UN AMI DES FEMMES AU XVIIIe SIÈCLE

M. Henri Lion a ressuscité le Président Hénault qui était un peu

enterré. Il a fait sur lui quelque chose comme un article de

revue, un peu long, qui est devenu, sans délayage et au contraire

avec beaucoup de rapidité et d'aisance et de sobriété de style, un

juste volume de 400 pages.

Il y a de l'inédit! Vous voilà en repos du côté de votre

conscience. Puisqu'il y a de l'inédit, vous pouvez lire ce livre

et M. Lion avait le droit de l'écrire. Il y a un certain nombre de

lettres et de dissertations du Président, que M. Lion a trouvées,

soit à la Bibliothèque de l'Arsenal, soit dans les archives du

château de Carrouges, chez un des descendants du fameux président.

Il y a--ouvrez les oreilles--_onze_ lettres inédites de

Voltaire, toutes amusantes, puisqu'elles sont de Voltaire, et

dont quelques-unes (discussions avec le Président sur le _Siècle

de Louis XIV_ alors sur le chantier, ou sur l'affaire Calvin et

Servet--de haut goût et de rude ton celle-là) sont tout simplement

du plus grand intérêt littéraire et historique.

En dehors de l'inédit, il y a dans ce volume de jolis vers du

Président, que personne ne lisait plus, dispersés qu'ils étaient,

ou réunis, incomplètement du reste, dans un recueil posthume qui

était très oublié lui-même.

Il y a encore et surtout des _pensées et maximes_, absolument

inconnues de tout le monde, dont quelques-unes, et plus

que quelques-unes, croyez-en un homme qui est coiffé de La

Rochefoucauld, sont parfaitement dignes de M. le Prince de

Marsillac. Mon Dieu! jugez-en. En voici quatre ou cinq:

«Les colères des amants sont comme les orages d'été, qui ne font

que rendre la campagne plus verte et plus brillante.»

«Il y a des hommes qui aiment la faveur pour la faveur même et qui

se plaisent à entrer dans le cabinet des ministres auxquels ils

n'ont rien à demander.»

«La vie passe à user une passion et à en reprendre une autre.»

«Ce n'est point assez d'être aimé, on veut l'être par les endroits

par où l'on se trouve aimable, sans cela on ne se croit point aimé

véritablement.»

«La fortune est dans l'habitude de reprendre sur nous, par

nos désirs mêmes, tout ce qu'elle nous a accordé pour les

satisfaire.»--Un peu précieuse comme forme et comme tour de style,

celle-ci; mais combien vraie, à l'ouvrir et à la scruter un peu!

«On commence par tout croire; c'est l'effet de l'éducation; on

passe de là à ne rien croire, c'est la suite du libertinage; on en

revient ensuite à examiner, et c'est le fruit de la réflexion.»

«L'ami d'un nouveau ministre le descend à la porte de la fortune

sans y entrer, et il l'attend pour le ramener. Il est rare qu'il

soit longtemps à attendre.»

Et enfin celle-ci, qui semble d'aujourd'hui, justifiée qu'elle

est par ce fait que nous possédons l'homme le plus ridicule

de l'Europe et qui a prouvé que le ridicule mène à tout, à la

condition de n'en jamais sortir: «Si l'on ôtait à certaines gens

leur ridicule, il ne leur resterait rien.»

Il est charmant ce Président Hénault. Il fut de l'Académie

française avant d'avoir rien écrit (ou à peu près), comme c'était

l'usage d'alors, et l'on mettait les honnêtes gens à l'Académie

pour les inviter à écrire; mais rien que pour trois pages de

pensées de ce genre, il méritait d'y prendre place.

Ce qu'il y a de plus intéressant encore dans le Président

Hénault--quoiqu'il ait partout du talent et que son _Abrégé

chronologique de l'Histoire de France_ soit un excellent livre et

quoique Frédéric II lui ait dit avec raison: «Il n'était réservé

qu'à vous de donner des grâces à la Chronologie»--ce qu'il y a de

plus intéressant encore dans le Président Hénault, c'est lui-même,

c'est sa vie. Ce qu'il était? Il était un personnage très

particulier, non pas rare au XVIIIe siècle, mais assez spécial

cependant et, au degré où il l'était, c'est-à-dire en perfection,

décidément tout à fait original.

Il n'était pas un Lovelace, il n'était point un Don Juan, il

n'était pas un Lauzun, il n'était pas un _patito_ à l'italienne ou

un _sigisbée_; il était proprement, précisément et littéralement

et excellemment un «ami des femmes».

Sérieux et enjoué en même temps, très sûr, très discret, «homme

essentiel», comme on disait alors, confident fidèle, conseiller

expert, il avait toutes les qualités que les femmes renoncent à

trouver dans un amant, ne demandent même pas à un mari, trouvent

quelquefois chez un père ou un frère, mais aiment beaucoup mieux

trouver chez un homme qui n'est pas de leur famille et avec lequel

l'amitié a toujours ce léger ragoût d'inclination amoureuse qui

leur est indispensable.

Surtout il était patient et savait écouter infatigablement, c'est

la qualité suprême chez les hommes de cette espèce. Le vieux

Gomberville, je crois, poète médiocre du temps de Louis XIII,

était connu comme «rendant ses soins» avec beaucoup de diligence

à une certaine dame de l'Hôtel de Rambouillet: «Vous êtes le

cavalier servant de Mme de ***, lui disait-on?

--Oui, vraiment.

--Vous l'aimez?

--De tout ce qu'il y a de respectueux dans mon cœur.

--Pourquoi? Elle n'est pas belle.

--Non.

--Elle n'est pas jeune.

--Non.

--Elle n'est pas élégante.

--Peu.

--Elle n'a pas d'esprit.

--Non, pas beaucoup.

--Eh bien, alors? Quoi donc?

--Je vous assure qu'elle écoute bien.»

Les poètes ont besoin d'être écoutés, parce qu'ils sont des

femmes. Les femmes n'ont pas de besoin plus vif que d'être

écoutées avec complaisance; et aussi longtemps qu'elles parlent,

c'est-à-dire avec patience, et aussi souvent qu'elles se répètent,

c'est-à-dire avec une patience sans limites. L'injure qu'une

femme ne pardonne jamais, c'est: «Vous me l'avez déjà dit»; et

précisément parce qu'on a toujours à le leur dire, c'est ce

qu'elles ne permettent pas que jamais on fasse mine seulement de

vouloir dire ou d'en avoir envie.

De là (avez-vous remarqué?) le joli mot de l'ancien temps,

«attentif». Être «attentif» auprès d'une femme, cela voulait dire

lui faire la cour, parce qu'il n'y a pas de procédé plus habile et

plus sûr pour faire la cour à une femme que de l'écouter.

Le Président Hénault savait écouter les femmes. A la vérité cela

explique sa vie littéraire. Il n'a laissé que quelques petits

vers, quelques dissertations et un abrégé chronologique. Cela

s'entend: quand on a pris l'habitude d'écouter les femmes, on a

beau être un historien très informé et vivre quatre-vingt-dix ans,

on ne peut laisser qu'un abrégé chronologique. L'étonnant même,

c'est qu'on en laisse un.

Tel était le Président Hénault. Il semble n'avoir jamais demandé

l'amour aux femmes, ni le leur avoir donné. Peut-être, voulant

rester bien avec elles, s'en est-il gardé soigneusement. Mais il a

été pour elles un ami sûr, un confident patient et un _attentif_

inaltérable.

Il avait en lui du «directeur», comme Sainte-Beuve. Mais

Sainte-Beuve avait toujours une arrière-pensée. Il était patient,

il se résignait à être patient; mais il espérait toujours en venir

à être un peu... _moins_ qu'un ami. Il aspirait longuement à

descendre. Il souhaitait toujours planter «le clou d'or», comme il

a dit. Ce clou est précisément celui qui ne fixe rien. Il déchire

l'amitié, mais il ne fixe pas l'amour; parce que c'est surtout

quand il s'agit de clous d'or qu'un clou chasse l'autre.

Hénault semble avoir été bien plus avisé. Directeur il était,

directeur il restait; et dans ces conditions, _il restait_; il

restait toujours. Ses clous à lui étaient de diamant.

Le fait est qu'on ne compte pas, qu'on ne peut pas compter les

femmes, toutes très distinguées, qui l'ont aimé, chéri, choyé,

dorloté, emmitouflé, endouilleté. C'est Mme du Deffand, qu'il faut

nommer la première, non pas que ce soit elle qui l'ait aimé le

plus; mais parce que ce fut sa liaison la plus en vue et la plus

célèbre et qu'il avait contracté avec elle, ce que M. Henri Lion

appelle spirituellement «un mariage de raison illégitime».--C'est

la duchesse du Maine, dont le Président Hénault fut longtemps le

favori.--C'est Mme de Castelmoron, qui a été «pendant quarante

ans, comme il l'a dit, l'objet principal de sa vie», qu'il a

aimée aussi profondément, et, croit-on, aussi respectueusement et

chastement qu'il fut jamais possible; et qui a été sa conscience,

à lui qui était un peu la conscience de tant d'autres. Femme de

second plan dans l'histoire et de demi-ombre douce et fraîche,

«digne de l'estime et de l'attachement de tous ceux qui font cas

de la vertu», l'une des femmes du XVIIIe siècle qu'on souhaiterait

le plus qui revînt au monde et qui fût votre voisine.

C'est ensuite la duchesse de Brancas, la comtesse de Forcalquier,

la duchesse de la Vallière, la princesse de Talmont, la duchesse

de Luynes...; mais j'ai dit que la liste en serait interminable.

Ce serait les mille et trois d'un Don Juan fidèle et platonique

et qui, puisqu'il était platonique, n'avait aucune raison d'être

infidèle, ni n'avait guère à craindre qu'on le fût à lui.

Mais le beau de son affaire, et le glorieux et le sublime, et

ce qui paraît tout naturel quand il s'agit de lui et qu'on le

connaît, c'est qu'il fut l'amant de la reine, tout simplement.

Il fut l'amant de la reine Marie Leckzinska, autant qu'on pouvait

être l'amant de la reine Marie Leckzinska, qui était la femme la

plus honnête et la plus chaste femme de l'Europe; mais, sous cette

réserve, il fut l'amant de la reine, parfaitement. Elle l'adora;

il n'y a rien de plus net.

Ce fut en 1744 que le fait commença à se produire. Hénault avait

soixante ans ou tout près.

Et j'avais soixante ans quand cela m'arriva.

C'est l'âge où les amis des femmes ont leurs plus grands succès.

C'est leur apogée. Cela tient à ce que, si, comme l'a dit

Gondinet, «c'est l'âge où les hommes deviennent timides» quand

ils sont nés assurés; c'est l'âge aussi où les hommes nés timides

prennent un peu d'assurance et sont juste au point que les femmes

exigent des amis des femmes.

Hénault était né timide. Sa timidité ne lui avait pas nui, et

peut-être lui avait servi de vingt à trente-neuf, parce que

devant le fanfaron l'on se met sur ses gardes meurtrières et

qu'au timide, aimable du reste, on fait des avances. Mais à

cinquante-neuf ans, avec une timidité très atténuée par beaucoup

de succès et dont le fond seul reste encore, j'ai bien dit, on est

au point.

Il fut tout de suite très remarqué par la reine qui, «la messe

finie (c'était dans l'église Saint-Arnould), s'avança vers lui

(rien que cela!), le combla de bontés; voulut même qu'il lui fût

présenté officiellement», ce qui fut fait par les soins de la

duchesse de Luynes. La reine avait quarante ans au moins. C'est

l'âge où les femmes délaissées par leur mari ont absolument besoin

d'un ami sérieux et sûr.

La reine s'attacha Hénault, comme surintendant de la maison de la

reine et surtout s'attacha à lui, sinon de toute son âme, du moins

de tout ce qui, dans son âme, n'était pas donné à Dieu. Hénault

eut certainement dans le cœur de Marie Leckzinska ce second rang

qui, humainement, est le premier.

Moins de deux ans après la rencontre dans l'église de

Saint-Arnould, qui peut être considérée comme le coup de foudre

vertueux, Marie Leckzinska en était déjà avec le Président dans

les termes suivants. Mme de Luynes faisait passer à Hénault une

lettre de la reine avec ce mot d'envoi: «_On_ me fait lire cette

lettre et _on_ me charge de vous l'envoyer. Dans la bonne règle,

je ne devrais ni la voir, ni l'entendre; mais je _suis sûre de la

vertu que vous attendrissez sans l'ébranler_; et mon cœur justifie

les sentiments qu'il éprouve pour vous depuis longtemps.»

De sorte que le Président recevait ce jour-là, sous la même

enveloppe, deux déclarations, l'une d'une reine et l'autre d'une

duchesse, la duchesse n'ayant pas pu transmettre celle de la reine

sans y joindre la sienne.

Et c'étaient des faveurs royales, ou si vous voulez _réginales_,

prodiguées à tous les neveux, cousins, petits-neveux et

petits-cousins du Président; et c'étaient des audiences

particulières et longues, longues: «Elle le mande, dit Luynes,

après dîner dans ses cabinets; elle le fait asseoir et reste une

heure ou deux en conversation avec lui.» J'ai dit qu'il savait

écouter, et savoir écouter c'est le secret de plaire.

Elle le comble de lettres tantôt badines, tantôt graves, toujours

aimables et toujours aimantes, parfaitement délicieuses, et qui

nous font connaître Marie Leckzinska sous un jour inattendu.

C'était une femme bonne, généreuse, charitable, ce qu'on savait,

mais d'une exquise sensibilité de cœur et vraiment adorable en

amitié, et, à dire franc, en quelque chose de difficilement

définissable qui est entre l'amitié et l'amour.

Avec ses yeux de femme, Mme de Luynes ne s'y trompe pas; par

exemple, quand très éprise elle-même du Président, elle lui écrit:

«Il faut donc, mon cher président, que ce qu'il y a de plus élevé

vous fasse des avances... Il y a une attaque de goutte (éprouvée

par le comte de Noailles, neveu de Hénault), que l'on croyait qui

pourrait vous rappeler ici; mais en même temps nous le craignons;

les sentiments que vous inspirez tiennent beaucoup de l'amour

pur, étant toujours prêts à sacrifier son bonheur et son plaisir

à tout ce qui peut convenir à votre santé et à votre repos.»--A

une autre date: «La reine s'est jetée sur votre lettre...»--à

une autre date: «Ce n'est pas un langage, c'est le sentiment du

cœur qui vous appelle... Votre lettre [celle qui était adressée

à la duchesse] a été lue hier avec délices; mais avec un peu de

jalousie, parce que celle qu'_on_ avait reçue [de vous] était plus

sérieuse: _on_ veut bien de la morale, pourvu qu'elle soit passée

aux fleurs.»

Tout cela était si tendre que le Président, malgré sa grande

habitude des femmes, ne sait pas au juste sur quel ton répondre;

mais, très habile et expert en galanterie, met son indécision même

en madrigal et écrit ce billet, qui eût été un peu hardi chez un

homme de quarante ans, mais qui est juste au point (Hénault y est

toujours) partant de la main d'un sexagénaire:

Ces mots tracés par une main divine

Ne m'ont causé que trouble et qu'embarras.

C'est trop oser si mon âme devine;

C'est être ingrat de ne deviner pas.

Vous en seriez-vous aussi bien tiré?

Cette amitié amoureuse dura jusqu'à la mort de la reine. Elle

éclaira, consola, apaisa, endormit la femme du monde qui fut

la moins jolie, la plus malheureuse, la plus honnête, la plus

charmante. Elle consacra Hénault, de la façon la plus honorable

pour lui, du reste, dans son personnage d'ami des femmes, de

prince des amis des femmes.

Cet homme vécut exactement quatre-vingt-cinq ans, ce qui n'est

pas un abrégé chronologique, et fut toujours aimé, ce qui prouve

suffisamment qu'il était constamment aimable. Il méritait les

lettres affectueuses d'une reine. Il méritait les flatteries

délicates de Voltaire, ces vers par lesquels Voltaire l'imposait,

pour ainsi parler, à l'immortalité:

L'Anacréon de la Grèce

Vaut-il celui de Paris?

Il chanta la double ivresse

De Silène et de Cypris;

Mais fit-il avec sagesse

L'histoire de son pays?

Après des travaux austères

Dans vos doux délassements,

Vous célébrez les chimères.

Elles sont de tous les temps;

Elles nous sont nécessaires;

Nous sommes de vieux enfants;

Nos erreurs sont nos lisières,

Et les vanités légères

Nous bercent en cheveux blancs.

Le féminisme · 第 10 / 52 题