FEMMES AUTEURS

En cela comme en un certain nombre d'autres choses, nous avons

suivi un mouvement parti d'ailleurs _et qui était, mais très

antérieurement, parti de nous_.

La femme auteur fut autrefois chose, ou plutôt personne, presque

exclusivement française. Les Marie de France, les Loyse Labé, les

Marguerite de Navarre, les Scudéri, les La Fayette, les Sablé,

les Sévigné, les Deshoulières, forment une tradition continue de

femmes françaises s'appliquant à la littérature et y réussissant

pleinement.

La tradition, sans s'interrompre précisément, fléchit un peu,

malgré de grands noms encore, au XVIIIe siècle et même au XIXe. La

femme d'esprit supérieur, au XVIIIe siècle, s'occupe plus, ou de

sciences physiques et naturelles, ou de former un salon littéraire

au centre duquel elle dirige, tempère et inspire des écrivains;

mais sans écrire elle-même: Mme du Châtelet, Mme Geoffrin, Mme du

Deffand. C'est accidentellement, pour ainsi parler, que Mme de

Lambert écrit un petit essai sur l'éducation et Mme du Châtelet un

petit essai sur le bonheur.

Au XIXe siècle la tradition se renoue: Mme Sophie Gay, Mme de

Girardin, Mme Tastu, Mme Desbordes-Valmore, Mme George Sand.

Toutefois, pendant que la femme de lettres était encore en France

une exception regardée avec inquiétude par le bourgeois et raillée

par les imbéciles, elle faisait légion et elle faisait classe en

Amérique et en Angleterre. Dans ces deux pays la littérature est

une _profession féminine_ comme l'éducation, ou la couture, ou

les modes. Et il est assez naturel, on le reconnaîtra, que Paméla

soit marchande de romans comme elle pourrait être marchande de

frivolités.

C'est cela, je ne dis pas le fait d'une femme, par-ci par-là, qui

est auteur, mais je dis la littérature profession féminine, qui

nous est venu et d'Angleterre et d'Amérique et qui s'est comme

établi dans nos mœurs, environ depuis 1870.

C'est un _fait général_, un fait d'histoire littéraire et

dans une certaine mesure un fait social d'une importance assez

considérable. Depuis 1870 un très grand nombre de femmes, au

lieu de faire de la musique, font de la littérature, écrivent

des romans et des vers, plus rarement des pièces de théâtre,

entrent à la Société des gens de lettres, etc. Le XXe siècle verra

certainement, ce dont je ne songe nullement à me plaindre, et à

quoi je pousserai, si Dieu me donne vie, l'admission des femmes à

l'Académie des Beaux-Arts et à l'Académie française.

Je considère ce fait comme excellent à tous les points de vue,

sans que j'en puisse, en bien cherchant, voir les inconvénients,

les désavantages ou les périls. Les femmes sont littérateurs-nés.

Elles écrivent bien. C'est un fait reconnu, depuis la Bruyère,

qu'elles nous surpassent très nettement dans le genre épistolaire.

«Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire. Elles

trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent

en nous ne sont l'effet que d'un long travail et de pénibles

efforts... Il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul

mot tout un sentiment et de rendre délicatement une pensée qui est

délicate; elles ont un enchaînement de discours inimitable qui se

suit naturellement et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes

étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de

quelques-unes d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons

dans notre langue de plus délicat.»

Voltaire écrivait, le 20 juin 1756, à une demoiselle dont le nom

est resté inconnu... «Voyez avec quel naturel Mme de Sévigné

et d'autres dames écrivent; comparez ce style avec les phrases

entortillées de nos petits romans... Il y a des pièces de Mme

Deshoulières qu'aucun auteur de nos jours ne saurait égaler.»

(Il va un peu loin, le patriarche; mais, la part faite de

l'exagération de courtoisie, il a raison.)

Les femmes écrivent donc excellemment les lettres. Quand on écrit

bien une lettre, il n'est point sûr qu'on soit capable de bien

écrire une pièce de théâtre, ni même une page de vers; mais il est

à peu près sûr qu'on peut écrire un roman, sinon fort, sinon bien

composé, du moins agréable.

D'autre part, les femmes sont nées psychologues et moralistes.

Elles savent observer et minutieusement et sûrement. A vrai

dire, c'est peut-être là une qualité acquise qui serait destinée

à disparaître. Si les femmes savent observer, c'est qu'il a

fallu qu'elles observassent. Dans la lutte entre l'adresse et

la force qu'il a fallu qu'elles soutinssent depuis les temps

préhistoriques, elles ont eu besoin d'observation attentive,

et les facultés d'observation se sont aiguisées en elles par

le besoin continuel qu'elles en avaient. L'hérédité aidant, la

femme en est venue à étudier, à observer, à guetter l'homme

continuellement, à lire dans ses yeux, dans sa physionomie et dans

ses gestes toutes ses pensées et l'acte qu'il est à supposer qui

suivra sa pensée. Elles sont effrayantes, comme vous savez, à cet

égard. Or, la femme sortant enfin d'esclavage et en sortant assez

rapidement, comme vous pouvez en juger, le besoin cessant, l'arme

créée par le besoin pourra s'émousser: il est possible. Mais

encore, pour que cet organe se développât et devînt si fort, il

fallait qu'il fût; je dirai presque, et en ces matières ce n'est

pas mal dire: pour qu'il naquît, il fallait qu'il existât. Et donc

il reste et les femmes, depuis toujours probablement, sont très

fines observatrices et jusqu'à jamais, tout au moins pour beaucoup

de temps encore, elles resteront telles.

Et encore ces facultés d'observation qu'elles n'auront plus besoin

d'exercer, je l'espère bien, dans une lutte quotidienne contre

l'homme, leur demeureront et elles en chercheront naturellement

et elles en trouveront naturellement l'emploi dans le domaine de

l'art.

Il y a plus, et qui ne s'explique point par l'histoire sociale de

la femme, et qui, par conséquent, semble bien indiquer une qualité

innée et générique; il y a plus: les femmes savent s'observer

elles-mêmes. Plus que les hommes, non pas beaucoup plus, mais en

vérité un peu plus que les hommes, elles ont l'habitude, dans

leurs lettres, de ne parler que d'elles. Il y a des exceptions,

bien entendu, et des exceptions charmantes, mais enfin les femmes

dans leurs lettres parlent beaucoup d'elles-mêmes. Or, elles en

parlent très bien. Elles n'observent pas seulement les hommes,

elles savent s'observer, s'analyser elles-mêmes, faire avec

une singulière finesse l'anatomie de leur personne morale. Ces

qualités, elles les transportent dans le roman. Les romans de

femmes n'étaient guère, jusqu'à George Sand, que des romans de

sentiment ou de sensiblerie. Depuis George Sand, je ne dis pas

tous les romans de femmes, mais beaucoup de romans de femmes sont

des études psychologiques très originales et très pénétrantes.

Dans tous ces romans, comme on peut s'y attendre, le héros

principal est une femme; mais il est très creusé, très

fouillé et très éclairé, et assez souvent les personnages qui

l'entourent, hommes, ceux-là, sont aussi très bien vus. La faculté

psychologique objective vaut souvent la faculté psychologique

subjective.

C'est, entre parenthèses, un de mes criteriums. Quand on me

présente un roman écrit par une femme, je m'attends à trouver

un caractère de femme très bien étudié et assez original, et

presque jamais je ne suis déçu. Mais si, de plus, je trouve un

ou plusieurs caractères d'hommes bien saisis, je dis: «Voilà une

femme qui a du talent, ou qui en aura». C'est la toise. L'autre

était seulement une femme intelligente, sachant se voir et sachant

écrire; celle-ci c'est un romancier, un vrai. J'applaudis ou

j'encourage.

Si donc les femmes sont nées écrivains et sont nées observatrices

et psychologues, je ne vois rien que de très naturel et que

d'excellent à ce qu'elles s'adonnent à la littérature et

particulièrement à la littérature romanesque, comme leurs sœurs

américaines et anglaises.

Elles réussissent moins en vers, chez nous et ailleurs. Je ne

sais pas trop pourquoi, car elles sont musiciennes, elles sont

peintres, quoique moins, mais encore elles sont peintres; et la

poésie n'est que peinture et musique. Peut-être leur infériorité

relative en vers vient-elle de ce qu'elles aiment en général le

travail un peu facile et qu'il n'y a pas de travail plus terrible

que celui de faire de bons vers. Après l'élan, après le transport,

après l'inspiration lyrique ou élégiaque, après l'effusion de

l'âme sur le papier, rien n'est fait. Il reste une part de métier

qui est formidable, un travail de remaniement, de correction, de

transposition et d'ajustage qui est délicieux pour l'artiste, mais

qui n'en finit pas. Je crois que ce travail irrite l'impatience

et l'impétuosité féminines et qu'elles ne s'y soumettent point.

En tous cas, cette part du métier, je puis vous assurer que la

plupart des femmes poètes ne se doutent même pas qu'il existe.

Ne parlons pas théâtre. Ici la contribution de patience est si

énorme, l'art du théâtre, une fois l'idée conçue et les caractères

posés, est tellement une chose d'obstination ingénieuse et de

tâche remise vingt fois sur le métier, que je crois que jamais les

femmes n'y réussiront.

Mais encore, même en vers, nous avons des œuvres féminines

toujours inachevées, ne donnant presque jamais la sensation du

fini, mais très estimables et quelquefois très distinguées.

En notre siècle surtout. Et cela est tout naturel: le romantisme

a libéré la muse féminine. Évidemment! La littérature de l'ancien

régime était éminemment et presque exclusivement objective.

L'auteur avait comme une pudeur à _s'épancher lui-même_, à

exprimer en vers _ses_ propres sentiments, _ses_ douleurs, _ses_

joies, _ses_ désirs. Le romantisme a changé tout cela et a

précisément créé une littérature presque toute subjective, presque

toute personnelle. Or, c'est précisément ce à quoi les femmes sont

enclines de leur naturel. Une littérature _confidentielle_ leur

ouvrait donc la porte et _sa_ porte et elles y entraient comme de

plain-pied. La littérature romantique est féminine de soi et elle

convie les femmes à faire de la littérature.

Aussi est-ce précisément depuis 1830 et--car il faut du temps pour

que les habitudes se prennent et se répandent--depuis 1870 que

les femmes auteurs sont devenues légion, armée, classe, caste, et

presque un ordre de l'État.

Pour ces raisons, qui sont des faits, on verra de plus en plus

fourmiller et foisonner la gent des femmes auteurs, et on les

verra surtout dans la poésie lyrique et dans le roman. Rien de

mieux, à mon avis, et je vois ce mouvement avec un assez grand

plaisir. Il est mauvais, je crois, que l'homme se féminise, et

il n'est pas mauvais du tout que la femme se virilise un peu.

Or, l'homme poète élégiaque, l'homme romancier, entre nous,

n'est-ce pas un peu un homme-femme? Tout au moins c'est un homme

recherchant l'applaudissement des femmes et s'occupant à des

travaux qui plaisent particulièrement aux femmes. «J'ai pour

moi les femmes et les jeunes gens», disait Lamartine vers 1840.

Un poète élégiaque qui n'est pas tout à fait supérieur et un

romancier qui n'est pas tout à fait Balzac ou Flaubert, s'il n'est

pas précisément un homme-femme, est bien, tout compte fait, un

homme un peu féminisé.

Et, d'autre part, car tout est relatif, une femme qui écrit des

romans se virilise quelque peu. Abandonner le piano, la broderie,

la tapisserie ou l'aquarelle pour écrire un roman, c'est déjà

mettre un peu de pensée dans sa vie et se livrer à une récréation

plus intellectuelle. L'horreur du bas bleu m'a toujours paru un

sentiment très stupide. Car encore, faut-il remplir la partie

inoccupée de la vie. «Elle écrit! Quelle pitié!»--Aimeriez-vous

mieux qu'elle fît des visites? «Elle fait des vers! C'est

ridicule.»--Aimeriez-vous mieux qu'elle vous ennuyât en prose?

«Elle fait des romans! C'est grotesque.»--Aimeriez-vous mieux

qu'elle en eût? La littérature, si elle est pour les femmes un

divertissement, est le divertissement le plus délicat qu'elles

puissent se donner et, si elle leur est un gagne-pain, est un des

métiers les plus nobles et les plus distingués qu'elles puissent

choisir.

Beaucoup de romanciers femmes et quelques poètes femmes, voilà

ce qui existe déjà et voilà à quoi, de plus en plus, l'on doit

s'attendre. Ce n'est pas mauvais en soi et cela peut avoir une

répercussion meilleure encore. Si la profession de poète élégiaque

et celle de romancier deviennent des professions féminines, elles

cesseront peu à peu d'être exercées par les hommes. Remarquez-vous

déjà qu'au romancier homme on demande plus ou autre chose

qu'autrefois? On lui demande de mettre dans son roman plus qu'un

roman. On lui demande d'y mettre des idées, une thèse, une théorie

générale, de fortes études de mœurs qui soient quelque chose

comme un travail démographique. Ils le sentent eux-mêmes, et les

Bourget, les Rod, les Bazin, ne se permettent plus guère de faire

un roman qui ne soit qu'un roman et qui ne fasse pas penser. C'est

la répartition qui commence, la division du travail qui se fait

d'elle-même. Aux hommes l'œuvre de pensée forte, à la rigueur sous

forme de roman; aux femmes le récit sentimental ou attendrissant.

Quant au poème sentimental et larmoyant, _Brise du matin_ ou

_Chanson du soir_, le jeune homme qui le produit encore au jour

commence à paraître un jeune homme bien suranné.

J'ai dit, il y a longtemps, qu'un jour viendrait où il n'y

aurait plus que les femmes qui feraient des romans et des vers

et que les hommes n'écriraient que des choses d'un caractère

scientifique. Il ne viendra pas, ce temps-là, tout à fait, et

je ne voudrais pas qu'il vînt. Le grand poète élégiaque, le

Catulle ou le Musset, ne pourra pas s'empêcher d'être grand poète

élégiaque et, certes, tant mieux! Le grand romancier, le Dickens,

le Tolstoï ou le Balzac ne pourra pas obtenir de lui qu'il ne

soit pas grand romancier et, Dieu merci, qu'il le soit! Mais

la production courante et d'une bonne moyenne, en petits vers

aimables et en romans touchants, qu'elle devienne chose féminine

et presque privilège féminin, c'est plutôt à souhaiter, et je me

trompe fort si ce n'est pas cela qui va arriver.

Le féminisme · 第 9 / 52 题