--Mais, en définitive, qu'attendez-vous de bon ou de mauvais de
tout cela; car il ne faut pas se dissimuler que c'est une petite
révolution.--J'attends du féminisme appliqué du mauvais et du bon,
comme de toute révolution humaine; car sans nier le progrès, je
n'y crois pas; ce qui veut dire que je le crois possible, mais que
je ne suis pas sûr qu'il existe. Toute révolution humaine a eu de
beaux résultats qui avaient leurs compensations. Il est clair que
je suis heureux que l'esclavage n'existe plus; mais l'abolition
de l'esclavage a effacé des maux et en a créé d'autres. Il est
certain que je suis chrétien; mais je me tiendrais pour absurde
ou fanatique si je ne reconnaissais pas que le christianisme,
en répandant sur le monde d'immenses bienfaits, a créé des maux
nouveaux que l'antiquité ne connaissait pas ou connaissait à peine.
Il en sera de même du féminisme. Il créera d'assez grands maux.
En exaltant la vanité de la femme, qui était déjà d'une suffisante
vivacité, il suscitera un peuple de pécores insupportables, dont
le moindre défaut sera de se vouloir faire aussi grosses que
le bœuf et qui prétendront être plus grosses que lui, dépasser
l'homme, le supplanter, l'écraser à «leur tour». A ce jeu elles
auront le même succès que la grenouille de la fable, mais en
attendant elles seront bien encombrantes et exaspérantes à souhait.
Le féminisme créera, ce qui est plus grave, une lutte sourde
dans chaque famille, il fera qu'on y jouera perpétuellement
la scène déjà classique de nos comédies modernes qui se
termine invariablement par: «LE MARI:... _parce que je suis le
maître_.--LA FEMME: _Ah! je l'attendais ce mot-là! c'est avec ce
mot-là que depuis dix-huit mille ans... Mais nous nous révoltons
à la fin, et..._»--La scène est déjà un poncif, et on commence à
ne plus la hasarder sur le théâtre; mais elle se jouera encore
longtemps dans les familles et les maris n'ont pas tous le
sang-froid tranquille qui est nécessaire pour qu'elle tombe à
plat; et ils auront longtemps le tort grave de la siffler, ce qui
la relève.
Et le féminisme, fermentant dans l'esprit peu solide de beaucoup
de jeunes filles, créera infiniment de déclassées. Autrefois il
n'y avait que deux débouchés pour la jeune fille qui ne voulait
pas du mariage, ou dont le mariage ne voulait pas: le couvent
et le théâtre, ce «cloître laïque», comme dit M. Bergerat.
Maintenant il y en aura trente, et ce n'est pas un bien, quoiqu'il
y paraisse. Je n'aime pas le couvent, Dieu sait; mais au moins
il est, le plus souvent, sédatif et endormant. Il ne surmène
pas les nerfs. Le théâtre les surmène et fait des détraquées.
Moins peut-être que les professions où les femmes luttant avec
les hommes, d'abord comme étudiants, ensuite comme travailleurs,
tendant tous leurs ressorts, dans une lutte inégale, gagneront
force méningites et s'extermineront à la tâche. «_Bella, horrida
bella_», et aussi, avec un sens enfin intelligible: «_plus quam
civilia bella_.»
Voilà de tristes aspects de la question. Mais aussi, il y aura,
avec le féminisme appliqué, de véritables progrès réalisés.
Comptez-vous pour rien, d'abord, ceci que le féminisme appliqué
détournera du mariage les femmes qui n'étaient point faites pour
le mariage et qui néanmoins se mariaient, ce qui était désastreux?
C'est une élimination bienfaisante. Un humoriste a dit: «Les
femmes se divisent en deux classes: celles qui n'obéissent pas et
celles qui commandent.» Il exagérait. Les femmes se divisent en
trois classes: celles qui sont susceptibles d'obéir quelquefois;
celles qui n'obéissent jamais et celles qui commandent toujours.
Or, les premières seulement sont véritablement aptes au mariage.
Les secondes et les troisièmes peuvent se marier; mais à la
condition de tomber sur des maris, il y en a beaucoup, qui sont
nés pour obéir. Mais toutes ne rencontrent pas ainsi; et, donc,
celles qui rencontrent autrement sont réfractaires au mariage
qu'elles ont contracté. Ce sont celles-là, non pas toujours,
mais souvent, qui sentiront d'avance qu'elles ne sont point nées
pour le mariage. Ce sont celles-là qui, jeunes filles, vous en
connaissez de telles, ont déjà horreur du mari, méprisent et
exècrent l'homme, se cabrent à la pensée seulement d'aliéner leur
indépendance. Graine de féministes. Oui. Eh bien, ces jeunes
filles, autrefois elles se mariaient tout de même que les autres,
parce qu'elles ne pouvaient pas faire autrement. Désormais, dès
seize ans, elles se dirigeront vers l'avocasserie, le professorat
ou les beaux-arts. Fort bien. Le mariage est débarrassé de ce
corps étranger et hostile. Le féminisme appliqué diminuera le
nombre des mauvais ménages et le nombre des divorces. Les femmes
vraiment nées pour être femmes et mères, en seront quittes pour
faire plus d'enfants, pour faire ceux que les féministes, mariées,
auraient eu toutes sortes de raisons de ne point faire. Voilà déjà
un bon résultat qui est fort appréciable.
Il y en a d'autres. On n'a pas assez remarqué que le féminisme
est d'abord une révolte de la femme contre l'homme; mais ensuite
et surtout une révolte de la femme contre elle-même. _La femme
s'est révoltée contre les défauts qu'avait développés en elle
sa subordination à l'homme._ Parce qu'elle n'était pas, ni dans
l'esprit de l'homme, ni même dans le sien, l'égale de l'homme, la
femme est devenue frivole, ignorante, enfant et faisant l'enfant,
diplomate enfin, c'est-à-dire coquette. Du jour où elle s'est dit,
avec raison, somme toute, qu'elle était l'égale de l'homme, elle a
détesté sa frivolité, son ignorance, son étourderie, ses manières
sincères ou affectées de bébé, sa coquetterie, etc.
J'adore les femmes féministes en toute une partie de leur
apostolat, à savoir quand elles pensent et disent qu'il faut tenir
la galanterie et les mignardises des hommes à leur égard pour des
injures; quand elles veulent être respectées, non courtisées,
traitées sérieusement, non agréablement, regardées en face et non
de bas en haut, ce qui au fond est une façon d'être traitées de
haut en bas.
Je les adore quand elles prétendent être aussi instruites que
nous, aussi solides que nous, aussi braves que nous, avoir aussi
bonne tête que nous et meilleur cœur. C'est la plus belle ambition
qu'elles puissent avoir, et la meilleure.
Et il en sera ce qu'il pourra en être. Mais l'effort est bon; il
est excellent, et si le quart seulement du résultat cherché est
obtenu, c'est un immense progrès accompli.
Ainsi les femmes s'acheminent à créer tout simplement la femme
forte de l'Évangile, ce qui en soi est excellent, et ce qui,
remarquez-le, les ramène à nous par le chemin qu'elles prenaient
pour s'en éloigner, comme il arrive. Cette femme forte, sérieuse,
instruite, brave, simple et franche, que le féminisme veut créer,
en haine de l'homme, c'est justement la femme que l'homme aime
de tout son cœur et désire de toute son âme. Si cette femme
apparaissait, elle serait souhaitée ardemment par tous les
hommes--sauf les crétins--et, se sentant aimée, elle se laisserait
épouser. Une femme qui se sent profondément aimée, finit toujours
par épouser; et elle a joliment raison.--Et ainsi ce qui a été
inventé pour diviser finirait par réunir.
Autre résultat très appréciable encore. Rien de plus exact que ce
que nous disait plus haut M. Turgeon sur la division du travail et
la différenciation des tâches selon la diversité des aptitudes, le
tout considéré comme condition essentielle du progrès humain. Mais
précisément ce que la subordination de la femme à l'homme a de
plus funeste, c'est qu'elle contrarie cette division du travail et
cette différenciation des tâches selon les aptitudes!
D'une part, en effet, une foule de travaux essentiellement
féminins (coupeurs, tailleurs, brodeurs, coiffeurs, pharmaciens,
employés des postes, employés d'administration, personnel des
ministères, romanciers, inspecteurs de l'assistance publique,
percepteurs, receveurs de l'enregistrement, etc., etc.) sont
accaparés par les hommes. D'autre part, des femmes qui ont des
aptitudes viriles sont repoussées des fonctions essentiellement
masculines, il est vrai, comme celles d'avocat ou de médecin,
mais où un certain nombre de femmes particulièrement douées,
anormalement douées, si vous voulez, pourraient prétendre. Ce
qu'établira l'égalité des sexes acceptée par la loi et par
les mœurs, ce ne sera donc pas la confusion des fonctions et
professions, mais, précisément au contraire, la répartition
spontanée des fonctions et professions selon les aptitudes, selon
toutes les aptitudes, en quelque sexe qu'elles se révèlent et sans
qu'il soit fait élimination _a priori_ d'aucune d'elles.
Vous vous croyez né pour être médecin? Homme ou femme, cela nous
est égal: essayez d'être médecin.
Vous vous croyez né pour être coiffeur? Profession plutôt
féminine; et vous êtes un homme?
--Oui; mais en vérité je suis une femme. Je suis faible, coquet et
bavard.
--Fort bien; soyez coiffeur.
Vous êtes femme et croyez avoir des facultés intellectuelles
viriles. Prenez une profession virile, quoique femme. Vous êtes
homme et avez des facultés intellectuelles plutôt modestes. Prenez
une profession féminine, quoique homme. Soyez percepteur ou
photographe.
En un mot, les professions n'ont pas de sexe. Elles exigent, non
telle conformation, mais telle aptitude. Précisément à cause
qu'elles se répartissent selon les aptitudes, elles se répartiront
toujours un peu par sexe, oui; mais sans exclusion; et, à cette
absence d'exclusion, nous gagnons qu'il n'y ait point de forces
perdues ni de forces mal appliquées.
C'est révoltant de voir un colosse faire de la photographie ou
exercer les fonctions passives de receveur d'enregistrement. On
songe à une loi contre ces absurdités. On devient socialiste. Il
n'est pas besoin de loi, ni de socialisme. Il n'est besoin que
de liberté et que de féminisme accepté, pratiqué et entré dans
les mœurs. Les femmes chasseront peu à peu les hommes de toutes
les fonctions qu'ils remplissent abusivement et qu'elles peuvent
remplir aussi bien qu'eux. Cette Saint-Barthélemy de paresseux,
d'intrigants, de pieds plats, d'échines souples et de crânes
vides qui peuplent ministères et administrations publiques et qui
seraient renvoyés par les femmes, plus aptes qu'eux à remplir
ces places, à la menuiserie, à la charpente, à l'entretien des
égouts et à l'empierrement des routes et à la vidange, me ferait
un plaisir infini. Je ne vivrai pas assez pour la voir; mais j'y
pousserai, jusqu'à la mort, de tout mon cœur.
Et enfin une place plus grande, conquise par les femmes dans la
vie civile et dans la vie sociale, moralisera profondément la
société. Je ne me fais pas d'illusions et je ne me crois pas un
benêt, et je suis peu suspect de céladonisme. Une foule de femmes
sont profondément immorales. Je ne parle pas de leur sensualité,
qui est égale à la nôtre, je crois, c'est-à-dire nulle chez
beaucoup, médiocre chez la plupart, impérieuse et tyrannique
chez un certain nombre. Je parle de leur mépris de la vérité, de
leur attachement au mensonge, de leur esprit d'intrigue et de
courtisanerie, de leur fureur de sollicitation, dix fois plus
violente que chez l'homme, et qui nous fait dire souvent d'un
solliciteur: «Il mériterait d'être une femme.» Certes, le sens
moral n'est pas beaucoup plus fréquent chez la femme que chez
l'homme, où il est, ne l'oublions jamais, une exception et une
espèce d'anomalie. Cependant, je l'ai dit déjà pour un objet plus
particulier, la femme, sans être meilleure que l'homme, est moins
grossière, ce qui est déjà quelque chose. Elle est moins une
brute. L'alcoolisme n'est pas féminin. Le crime n'est pas féminin.
Calculez les conséquences, si elles ne sont pas incalculables.
La femme, non seulement proclamée l'égale de l'homme, ce qui
n'est pas grand'chose, mais devenue l'égale de l'homme dans tout
l'engrenage de la machine sociale, lui fera honte souvent par sa
correction relative, par son esprit d'ordre, par son économie
(car il y a des femmes qui ont de l'ordre et qui sont économes),
par son horreur d'_un certain nombre_ de choses basses et viles.
L'homme gagnera à avoir la femme pour concurrente, parce que,
l'ayant pour concurrente, il l'aura pour éducatrice. Et la femme,
à ce même commerce, se moralisera elle-même, d'abord parce qu'elle
se sentira surveillée, ensuite et surtout parce que rien ne
moralise comme de se sentir moralisateur.
Les avantages du féminisme appliqué me semblent l'emporter, sinon
beaucoup, du moins sensiblement, sur les inconvénients qu'il peut
avoir et qu'il ne faut pas se dissimuler qu'il aura.
* * * * *
Vous êtes convaincue, Madame? Oui, parce que vous l'étiez avant de
me lire. Vous n'êtes pas convaincu, Monsieur? Je vais vous dire
pourquoi. Chacun de nous juge des femmes sur la sienne. Or, il est
assez rare que nous jugions de la nôtre très favorablement. Nous
ne permettons pas qu'on en dise du mal; nous en disons du bien;
mais nous en pensons tout le mal que nous ne permettons pas qu'on
en dise, et nous ne pensons pas un mot du bien que nous en disons.
Mais encore, pourquoi? Parce que nous vivons avec elle, et que
deux êtres imparfaits comme nous le sommes ne peuvent pas vivre
ensemble sans souffrir infiniment l'un de l'autre et sans finir
par voir presque uniquement les défauts l'un de l'autre et l'autre
de l'un.
Mais il ne faut pas raisonner d'après la sensation, ni surtout
d'après la blessure. Cette femme qui est insupportable, qui
est quinteuse, qui est jalouse, qui est tracassière, qui est
faiseuse d'observations et fertile en reproches et féconde en
récriminations et intarissable en plaintes; cette femme que vous
avez choisie pour vous reposer des fatigues de la journée et qui
vous réserve, quand vous rentrez chez vous, la plus rude fatigue
du jour; cette femme est jugée par les autres droite, sensée,
bonne conseillère et bonne consolatrice; elle est jugée par les
autres brave de cœur, forte d'esprit, prudente, avisée et sûre;
elle est jugée par les autres, soyez-en certain, un trésor qu'ils
vous envient.
Une femme, en règle générale, n'est désagréable que pour son mari.
Cela veut dire une chose qu'il faut bien se mettre dans l'esprit:
les femmes ne sont pas mauvaises: elles sont inhabitables. Et
pourquoi inhabitables? Parce que vous habitez toujours avec elles.
Elles sont inhabitables pour nous comme nous le sommes pour elles.
On ne peut pas se toucher sans cesse sans se blesser souvent.
De là votre mauvaise opinion sur les femmes, que vous tenez
uniquement de la vôtre. Mais il ne faut pas juger ainsi. Il faut
juger votre femme par une moyenne prise entre l'opinion que vous
avez d'elle et l'opinion qu'ont d'elle les autres. Celle-ci est
trop optimiste, parce qu'ils ne la connaissent pas assez; la vôtre
est trop défavorable, parce que vous la connaissez trop. La vérité
est dans le milieu. Cette opinion prise d'après cette moyenne vous
représentera votre femme comme un être d'une assez grande valeur
morale et intellectuelle, et si vous êtes suffisamment modeste,
comme vous valant.
Et maintenant, cette opinion, généralisez-la, comme vous faisiez
tout à l'heure, mais comme vous faisiez en ne tenant compte que
de vos sensations personnelles; et dites-vous que la majorité des
femmes est, comme la vôtre, un mélange de qualités et de défauts,
de puissances et d'infirmités intellectuelles, qui fait que la
femme est précisément, c'est-à-dire un peu plus un peu moins, sans
qu'on puisse bien mesurer le moins et le plus, l'égale de l'homme.
Employez cette méthode et vous deviendrez féministe sans
illusion, mais convaincu, comme je le suis, avec des retours et
des reculs tumultueux vers l'antiféminisme, toutes les fois que
vous aurez une querelle de ménage. Mais il ne faut pas faire
attention à ces choses-là. Elles ne tirent pas à conséquence. Je
veux dire: il ne faut pas en tirer de conséquences.