LA RÉPUDIATION

MM. Paul et Victor Margueritte ont présenté à la Chambre des

députés une pétition et ont fait présenter par M. Gustave Rivet un

projet de loi en faveur d'une extension du droit de divorce.

Jusqu'à présent, d'après la loi de 1876 (loi Naquet), le divorce

n'est possible qu'en cas de flagrant délit d'adultère; qu'en cas

de condamnation de l'un des époux à une peine infamante, qu'en cas

d'excès, sévices et injures graves, ces injures graves, sévices et

excès étant laissés à l'appréciation des tribunaux.

Il n'est pas possible, ni par consentement mutuel, ni par la

volonté d'un seul des époux, l'autre ne consentant point.

M. Naquet désirait mettre ces deux dernières possibilités dans sa

loi; mais il les en avait retirées devant l'opposition déclarée

des Chambres d'alors.

MM. Paul et Victor Margueritte veulent compléter la loi de 1876

en y introduisant: 1º la possibilité de divorce par consentement

mutuel; 2º la possibilité de divorce par volonté d'un seul des

époux, l'autre ne consentant point.

Voilà l'état, nettement établi, je crois, de la question.

Sur le premier point, divorce par consentement mutuel, je suis

très complètement avec M. Naquet et avec MM. Paul et Victor

Margueritte. Le mariage, à ne le considérer, bien entendu, que

comme union civile, est un contrat. Il peut se faire, il doit

pouvoir se défaire. Quiconque se lie doit pouvoir se délier.

_Quidquid ligatur dissolubile est_, disaient les vieux codes. On

s'unit librement devant la loi par consentement mutuel, on doit

pouvoir se délier librement devant la loi par consentement mutuel.

La loi romaine admettait le divorce par consentement mutuel

jusqu'à Justinien. La loi ne demandait point que, pour divorcer,

on donnât ses motifs. Montesquieu dit à ce propos: «Par la nature

même de la chose, il faut des causes pour la répudiation; il n'en

faut point pour le divorce, parce que là où la loi établit des

causes qui peuvent rompre le mariage, l'incompatibilité est la

plus forte de toutes.»

Je n'ai pas besoin de dire, du reste, que dès que la loi accorde

explicitement le droit de divorce pour causes déterminées,

elle accorde le droit de divorce par consentement mutuel; elle

l'accorde implicitement, peut-être involontairement, mais elle

l'accorde.

Car dès que les époux sont d'accord pour divorcer, ils inventent

une des «causes déterminées»; ils en font choix, ils la créent

et ils sont en règle devant la loi pour divorcer. «Il faut

se souffleter pour divorcer? Qu'à cela ne tienne. Nous nous

souffletons; et maintenant le juge ne peut pas refuser de nous

désunir.» Cela est de pratique quotidienne, comme on le sait bien,

et les neuf dixièmes des divorces prononcés annuellement sont des

divorces par consentement mutuel déguisé.

On peut donc dire que toute loi qui permet le divorce permet le

divorce par consentement mutuel; que, par conséquent la loi de

1876 a ouvert le droit de divorce par consentement mutuel tout en

faisant semblant de le refuser.

Or, je suis pour la franchise; et l'hypocrisie de la loi ne me

plaît pas beaucoup. Mettons dans la loi de 1876 _ce qui y est_,

sans qu'elle en convienne. Mettons dans la loi le divorce par

consentement mutuel.

Mettons-le même sans différences de conditions entre lui et

le divorce pour causes déterminées. Car ce serait inutile. En

Belgique, le divorce par consentement mutuel existe; seulement

les délais sont plus longs pour celui-ci que pour le divorce

pour causes déterminées. Immédiatement, que font les Belges?

Ils mettent dans leur affaire une «cause déterminée» pour en

finir plus vite. Ils se giflent, ou ils simulent un adultère

et, rentrant ainsi dans la catégorie du divorce pour causes

déterminées, ils se tirent d'affaire en moins de temps.

Il était donc parfaitement inutile de mettre une différence

concernant les délais entre l'un des divorces et l'autre.

Admettons le divorce par consentement mutuel puisqu'il est déjà

admis, puisqu'il est légal en pratique sans être dans la loi en

forme; puisque, pour ne pas l'admettre, c'est la loi de 1876 qu'il

faudrait abroger elle-même, à quoi je crois que nul ne songe.

Admettons-le à titre égal avec le divorce pour causes déterminées,

puisqu'il ne sert à rien de mettre une différence de conditions

entre celui-ci et celui-là.

* * * * *

La seconde question est celle du divorce par consentement de l'un

des époux, l'autre ne consentant pas. Ceci, c'est autre chose,

c'est tout autre chose. Le nom même change. Le nom de divorce

est parfaitement impropre s'appliquant à cette nouvelle chose.

Le divorce par volonté de l'un des époux, l'autre n'y consentant

pas, ce n'est pas du tout le divorce: c'est la répudiation.

Admettrons-nous la répudiation dans notre code?

Elle est très ancienne. Il n'y a même rien de plus ancien qu'elle.

Voltaire dit: «Le divorce [et il veut dire la répudiation, comme

la suite de son texte va le prouver], le divorce est probablement

de la même date que le mariage. Je crois pourtant que le mariage

est de quelques semaines plus ancien; c'est-à-dire qu'on se

querella avec sa femme au bout de quinze jours, qu'on la battit au

bout d'un mois et qu'on s'en sépara après six semaines.»

La loi romaine avant Justinien permettait la répudiation _pour

causes déterminées_ (adultère, stérilité, etc.); jamais elle ne la

permit par simple volonté de l'un des deux époux.

La loi de la Convention (1792) admit, avec le divorce par

consentement mutuel, le divorce par volonté d'un seul des époux,

l'autre n'y consentant pas, c'est-à-dire la pure et simple

répudiation. Ce fut une des causes de la chute de la République

française; car les désordres et l'anarchie morale du temps du

Directoire furent tels que le mépris des pouvoirs publics et de

la loi en résulta et que le pays aspira de tout son cœur, pour

d'autres raisons aussi, mais aussi pour celle-là, à un régime

moins «libéral». La répudiation fit même tort au divorce, et c'est

à cause des souvenirs du régime de la répudiation que le divorce

lui-même fut aboli en 1816, avec un applaudissement unanime.

Je reste partisan du divorce pour causes déterminées, je suis

partisan du divorce par consentement mutuel; je recule devant la

répudiation, surtout devant la répudiation de MM. Margueritte,

qui n'est pas la répudiation romaine, la répudiation pour causes

déterminées, mais la répudiation à la Directoire, la répudiation

par seule volonté d'un seul des conjoints.

«J'ai assez de cette femme, je vous préviens que je la

renvoie.--Oui, Monsieur, répond la loi, comment donc! J'allais

vous le proposer.» Cela me paraît un peu fort. C'est tout à fait

élémentaire et primitif. C'est le divorce des anthropoïdes; c'est

celui dont nous parlait Voltaire: «On se querelle au bout de

quinze jours; on bat sa femme au bout d'un mois, et on la chasse

après six semaines de ménage.» Oui, il me semble que c'est aller

un peu loin dans la voie libérale. Le souvenir de la Convention,

quoique auguste, ne m'impose point en cette affaire.

_Tout au plus_,--faites bien attention,--tout au plus et encore

je demanderais à réfléchir, tout au plus accepterais-je la

répudiation _du mari par la femme_; mais point la répudiation

de la femme par le mari. Il y a dix-huit mois environ un

monsieur vint me voir et plaida chaleureusement la thèse de

MM. Margueritte, qui, déjà, avait été exposée par eux dans les

journaux. Je savais à qui je parlais. Je le laissai dire, puis:

«Je penche assez du côté de votre opinion.

--Ah!

--Oui, j'admettrais assez bien que la femme pût répudier le mari.

--Sans doute...

--Mais que le mari pût répudier la femme, jamais de la vie!»

Il ne fut pas très content. Ce n'était pas du tout là son affaire.

Depuis, relisant Montesquieu,--je le relis toujours,--je vis

que ce qui, en somme, n'avait guère été chez moi qu'une boutade,

répondant, il est vrai, à une pensée déjà à l'état adulte, mais

enfin une boutade, était tout au long dans Montesquieu et très

sérieusement médité et très sérieusement exprimé:

«Il y a cette différence entre le divorce et la répudiation que

le divorce se fait par un consentement mutuel à l'occasion d'une

incompatibilité mutuelle; au lieu que la répudiation se fait par la

volonté et pour l'avantage d'une des deux parties, indépendamment

de la volonté et de l'avantage de l'autre. Il est quelquefois si

nécessaire aux femmes de répudier, et il leur est toujours si fâcheux

de le faire que la loi est dure qui donne ce droit aux hommes sans le

donner aux femmes. Un mari a mille moyens de remettre ses femmes dans

le devoir, et il semble que, dans ses mains, la répudiation ne soit

qu'un nouvel abus de sa puissance. Mais une femme qui répudie n'exerce

qu'un triste remède. C'est toujours un grand malheur pour elle d'être

contrainte d'aller chercher un second mari, lorsqu'elle a perdu la

plupart de ses agréments chez un autre. C'est un des avantages des

charmes de la jeunesse chez les femmes que, dans un âge avancé, un

mari se porte à la bienveillance par le souvenir de ses plaisirs.

C'est donc une règle générale que dans tous les pays où la loi accorde

aux hommes la faculté de répudier, elle doit aussi l'accorder aux

femmes. Il y a plus: dans les climats où les femmes vivent sous un

esclavage domestique, il semble que la loi doive permettre aux femmes

la répudiation, et aux maris seulement le divorce.»

Ceci, voyez-vous, c'est ce qu'on a dit du droit romain, et c'est

ce qu'on pourrait dire de tout l'_Esprit des lois_, à bien peu

près; c'est «la raison écrite». A la vérité, nous ne vivons pas

absolument dans un pays «où les femmes vivent sous un esclavage

domestique»; cependant par beaucoup de faits et en particulier

par ce fait, à mon avis monstrueux, que les femmes ne font

aucunement la loi et que les hommes la font, les femmes vivent,

dans notre pays, en un état d'infériorité sociale qui, s'il n'est

pas l'esclavage, du moins y ressemble. Pour cela seul, en fait

de divorce, elles doivent avoir plus de droits que l'homme et

Montesquieu a raison: l'homme doit avoir droit au divorce pour

causes déterminées; la femme doit avoir droit à la répudiation

pure et simple.

Qu'un homme dise: «Je renvoie cette femme.--Y

consent-elle?--Non.--Pourquoi la renvoyez-vous?--Parce que cela me

fait plaisir», c'est la sauvagerie pure et simple; c'est même la

bestialité.

Qu'une femme dise: «Je quitte cet homme.--Y

consent-il?--Non.--Pourquoi le quittez-vous?--Parce que je veux

le quitter», ce n'est plus monstrueux du tout. La femme a trop

d'intérêt à ne pas quitter le premier époux, pour que, si elle

le quitte, ce ne soit pas parce qu'elle ne peut pas, absolument

pas vivre avec lui, parce qu'elle lui préfère la mort. On n'a pas

à lui demander ses raisons, tant il est évident qu'elles sont

excellentes. J'entends toujours qu'il s'agit non d'un caprice,

mais d'une volonté constante, exprimée au juge par exemple trois

fois en deux ans.

Non, cette femme-là, vous n'avez pas à lui demander ses raisons.

Elles sont les meilleures du monde.

Quant au monsieur qui laisse une femme parce qu'il en a assez,

c'est un anthropoïde de l'âge des cavernes. On a le droit de lui

demander un peu ses raisons et, si elles ne sont pas bonnes, de le

forcer à garder sa femme ou de le forcer à verser en ses mains la

moitié de ce qu'il a ou de ce qu'il gagne.--En un mot, on doit lui

accorder le droit de divorce pour causes déterminées; le droit de

répudiation, jamais.

* * * * *

MM. Paul et Victor Margueritte ont prévu l'objection et, dans leur

pétition à la Chambre des députés, ils écrivent: «Objectera-t-on

qu'avec le divorce par la volonté persistante d'un seul, le plus

faible, la femme, sera sacrifiée? Mais la plupart des divorces

sont réclamés par les femmes! Et nous ne sommes ici que les

interprètes du Congrès international de la condition et des

droits de la femme qui, en 1900, émettait ce vœu: _que le divorce

demandé par un seul soit autorisé au bout de trois ans, quand

la volonté de divorcer aura été exprimée trois fois à une année

d'intervalle_.»

Cette «réfutation de l'objection» contient un sophisme et une

erreur.

Un sophisme: «la plupart des divorces sont réclamés par les

femmes». Sans doute! Ce sont des femmes malheureuses qui demandent

à répudier leurs maris. Eh bien! c'est précisément ce que je veux

qu'on leur accorde. Mais en conclure que les femmes aiment le

divorce _en général_ et aiment _en général_ à être répudiées par

leurs maris, et en conclure que le droit de répudiation doit être

accordé aux hommes; c'est une conséquence qui ressortit au genre

burlesque.

Une erreur: les femmes du Congrès de je ne sais quoi, en 1900,

ont réclamé la loi que proposent MM. Paul et Victor Margueritte.

Qu'est-ce que cela prouve? Elles ont songé à elles. Les femmes,

assez généralement, songent à elles. Elles ont songé aux femmes

et ont désiré que la femme pût répudier, ce que je considère

comme assez raisonnable. Elles n'ont pas songé--soyez-en sûr--à

donner à l'homme cet avantage monstrueux de pouvoir, selon son

bon plaisir, jeter à la rue la femme «qui a perdu auprès de lui

la plupart de ses agréments», comme dit Montesquieu avec pudeur

et élégance. L'erreur de MM. Paul et Victor Margueritte a été de

croire que des femmes assemblées pouvaient songer un instant à

accorder aux hommes un avantage sur elles. Allez, chers Messieurs,

ces dames de 1900 n'ont songé qu'aux femmes. Je reconnais que leur

texte est une étourderie. Mais il arrive même aux femmes d'être

inadvertantes.

La vérité, vous le savez bien, c'est que la majorité des femmes a

toujours été, dès le principe, très défavorable au divorce. Moi,

qui ne suis qu'un animal logique, en ma qualité de barbu, j'en

étais littéralement stupéfait: «Mais, disais-je, mes chères amies,

ce n'est qu'en faveur des femmes, c'est en faveur des toutes

seules femmes, cette campagne pour le divorce. L'homme n'y gagnera

rien, l'homme à qui l'on refuse le divorce ayant toutes sortes de

moyens de se consoler, et, en séparation de corps, étant libre

comme l'oxygène. La femme y gagnera tout, qui, en séparation de

corps, est encore assujettie et ne peut contracter qu'une union

libre très gênée et un peu honteuse et qui en divorce pourra

fonder une nouvelle famille à la face du ciel bleu.»

Elles hochaient la tête; elles ne discutaient pas; mais elles

répugnaient; elles avaient de la méfiance.

Elles avaient parfaitement raison. Elles raisonnaient moins bien

que moi, mais avec leur esprit de finesse, elles subodoraient

bien plus juste. Elles se disaient vaguement: «Ceci n'est qu'un

commencement. Il semble nous être favorable; oui, peut-être. Mais

il est impossible que des hommes fassent quelque chose en faveur

exclusivement de la femme ou presque exclusivement de la femme.

C'est «la chose impossible». Ils doivent avoir une arrière-pensée

ou une pensée de derrière la tête, pour ainsi parler. C'est un

commencement. Ils iront du divorce pour causes déterminées,

peut-être favorable à la femme, au divorce par consentement

mutuel, et du divorce par consentement mutuel à la répudiation

pure et simple, ce qui est leur secret désir, leur désir éternel

et leur idéal. Depuis que le monde est monde, l'homme a désiré

prendre une femme, la garder six mois et la jeter hors de la

caverne. Cet idéal caverneux, il l'a encore, et il l'aura

toujours. Le divorce actuel (1876) n'est que l'acheminement vers

l'idéal caverneux et primitif. Défions-nous! Ce bloc enfariné ne

me dit rien qui vaille.»

Elles voyaient juste. Sur leurs intérêts elles se trompent peu.

Le projet actuel est un pas de plus du côté de la barbarie, vers

quoi c'est mon avis que nous allons tous les jours d'un pas assez

allègre et accéléré.

MM. Paul et Victor Margueritte ont fait un roman dans le même

sens (sauf un rien) que leur pétition: _les Deux Vies_. Mais

les malins se sont bien gardés de nous montrer un homme voulant

répudier sa femme. Le monsieur aurait peut-être été insuffisamment

sympathique. Ils ont bien pris le soin de nous offrir une femme

voulant répudier son mari et, de par les lacunes de la loi, ne

pouvant y réussir. Eh bien! qu'ils fassent un projet de loi

dans le même sens que leur roman. Il se pourrait que je le

soutinsse.--Et je les défie de faire un roman dans le sens de leur

projet de loi.

Le féminisme · 第 12 / 52 题