IDÉES GÉNÉRALES

M. Charles Turgeon a publié sur le _Féminisme français_[1] le

livre le plus complet, le plus documenté, le plus compréhensif qui

ait jamais été écrit, non seulement sur le féminisme français,

mais sur le féminisme de toute la planète. Il a tout lu, tout

noté, et il emploie tout ce qu'il a lu et toutes ses notes. Son

livre est, ores et déjà, le livre classique sur la matière.

[Note 1: Librairie Larose, 28, rue Soufflot, Paris.]

Il ne faudra pas s'arrêter à ce qui pourra désobliger un peu

ou égayer trop à la lecture des premières pages, sans compter

les autres. M. Turgeon n'a pas de goût. Il est trop long. Il

ignore que le secret d'ennuyer est celui de tout dire et surtout

de tout répéter. Ce qu'il nous apprend en deux volumes aurait

pu être dit en un seul, et aurait gagné à cette compression.

De plus, M. Turgeon a une manière tantôt déclamatoire, tantôt

plaisante, toujours banale, qui peut irriter les délicats, qui

sont «malheureux» sans doute, mais dont il faut ménager les

susceptibilités.

Ce qui est plus gênant, c'est que, bien souvent, on hésite sur les

tendances du livre de M. Turgeon. Les conclusions de cet ouvrage

sont formellement «féministes»; mais il est si facile de s'égayer

sur les ridicules du féminisme, et M. Turgeon sait si peu se

refuser ce divertissement inoffensif, qu'à chaque instant on le

croit parti pour la croisade antiféministe la plus belliqueuse.

Il en résulte une certaine indécision, qui, pour n'être pas dans

l'esprit de l'auteur, naît, cependant, et par sa faute, dans celui

de son lecteur.

Il est certain, qu'à avoir la mémoire hantée de certains

manifestes clamés dans les congrès féministes; du livre de M.

Jules Bois ou de celui de M. Léopold Lacour, tout remplis d'un

lyrisme échauffé qui n'a avec l'observation et la logique que

rapports lointains; d'effusions, lyriques encore, comme celles de

M. Jean Izoulet: «cette flore psychique, flore d'ombre pendant

tant de siècles, ne demande qu'à s'élever et à s'épanouir...

C'est nous qui sommes destinés à voir se ranimer et fleurir de

toutes ses fleurs mystiques l'âme de la femme, ce véritable

jardin secret,»--on est tout porté à prendre le féminisme par ses

aspects réjouissants, quand bien même on est animé à son égard des

intentions les meilleures. Mais il faudrait laisser résolument de

côté tout ce galimatias à l'usage et peut-être à destination de

«pecques provinciales», lesquelles sont en bon nombre, surtout à

Paris, et ne jamais quitter le fond des choses, qui est sérieux,

qui est même tragique et qui n'est aucunement du domaine de la

romance sentimentale.

M. Turgeon a trop souvent quitté la grande route pour les chemins

de traverse faits à souhait pour le plaisir des yeux malins.

Son livre, sans y rien perdre de sa solidité, y a perdu un peu

d'_autorité_.

Malgré ses défauts, c'est un livre qu'il faut lire et qui

dispensera de lire tous les autres. C'est le propre du livre

classique. Je répète que M. Turgeon a écrit le livre classique sur

la question.

I

L'essentiel du féminisme est ceci. La femme doit-elle être

l'égale de l'homme à l'école, dans la famille, dans la vie civile,

dans la vie sociale?--A toutes ces questions M. Turgeon, sauf

quelques réserves et limitations très légères, a répondu: oui; et

je suis absolument de son avis, un peu plus peut-être qu'il n'en

est lui-même. Seulement, il a un peu confondu la question de droit

et la question de pratique, et c'est précisément--complément à son

livre, que je crois nécessaire et dont il ne me saura peut-être

aucun gré--cette distinction que je veux faire ici avec toute la

précision dont je puis être capable.

_En droit_, l'égalité dans la famille doit être absolue, par la

bonne raison qu'elle existe en fait plus ou moins, et que là où

elle existe en vérité, la famille est dans les conditions les

meilleures où elle puisse être. Ne remarquez-vous pas que dans

les familles qui vous environnent, c'est tantôt la femme, tantôt

l'homme qui gouverne? Qu'est-ce à dire? qu'il y a, _en moyenne_,

égalité des sexes dans le gouvernement de la famille. Comment donc

la loi pourrait-elle décréter à l'avantage d'un sexe ou d'un autre

une prééminence qui n'existe pas, puisqu'elle existe tantôt à

l'avantage de l'un, tantôt à l'avantage de l'autre? Ces choses-là

ne se décrètent pas. Elles sont, et la loi qui prétend les faire a

ce ridicule ineffable de décréter une chose qui, là où elle est,

serait sans elle, et là où elle n'est pas, ne sera pas, quoi que

la loi en puisse dire.

Mais il y a des exceptions. Il est des familles,--et ce sont des

familles d'élite, et qui prennent dans la société une importance

considérable, et qui «font fortune», et qui établissent leurs

enfants d'une manière à faire des jaloux,--il y a des familles

où se fait un partage égal, parfaitement égal, du gouvernement

et de l'autorité. Le mari consulte sa femme comme une égale; la

femme consulte son mari comme un égal. Ils délibèrent sur tout

et aussi bien sur ce qui concerne plus particulièrement la femme

que sur ce qui concerne plus spécialement le mari, et leurs

décisions sont toujours des accords et des ententes. J'avais tort

de dire: «partage égal»: je devais dire: _condominium_; et c'est

précisément l'égalité absolue.

Cette famille type, cette famille véritablement sociale, dont les

autres ne sont que des manières d'ébauches, c'est celle-là que la

loi devrait viser comme la vraie cellule sociale, la vraie, la

pure, la seule rationnelle, encore qu'elle soit rare, et celle

qu'on doit donner comme l'exemple et comme la règle.

_En droit_ donc, ce que la loi devrait faire, c'est proclamer

l'égalité de l'homme et de la femme dans la famille. Cela voudrait

dire: la famille que je souhaite, c'est la famille où l'autorité

est également partagée, ou plutôt la famille où les autorités

sont confondues. Pour les autres, je n'ignore pas que l'autorité

sera tantôt à l'homme, tantôt à la femme, selon que celui-ci ou

celle-ci aura plus de volonté que l'autre. Mais ceci est affaire

de fait et non de loi. Ce que je dis, c'est ce qui devrait être.

Ce qui devrait être, c'est l'autorité à deux. Par mon texte,

j'engage au moins les conjoints à se rapprocher de cet idéal ou

plutôt de cette vérité.

Voilà _en droit_ la solution sur la question de l'égalité des

sexes dans la famille.

* * * * *

L'égalité civile consiste en ceci. Les femmes auront l'accès à

toutes les fonctions civiles qui sont ouvertes aux hommes. C'est

là qu'est le fort du débat; c'est là qu'est le feu. Je suis, avec

M. Turgeon, malgré quelques hésitations qu'il montre sur ce point,

pour la pleine admissibilité des femmes à toutes les fonctions

civiles. Les objections sur ce point me paraissent si faibles

qu'elles touchent, selon moi, au ridicule. On dit: les femmes ne

sont pas assez intelligentes pour exercer les professions viriles.

Tout d'abord, une réponse préjudicielle. La réponse, c'est: «_Eh

bien! alors!_» Si elles ne sont pas assez intelligentes pour

exercer ces fonctions, que craignez-vous d'elles? Laissez-les

faire! Elles s'y casseront le nez et vous serez triomphants! Il

est singulier qu'on défende à quelqu'un de monter à un mât de

cocagne, précisément parce qu'il est incapable d'y grimper. «Toi,

mon ami, tu es manchot. Il t'est défendu par la loi de t'approcher

du mât.» Mais, au contraire! Si cela lui est interdit par la

nature, il est bien inutile et très absurde de le lui interdire

par la loi. Ce qu'il serait naturel et rationnel de lui dire,

c'est: «Oh! toi! tant que tu voudras!» On ne raisonne pas de cette

façon-là. On est suspect, quand on raisonne ainsi, de penser

exactement le contraire de ce qu'on dit.

Mais admettons, et voyons ce qu'on dit d'un peu sérieux sur

l'inaptitude des femmes aux professions viriles. On dit: «Jamais

les femmes n'ont eu de génie! Elles n'ont ni écrit l'_Iliade_, ni

peint la chapelle Sixtine, ni découvert l'attraction.» L'argument

est puéril, et M. Turgeon a perdu bien du temps à le discuter.

Est-ce qu'il s'agit de génie? Il s'agit de plaider des causes, de

soigner des pneumonies, de juger des procès, d'écrire des articles

et des romans, de professer la littérature et la physique, de

préparer des remèdes dans une officine de pharmacien. Jamais

il n'a fallu de génie pour tout cela. Les femmes sont aptes à

tout cela, absolument aussi bien que les hommes, absolument. La

«question du génie» se réduit à ceci: «_Quelques hommes_, vingt

en vingt siècles, sont supérieurs à toutes les femmes.» Soit! Et

que ce soit à la gloire du sexe viril. Mais cela n'empêche pas

_toutes_ les femmes, car une exception infinitésimale ne prouve

rien pour la généralité, d'être égales en intelligence à _tous_

les hommes. Dans la région immense qui va du génie, exclu, à la

stupidité, les femmes sont tout simplement les égales des hommes.

Il y en a de stupides, il y en a d'intelligentes, il y en a qui

ont du talent, il y en a qui touchent au génie. Et exactement en

toutes choses: en littérature, en jurisprudence, quoiqu'elles

l'aiment peu, en philosophie, en mathématiques, en physique,

en sciences naturelles. Il y a d'illustres noms féminins dans

l'histoire de toutes ces grandeurs de l'esprit humain. Dès lors,

que devient l'objection? Défendez, si vous voulez, aux femmes

d'exercer les fonctions qui exigent du génie. J'en suis d'avis.

Et puis cherchez les fonctions, exercées par les hommes, qui

exigent du génie. Je serais curieux que vous m'en montrassiez une.

Serait-ce celle de pharmacien ou celle de percepteur? Serait-ce

celle de ministre de la justice, ou celle de président de la

République?

Savez-vous de quoi sont victimes ceux qui élèvent cette

objection? Ils sont victimes du parallélisme. Le parallèle est

un des fléaux de l'humanité. On fait un parallèle entre César

et Pompée. Il faut, dès qu'on a commencé, que tous les talents

de César soient refusés à Pompée et tous les talents de Pompée

refusés à César. On fait un parallèle entre Corneille et Racine.

Il faut, dès qu'on a pris la plume ou la parole, que toutes

les qualités qu'on croit découvrir dans Racine soient refusées

à Corneille, et réciproquement. C'est une plaie; c'est un

merveilleux outil à fausser l'entendement. De même on s'acharne au

parallèle entre l'homme et la femme. Les qualités viriles ne sont

pas des qualités féminines; les talents féminins ne sont pas des

talents virils.

Il n'y a rien d'enfantin comme cette manière de voir et de

raisonner. Exactement comme chez les animaux, il y a infiniment

plus de ressemblances que de différences entre l'homme et la

femme. Réfléchissez-y. Vous avez un type convenu de l'homme.

Eh bien, songez combien il vous est arrivé de fois de dire:

«Cette femme est un homme. C'est même un gendarme; c'est même un

procureur.» Vous avez un type convenu de la femme. Songez comme il

vous est arrivé souvent de dire: «Cet homme est une femme. C'est

même une coquette, c'est même une ménagère. C'est même une femme

du monde. C'est même une modiste.» Si, tant de fois, une femme a

répondu au type que vous vous étiez fait de l'homme et tant de

fois un homme s'est ajusté au type que vous vous étiez fait de la

femme, c'est que le type homme et le type femme n'existent pas, et

sont à peu près de convention. C'est que comme l'a dit Fourier,

«il y a des hommes qui sont femmes par la tête et par le cœur et

des femmes qui sont hommes par le cœur et par la tête».

L'homme est une femme plus robuste, la femme est un homme capable

de maternité, et voilà toutes les différences, ou il s'en faut de

peu. Comme intelligence et comme sentiments, ils sont les mêmes,

avec quelques tendances générales un peu différentes, qui sont le

résultat beaucoup plus des traditions et de l'aménagement social

que de la nature primitive. Il n'y a que chez quelques rares

insectes que le mâle est essentiellement différent de la femelle.

Partout ailleurs mâle et femelle ont les mêmes instincts, la même

capacité intellectuelle et se livrent aux mêmes travaux.

Autre observation, qui prouve encore combien des deux côtés on

reste superficiel. Féministes ou virilistes n'envisagent que les

beautés et les grandeurs du sexe dont ils prennent la défense.

«Quels êtres supérieurs que les hommes!... Quels êtres divins que

les femmes!» De sorte que, remarquez-le, ils concluent toujours

plus ou moins formellement, non à l'égalité des sexes, mais à la

prééminence, ou du sexe masculin sur le sexe féminin, ou du sexe

féminin sur l'autre. Mais regardez donc autour de vous dans toutes

les classes de la société! Les sexes sont, non pas supérieurs

l'un à l'autre par la grandeur de celui-ci ou de celui-là, et non

pas égaux dans leur grandeur commune; ils sont égaux dans leur

bassesse. Les fonctions viriles sont exercées, dans la proportion

de quatre-vingt-dix sur cent, par des imbéciles, que les plus

médiocres des femmes pourraient remplacer.

Rappelez-vous vos camarades de lycée et voyez ce qu'ils sont

devenus. Rappelez-vous vos sœurs et cousines et ce qu'elles

étaient à seize ans. Direz-vous que sœurs et cousines, faisant

les mêmes études, n'étaient pas capables de devenir ce que

vos camarades sont devenus? Non, je ne mets pas très haut

l'intelligence féminine; mais ce n'est pas la mettre très haut que

la tenir pour égale à l'intelligence virile. L'immense majorité

des professions viriles sont des routines que peuvent apprendre,

en quelques années, les plus médiocres cerveaux féminins. La

magnifique bouffissure d'un petit avocat de province devant sa

femme, incapable, selon lui, d'avoir même l'idée de ce en quoi

consiste la capacité de son mari, est un des spectacles les

plus réjouissants que m'offre la fête quotidienne de l'univers.

Eh! oui! l'homme et la femme sont égaux, exceptions réservées,

non pas parce qu'ils sont également forts, mais parce qu'ils

sont également faibles; non pas parce qu'ils sont également

intelligents, mais parce qu'ils sont également bornés, et non

pas parce qu'ils sont également vertueux, mais parce qu'ils sont

également pervers.

Il est clair que l'égalité des deux sexes à l'école est la

conséquence de l'égalité des sexes dans la vie civile. Elle en

est la conséquence logique, puisqu'elle en est la condition

préalable. Les femmes doivent _pouvoir_ se donner exactement la

même éducation que les hommes pour _pouvoir_ entrer dans les mêmes

carrières. Ecole de droit, école de médecine, école de pharmacie,

école des beaux-arts doivent leur être absolument ouvertes. Ces

progrès sont, du reste, accomplis et acquis. Il n'y a pas lieu d'y

insister.

Je ferai seulement observer qu'ils entraîneront une modification

importante, quoique de détail, à quoi l'on ne songe point. Il y

a des écoles d'état qui sont des internats. Je ne parle pas de

l'École Saint-Cyr, qui, et pour cause, ne concernera jamais les

femmes; mais l'École normale, l'École polytechnique, qui préparent

au métier de professeur et au métier d'ingénieur, devront être un

jour, en vertu du principe d'accessibilité égale, ouvertes aux

femmes. Or, c'est impossible, ou à peu près. On ne voit pas jeunes

gens et jeunes filles enfermés dans le même couvent laïque, rue

d'Ulm ou rue Descartes. Ceux qui envisagent avec bienveillance

cette promiscuité plus ou moins étroite, sont de simples gens mal

élevés.

Eh bien, cela veut dire qu'École normale et École polytechnique

sont des conceptions arriérées qui doivent disparaître, du moins

en tant qu'internats et couvents laïques. Ce sont des restes de la

conception du moyen âge ou de la pensée des Jésuites. L'internat

doit disparaître partout, même dans l'enseignement secondaire,

s'il est possible. En attendant, il n'a plus du tout sa raison

d'être dans l'enseignement supérieur. L'enseignement supérieur

doit consister en cours, très réguliers, très méthodiques,

très sévèrement organisés, nullement publics, mais ouverts aux

étudiants des deux sexes, qu'un examen ou un concours aura

démontrés aptes à y assister.

A ce changement qui est en train de se faire comme de lui-même, si

l'accessibilité des femmes aux emplois publics donne un mouvement

plus rapide et s'il le complète et l'achève en en nécessitant

l'achèvement, il n'y a lieu que de se féliciter de ce résultat.

C'est à ce propos que M. Turgeon traite longuement de la

coéducation des deux sexes. La question a fait couler des

flots d'encre en raison de son insignifiance. Il y a quelques

avantages, au point de vue de l'émulation et au point de vue de

l'adoucissement des manières des hommes et de l'affermissement des

manières des femmes, dans la coéducation. Il y a quelques dangers,

moindres qu'on ne croit, au point de vue des bonnes mœurs, dans

la coéducation. La question ne vaut pas dix lignes. Tant que

l'internat existe, il est meilleur, selon moi, que les internats

soient séparés et qu'il y ait internats de filles et internats de

garçons. Donc, pour le moment, coéducation dans l'enseignement

primaire, séparation dans l'enseignement secondaire, et

coéducation, en cours libres, dans l'enseignement supérieur.

Et quand l'internat sera supprimé, la question n'existera même

plus.

Enfin, l'égalité des deux sexes dans la vie sociale est la

troisième question. Les femmes doivent-elles avoir les mêmes

droits politiques, électorat et éligibilité, que les hommes?

Par suite de cette confusion continuelle qu'il fait entre le droit

et la pratique, M. Turgeon n'est pas très net en ses conclusions

sur ce point. Je tâcherai de l'être.

J'estime qu'il faut donner aux femmes exactement les mêmes droits

qu'aux hommes dans la vie sociale. En droit, cela ne souffre pas

discussion. Le principe est que l'homme, l'être humain ne doit

subir que la loi qu'il a faite. Les femmes vivent-elles sous la

loi, la subissent-elles, en profitent-elles, en souffrent-elles?

Oui; donc elles doivent la faire. Il est tyrannique que je sois

dans une association dont je n'ai pas accepté les conditions et

dont je ne puis pas modifier les conditions.

--Mais si la femme est une mineure, comme un enfant? Personne ne

songe à demander l'électorat et l'éligibilité pour les enfants?

--J'ai répondu à ceci en montrant que les femmes ne sont des

enfants que si l'on soutient que les hommes en sont eux-mêmes.

Il est hasardeux de refuser l'intelligence politique aux femmes,

quand on leur reconnaît l'intelligence générale. Elles ont

prouvé par les deux Elisabeth, par les deux Catherine et par Mme

de Staël, qu'elles ont quelque entendement des affaires d'un

État. Il est vrai qu'il y a le mot de la duchesse de Bourgogne:

«Savez-vous, mon grand-père, pourquoi les règnes de femme sont

plus beaux que les règnes d'homme? C'est que, sous les rois,

ce sont les femmes qui gouvernent, et que sous les reines, ce

sont les hommes.» Mais, précisément, cette spirituelle boutade

prouverait qu'hommes et femmes sont capables de gouverner.

--Mais les femmes sont impropres aux affaires politiques, n'ont

pas la capacité politique, parce qu'elles n'ont pas d'idées

générales.--Il faut un peu rire de temps en temps. Cette objection

nous donne ce plaisir salutaire. C'est en vertu d'idées générales

que les hommes votent dans leurs comices? C'est en vertu d'idées

générales que les députés votent dans leurs Chambres? Mais jamais

une idée générale n'a été que la forme d'une passion, tant chez

les électeurs que chez les députés! Les femmes ont des idées

générales exactement comme les nôtres, c'est-à-dire des passions

habillées, plus ou moins élégamment, en idées. Elles voteraient

exactement dans les mêmes conditions que nous.

C'est par l'effet de l'habitude et par misonéisme naturel que l'on

hausse les épaules ou qu'on sourit à l'idée des femmes participant

aux élections. Il est naturel, dans un pays de suffrage universel,

que le suffrage soit universel. Cet affreux traîne-savates qui

passe est électeur, et votre mère, votre femme, votre sœur ne

l'est pas! C'est précisément cela qui est irrationnel à faire

hausser les épaules.

Les femmes peuvent même prétendre qu'elles sont beaucoup plus

aptes que les hommes à être électeurs prudents, éclairés, bien

avisés et généreux. Le suffrage universel actuel est composé pour

un tiers d'alcooliques. Dans l'autre tiers on trouve des voleurs,

des assassins qui n'ont pas été pris et autres personnages du même

ordre. Dans le troisième tiers enfin, le meilleur, on trouve une

majorité d'individus qui, sans être ni alcooliques ni criminels,

n'ont aucun sens moral.

Or, les femmes, en immense majorité, ne sont pas alcooliques.

L'alcoolisme n'est pas féminin. Les femmes, en quasi-totalité,

ne sont pas criminelles. Il y a une femme criminelle contre dix

hommes criminels. Les criminalistes sont d'accord sur cet axiome:

«Le crime n'est pas féminin.»

Aussi dans les pays où les femmes commencent à voter (Australie,

quelques États de l'Union Américaine), on a remarqué avec surprise

que les femmes tenaient compte de la valeur morale des candidats,

chose dont le suffrage universel viril ne s'occupe absolument

jamais.--C'est précisément cette constatation qui fera que les

politiciens n'accorderont jamais les droits politiques aux femmes.

Pour ces raisons, les femmes seraient admises à soutenir qu'elles

sont plus aptes que les hommes à l'exercice des droits politiques.

Tout au moins, qu'on reconnaisse qu'il y a égalité d'aptitudes

à cet égard. Il me paraîtrait insensé de vouloir soutenir le

contraire. Pour mon compte, je suis absolument persuadé que le

suffrage des femmes serait une moralisation, un assainissement et

aussi un antidote excellent du suffrage universel.

Sur toutes ces questions _de droit_, droit à l'égalité dans

la famille, droit à l'égalité dans l'école, droit à l'égalité

dans la vie civile, droit à l'égalité dans la vie sociale, je

suis précisément de l'avis de Stuart Mill: «Égalité complète

des aptitudes, des fonctions et des droits», et de l'avis de M.

Turgeon: «_Il faut que la femme puisse être légalement tout ce

qu'elle peut être naturellement._» M. Turgeon, qui proteste contre

la première de ces deux formules, ne se doute pas à quel point la

seconde est exactement identique à la première.

* * * * *

C'est qu'il a une objection générale: «La différenciation des

fonctions est inséparable du progrès humain. Plus la séparation

des occupations et la division du travail s'accentue, plus la vie

devient morale(?), féconde et douce...»

--Je le crois bien, que la division du travail est inséparable

du progrès humain! Mais qui est-ce qui a dit que ce soit la

division du travail _par sexe_, la différenciation des occupations

_par sexe_? La loi du progrès, une de ses lois, du moins, si,

du reste, le progrès existe, c'est la division du travail par

aptitudes, et les sexes n'ont rien à voir du tout dans cette

affaire. En dehors de la guerre pour les hommes et de la maternité

pour les femmes, il n'y a aucune spécialisation naturelle d'un

sexe en une occupation et de l'autre sexe en une autre. Il est

incroyable qu'on n'ouvre pas les yeux sur ce qui se passe en

famille, c'est-à-dire naturellement, «spontanément», comme disait

toujours Auguste Comte. C'est là qu'il y a ce qu'il aurait appelé

des «spécialisations spontanées». Suivent-elles le sexe? Pas du

tout. Dans tel ménage c'est le mari qui est la ménagère et la

femme l'homme de lettres. Dans tel autre c'est le mari qui est la

bonne d'enfants et la femme l'intrigant. Dans tel autre, c'est

le mari à qui l'on donne un louis pour ses menus plaisirs et la

femme qui est le caissier; et ils sont nombreux ces ménages-là,

et, mon Dieu, ce ne sont pas les plus mauvais; la femme est pleine

de vices; aussi est-elle moins vicieuse que l'homme.--Voilà les

spécialisations spontanées qui se produisent dans la vie.

Anomalies, dira-t-on.--Oui, mais très nombreuses; et puis je

n'ai jamais dit que l'égalité entre les sexes dût produire autre

chose que des anomalies, comme on le verra plus loin; mais elle

produira, ou plutôt elle consacrera, elle régularisera des

anomalies naturelles, bonnes en soi, respectables, précieuses même

pour le bien commun, et par conséquent parfaitement légitimes.

Et j'en reviens donc à la formule de M. Turgeon, qui est

excellente: «Il faut que la femme puisse être légalement tout

ce qu'elle peut être naturellement.» Et je soutiens que cette

formule a le même sens, quoi qu'en pense M. Turgeon, que celle de

Stuart Mill, «égalité complète des aptitudes, des fonctions et des

droits»;--et qu'elle ne peut pas en avoir d'autre.

Le féminisme · 第 6 / 52 题