M. Charles Turgeon a publié sur le _Féminisme français_[1] le
livre le plus complet, le plus documenté, le plus compréhensif qui
ait jamais été écrit, non seulement sur le féminisme français,
mais sur le féminisme de toute la planète. Il a tout lu, tout
noté, et il emploie tout ce qu'il a lu et toutes ses notes. Son
livre est, ores et déjà, le livre classique sur la matière.
[Note 1: Librairie Larose, 28, rue Soufflot, Paris.]
Il ne faudra pas s'arrêter à ce qui pourra désobliger un peu
ou égayer trop à la lecture des premières pages, sans compter
les autres. M. Turgeon n'a pas de goût. Il est trop long. Il
ignore que le secret d'ennuyer est celui de tout dire et surtout
de tout répéter. Ce qu'il nous apprend en deux volumes aurait
pu être dit en un seul, et aurait gagné à cette compression.
De plus, M. Turgeon a une manière tantôt déclamatoire, tantôt
plaisante, toujours banale, qui peut irriter les délicats, qui
sont «malheureux» sans doute, mais dont il faut ménager les
susceptibilités.
Ce qui est plus gênant, c'est que, bien souvent, on hésite sur les
tendances du livre de M. Turgeon. Les conclusions de cet ouvrage
sont formellement «féministes»; mais il est si facile de s'égayer
sur les ridicules du féminisme, et M. Turgeon sait si peu se
refuser ce divertissement inoffensif, qu'à chaque instant on le
croit parti pour la croisade antiféministe la plus belliqueuse.
Il en résulte une certaine indécision, qui, pour n'être pas dans
l'esprit de l'auteur, naît, cependant, et par sa faute, dans celui
de son lecteur.
Il est certain, qu'à avoir la mémoire hantée de certains
manifestes clamés dans les congrès féministes; du livre de M.
Jules Bois ou de celui de M. Léopold Lacour, tout remplis d'un
lyrisme échauffé qui n'a avec l'observation et la logique que
rapports lointains; d'effusions, lyriques encore, comme celles de
M. Jean Izoulet: «cette flore psychique, flore d'ombre pendant
tant de siècles, ne demande qu'à s'élever et à s'épanouir...
C'est nous qui sommes destinés à voir se ranimer et fleurir de
toutes ses fleurs mystiques l'âme de la femme, ce véritable
jardin secret,»--on est tout porté à prendre le féminisme par ses
aspects réjouissants, quand bien même on est animé à son égard des
intentions les meilleures. Mais il faudrait laisser résolument de
côté tout ce galimatias à l'usage et peut-être à destination de
«pecques provinciales», lesquelles sont en bon nombre, surtout à
Paris, et ne jamais quitter le fond des choses, qui est sérieux,
qui est même tragique et qui n'est aucunement du domaine de la
romance sentimentale.
M. Turgeon a trop souvent quitté la grande route pour les chemins
de traverse faits à souhait pour le plaisir des yeux malins.
Son livre, sans y rien perdre de sa solidité, y a perdu un peu
d'_autorité_.
Malgré ses défauts, c'est un livre qu'il faut lire et qui
dispensera de lire tous les autres. C'est le propre du livre
classique. Je répète que M. Turgeon a écrit le livre classique sur
la question.
I
L'essentiel du féminisme est ceci. La femme doit-elle être
l'égale de l'homme à l'école, dans la famille, dans la vie civile,
dans la vie sociale?--A toutes ces questions M. Turgeon, sauf
quelques réserves et limitations très légères, a répondu: oui; et
je suis absolument de son avis, un peu plus peut-être qu'il n'en
est lui-même. Seulement, il a un peu confondu la question de droit
et la question de pratique, et c'est précisément--complément à son
livre, que je crois nécessaire et dont il ne me saura peut-être
aucun gré--cette distinction que je veux faire ici avec toute la
précision dont je puis être capable.
_En droit_, l'égalité dans la famille doit être absolue, par la
bonne raison qu'elle existe en fait plus ou moins, et que là où
elle existe en vérité, la famille est dans les conditions les
meilleures où elle puisse être. Ne remarquez-vous pas que dans
les familles qui vous environnent, c'est tantôt la femme, tantôt
l'homme qui gouverne? Qu'est-ce à dire? qu'il y a, _en moyenne_,
égalité des sexes dans le gouvernement de la famille. Comment donc
la loi pourrait-elle décréter à l'avantage d'un sexe ou d'un autre
une prééminence qui n'existe pas, puisqu'elle existe tantôt à
l'avantage de l'un, tantôt à l'avantage de l'autre? Ces choses-là
ne se décrètent pas. Elles sont, et la loi qui prétend les faire a
ce ridicule ineffable de décréter une chose qui, là où elle est,
serait sans elle, et là où elle n'est pas, ne sera pas, quoi que
la loi en puisse dire.
Mais il y a des exceptions. Il est des familles,--et ce sont des
familles d'élite, et qui prennent dans la société une importance
considérable, et qui «font fortune», et qui établissent leurs
enfants d'une manière à faire des jaloux,--il y a des familles
où se fait un partage égal, parfaitement égal, du gouvernement
et de l'autorité. Le mari consulte sa femme comme une égale; la
femme consulte son mari comme un égal. Ils délibèrent sur tout
et aussi bien sur ce qui concerne plus particulièrement la femme
que sur ce qui concerne plus spécialement le mari, et leurs
décisions sont toujours des accords et des ententes. J'avais tort
de dire: «partage égal»: je devais dire: _condominium_; et c'est
précisément l'égalité absolue.
Cette famille type, cette famille véritablement sociale, dont les
autres ne sont que des manières d'ébauches, c'est celle-là que la
loi devrait viser comme la vraie cellule sociale, la vraie, la
pure, la seule rationnelle, encore qu'elle soit rare, et celle
qu'on doit donner comme l'exemple et comme la règle.
_En droit_ donc, ce que la loi devrait faire, c'est proclamer
l'égalité de l'homme et de la femme dans la famille. Cela voudrait
dire: la famille que je souhaite, c'est la famille où l'autorité
est également partagée, ou plutôt la famille où les autorités
sont confondues. Pour les autres, je n'ignore pas que l'autorité
sera tantôt à l'homme, tantôt à la femme, selon que celui-ci ou
celle-ci aura plus de volonté que l'autre. Mais ceci est affaire
de fait et non de loi. Ce que je dis, c'est ce qui devrait être.
Ce qui devrait être, c'est l'autorité à deux. Par mon texte,
j'engage au moins les conjoints à se rapprocher de cet idéal ou
plutôt de cette vérité.
Voilà _en droit_ la solution sur la question de l'égalité des
sexes dans la famille.
* * * * *
L'égalité civile consiste en ceci. Les femmes auront l'accès à
toutes les fonctions civiles qui sont ouvertes aux hommes. C'est
là qu'est le fort du débat; c'est là qu'est le feu. Je suis, avec
M. Turgeon, malgré quelques hésitations qu'il montre sur ce point,
pour la pleine admissibilité des femmes à toutes les fonctions
civiles. Les objections sur ce point me paraissent si faibles
qu'elles touchent, selon moi, au ridicule. On dit: les femmes ne
sont pas assez intelligentes pour exercer les professions viriles.
Tout d'abord, une réponse préjudicielle. La réponse, c'est: «_Eh
bien! alors!_» Si elles ne sont pas assez intelligentes pour
exercer ces fonctions, que craignez-vous d'elles? Laissez-les
faire! Elles s'y casseront le nez et vous serez triomphants! Il
est singulier qu'on défende à quelqu'un de monter à un mât de
cocagne, précisément parce qu'il est incapable d'y grimper. «Toi,
mon ami, tu es manchot. Il t'est défendu par la loi de t'approcher
du mât.» Mais, au contraire! Si cela lui est interdit par la
nature, il est bien inutile et très absurde de le lui interdire
par la loi. Ce qu'il serait naturel et rationnel de lui dire,
c'est: «Oh! toi! tant que tu voudras!» On ne raisonne pas de cette
façon-là. On est suspect, quand on raisonne ainsi, de penser
exactement le contraire de ce qu'on dit.
Mais admettons, et voyons ce qu'on dit d'un peu sérieux sur
l'inaptitude des femmes aux professions viriles. On dit: «Jamais
les femmes n'ont eu de génie! Elles n'ont ni écrit l'_Iliade_, ni
peint la chapelle Sixtine, ni découvert l'attraction.» L'argument
est puéril, et M. Turgeon a perdu bien du temps à le discuter.
Est-ce qu'il s'agit de génie? Il s'agit de plaider des causes, de
soigner des pneumonies, de juger des procès, d'écrire des articles
et des romans, de professer la littérature et la physique, de
préparer des remèdes dans une officine de pharmacien. Jamais
il n'a fallu de génie pour tout cela. Les femmes sont aptes à
tout cela, absolument aussi bien que les hommes, absolument. La
«question du génie» se réduit à ceci: «_Quelques hommes_, vingt
en vingt siècles, sont supérieurs à toutes les femmes.» Soit! Et
que ce soit à la gloire du sexe viril. Mais cela n'empêche pas
_toutes_ les femmes, car une exception infinitésimale ne prouve
rien pour la généralité, d'être égales en intelligence à _tous_
les hommes. Dans la région immense qui va du génie, exclu, à la
stupidité, les femmes sont tout simplement les égales des hommes.
Il y en a de stupides, il y en a d'intelligentes, il y en a qui
ont du talent, il y en a qui touchent au génie. Et exactement en
toutes choses: en littérature, en jurisprudence, quoiqu'elles
l'aiment peu, en philosophie, en mathématiques, en physique,
en sciences naturelles. Il y a d'illustres noms féminins dans
l'histoire de toutes ces grandeurs de l'esprit humain. Dès lors,
que devient l'objection? Défendez, si vous voulez, aux femmes
d'exercer les fonctions qui exigent du génie. J'en suis d'avis.
Et puis cherchez les fonctions, exercées par les hommes, qui
exigent du génie. Je serais curieux que vous m'en montrassiez une.
Serait-ce celle de pharmacien ou celle de percepteur? Serait-ce
celle de ministre de la justice, ou celle de président de la
République?
Savez-vous de quoi sont victimes ceux qui élèvent cette
objection? Ils sont victimes du parallélisme. Le parallèle est
un des fléaux de l'humanité. On fait un parallèle entre César
et Pompée. Il faut, dès qu'on a commencé, que tous les talents
de César soient refusés à Pompée et tous les talents de Pompée
refusés à César. On fait un parallèle entre Corneille et Racine.
Il faut, dès qu'on a pris la plume ou la parole, que toutes
les qualités qu'on croit découvrir dans Racine soient refusées
à Corneille, et réciproquement. C'est une plaie; c'est un
merveilleux outil à fausser l'entendement. De même on s'acharne au
parallèle entre l'homme et la femme. Les qualités viriles ne sont
pas des qualités féminines; les talents féminins ne sont pas des
talents virils.
Il n'y a rien d'enfantin comme cette manière de voir et de
raisonner. Exactement comme chez les animaux, il y a infiniment
plus de ressemblances que de différences entre l'homme et la
femme. Réfléchissez-y. Vous avez un type convenu de l'homme.
Eh bien, songez combien il vous est arrivé de fois de dire:
«Cette femme est un homme. C'est même un gendarme; c'est même un
procureur.» Vous avez un type convenu de la femme. Songez comme il
vous est arrivé souvent de dire: «Cet homme est une femme. C'est
même une coquette, c'est même une ménagère. C'est même une femme
du monde. C'est même une modiste.» Si, tant de fois, une femme a
répondu au type que vous vous étiez fait de l'homme et tant de
fois un homme s'est ajusté au type que vous vous étiez fait de la
femme, c'est que le type homme et le type femme n'existent pas, et
sont à peu près de convention. C'est que comme l'a dit Fourier,
«il y a des hommes qui sont femmes par la tête et par le cœur et
des femmes qui sont hommes par le cœur et par la tête».
L'homme est une femme plus robuste, la femme est un homme capable
de maternité, et voilà toutes les différences, ou il s'en faut de
peu. Comme intelligence et comme sentiments, ils sont les mêmes,
avec quelques tendances générales un peu différentes, qui sont le
résultat beaucoup plus des traditions et de l'aménagement social
que de la nature primitive. Il n'y a que chez quelques rares
insectes que le mâle est essentiellement différent de la femelle.
Partout ailleurs mâle et femelle ont les mêmes instincts, la même
capacité intellectuelle et se livrent aux mêmes travaux.
Autre observation, qui prouve encore combien des deux côtés on
reste superficiel. Féministes ou virilistes n'envisagent que les
beautés et les grandeurs du sexe dont ils prennent la défense.
«Quels êtres supérieurs que les hommes!... Quels êtres divins que
les femmes!» De sorte que, remarquez-le, ils concluent toujours
plus ou moins formellement, non à l'égalité des sexes, mais à la
prééminence, ou du sexe masculin sur le sexe féminin, ou du sexe
féminin sur l'autre. Mais regardez donc autour de vous dans toutes
les classes de la société! Les sexes sont, non pas supérieurs
l'un à l'autre par la grandeur de celui-ci ou de celui-là, et non
pas égaux dans leur grandeur commune; ils sont égaux dans leur
bassesse. Les fonctions viriles sont exercées, dans la proportion
de quatre-vingt-dix sur cent, par des imbéciles, que les plus
médiocres des femmes pourraient remplacer.
Rappelez-vous vos camarades de lycée et voyez ce qu'ils sont
devenus. Rappelez-vous vos sœurs et cousines et ce qu'elles
étaient à seize ans. Direz-vous que sœurs et cousines, faisant
les mêmes études, n'étaient pas capables de devenir ce que
vos camarades sont devenus? Non, je ne mets pas très haut
l'intelligence féminine; mais ce n'est pas la mettre très haut que
la tenir pour égale à l'intelligence virile. L'immense majorité
des professions viriles sont des routines que peuvent apprendre,
en quelques années, les plus médiocres cerveaux féminins. La
magnifique bouffissure d'un petit avocat de province devant sa
femme, incapable, selon lui, d'avoir même l'idée de ce en quoi
consiste la capacité de son mari, est un des spectacles les
plus réjouissants que m'offre la fête quotidienne de l'univers.
Eh! oui! l'homme et la femme sont égaux, exceptions réservées,
non pas parce qu'ils sont également forts, mais parce qu'ils
sont également faibles; non pas parce qu'ils sont également
intelligents, mais parce qu'ils sont également bornés, et non
pas parce qu'ils sont également vertueux, mais parce qu'ils sont
également pervers.
Il est clair que l'égalité des deux sexes à l'école est la
conséquence de l'égalité des sexes dans la vie civile. Elle en
est la conséquence logique, puisqu'elle en est la condition
préalable. Les femmes doivent _pouvoir_ se donner exactement la
même éducation que les hommes pour _pouvoir_ entrer dans les mêmes
carrières. Ecole de droit, école de médecine, école de pharmacie,
école des beaux-arts doivent leur être absolument ouvertes. Ces
progrès sont, du reste, accomplis et acquis. Il n'y a pas lieu d'y
insister.
Je ferai seulement observer qu'ils entraîneront une modification
importante, quoique de détail, à quoi l'on ne songe point. Il y
a des écoles d'état qui sont des internats. Je ne parle pas de
l'École Saint-Cyr, qui, et pour cause, ne concernera jamais les
femmes; mais l'École normale, l'École polytechnique, qui préparent
au métier de professeur et au métier d'ingénieur, devront être un
jour, en vertu du principe d'accessibilité égale, ouvertes aux
femmes. Or, c'est impossible, ou à peu près. On ne voit pas jeunes
gens et jeunes filles enfermés dans le même couvent laïque, rue
d'Ulm ou rue Descartes. Ceux qui envisagent avec bienveillance
cette promiscuité plus ou moins étroite, sont de simples gens mal
élevés.
Eh bien, cela veut dire qu'École normale et École polytechnique
sont des conceptions arriérées qui doivent disparaître, du moins
en tant qu'internats et couvents laïques. Ce sont des restes de la
conception du moyen âge ou de la pensée des Jésuites. L'internat
doit disparaître partout, même dans l'enseignement secondaire,
s'il est possible. En attendant, il n'a plus du tout sa raison
d'être dans l'enseignement supérieur. L'enseignement supérieur
doit consister en cours, très réguliers, très méthodiques,
très sévèrement organisés, nullement publics, mais ouverts aux
étudiants des deux sexes, qu'un examen ou un concours aura
démontrés aptes à y assister.
A ce changement qui est en train de se faire comme de lui-même, si
l'accessibilité des femmes aux emplois publics donne un mouvement
plus rapide et s'il le complète et l'achève en en nécessitant
l'achèvement, il n'y a lieu que de se féliciter de ce résultat.
C'est à ce propos que M. Turgeon traite longuement de la
coéducation des deux sexes. La question a fait couler des
flots d'encre en raison de son insignifiance. Il y a quelques
avantages, au point de vue de l'émulation et au point de vue de
l'adoucissement des manières des hommes et de l'affermissement des
manières des femmes, dans la coéducation. Il y a quelques dangers,
moindres qu'on ne croit, au point de vue des bonnes mœurs, dans
la coéducation. La question ne vaut pas dix lignes. Tant que
l'internat existe, il est meilleur, selon moi, que les internats
soient séparés et qu'il y ait internats de filles et internats de
garçons. Donc, pour le moment, coéducation dans l'enseignement
primaire, séparation dans l'enseignement secondaire, et
coéducation, en cours libres, dans l'enseignement supérieur.
Et quand l'internat sera supprimé, la question n'existera même
plus.
Enfin, l'égalité des deux sexes dans la vie sociale est la
troisième question. Les femmes doivent-elles avoir les mêmes
droits politiques, électorat et éligibilité, que les hommes?
Par suite de cette confusion continuelle qu'il fait entre le droit
et la pratique, M. Turgeon n'est pas très net en ses conclusions
sur ce point. Je tâcherai de l'être.
J'estime qu'il faut donner aux femmes exactement les mêmes droits
qu'aux hommes dans la vie sociale. En droit, cela ne souffre pas
discussion. Le principe est que l'homme, l'être humain ne doit
subir que la loi qu'il a faite. Les femmes vivent-elles sous la
loi, la subissent-elles, en profitent-elles, en souffrent-elles?
Oui; donc elles doivent la faire. Il est tyrannique que je sois
dans une association dont je n'ai pas accepté les conditions et
dont je ne puis pas modifier les conditions.
--Mais si la femme est une mineure, comme un enfant? Personne ne
songe à demander l'électorat et l'éligibilité pour les enfants?
--J'ai répondu à ceci en montrant que les femmes ne sont des
enfants que si l'on soutient que les hommes en sont eux-mêmes.
Il est hasardeux de refuser l'intelligence politique aux femmes,
quand on leur reconnaît l'intelligence générale. Elles ont
prouvé par les deux Elisabeth, par les deux Catherine et par Mme
de Staël, qu'elles ont quelque entendement des affaires d'un
État. Il est vrai qu'il y a le mot de la duchesse de Bourgogne:
«Savez-vous, mon grand-père, pourquoi les règnes de femme sont
plus beaux que les règnes d'homme? C'est que, sous les rois,
ce sont les femmes qui gouvernent, et que sous les reines, ce
sont les hommes.» Mais, précisément, cette spirituelle boutade
prouverait qu'hommes et femmes sont capables de gouverner.
--Mais les femmes sont impropres aux affaires politiques, n'ont
pas la capacité politique, parce qu'elles n'ont pas d'idées
générales.--Il faut un peu rire de temps en temps. Cette objection
nous donne ce plaisir salutaire. C'est en vertu d'idées générales
que les hommes votent dans leurs comices? C'est en vertu d'idées
générales que les députés votent dans leurs Chambres? Mais jamais
une idée générale n'a été que la forme d'une passion, tant chez
les électeurs que chez les députés! Les femmes ont des idées
générales exactement comme les nôtres, c'est-à-dire des passions
habillées, plus ou moins élégamment, en idées. Elles voteraient
exactement dans les mêmes conditions que nous.
C'est par l'effet de l'habitude et par misonéisme naturel que l'on
hausse les épaules ou qu'on sourit à l'idée des femmes participant
aux élections. Il est naturel, dans un pays de suffrage universel,
que le suffrage soit universel. Cet affreux traîne-savates qui
passe est électeur, et votre mère, votre femme, votre sœur ne
l'est pas! C'est précisément cela qui est irrationnel à faire
hausser les épaules.
Les femmes peuvent même prétendre qu'elles sont beaucoup plus
aptes que les hommes à être électeurs prudents, éclairés, bien
avisés et généreux. Le suffrage universel actuel est composé pour
un tiers d'alcooliques. Dans l'autre tiers on trouve des voleurs,
des assassins qui n'ont pas été pris et autres personnages du même
ordre. Dans le troisième tiers enfin, le meilleur, on trouve une
majorité d'individus qui, sans être ni alcooliques ni criminels,
n'ont aucun sens moral.
Or, les femmes, en immense majorité, ne sont pas alcooliques.
L'alcoolisme n'est pas féminin. Les femmes, en quasi-totalité,
ne sont pas criminelles. Il y a une femme criminelle contre dix
hommes criminels. Les criminalistes sont d'accord sur cet axiome:
«Le crime n'est pas féminin.»
Aussi dans les pays où les femmes commencent à voter (Australie,
quelques États de l'Union Américaine), on a remarqué avec surprise
que les femmes tenaient compte de la valeur morale des candidats,
chose dont le suffrage universel viril ne s'occupe absolument
jamais.--C'est précisément cette constatation qui fera que les
politiciens n'accorderont jamais les droits politiques aux femmes.
Pour ces raisons, les femmes seraient admises à soutenir qu'elles
sont plus aptes que les hommes à l'exercice des droits politiques.
Tout au moins, qu'on reconnaisse qu'il y a égalité d'aptitudes
à cet égard. Il me paraîtrait insensé de vouloir soutenir le
contraire. Pour mon compte, je suis absolument persuadé que le
suffrage des femmes serait une moralisation, un assainissement et
aussi un antidote excellent du suffrage universel.
Sur toutes ces questions _de droit_, droit à l'égalité dans
la famille, droit à l'égalité dans l'école, droit à l'égalité
dans la vie civile, droit à l'égalité dans la vie sociale, je
suis précisément de l'avis de Stuart Mill: «Égalité complète
des aptitudes, des fonctions et des droits», et de l'avis de M.
Turgeon: «_Il faut que la femme puisse être légalement tout ce
qu'elle peut être naturellement._» M. Turgeon, qui proteste contre
la première de ces deux formules, ne se doute pas à quel point la
seconde est exactement identique à la première.
* * * * *
C'est qu'il a une objection générale: «La différenciation des
fonctions est inséparable du progrès humain. Plus la séparation
des occupations et la division du travail s'accentue, plus la vie
devient morale(?), féconde et douce...»
--Je le crois bien, que la division du travail est inséparable
du progrès humain! Mais qui est-ce qui a dit que ce soit la
division du travail _par sexe_, la différenciation des occupations
_par sexe_? La loi du progrès, une de ses lois, du moins, si,
du reste, le progrès existe, c'est la division du travail par
aptitudes, et les sexes n'ont rien à voir du tout dans cette
affaire. En dehors de la guerre pour les hommes et de la maternité
pour les femmes, il n'y a aucune spécialisation naturelle d'un
sexe en une occupation et de l'autre sexe en une autre. Il est
incroyable qu'on n'ouvre pas les yeux sur ce qui se passe en
famille, c'est-à-dire naturellement, «spontanément», comme disait
toujours Auguste Comte. C'est là qu'il y a ce qu'il aurait appelé
des «spécialisations spontanées». Suivent-elles le sexe? Pas du
tout. Dans tel ménage c'est le mari qui est la ménagère et la
femme l'homme de lettres. Dans tel autre c'est le mari qui est la
bonne d'enfants et la femme l'intrigant. Dans tel autre, c'est
le mari à qui l'on donne un louis pour ses menus plaisirs et la
femme qui est le caissier; et ils sont nombreux ces ménages-là,
et, mon Dieu, ce ne sont pas les plus mauvais; la femme est pleine
de vices; aussi est-elle moins vicieuse que l'homme.--Voilà les
spécialisations spontanées qui se produisent dans la vie.
Anomalies, dira-t-on.--Oui, mais très nombreuses; et puis je
n'ai jamais dit que l'égalité entre les sexes dût produire autre
chose que des anomalies, comme on le verra plus loin; mais elle
produira, ou plutôt elle consacrera, elle régularisera des
anomalies naturelles, bonnes en soi, respectables, précieuses même
pour le bien commun, et par conséquent parfaitement légitimes.
Et j'en reviens donc à la formule de M. Turgeon, qui est
excellente: «Il faut que la femme puisse être légalement tout
ce qu'elle peut être naturellement.» Et je soutiens que cette
formule a le même sens, quoi qu'en pense M. Turgeon, que celle de
Stuart Mill, «égalité complète des aptitudes, des fonctions et des
droits»;--et qu'elle ne peut pas en avoir d'autre.