Voilà ce que je pense _en droit_ des revendications féministes.
_En pratique_, c'est autre chose; je ne dis pas que c'est le
contraire, loin de là; mais c'est autre chose.
En pratique, _presque_ toutes les objections des antiféministes
sont ce qu'il y a de plus raisonnable au monde. En pratique, ils
ont parfaitement raison sur presque tous les points. Reprenons
donc point par point, en effet, et suivons pas à pas la route que
nous venons de faire.
Pour ce qui est de la vie de famille, les antiféministes
affirment qu'il faut bien en définitive dans le ménage que
quelqu'un commande. Ils ont parfaitement raison, et en fait dans
les ménages, sauf dans les ménages d'élite que j'ai indiqués
plus haut, il y a toujours quelqu'un qui commande et quelqu'un
qui se révolte ou qui fait semblant de se révolter, et celui qui
commande c'est ici le mari et ici la femme. De cela la loi ne
s'occupe pas; mais, si elle indique qui, en définitive, doit ou
devrait commander, c'est qu'elle vise le conflit. Quand il y a
conflit, compétition pour le commandement, qui, selon la loi, doit
commander? Le mari. La loi dit: «Vous vous arrangerez comme vous
voudrez; mais si vous vous querellez pour le pouvoir à tel point
que vous ayez besoin de recourir à moi, de venir devant moi, je
vous départage. Il le faut bien, puisque vous avez besoin d'être
partagés. Je vous départage; je me mets du côté de l'un de vous
pour faire pencher la balance. Il serait difficile que je vous
départageasse _cas par cas_, ménage par ménage, que je disse:
«Ici c'est le mari qui commandera, il en est digne; ici ce sera
la femme.» Cela n'aurait point de fin. Je départage d'abord et
d'un coup tous les ménages qui auront besoin d'être départagés, en
déclarant que, dans ce cas, je me mets du côté du mari.»
Voilà l'esprit de la loi. Il n'est pas autre. Il n'établit
pas une autorité universelle des maris, qu'il lui serait bien
parfaitement impossible d'établir, il décide que quand il y a
conflit, on est prévenu: si l'on en vient à demander l'application
de la loi, elle départage en appuyant le mari. Cela est d'assez
bon sens.
--Mais si le résultat est tel que la vie devient impossible?
--Et bien, alors, c'est que, non seulement vous ne savez pas
partager raisonnablement l'autorité; non seulement vous ne savez
pas laisser spontanément s'exercer l'autorité par celui qui a le
plus de volonté, ce qui est le second degré; non seulement vous
ne savez pas, étant en conflit, vous laisser départager par la
loi, en vertu d'un expédient pratique assez sensé après tout, ce
qui est le troisième degré; mais encore et enfin, ce qui est le
plus bas degré, vous ne pouvez d'aucune façon vivre côte à côte;
et dès lors on vous accorde, par le divorce, la liberté de briser
une association pour laquelle, très évidemment, vous n'étiez pas
faits ni l'un ni l'autre, puisque de toutes les façons possibles
de vivre ensemble vous ne vous ajustiez à aucune.
Voilà l'esprit de la législation actuelle, et il n'est pas si
absurde. C'est une bêtise de prétendre qu'il assujettit l'un des
conjoints à l'autre. Il offre un expédient en cas de compétition
et de querelle, expédient après lequel il prévient qu'il n'y a
plus qu'à se séparer.
Tout au plus voudrais-je qu'au mot «obéissance», qui est un peu
dur, et qui sent, sinon l'esclavage, du moins la domesticité,
on substituât dans le texte de la loi le mot «docilité» ou
«déférence». Il indiquerait qu'il est bon, en cas de compétition,
que la femme se laisse «instruire» par le mari et s'inspirât à
son égard d'un certain «respect». Il indiquerait qu'en cas de
conflit, il est bien entendu que, puisqu'il faut un chef, le mari
reste le chef de la famille, jusqu'à ce qu'elle se dissolve. Il me
semble que c'est l'esprit de la loi, telle que nous la comprenons
aujourd'hui, et que c'est la juste mesure.
Pour ce qui est de l'égalité dans la vie civile, les
antiféministes, _en pratique_, ne laissent pas d'avoir raison. Ils
ont raison même sur cette question de l'intelligence féminine,
sur quoi je me suis permis de les moquer. L'intelligence de la
femme est égale à celle de l'homme, oui; mais, en général, elle ne
s'applique pas aux mêmes objets. En général, elle ne s'applique ni
aux affaires d'État, ni aux _affaires_, ni aux choses de droit, ni
aux choses de sciences, ni aux choses de lettres. Elle s'applique
merveilleusement aux choses de la vie pratique, de la vie
intérieure et de la vie mondaine. Quand, donc, les antiféministes
crient aux femmes: «Ne soyez ni professeurs, ni hommes de lettres,
ni avocats, ni médecins, ni juges...», ils ont raison. C'est quand
ils disent: «Vous n'aurez pas _le droit_ d'être professeurs,
hommes de lettres, avocats et juges» qu'ils ont tort; quand ils
disent: «Les femmes ne sont pas faites pour les professions
viriles», ils ont raison. Quand ils disent: «Aucune femme n'est
faite pour les professions viriles», ils ont tort. Et quand
ils ajoutent: «Donc aucune femme n'aura le droit d'exercer une
profession virile», ils ont tort jusqu'à être absurdes et iniques.
Mais il reste qu'ils ont bien raison de détourner les femmes des
professions viriles pour lesquelles, en général, elles ne sont pas
faites du tout.
Toutes les fois que je vois un antiféministe supplier les femmes
de ne pas envahir les professions «libérales» et assurer aux
femmes que la vraie carrière des femmes c'est le mariage et la
maternité, et jurer aux femmes qu'elles ne pourront pas mener
de front la profession libérale, le mariage et la maternité, je
lui applaudis des deux mains et de tout mon cœur. C'est un homme
de parfait bon sens. Mais quand je le vois en conclure qu'il
faut interdire par la loi aux femmes d'être médecins ou avocats,
je déplore son inconséquence. De ce que l'immense majorité des
femmes est peu propre aux fonctions viriles, de ce que, en immense
majorité, les femmes sont des femmes, il ne s'ensuit nullement
qu'il n'y ait pas des femmes qui sont des hommes et des hommes
de talent parfaitement propres aux professions viriles; et de ce
qu'il y a des femmes qui sont aptes à exercer les professions
viriles, il s'ensuit qu'elles ont le droit de les exercer si
elles ont besoin de les exercer pour vivre. Dissuadez-les, même
celles-ci, de s'y adonner; présentez-leur cette détermination
comme une dernière ressource, et triste, comme un pis aller, et
lamentable, oh! d'accord! Vous me verrez, non seulement avec vous,
mais à votre tête pour ce qui est de cela. Mais refuser le droit
de faire une imprudence, quand cette imprudence peut être le
salut, voilà ce qui n'est pas possible, voilà qui est d'abord mal
raisonné, et ensuite, absolument, un déni de justice.
Les femmes sont très fortes quand elles disent: «Vous voulez
que nous ne soyons qu'épouses! Eh bien, épousez-nous! C'est ce
que vous ne faites pas. Vous ne nous épousez plus. Le nombre
des célibataires hommes est en progression continue, et, par
conséquent, le nombre des célibataires femmes. Vous ne nous
épousez plus; ou vous nous épousez quand vous avez quarante ans.
En vérité, à cet âge, vous n'êtes pas engageants! Pour faire la
sottise d'épouser un homme, il faut au moins avoir l'excuse d'être
amoureuse de lui. Dans ces conditions, nous sommes bien forcées de
nous créer des ressources par le travail ou par la prostitution.
Nous refuser le droit de nous en créer par le travail, c'est nous
rejeter de l'autre côté. Le refus fait aux femmes de chercher des
ressources dans les professions intellectuelles est donc tout
simplement le crime de provocation à la débauche.»
Il y a peu de chose à répondre: car de dire que la femme non
épousée doit chercher des ressources dans les professions
féminines, cela est peu expédient. Une femme intelligente peut
dire qu'elle ne voit pas qu'elle soit faite pour être couturière,
et que si son genre particulier d'intelligence l'appelle à être
médecin, elle doit avoir le droit d'exercer la médecine.
Les hommes ont tort de se plaindre ou de se moquer de la crise
féminine. Cette crise vient d'eux. Le devoir strict de l'homme
est de nourrir une femme et les enfants qu'il a d'elle. Quand
il y manque pour faire une économie, il fait une _veuve_. Cette
veuve cherche à vivre. Elle veut exercer les mêmes professions que
lui, elle entre en concurrence avec lui, diminue par là sa part
de bénéfices à lui, et l'économie qu'il a voulu faire se trouve
nulle, et les choses reviennent au même, avec cette différence
qu'il n'y a pas d'enfants de faits et que l'État périclite. Mais
lui, après avoir fait l'économie d'une femme, retrouvant cette
femme comme concurrente, et sentant que son économie va être
rendue nulle par cette concurrence, prétend empêcher cette femme
qu'il n'a pas voulu nourrir, de se nourrir en devenant sa rivale,
et il lui refuse le droit d'exercer la même profession que lui.
C'est ici qu'après avoir été un égoïste, il devient un criminel.
Donc, quand les antiféministes disent aux femmes: «N'exercez pas
les professions libérales. Vous n'y réussirez guère. Mariez-vous!»
ils ont raison; mais quand ils prétendent interdire aux femmes qui
en ont besoin l'exercice des professions libérales, ils deviennent
non seulement injustes, mais quelque peu scélérats.
Je conviens que ce qui leur donne raison, neuf fois sur dix,
c'est que, neuf fois sur dix, l'exercice des professions viriles
n'est pas, pour les femmes, un besoin; c'est un _sport_. La
plupart des femmes qui se piquent de devenir hommes de lettres,
avocats, médecins ou autre chose, n'ont nul besoin de l'être.
Elles se sentent intelligentes, ne manquent pas de vanité, sont
grisées par les hyperboles et les métaphores des écrivains
féministes, veulent créer «l'Ève future» et faire «fleurir la
flore mystique». Elles sont ravies quand une femme montre qu'elle
peut écrire un roman, plaider une cause et soigner une bronchite
aussi bien qu'un homme. Elles cultivent en elles ce mépris de
l'homme qui est un sentiment bien naturel et toujours sur le point
de germer dans le cœur des femmes, et elles ont des joies exquises
quand ce mépris trouve quelque raison de s'affirmer ou quelque
prétexte à se produire. Contre ce sentiment, cette idée, cette
prétention et cette attitude, l'antiféminisme a beau jeu, il s'en
donne à cœur joie et il a parfaitement raison.
Il n'y a pas de railleries si cruelles, il n'y a pas d'irritation
si vive, il n'y a pas de sermons si rudes, il n'y a pas
d'objurgation ni de supplication si désolées qui ne soient de
mise contre cette stupide tendance d'esprit. C'est elle qui fait
des centaines, qui fera bientôt des milliers de déclassées, de
révoltées, de détraquées, de folles, et ce qu'il y a de pis, de
ridicules. Pour fouailler comme il faut ces imbéciles, Apollon
nous devrait rendre Molière. Ah! s'il le rendait! Mais cela
n'empêche pas que, sur dix de ces vierges folles, il y a une
vierge sage et malheureuse. Pour celle-là le droit doit être
proclamé et reste intact. J'abandonne les autres, de toute mon
âme, à la comédie de mœurs. Les antiféministes ont là leur
matière. Je ne m'oppose pas à ce qu'ils l'exploitent de tout leur
cœur et de toute leur verve; et je ne doute nullement que je me
joigne à eux assez souvent, dans cette tâche infiniment salutaire.
Enfin, pour ce qui est de l'égalité des sexes dans la vie sociale,
en pratique les antiféministes ont encore raison, quoique beaucoup
moins que dans l'affaire précédente. Oui, une femme s'occupant de
politique _active_, journalière, militante, sera toujours ridicule
et manquera à la modestie, à la réserve, à la modération, presque
à la pudeur, qui sont convenables à son sexe. Une femme dans une
réunion publique est en mauvaise compagnie. Une femme dans la
Chambre des députés n'est guère à sa place. Une femme bien élevée
ne peut être guère une femme de Chambre. J'espère qu'elles le
comprendront. Je n'aime pas assez les politiciens pour désirer
qu'il se forme une classe de politiciennes. Je conseillerai
toujours aux femmes, avec les antiféministes, de ne pas descendre
au forum. Les antiféministes, encore ici, sont dans le vrai.
Mais il y a une distinction à faire entre la vie politique, la
«vie publique» et la participation raisonnable et tranquille aux
affaires de l'État. Je ne vais jamais dans une réunion publique,
je ne suis pas et ne serai jamais député; et je m'occupe de
politique à peu près sans cesse. J'écris des articles politiques
et je vote aux élections. Je ne vois aucun inconvénient à ce
que les femmes s'occupent de politique comme je m'en occupe.
Elles sont très capables de se faire une opinion politique très
raisonnable et de voter en connaissance de cause, tout autant que
les dix-neuf vingtièmes de notre corps électoral actuel; et j'ai
même exposé plus haut, comme par avance, les raisons pourquoi,
_même en pratique_, les femmes sont plutôt beaucoup plus aptes à
voter bien que les trois quarts environ du corps électoral que
nous possédons.
Et c'est ici que, même au point de vue pratique, les
antiféministes sont particulièrement faibles. Une de leurs
raisons, et bonne, consiste à dire qu'une femme ne peut pas à la
fois exercer une profession virile et faire son métier de femme,
de ménagère, de bonne épouse, de bonne mère, etc.
C'est pour cela que moi-même je conseillerai toujours aux femmes
les métiers sédentaires, qui se font à la maison, qui n'excluent
pas le mariage ou qui ne détruisent pas le ménage: pharmacien,
directrice de poste, percepteur, receveur d'enregistrement, etc.
Mais pour ce qui est d'être électeur, il n'y a aucun empêchement à
exercer ses droits électoraux et à être en même temps bonne épouse
et bonne mère de famille. Lire son journal, savoir que M. Un Tel,
candidat à la députation, est un coquin, et voter une fois l'an,
cela ne prend pas un temps très considérable, et le ménage peut
très bien marcher en dépit de ses occupations, sans lui faire tort
et sans rien y perdre.
La résistance au suffrage des femmes, en droit, ne se soutient
d'aucune bonne raison, et même en pratique, n'a aucun bon argument
à faire valoir, et il reste, comme je l'ai dit, que les femmes
admises dans le suffrage universel y apporteraient un élément de
moralisation, de désintéressement et de générosité extrêmement
appréciable.
Voilà tout ce que je dois et aussi tout ce que je peux accorder
aux antiféministes. Ils ont raison de détourner les femmes du
célibat, de l'horreur du mariage, du mépris de l'homme, de
l'esprit de rivalité avec les hommes, du sport féministe, de
l'exercice des professions viriles, quand cet exercice n'est
pas une nécessité et une question de pain. Voilà où ils sont
pleinement dans la vérité. Ils ont raison, absolument, en assurant
que les professions viriles exercées par les femmes ne seront
jamais que des anomalies...
Et ici je vois se dresser l'objection capitale que je sens
poindre depuis que j'ai commencé à écrire cet article. Je sens
que les antiféministes me crient: «Vous faites donc toute une
nouvelle législation pour des anomalies ou, tout au moins, pour
des exceptions! Quoi! pour _quelques_ femmes qui auront besoin
d'exercer les fonctions masculines et qui y seront propres (car
vous reconnaissez que pour la plupart ce n'est qu'un sport et une
pose) vous révolutionnez la législation ancestrale! Quoi! pour
_quelques_ femmes qui pourront à peu près gagner leur vie comme
médecins, vous bouleversez toute la réglementation séculaire de la
profession médicale! Quoi! pour _quelques_ femmes qui...» etc.
Et encore: «Vous nous donnez à peu près raison en pratique et vous
nous donnez tort en droit, c'est-à-dire non seulement en théorie,
mais en législation exécutoire et applicable! Est-ce que le droit
n'a pas toujours été fondé sur la pratique? Est-ce que la théorie
ne doit pas sortir de la pratique, c'est-à-dire de l'observation
des faits? Est-ce que, surtout, la législation ne doit pas être
calquée sur la pratique et ne doit pas être tout simplement la
régularisation de la pratique commune?» Etc.
--Mais non! Ce n'est pas tout à fait cela. D'abord une immense
partie de la législation vise précisément des anomalies et des
exceptions. Ce n'est pas encore tout à fait la commune pratique
que d'assassiner son père. Et il y a des lois contre l'assassinat
et contre le parricide. Ces lois visent l'anomalie et l'exception.
Ce n'est pas la commune pratique que d'être bouilleur de cru.
Et il y a des lois sur les bouilleurs de cru. Ces lois visent
l'exception et l'anomalie. Ce n'est pas la commune pratique que
d'être en grève, et il y a des lois sur les grèves ouvrières. Ces
lois visent l'anomalie et l'exception. Ce n'est pas la commune
pratique que d'être syndiqués, et je crois qu'il n'y a que le
dixième des ouvriers français qui soient syndiqués. Et il y a des
lois sur les syndicats ouvriers. Ces lois visent l'exception et
l'anomalie.
Il n'y a donc rien de plus naturel que ceci que des lois règlent
ces anomalies et ces exceptions, qui doivent rester exceptions et
anomalies et qui sont l'exercice des diverses professions viriles
par les femmes.
Et quant au droit fondé sur la pratique, la réponse est
la même, ou peu différente. Nous faisons un droit pour une
anomalie, du reste considérable, et qu'on ne peut pas laisser
sans réglementation. Mais le droit, en mille endroits, ne fait
pas autre chose! Il respecte et protège la propriété; mais il
se contredit, et il foule aux pieds le droit de propriété dans
le cas «d'utilité publique» plus ou moins constatée. Il accorde
des droits _dont il ne recommande aucunement l'usage_. Il
permet le célibat. Il ne le recommande pas. Il le déteste même
comme contraire au bien général. Il ne le recommande pas. Mais
il le permet. Il permet la séparation de corps et le divorce.
Direz-vous qu'il les désire? Il permet le suicide et ne fait
pas, comme on a peut-être raison de le faire en Angleterre, leur
procès aux suicidés. Est-ce à dire que, parce qu'on vous permet
le suicide, on vous conseille de vous tuer? La loi autorise une
foule de choses qui sont moralement très condamnables. Elle
autorise la débauche, et même, en la réglementant, elle a l'air de
l'organiser. Ce n'est point du tout qu'elle la recommande. Elle
permet à un Français de quitter sa patrie et de se faire membre
d'une autre patrie. Elle lui permet de se dénationaliser. Je ne
crois pas qu'il y ait de crime social plus grand que celui-là. La
loi l'autorise; ce n'est pas à dire du tout qu'elle le conseille,
ni même qu'elle l'excuse.
C'est ainsi que vous jouissez d'une foule de droits qui sont
contraires à vos devoirs. C'est ainsi que vous jouissez d'une
foule de droits _que vous avez le devoir de ne pas exercer_. Il ne
faut pas prendre le change.
Il est vrai qu'on le prend toujours. Quand Naquet faisait sa
campagne du divorce, on croyait, parce qu'il prêchait le droit au
divorce, qu'il prêchait le divorce; et on l'appelait «l'apôtre
du divorce». Il fallait, dans chaque ville où il passait, qu'il
commençât par dire: «Je suis l'ennemi du divorce! Je l'abhorre! Je
le considère comme le plus grand des malheurs!» ce qui n'empêchait
pas le public, la conférence finie, de s'en aller disant: «Il a
recommandé à tout le monde de divorcer.» Car le public n'écoute
jamais que lui-même.
Tout pareillement les féministes, je ne dis pas tous, je ne dis
pas M. Léopold Lacour, M. Jules Bois ni M. Jean Izoulet, mais un
grand nombre, dont je suis, commencent leur conférence en disant:
«Nous avons horreur de la femme-homme, et en même temps que nous
en avons horreur nous la plaignons de tout notre cœur. Nous
supplions les femmes de rester femmes et de ne devenir ni avocats,
ni médecins, ni hommes de lettres... Mais nous reconnaissons leur
droit et nous tenons à ce que la loi le reconnaisse, pour qu'elles
puissent en user en cas d'absolu besoin.»
En un mot, je veux que les femmes aient «les droits de la femme»,
à la condition de n'en jamais user, c'est-à-dire de n'en user
qu'à la dernière extrémité; comme je veux, Monsieur, que vous
ayez le droit de légitime défense, à la condition que vous n'en
usiez qu'aux derniers abois et en espérant bien que vous ne tuerez
jamais personne, et en vous suppliant de ne le point faire, et en
vous plaignant de toute mon âme s'il faut que vous le fassiez.