plus influents de Philadelphie, dans un discours de clôture, dont
quelques auditeurs me firent immédiatement le récit. Après avoir
récapitulé les méthodes enseignées pendant l’hiver de 1797-1798, et
entre autres celle de la saignée à cent onces de sang, en divers cas de
la fièvre jaune: «Messieurs, dit-il à ses élèves, nous allons nous
séparer, et vous allez vous disperser sur la vaste surface des
États-Unis: répandez-y de toutes parts les vérités que vous avez
entendues ici; vous trouverez des contradicteurs, des ennemis!
résistez-leur avec courage, et soyez persuadés qu’avec de la fermeté et
de la constance, vous ferez triompher la _véritable doctrine_.» _Ite et
evangelizate._
Certes, s’il est une _doctrine dangereuse_, surtout en médecine, c’est
celle qui exclut le doute _philosophique_, sans lequel l’esprit demeure
fermé à toute instruction, à tout redressement; et cette doctrine est
surtout pernicieuse pour les jeunes gens, en qui le _désir de savoir et
le besoin de croire_ s’associent au _besoin d’aimer_, et qui
_s’attachent aux opinions_ par suite d’attachement pour les maîtres.
Aussi l’une des plus fécondes sources d’erreur, de fanatisme et de
calamités, a été et est encore ce funeste principe d’éducation
_musulmanique_, adopté dans tous les genres d’éducation.
[162] De 10 à 15 degrés, selon la sensation du malade.
[163] Voyez à ce sujet un très-bon Mémoire de M. Edouard Miller,
New-York repository, tom. 1er, pag. 195.
[164] Graces aux talents de l’ingénieur Latrobe-Bonneval, Philadelphie,
depuis mon départ, jouit d’une pompe à feu qui lui procure les eaux du
Schuylkill; pareille entreprise a été faite à New-York, et il est à
désirer que les habitants des autres ports imitent un si salutaire
exemple.
[165] Je fais cette remarque, parce que la seule bonne méthode que je
connaisse, consiste à traduire d’abord le plus littéralement et le plus
près possible du sens et de la valeur des mots.--Or, comme dans cette
opération il arrive ordinairement que les expressions et les
constructions de la langue étrangère écartent celles qui sont propres à
notre langue naturelle, il faut laisser reposer ce premier jet, et ne le
reprendre que lorsque l’on a presque oublié l’original; alors relisant
ce mauvais français, les formes naturelles du style viennent se
présenter d’elles mêmes, et l’on peut faire un _excellent_ travail. Ce
serait déja beaucoup d’en faire un _bon_, car il est bien peu de
traductions qui méritent cette épithète.
[166] C’est le nom que les Canadiens et les géographes français donnent
à l’Ohio. L’on y pêche entre autres poissons du _Cat-fish_, qui pèse
quatre-vingts et quatre-vingt-dix livres.
[167] Il y a plus de soixante endroits divers du nom de Washington aux
États-Unis. Il y a aussi une douzaine de Charleston; en général la
nomenclature géographique de ce pays est pleine de répétitions de ses
propres noms ou de noms d’Europe, par la raison que chaque colon,
anglais, irlandais ou écossais, donne à son nouveau séjour le nom de son
lieu natal: et l’on peut dire, sous plus d’un rapport, que les
États-Unis sont une seconde édition de l’Angleterre; mais cette copie
est tirée sur un bien plus grand format que l’original. On en jugera
dans un siècle.
[168] C’est le nom que les Américains donnent à tous les habitants
français des postes de leur frontière à l’ouest et au nord.
[169] C’est-à-dire _à la Nouvelle-Orléans_, distante de près de cinq
cents lieues par le fleuve. Au Poste-Vincennes on dit d’un homme qui va
à la Nouvelle-Orléans, _il va en ville_, comme si l’on était dans le
faubourg.
[170] Je joins l’itinéraire qui m’a été communiqué comme chose
très-connue. L’on y remarquera le peu d’accord qu’il y a entre les
lieues et les heures, et la trivialité des dénominations canadiennes,
indice du caractère et des mœurs des gens qui les ont imposées.
_Itinéraire du Poste-Vincennes à Kaskaskias._
lieues ou heures
Jusqu’au ruisseau _Ombra_ 3 2
De là à l’Orme au milieu d’une prairie 4½ 3
De là à la rivière du Chat 4½ 3
De là au Joug 5 3
A la Saline 2 1½
Au poteau de l’Esclave 5 3
A la grosse Pointe 5 2½
A la Cafetière 4 2
A l’Écorce jaune 5 3
A la Pointe au Noyer (un joli ruisseau) 5 2½
Après ce ruisseau est une chaussée détruite
de castors: on prend à un carrefour le
sentier gauche qui abrége; mais l’on est
sans eau pendant cinq lieues; on rejoint à
la pointe aux Fesses.
De la Pointe au Noyer à la Chaussée 1½ 1
Au Fevier 4 2
A la Pointe aux Fesses 5 3
A la prairie du Trou 5 3
A la Grande Côte 5 3
A l’Épronier 4 2
Au Kas 6 4
--- ---
73½ 43½
[171] Par exemple, au _Fort Détroit_, le caractère ne diffère pas de
celui que je viens de citer; et lorsque j’y passai en septembre suivant,
le plus grand nombre des Français parlait de se retirer sur le terrain
_du Roi_ (_Georges_), plutôt que de se former au régime _municipal_ et
laborieux des Américains.
[172] Les Américains, d’après les Anglais, désignent les Sauvages par le
nom d’_Indian_, qu’ils prononcent presque _indigène_: et ils feraient
mieux de s’en tenir à ce dernier terme; car il est bizarre d’avoir donné
le nom des habitants de l’Indus d’abord à ceux de l’Amazone, puis de
toute l’Amérique; et cela par suite de la méprise de l’un des premiers
navigateurs portugais, qui, voulant se rendre dans l’Inde, s’écarta si
fort à l’ouest, qu’il se trouva au Brésil, à qui, pour se consoler, il
donna le nom d’_Inde occidentale_.
[173] Les Sauvages appellent _peau rouge_ celle de daim, dont la chasse
tombe en juillet et août.
[174] En Anglais, _leguins_ (_jambières_): les chaussons s’appellent
_mocassons_.
[175] Voyez la cinquième séance de mes leçons d’histoire professées à
l’école normale, imprimées séparément in-8º 1821, chez Bossange frères.
[176] Vulgairement appelés les _Quakers_, société dont on a peut-être
trop dit de bien en Europe, et trop de mal aux États-Unis (à cause des
Nègres), mais qui, tout bien considéré, me paraît la secte religieuse
dont la morale théorique et pratique est la plus favorable à
l’amélioration de la société et de la condition humaine en général. L’on
peut dire que tout ce qu’il y a de bons établissements de bienfaisance,
de bons règlements administratifs en Pensylvanie, est son ouvrage; et il
ne lui manque que d’introduire dans son plan d’éducation plus de
connaissances physiques, pour mériter d’être l’_église_ de tous les
hommes raisonnables. Comment des _dévôts_ peuvent-ils appeler _profane_
l’étude des ouvrages _de Dieu_?
[177] Tel est le capitaine Carver, voyageur en 1768, dont nous avons une
bonne traduction en 1784, un vol. in-8º. L’auteur paraît avoir été un
peu crédule et très-vaniteux; mais malgré son penchant pour les
sauvages, qui avaient flatté sa vanité, on voit dans ses récits de la
droiture et de la bonne foi. Les aveux qu’il fait de son peu
d’instruction, et de son incapacité à rédiger une grammaire et un
dictionnaire sauvage, me font beaucoup douter qu’il soit le rédacteur de
son ouvrage, et je pense que ce service lui a été rendu par son éditeur,
comme il est arrivé chez nous à un autre voyageur connu.
Un second voyageur est Jean Long, Anglais, commis et facteur pendant
vingt ans dans la traite des pelleteries du Canada: il a publié ses
voyages in-4º en 1791: ils ont été traduits et publiés in-8º en 1793. Il
est fâcheux que le traducteur se soit permis de supprimer les
vocabulaires pour quelque économie de librairie. Cet ouvrage mérite
réimpression avec corrections, car il est le plus fidèle tableau que je
connaisse de la vie et des mœurs des sauvages et des trafiquants
canadiens.
Un troisième est Bernard Romans, dont j’ai assez parlé.
Un quatrième est Umfreville que j’ai fait connaître. Je ne parle point
du livre d’Adair sur les Creeks et les Chérokis, parce que, à quelques
faits vrais, il a mêlé une foule de faits altérés ou faux, dans
l’intention de prouver que les sauvages descendent des juifs. Cette
extravagante idée, qui d’ailleurs, lui est commune avec plusieurs
missionnaires, ne l’a conduit qu’à faire envisager sous un faux jour
tout ce qui appartient aux sauvages. Ce n’est qu’avec de saines notions
sur la nature de l’entendement humain, sur sa marche, et sur tous les
principes qui gouvernent et modifient l’homme de la nature, que l’on
peut bien étudier et suivre l’histoire des nations.
[178] Le nègre aussi; mais il noircit dans les 24 heures.
[179] C’est ce que dit Oldmixon, tom. I, pag. 286.
[180] Chaque jour de nouveaux faits, en apparence bizarres, viennent
fournir de nouveaux moyens de solution; l’un des plus remarquables est
le cas du Nègre virginien, appelé _Henry Moss_ originaire du Congo,
troisième génération; lequel, dans l’espace de six à sept ans, est
devenu _homme blanc_, à cheveux longs, lisses et châtains, comme un
Européen: c’est lui dont Liancourt parle tome V, page 124. J’ai vu un
procès verbal authentique de sa transmutation de peau.
[181] Le _k_ est jota; et le _th_ a la valeur anglaise.
[182] C’est ainsi qu’ils désignent les missionnaires.
[183] Aussi percent-elles si facilement aux enfants, qu’ils n’éprouvent
jamais de maux de dents.
[184] Pendant treize mois que j’ai passés en Corse, j’eus la note
certaine de cent onze assassinats de guet-apens par effet de ces
_vindettes_, ou vengeances de talion: sous le gouvernement génois, il y
en a eu jusqu’à neuf cents par an. _Quel gouvernement! et quel peuple!_
[185] Il est curieux d’observer que ces vieillards raisonnent
précisément comme le coryphée des politiques italiens. (Machiavelli),
qui, dans ses Commentaires sur les décades de Tite-Live, lib. 3, chap.
1er, prescrit également pour restaurer les états, de ramener leurs
institutions civiles et religieuses à leur origine. Le paradoxe est
palpable dans le cas présent. Aujourd’hui, que je relis cet écrivain, je
trouve que la plupart de ses principes, s’ils étaient bien analysés, le
laisseraient beaucoup au-dessous de sa réputation de savoir et
d’habileté.
[186] Voyez le Discours sur l’origine de l’inégalité des conditions.
[187] Ce que j’avance ici se fonde sur des petits faits
très-intéressants dans l’histoire des grandes choses; je les tiens de
deux témoins dignes de confiance, feu M. le baron d’_Holbach_ et M.
_Naigeon_, membre actuel de l’Institut. Dans le temps où l’académie de
Dijon proposa son prix trop célèbre, Diderot était détenu au château de
Vincennes pour sa lettre _sur les Aveugles_. Rousseau allait le voir
quelquefois: dans l’une de ses visites, il lui montre l’annonce du prix.
«Ce sujet, dit-il, est piquant, j’ai envie de concourir.--Fort bien,
reprit Diderot; mais dans quel sens prendrez-vous la question? Dans son
sens, reprit Rousseau; est-ce qu’elle peut en avoir deux? Les sciences
et les arts peuvent-ils avoir d’autre effet que de concourir à la
prospérité des états?--Eh bien! reprit Diderot, vous serez un _enfonceur
de portes ouvertes_. (Ce furent ses propres termes). Il serait bien plus
piquant de soutenir l’inverse.» Rousseau part frappé de cette idée,
compose dans ce sens, et est couronné par l’_académie de province_.
Quelque temps après d’Holbach et Diderot se promenant au Cours-la-Reine,
rencontrent Rousseau, l’abordent, le complimentent sur _son tour de
force_, et Rousseau plaisante avec eux du succès de son paradoxe et de
la _bonhomie_ des académiciens. Les critiques et les contradictions
survinrent: Rousseau en fut irrité: d’Holbach et Diderot, compagnons
habituels de promenade, le rencontrent encore aux Tuileries: la question
revient sur le tapis, et ils sont étonnés de trouver Rousseau tellement
aigri et changé d’opinion, qu’il soutient sérieusement avec la véhémence
de son caractère, comme _vérité_, ce qu’il avait d’abord traité lui-même
de plaisanterie. D’Holbach en fut frappé, et dit à Diderot: _Mon ami,
cet homme, dans son premier ouvrage, fera marcher l’homme à quatre
pattes_; et la prophétie ne fut que trop vraie.--Ainsi voilà le point de
départ du système de l’homme qui a affiché pour devise: _Vitam impendere
vero_; et cet homme aujourd’hui trouve des sectateurs tellement voisins
du fanatisme, qu’ils enverraient volontiers à Vincennes ceux qui
n’admirent pas les _Confessions_.
[188]
Ceci nous mène à évaluer d’une manière probable la
population de tout ce continent. Les États-Unis
sont connus pour une quotité de 5,215,000
Les Espagnols admettent le Mexique pour une
population totale de 3,000,000
Le Canada, en 1798, comptait 197,000, supposons 200,000
La Louisiane haute et basse ne peut s’admettre
pour plus de 40,000
Les deux Florides, à peu près même nombre,
ci 40,000
Les Creeks, Chactas, Chicasaws, qui ont 8,000
guerriers, total 24,000
Tous les sauvages de la Wabash et de Michigan,
au plus 15,000
La masse de tous les autres sauvages de tout le
continent jusqu’à la mer glaciale et à la mer de
Nouthka-Sund 600,000
----------
Total 9,134,000
Ainsi l’Amérique-nord n’excède que très-peu neuf millions, et l’on peut
compter que le dernier article des sauvages est forcé peut-être de
moitié.
L’Amérique-sud ne paraît pas atteindre même ce nombre.
Les Espagnols instruits n’évaluent toutes leurs possessions dans
cette partie, savoir: Pérou, Chili, Paraguay, Plata, même
Caracas, qu’à une population de quatre millions
d’ames 4,000,000
Les Indiens non soumis n’y sont pas compris.
Le Brésil compte 500,000 Portugais et 600,000
Nègres 1,100,000
---------
Total 5,100,000
Les Indiens non soumis ne peuvent guère s’évaluer
avec précision; mais à raison de leur
territoire, ils ne sauraient égaler la moitié des
blancs; je ne les compte que pour 1,000,000
Les colonies des Antilles et de l’isthme de Panama,
ne passent pas 1,800,000
La Guyanne hollandaise et française ne comportent
pas plus de 75,000
---------
Total 7,975,000
Voilà environ 8,000,000: supposons-en 10, il n’en est pas moins vrai que
les deux Amériques réunies ne sauraient arriver à plus de 20,000,000.
Ce calcul diffère beaucoup de ceux de mon honorable confrère de
l’Institut M. Lalande, astronome, qui, dans l’annuaire des années VIII
et IX, comptait 180,000,000 d’habitants dans le nouveau monde: il est
vrai que dans les années IX et X il s’est subitement réduit à
90,000,000, c’est-à-dire à la moitié. Enfin, cette année (XII) je le
trouve rangé à l’évaluation que j’établis, et que lui ont communiquée
des amis intermédiaires, membres du bureau des longitudes. Il devra
faire une opération semblable sur les 580,000,000 qu’il donne à l’Asie:
sans doute il compte la Chine pour deux ou trois cents millions, comme
on nous l’a dit depuis quelques années. Mais dans le dénombrement que
publièrent les Anglais l’an dernier, la population des campagnes ne
s’élève qu’à 55 millions. En supposant que celle des villes soit égale,
ce qui est beaucoup supposer, ce serait 110 millions, et par comparaison
à l’Europe, cet empire ne saurait excéder
têtes.
120,000,000
La Perse, selon Olivier, n’a que 3,000,000
En détaillant toute la Turquie d’Asie, je ne
puis trouver plus de 11,000,000
Et je ne crois pas que l’Asie entière en contienne
plus de 240,000,000
L’Europe est bien connue pour 140 à 142 millions,
ci 142,000,000
L’Afrique, y compris l’Egypte, ne peut guère
excéder l’Amérique; mais supposons 30,000,000
Enfin pour les îles de la mer du Sud, la
Nouvelle-Guinée, etc., admettons (et c’est
trop) 5,000,000
Nous avons pour tout le globe un total de 437,000,000 et l’on ne saurait
arriver à 500,000,000.
Il n’est pas étonnant que l’on se trompe beaucoup en calculs de
population dans les pays non civilisés, puisque chez nous-mêmes, nous
avons des exemples d’_erreurs inconcevables_; par exemple: jusqu’en 1792
la Corse ne comptait que 158,000 habitants, comme je l’ai vu porté sur
les états du directoire _à Corté_: aujourd’hui la Corse figure dans tous
nos tableaux officiels pour 230,000. On demandera comment cela se trouve
possible; le voici: en 1793, des _Patriotes corses_ trouvèrent utile
d’avoir deux départements au lieu d’un, afin d’avoir doubles salaires de
toute espèce, le tout payé par la France. L’on donna au département de
_Golo_ l’ancien nombre total de 158,000; et l’on ajouta au département
de _Liamôné_ les 72,000 têtes qu’il pouvait avoir, quoique déja
comprises dans le nombre premier; et la Corse, en un matin, acquit un
tiers de plus d’habitants, quoique bien certainement ils soient diminués
depuis 1790; et voilà pourtant un compte officiel sans réclamation.
[190] C’est à la même cause qu’il faut attribuer la pauvreté et la
grossièreté du peuple de _nos landes de Bretagne_. En Angleterre et en
Écosse, M. le chevalier Sinclair en a si bien développé les nombreux
inconvénients, qu’il me suffit d’indiquer au lecteur ses Mémoires sur
les _biens communaux_; mais j’ajouterai, quant aux Corses, que de cette
même source dérive chez eux la fréquence des assassinats de guet-apens,
attendu que les campagnes étant désertes, les assassins sont encouragés
par l’absence de tout témoin.--En méditant sur les moyens de civiliser
cette île et les autres pays de la Méditerranée, qui sont dans un cas
analogue ou semblable, je me suis convaincu que la première loi doit
être partout l’abolition de ces _communaux_. Une seconde loi non moins
indispensable, quoique moins évidente, devrait être une loi, qui, pour
empêcher la concentration des terres dans quelques familles, fixerait,
comme à Sparte, un nombre d’héritages indivisibles et non cumulables
dans une même main; en sorte qu’il y aurait autant de propriétaires,
cultivateurs aisés, qu’il y aurait de ces héritages. Les petits pays ne
peuvent pas se gouverner comme les grands; l’équilibre y est trop
variable. Notre coutume de Bretagne avait un _usement_ semblable dans
les domaines _congéables_ des pays de Cornouailles et de Rohan; ces
domaines passaient toujours au plus jeune des fils; les enfants aînés
recevaient seulement quelque légitime, comme étant plus en état de se
faire un autre établissement; et les cantons où cette loi avait lieu ont
été les mieux cultivés. La Corse pourrait nourrir 30,000 semblables
familles, aisées et industrieuses; elle n’en a pas davantage qui sont
presque toutes pauvres et indolentes. Or, sans aisance, point de
lumières, point d’agriculture, point d’industrie, point de caractère
individuel ni national.--Peut-être est-ce pour tout cela que _Pascal
Paoli_, à l’imitation des Génois, n’a jamais rien changé aux anciens
usages.
[191] Dès 1790 ayant pressenti les conséquences qu’auraient sur nos
colonies les principes et surtout la conduite de quelques amis des
noirs, je conçus que ce pourrait être une entreprise d’un grand avantage
public et privé d’établir dans la Méditerranée la culture des
productions du Tropique; et parce que plusieurs plages de Corse sont
assez chaudes pour nourrir en pleine terre des orangers de 20 pieds de
hauteur, des bananiers, des dattiers; et que des échantillons de coton,
de canne à sucre et de café, y avaient déja réussi, je conçus le projet
d’y cultiver ces denrées, et de susciter par mon exemple ce genre
d’industrie. Pour cet effet, j’achetai en 1792 un local très-favorable,
appelé le _domaine de la Confina_, près d’Ajaccio. Je comptais que
_Pascal Paoli_, traité avec tant de confiance et de générosité,
n’emploierait sa vieillesse qu’à maintenir la paix du pays et à le
garantir des secousses du reste de la France. Malheureusement les hommes
sont des machines d’habitude, qui, dans leur vieillesse, répètent comme
des automates les premiers mouvements qui les ont animées. _Paoli_
revint à tous ses anciens projets de domination personnelle, de
principauté de famille, et à sa manie de s’asseoir dans un trône qu’il
avait fait dresser dès 1768, et dont on m’a montré à Corté des restes de
crépines attachés à des embrasures de plancher. D’après ce système,
chassant les Français par les Anglais, pour chasser ensuite les Anglais
par les Corses, puis soumettre les Corses par son parti et sa parenté,
il me mit dans la nécessité de tout quitter; et par cette amitié
(_d’homme d’état_), dont il m’avait tant de fois donné l’assurance, il
mit à l’encan le domaine de mes _Petites-Indes_.... Mais le sort a été
plus juste: à son tour, ce grand politique italien se trouva déçu et
chassé comme un crédule Français, et son exemple a confirmé l’axiome de
ces moralistes, aujourd’hui vainement décriés, qui disent que les
machiavélistes, à force de tromper les autres, se trompent eux-mêmes, et
qu’il ne manque aux fripons que de vieillir pour être toujours dupes de
leur friponnerie. J’ai, depuis, revendu mon domaine avec peu de perte
(il est aux mains du cardinal _Fesch_), et je doute fort que _Paoli_
trouvât aucun homme d’honneur en France ou en Angleterre qui voulût
acheter pour aucun prix le seul bien qui lui reste, après la pension du
roi d’Angleterre, _la place de son nom dans l’histoire_.
[192] Voyez _Carver_, chap. IX; _Jean Long_, fin du chap. VIII et chap.
IX; _Lahontan_, _Adair_, etc.
[193] Les médecins et les chirurgiens des hôpitaux militaires ont
souvent occasion d’observer que des patients qui, dans un état calme
d’esprit et de sens, auraient jeté des cris de douleur dans les
amputations et autres opérations, montrent au contraire de la fermeté
s’ils sont préparés d’une certaine manière: cette manière consiste à les
_piquer_, comme l’on dit, d’_amour-propre_ et d’_honneur_; à prétendre
d’abord avec ménagement, puis avec contradiction irritante, qu’ils ne
sont pas en état de supporter l’opération sans crier: il arrive presque
toujours que cette irritation morale et physique établit un état
d’orgasme par lequel ils supportent la douleur avec une fermeté qui
autrement leur eût manqué. Dire ce qui se passe alors dans le système
nerveux et dans la circulation sanguine, est un des éléments du
problème.
[194] Tous ceux qui mènent la vie des bois finissent par n’aimer que la
graisse des viandes.--La partie maigre passe trop vite dans l’estomac:
par cette raison, les _traitants_ canadiens l’appellent _viande-pain_.
J’ai moi-même fait l’expérience de ce goût, et comme eux j’en étais au
point de préférer un morceau d’ours à une aile de dinde.
[195] Voyez dans le bel ouvrage de M. _Denon_ le haut degré de goût, de
luxe, de perfection, où étaient parvenus les arts de cette Thèbes, déja
ensevelie dans la nuit de l’histoire quand il n’était pas encore
question de la Grèce ni de l’Italie.
[196] Voyez les _Ruines. Généalogie des idées religieuses_: les
missionnaires chrétiens, catholiques, protestants, moraves, se sont
donné beaucoup de soins pour _convertir_ les sauvages: la société des
Jésuites, par ses manières insinuantes, avait mieux réussi à les
soumettre à des pratiques extérieures; mais le bon sens grossier de ces
hommes n’a jamais pu se plier ou s’ouvrir à la croyance des dogmes
incompréhensibles; ils allaient à office et disaient le chapelet
uniquement afin d’avoir le verre d’eau-de-vie et le pain qu’on leur
distribuait, et dont le don favorisait leur paresse. Je n’ai jamais ouï
citer aux États-Unis l’exemple d’un seul sauvage réellement chrétien;
aussi lorsque chez nous un auteur préconisé a fondé l’intérêt d’un roman
récent sur la _dévotion_ presque _monacale_ d’une _Sqwa_ ou _fille
sauvagesse_, il a manqué à la règle des vraisemblances, de laquelle naît
cet intérêt: mais s’il n’a eu en vue que de plaire à un parti et
d’arriver à un but, il a parfaitement réussi; et c’est particulièrement
le cas de dire: _Tout chemin mène à Rome_.
[197] Voyage en Syrie.
[198] Première Partie, in-8º, 76 pages, _Philadelphie_, 1787 Voyez la
page 30.
[199] Voyez _New Views on the origin of the tribes and nations of
America_, 1 vol. in-8º, _Philadelphia_, 1798.