jean-Jacques et
elle en démêle la cause ou une des causes. Jean-Jacques, dit-elle,
demande que la femme soit instruite, «un esprit cultivé rendant
seul le commerce agréable,» et un «homme qui a de l'éducation ne
pouvant point prendre qui n'en a pas»,--et ensuite, ou auparavant,
«_par suite du parti pris d'attaquer également et de tous points
les méthodes reçues_, il nous raconte que Sophie n'a jamais
eu d'autre livre dans les mains que Barême, et qu'elle n'a lu
_Télémaque_ que par hasard.»
Elle proteste, cette fois, remarquez-le, contre le fond même
de Rousseau pédagogue, quand elle rejette comme une niaiserie
dangereuse la fameuse «éducation attrayante:» «Jamais, dit-elle,
un enfant à qui on n'aura présenté ses devoirs et ses occupations
qu'environnés des images du plaisir, ne sera préparé aux mécomptes
et aux sécheresses de la vie».
On ne sait pas pourquoi, tout à côté de cette ligne si juste,
elle écrit celle-ci, qui fait un peu contradiction avec celle-là:
«_Emile_ est un livre dont toute la pratique est insensée, mais
dont la théorie est admirable.» Il me semble bien que l'éducation
attrayante est le fond même de la théorie de Rousseau. Peut-être
Mme de Rémusat s'explique-t-elle soi-même dans ce passage,
excellent du reste, et qui a quelque chose de définitif: «Rousseau
prétend ramener l'homme à la nature par l'artifice, à la vérité
par le paradoxe, et, pour le rendre honnête, il le rend incapable
de tout. C'est sur ce point que je me sépare de lui... _Mais il
ne s'est pas mépris dans son intention générale_ [très bien;
mais l'intention ce n'est pas la théorie], il n'a pas eu tort de
chercher hors des conventions de la société et dans la nature
même, la raison et l'honnêteté; il n'a pas eu tort de croire que,
pour instruire son élève, il fallait _l'émouvoir et l'éclairer_.»
Tant y a que pour Mme de Rémusat le fond de l'éducation doit
être: liberté, appel à la réflexion personnelle, sincérité. Le
programme est admirable.
C'est ainsi, par application parfaite de ses principes, qu'elle
répudie énergiquement la plupart des moyens d'éducation qui sont
constamment employés, parce qu'ils sont indirects et factices,
comme ceux de Rousseau, ce qui fait qu'on lâche, très naïvement
et en s'en félicitant de tout son cœur, la proie pour l'ombre. La
page est d'une bien fine psychologie. Ecrite il y a près de cent
ans, elle paraît d'hier. On la croirait détachée de Spencer, et
Spencer est moins pénétrant et délié: «Il existe un faux système
dont il est très difficile de se défendre dans l'éducation.
_Il semble que la tâche du bien à faire soit mesurée pour les
enfants_, et qu'ils doivent _dans un temps donné_ avoir accompli
une certaine _somme de devoir_. Et pour leur faire achever leur
besogne, tous les moyens paraissent bons: l'intérêt, la crainte,
l'orgueil, l'avarice. [Elle oublie la jalousie, sous le beau nom
d'émulation.] On a recours à tout. A quelque prix que ce soit, on
veut obtenir d'eux de la bonne conduite, et, quand on a réussi,
on compte avec complaisance les devoirs qu'ils ont remplis, les
fautes qu'ils ont évitées. Mais qui vous dit qu'ils aient eu les
vertus ou seulement les bonnes intentions que supposent (à vos
yeux) leurs bonnes actions? Qui sait même? _Ces bonnes actions,
peut-être les avez-vous obtenues de leurs vices._ Ils ont été
studieux parce que vous les avez menacés; mais c'est vous qu'ils
craignent et non l'étude qu'ils aiment. Ils ont été charitables;
mais ils avaient l'espoir de quelque récompense, et pour prix d'un
secours qui n'est pas même un bon mouvement, vous les avez rendus
vains et intéressés. Voilà où conduit la manie d'avoir des enfants
bien sages...»
Et voilà une analyse singulièrement vive de ce principe de Mme de
Rémusat que j'appelais, après elle: la liberté dans l'éducation.
Et c'est parce que dans l'éducation il faut aussi être _sincère_,
que Mme de Rémusat se moque plaisamment de ces parents, par
exemple, qui, ayant une fille jolie, s'appliquent de tout leur
cœur à lui dire qu'elle est laide, comme si elle ne devait pas
apprendre de vingt autres qu'elle est jolie, et dès lors conclure
simplement et avec pleine raison, qu'elle est jolie et que ses
parents sont menteurs. «Il ne s'agit pas de faire une belle femme
humble. La nature l'a dévouée à l'orgueil. Il faut s'en servir et
l'appliquer bien [mal écrit; cela veut dire sans doute: il faut
se servir de sa beauté même et appliquer bien les idées qu'elle
en peut tirer]. Fournissez à votre petite fille les occasions de
bien faire, vantez-lui d'une manière sentie ce que son caractère
offre de louable, et ne laissez échapper aucune occasion de lui
démontrer qu'il vaut mieux être bien sage que bien belle; car la
beauté qui fait qu'on reçoit un compliment dans la rue, n'empêche
point d'être mise en pénitence et de s'aller coucher triste et
mécontente de soi...»
C'est par cette même foi en la sincérité que Mme de Rémusat,
quoique avec réserve et surtout en glissant sur ce point avec une
rapidité qui marque qu'elle a peur de s'y brûler les pieds, a le
courage de dénoncer l'habitude que l'on a de laisser les jeunes
filles dans l'ignorance et de se féliciter d'autant plus qu'elles
y sont davantage; habitude qui est, à mon avis, d'une sottise
ineffable; que, sans doute, il ne faudrait pas remplacer par les
brutalités du système exactement contraire, mais à laquelle,
à la rigueur, je préférerais le système contraire, même sans
tempérament. Mme de Rémusat dit ici le mot juste, le mot mesuré,
mais juste précisément parce qu'il est mesuré, et que je suis
particulièrement heureux qui soit dit par une femme et par la
femme la plus honnête du monde:
«Il y a en France un genre d'évidence qu'on redoute extrêmement
pour les jeunes filles... Quelques mères, qui se vantent de
leur donner la connaissance du monde, commencent par le leur
raconter; puis le leur font voir seulement par le côté de ses
plaisirs. D'autres, plus sévères et dont l'étude est de le cacher,
ordonnent une retraite absolue, ne permettant pas qu'on assiste
au spectacle, avant le moment d'y jouer un rôle. «Une fille,
disent-elles, ne saurait trop ignorer.»--«_Sans doute, il faut
écarter de sa jeune imagination tout ce qui pourrait la souiller;
mais de l'entière ignorance du mal peut résulter une sorte de
niaise ignorance qui ne deviendra jamais de la vertu et qui ne
suffira pas à conserver à une femme cette pureté qui ne doit pas
la quitter au milieu de la société même._»
Et j'ai à peine besoin de dire, puisque vous voyez bien que vous
avez affaire à une femme intelligente, réfléchie, infiniment
dressée et armée par l'expérience, qu'en éducation Mme de Rémusat
donnerait toutes les théories, doctrines, méthodes, préceptes,
maximes et leçons pour un fétu, si on la pressait un peu et que,
comme tous les sages, elle sait bien que l'éducation, c'est
l'exemple. L'éducation est une suggestion; il n'y a de suggestion
forte que par l'exemple. L'éducation est une excitation à imiter.
Apprendre, c'est imiter, l'homme étant, avant tout, un animal
imitateur. Élever les enfants se réduit donc, tout compte fait,
se réduit presque, si vous voulez, à vivre correctement devant
eux. Fonder les leçons sur l'exemple et préparer les leçons par
l'exemple, tout est là, à tel point que, l'exemple donné, la leçon
est presque inutile et ne doit consister qu'en un bref commentaire
de l'action que l'enfant a eue sous les yeux. Mme de Rémusat
expose cela très bien:
«Les premières réflexions des enfants sont plus excitées par les
exemples qu'on leur donne que par les paroles qu'on leur adresse
[aussi bien, les enfants ce sont des yeux ouverts et des yeux
braqués; et ils ne sont sensibles qu'aux _choses vues_]. Pour
agir sur eux on croit que le meilleur moyen est de leur parler;
on devrait encore préparer de longue main les discours qu'on
leur adresse par des faits qu'on aurait l'attention de produire
sous leurs yeux. Je voudrais qu'une mère commençât par rendre sa
fille témoin de toutes celles de ses actions que celle-ci peut
comprendre et qui renferment une intention morale et chrétienne;
je voudrais qu'elle agît alors de manière à exciter la curiosité
[inutile: l'enfant est toujours à l'état de curiosité excitée];
qu'il fût question devant elle du devoir _à l'occasion_ de ce
qu'elle aurait vu; et qu'ainsi elle fût dès l'abord initiée à
cette première liaison d'idées que toute créature _doit faire_
quelque chose ici-bas et que ce quelque chose, c'est le bien.»
Il y a du fatras, ou tout au moins de l'indécis et de l'inutile
dans cet _Essai_. Mais des deux cents pages sur lesquelles il
s'étend on en tirerait une centaine qui ont été dictées par la
raison éclairée de l'expérience et qui révèlent la femme réfléchie
qui a traversé les trois époques de l'histoire (Louis XVI,
Révolution, Empire) les plus fécondes en fortes leçons.