[161] L’on en pourra juger par la doctrine de l’un des professeurs les

plus influents de Philadelphie, dans un discours de clôture, dont

quelques auditeurs me firent immédiatement le récit. Après avoir

récapitulé les méthodes enseignées pendant l’hiver de 1797-1798, et

entre autres celle de la saignée à cent onces de sang, en divers cas de

la fièvre jaune: «Messieurs, dit-il à ses élèves, nous allons nous

séparer, et vous allez vous disperser sur la vaste surface des

États-Unis: répandez-y de toutes parts les vérités que vous avez

entendues ici; vous trouverez des contradicteurs, des ennemis!

résistez-leur avec courage, et soyez persuadés qu’avec de la fermeté et

de la constance, vous ferez triompher la _véritable doctrine_.» _Ite et

evangelizate._

Certes, s’il est une _doctrine dangereuse_, surtout en médecine, c’est

celle qui exclut le doute _philosophique_, sans lequel l’esprit demeure

fermé à toute instruction, à tout redressement; et cette doctrine est

surtout pernicieuse pour les jeunes gens, en qui le _désir de savoir et

le besoin de croire_ s’associent au _besoin d’aimer_, et qui

_s’attachent aux opinions_ par suite d’attachement pour les maîtres.

Aussi l’une des plus fécondes sources d’erreur, de fanatisme et de

calamités, a été et est encore ce funeste principe d’éducation

_musulmanique_, adopté dans tous les genres d’éducation.

[162] De 10 à 15 degrés, selon la sensation du malade.

[163] Voyez à ce sujet un très-bon Mémoire de M. Edouard Miller,

New-York repository, tom. 1er, pag. 195.

[164] Graces aux talents de l’ingénieur Latrobe-Bonneval, Philadelphie,

depuis mon départ, jouit d’une pompe à feu qui lui procure les eaux du

Schuylkill; pareille entreprise a été faite à New-York, et il est à

désirer que les habitants des autres ports imitent un si salutaire

exemple.

[165] Je fais cette remarque, parce que la seule bonne méthode que je

connaisse, consiste à traduire d’abord le plus littéralement et le plus

près possible du sens et de la valeur des mots.--Or, comme dans cette

opération il arrive ordinairement que les expressions et les

constructions de la langue étrangère écartent celles qui sont propres à

notre langue naturelle, il faut laisser reposer ce premier jet, et ne le

reprendre que lorsque l’on a presque oublié l’original; alors relisant

ce mauvais français, les formes naturelles du style viennent se

présenter d’elles mêmes, et l’on peut faire un _excellent_ travail. Ce

serait déja beaucoup d’en faire un _bon_, car il est bien peu de

traductions qui méritent cette épithète.

[166] C’est le nom que les Canadiens et les géographes français donnent

à l’Ohio. L’on y pêche entre autres poissons du _Cat-fish_, qui pèse

quatre-vingts et quatre-vingt-dix livres.

[167] Il y a plus de soixante endroits divers du nom de Washington aux

États-Unis. Il y a aussi une douzaine de Charleston; en général la

nomenclature géographique de ce pays est pleine de répétitions de ses

propres noms ou de noms d’Europe, par la raison que chaque colon,

anglais, irlandais ou écossais, donne à son nouveau séjour le nom de son

lieu natal: et l’on peut dire, sous plus d’un rapport, que les

États-Unis sont une seconde édition de l’Angleterre; mais cette copie

est tirée sur un bien plus grand format que l’original. On en jugera

dans un siècle.

[168] C’est le nom que les Américains donnent à tous les habitants

français des postes de leur frontière à l’ouest et au nord.

[169] C’est-à-dire _à la Nouvelle-Orléans_, distante de près de cinq

cents lieues par le fleuve. Au Poste-Vincennes on dit d’un homme qui va

à la Nouvelle-Orléans, _il va en ville_, comme si l’on était dans le

faubourg.

[170] Je joins l’itinéraire qui m’a été communiqué comme chose

très-connue. L’on y remarquera le peu d’accord qu’il y a entre les

lieues et les heures, et la trivialité des dénominations canadiennes,

indice du caractère et des mœurs des gens qui les ont imposées.

_Itinéraire du Poste-Vincennes à Kaskaskias._

lieues ou heures

Jusqu’au ruisseau _Ombra_ 3 2

De là à l’Orme au milieu d’une prairie 4½ 3

De là à la rivière du Chat 4½ 3

De là au Joug 5 3

A la Saline 2 1½

Au poteau de l’Esclave 5 3

A la grosse Pointe 5 2½

A la Cafetière 4 2

A l’Écorce jaune 5 3

A la Pointe au Noyer (un joli ruisseau) 5 2½

Après ce ruisseau est une chaussée détruite

de castors: on prend à un carrefour le

sentier gauche qui abrége; mais l’on est

sans eau pendant cinq lieues; on rejoint à

la pointe aux Fesses.

De la Pointe au Noyer à la Chaussée 1½ 1

Au Fevier 4 2

A la Pointe aux Fesses 5 3

A la prairie du Trou 5 3

A la Grande Côte 5 3

A l’Épronier 4 2

Au Kas 6 4

--- ---

73½ 43½

[171] Par exemple, au _Fort Détroit_, le caractère ne diffère pas de

celui que je viens de citer; et lorsque j’y passai en septembre suivant,

le plus grand nombre des Français parlait de se retirer sur le terrain

_du Roi_ (_Georges_), plutôt que de se former au régime _municipal_ et

laborieux des Américains.

[172] Les Américains, d’après les Anglais, désignent les Sauvages par le

nom d’_Indian_, qu’ils prononcent presque _indigène_: et ils feraient

mieux de s’en tenir à ce dernier terme; car il est bizarre d’avoir donné

le nom des habitants de l’Indus d’abord à ceux de l’Amazone, puis de

toute l’Amérique; et cela par suite de la méprise de l’un des premiers

navigateurs portugais, qui, voulant se rendre dans l’Inde, s’écarta si

fort à l’ouest, qu’il se trouva au Brésil, à qui, pour se consoler, il

donna le nom d’_Inde occidentale_.

[173] Les Sauvages appellent _peau rouge_ celle de daim, dont la chasse

tombe en juillet et août.

[174] En Anglais, _leguins_ (_jambières_): les chaussons s’appellent

_mocassons_.

[175] Voyez la cinquième séance de mes leçons d’histoire professées à

l’école normale, imprimées séparément in-8º 1821, chez Bossange frères.

[176] Vulgairement appelés les _Quakers_, société dont on a peut-être

trop dit de bien en Europe, et trop de mal aux États-Unis (à cause des

Nègres), mais qui, tout bien considéré, me paraît la secte religieuse

dont la morale théorique et pratique est la plus favorable à

l’amélioration de la société et de la condition humaine en général. L’on

peut dire que tout ce qu’il y a de bons établissements de bienfaisance,

de bons règlements administratifs en Pensylvanie, est son ouvrage; et il

ne lui manque que d’introduire dans son plan d’éducation plus de

connaissances physiques, pour mériter d’être l’_église_ de tous les

hommes raisonnables. Comment des _dévôts_ peuvent-ils appeler _profane_

l’étude des ouvrages _de Dieu_?

[177] Tel est le capitaine Carver, voyageur en 1768, dont nous avons une

bonne traduction en 1784, un vol. in-8º. L’auteur paraît avoir été un

peu crédule et très-vaniteux; mais malgré son penchant pour les

sauvages, qui avaient flatté sa vanité, on voit dans ses récits de la

droiture et de la bonne foi. Les aveux qu’il fait de son peu

d’instruction, et de son incapacité à rédiger une grammaire et un

dictionnaire sauvage, me font beaucoup douter qu’il soit le rédacteur de

son ouvrage, et je pense que ce service lui a été rendu par son éditeur,

comme il est arrivé chez nous à un autre voyageur connu.

Un second voyageur est Jean Long, Anglais, commis et facteur pendant

vingt ans dans la traite des pelleteries du Canada: il a publié ses

voyages in-4º en 1791: ils ont été traduits et publiés in-8º en 1793. Il

est fâcheux que le traducteur se soit permis de supprimer les

vocabulaires pour quelque économie de librairie. Cet ouvrage mérite

réimpression avec corrections, car il est le plus fidèle tableau que je

connaisse de la vie et des mœurs des sauvages et des trafiquants

canadiens.

Un troisième est Bernard Romans, dont j’ai assez parlé.

Un quatrième est Umfreville que j’ai fait connaître. Je ne parle point

du livre d’Adair sur les Creeks et les Chérokis, parce que, à quelques

faits vrais, il a mêlé une foule de faits altérés ou faux, dans

l’intention de prouver que les sauvages descendent des juifs. Cette

extravagante idée, qui d’ailleurs, lui est commune avec plusieurs

missionnaires, ne l’a conduit qu’à faire envisager sous un faux jour

tout ce qui appartient aux sauvages. Ce n’est qu’avec de saines notions

sur la nature de l’entendement humain, sur sa marche, et sur tous les

principes qui gouvernent et modifient l’homme de la nature, que l’on

peut bien étudier et suivre l’histoire des nations.

[178] Le nègre aussi; mais il noircit dans les 24 heures.

[179] C’est ce que dit Oldmixon, tom. I, pag. 286.

[180] Chaque jour de nouveaux faits, en apparence bizarres, viennent

fournir de nouveaux moyens de solution; l’un des plus remarquables est

le cas du Nègre virginien, appelé _Henry Moss_ originaire du Congo,

troisième génération; lequel, dans l’espace de six à sept ans, est

devenu _homme blanc_, à cheveux longs, lisses et châtains, comme un

Européen: c’est lui dont Liancourt parle tome V, page 124. J’ai vu un

procès verbal authentique de sa transmutation de peau.

[181] Le _k_ est jota; et le _th_ a la valeur anglaise.

[182] C’est ainsi qu’ils désignent les missionnaires.

[183] Aussi percent-elles si facilement aux enfants, qu’ils n’éprouvent

jamais de maux de dents.

[184] Pendant treize mois que j’ai passés en Corse, j’eus la note

certaine de cent onze assassinats de guet-apens par effet de ces

_vindettes_, ou vengeances de talion: sous le gouvernement génois, il y

en a eu jusqu’à neuf cents par an. _Quel gouvernement! et quel peuple!_

[185] Il est curieux d’observer que ces vieillards raisonnent

précisément comme le coryphée des politiques italiens. (Machiavelli),

qui, dans ses Commentaires sur les décades de Tite-Live, lib. 3, chap.

1er, prescrit également pour restaurer les états, de ramener leurs

institutions civiles et religieuses à leur origine. Le paradoxe est

palpable dans le cas présent. Aujourd’hui, que je relis cet écrivain, je

trouve que la plupart de ses principes, s’ils étaient bien analysés, le

laisseraient beaucoup au-dessous de sa réputation de savoir et

d’habileté.

[186] Voyez le Discours sur l’origine de l’inégalité des conditions.

[187] Ce que j’avance ici se fonde sur des petits faits

très-intéressants dans l’histoire des grandes choses; je les tiens de

deux témoins dignes de confiance, feu M. le baron d’_Holbach_ et M.

_Naigeon_, membre actuel de l’Institut. Dans le temps où l’académie de

Dijon proposa son prix trop célèbre, Diderot était détenu au château de

Vincennes pour sa lettre _sur les Aveugles_. Rousseau allait le voir

quelquefois: dans l’une de ses visites, il lui montre l’annonce du prix.

«Ce sujet, dit-il, est piquant, j’ai envie de concourir.--Fort bien,

reprit Diderot; mais dans quel sens prendrez-vous la question? Dans son

sens, reprit Rousseau; est-ce qu’elle peut en avoir deux? Les sciences

et les arts peuvent-ils avoir d’autre effet que de concourir à la

prospérité des états?--Eh bien! reprit Diderot, vous serez un _enfonceur

de portes ouvertes_. (Ce furent ses propres termes). Il serait bien plus

piquant de soutenir l’inverse.» Rousseau part frappé de cette idée,

compose dans ce sens, et est couronné par l’_académie de province_.

Quelque temps après d’Holbach et Diderot se promenant au Cours-la-Reine,

rencontrent Rousseau, l’abordent, le complimentent sur _son tour de

force_, et Rousseau plaisante avec eux du succès de son paradoxe et de

la _bonhomie_ des académiciens. Les critiques et les contradictions

survinrent: Rousseau en fut irrité: d’Holbach et Diderot, compagnons

habituels de promenade, le rencontrent encore aux Tuileries: la question

revient sur le tapis, et ils sont étonnés de trouver Rousseau tellement

aigri et changé d’opinion, qu’il soutient sérieusement avec la véhémence

de son caractère, comme _vérité_, ce qu’il avait d’abord traité lui-même

de plaisanterie. D’Holbach en fut frappé, et dit à Diderot: _Mon ami,

cet homme, dans son premier ouvrage, fera marcher l’homme à quatre

pattes_; et la prophétie ne fut que trop vraie.--Ainsi voilà le point de

départ du système de l’homme qui a affiché pour devise: _Vitam impendere

vero_; et cet homme aujourd’hui trouve des sectateurs tellement voisins

du fanatisme, qu’ils enverraient volontiers à Vincennes ceux qui

n’admirent pas les _Confessions_.

[188]

Ceci nous mène à évaluer d’une manière probable la

population de tout ce continent. Les États-Unis

sont connus pour une quotité de 5,215,000

Les Espagnols admettent le Mexique pour une

population totale de 3,000,000

Le Canada, en 1798, comptait 197,000, supposons 200,000

La Louisiane haute et basse ne peut s’admettre

pour plus de 40,000

Les deux Florides, à peu près même nombre,

ci 40,000

Les Creeks, Chactas, Chicasaws, qui ont 8,000

guerriers, total 24,000

Tous les sauvages de la Wabash et de Michigan,

au plus 15,000

La masse de tous les autres sauvages de tout le

continent jusqu’à la mer glaciale et à la mer de

Nouthka-Sund 600,000

----------

Total 9,134,000

Ainsi l’Amérique-nord n’excède que très-peu neuf millions, et l’on peut

compter que le dernier article des sauvages est forcé peut-être de

moitié.

L’Amérique-sud ne paraît pas atteindre même ce nombre.

Les Espagnols instruits n’évaluent toutes leurs possessions dans

cette partie, savoir: Pérou, Chili, Paraguay, Plata, même

Caracas, qu’à une population de quatre millions

d’ames 4,000,000

Les Indiens non soumis n’y sont pas compris.

Le Brésil compte 500,000 Portugais et 600,000

Nègres 1,100,000

---------

Total 5,100,000

Les Indiens non soumis ne peuvent guère s’évaluer

avec précision; mais à raison de leur

territoire, ils ne sauraient égaler la moitié des

blancs; je ne les compte que pour 1,000,000

Les colonies des Antilles et de l’isthme de Panama,

ne passent pas 1,800,000

La Guyanne hollandaise et française ne comportent

pas plus de 75,000

---------

Total 7,975,000

Voilà environ 8,000,000: supposons-en 10, il n’en est pas moins vrai que

les deux Amériques réunies ne sauraient arriver à plus de 20,000,000.

Ce calcul diffère beaucoup de ceux de mon honorable confrère de

l’Institut M. Lalande, astronome, qui, dans l’annuaire des années VIII

et IX, comptait 180,000,000 d’habitants dans le nouveau monde: il est

vrai que dans les années IX et X il s’est subitement réduit à

90,000,000, c’est-à-dire à la moitié. Enfin, cette année (XII) je le

trouve rangé à l’évaluation que j’établis, et que lui ont communiquée

des amis intermédiaires, membres du bureau des longitudes. Il devra

faire une opération semblable sur les 580,000,000 qu’il donne à l’Asie:

sans doute il compte la Chine pour deux ou trois cents millions, comme

on nous l’a dit depuis quelques années. Mais dans le dénombrement que

publièrent les Anglais l’an dernier, la population des campagnes ne

s’élève qu’à 55 millions. En supposant que celle des villes soit égale,

ce qui est beaucoup supposer, ce serait 110 millions, et par comparaison

à l’Europe, cet empire ne saurait excéder

têtes.

120,000,000

La Perse, selon Olivier, n’a que 3,000,000

En détaillant toute la Turquie d’Asie, je ne

puis trouver plus de 11,000,000

Et je ne crois pas que l’Asie entière en contienne

plus de 240,000,000

L’Europe est bien connue pour 140 à 142 millions,

ci 142,000,000

L’Afrique, y compris l’Egypte, ne peut guère

excéder l’Amérique; mais supposons 30,000,000

Enfin pour les îles de la mer du Sud, la

Nouvelle-Guinée, etc., admettons (et c’est

trop) 5,000,000

Nous avons pour tout le globe un total de 437,000,000 et l’on ne saurait

arriver à 500,000,000.

Il n’est pas étonnant que l’on se trompe beaucoup en calculs de

population dans les pays non civilisés, puisque chez nous-mêmes, nous

avons des exemples d’_erreurs inconcevables_; par exemple: jusqu’en 1792

la Corse ne comptait que 158,000 habitants, comme je l’ai vu porté sur

les états du directoire _à Corté_: aujourd’hui la Corse figure dans tous

nos tableaux officiels pour 230,000. On demandera comment cela se trouve

possible; le voici: en 1793, des _Patriotes corses_ trouvèrent utile

d’avoir deux départements au lieu d’un, afin d’avoir doubles salaires de

toute espèce, le tout payé par la France. L’on donna au département de

_Golo_ l’ancien nombre total de 158,000; et l’on ajouta au département

de _Liamôné_ les 72,000 têtes qu’il pouvait avoir, quoique déja

comprises dans le nombre premier; et la Corse, en un matin, acquit un

tiers de plus d’habitants, quoique bien certainement ils soient diminués

depuis 1790; et voilà pourtant un compte officiel sans réclamation.

[190] C’est à la même cause qu’il faut attribuer la pauvreté et la

grossièreté du peuple de _nos landes de Bretagne_. En Angleterre et en

Écosse, M. le chevalier Sinclair en a si bien développé les nombreux

inconvénients, qu’il me suffit d’indiquer au lecteur ses Mémoires sur

les _biens communaux_; mais j’ajouterai, quant aux Corses, que de cette

même source dérive chez eux la fréquence des assassinats de guet-apens,

attendu que les campagnes étant désertes, les assassins sont encouragés

par l’absence de tout témoin.--En méditant sur les moyens de civiliser

cette île et les autres pays de la Méditerranée, qui sont dans un cas

analogue ou semblable, je me suis convaincu que la première loi doit

être partout l’abolition de ces _communaux_. Une seconde loi non moins

indispensable, quoique moins évidente, devrait être une loi, qui, pour

empêcher la concentration des terres dans quelques familles, fixerait,

comme à Sparte, un nombre d’héritages indivisibles et non cumulables

dans une même main; en sorte qu’il y aurait autant de propriétaires,

cultivateurs aisés, qu’il y aurait de ces héritages. Les petits pays ne

peuvent pas se gouverner comme les grands; l’équilibre y est trop

variable. Notre coutume de Bretagne avait un _usement_ semblable dans

les domaines _congéables_ des pays de Cornouailles et de Rohan; ces

domaines passaient toujours au plus jeune des fils; les enfants aînés

recevaient seulement quelque légitime, comme étant plus en état de se

faire un autre établissement; et les cantons où cette loi avait lieu ont

été les mieux cultivés. La Corse pourrait nourrir 30,000 semblables

familles, aisées et industrieuses; elle n’en a pas davantage qui sont

presque toutes pauvres et indolentes. Or, sans aisance, point de

lumières, point d’agriculture, point d’industrie, point de caractère

individuel ni national.--Peut-être est-ce pour tout cela que _Pascal

Paoli_, à l’imitation des Génois, n’a jamais rien changé aux anciens

usages.

[191] Dès 1790 ayant pressenti les conséquences qu’auraient sur nos

colonies les principes et surtout la conduite de quelques amis des

noirs, je conçus que ce pourrait être une entreprise d’un grand avantage

public et privé d’établir dans la Méditerranée la culture des

productions du Tropique; et parce que plusieurs plages de Corse sont

assez chaudes pour nourrir en pleine terre des orangers de 20 pieds de

hauteur, des bananiers, des dattiers; et que des échantillons de coton,

de canne à sucre et de café, y avaient déja réussi, je conçus le projet

d’y cultiver ces denrées, et de susciter par mon exemple ce genre

d’industrie. Pour cet effet, j’achetai en 1792 un local très-favorable,

appelé le _domaine de la Confina_, près d’Ajaccio. Je comptais que

_Pascal Paoli_, traité avec tant de confiance et de générosité,

n’emploierait sa vieillesse qu’à maintenir la paix du pays et à le

garantir des secousses du reste de la France. Malheureusement les hommes

sont des machines d’habitude, qui, dans leur vieillesse, répètent comme

des automates les premiers mouvements qui les ont animées. _Paoli_

revint à tous ses anciens projets de domination personnelle, de

principauté de famille, et à sa manie de s’asseoir dans un trône qu’il

avait fait dresser dès 1768, et dont on m’a montré à Corté des restes de

crépines attachés à des embrasures de plancher. D’après ce système,

chassant les Français par les Anglais, pour chasser ensuite les Anglais

par les Corses, puis soumettre les Corses par son parti et sa parenté,

il me mit dans la nécessité de tout quitter; et par cette amitié

(_d’homme d’état_), dont il m’avait tant de fois donné l’assurance, il

mit à l’encan le domaine de mes _Petites-Indes_.... Mais le sort a été

plus juste: à son tour, ce grand politique italien se trouva déçu et

chassé comme un crédule Français, et son exemple a confirmé l’axiome de

ces moralistes, aujourd’hui vainement décriés, qui disent que les

machiavélistes, à force de tromper les autres, se trompent eux-mêmes, et

qu’il ne manque aux fripons que de vieillir pour être toujours dupes de

leur friponnerie. J’ai, depuis, revendu mon domaine avec peu de perte

(il est aux mains du cardinal _Fesch_), et je doute fort que _Paoli_

trouvât aucun homme d’honneur en France ou en Angleterre qui voulût

acheter pour aucun prix le seul bien qui lui reste, après la pension du

roi d’Angleterre, _la place de son nom dans l’histoire_.

[192] Voyez _Carver_, chap. IX; _Jean Long_, fin du chap. VIII et chap.

IX; _Lahontan_, _Adair_, etc.

[193] Les médecins et les chirurgiens des hôpitaux militaires ont

souvent occasion d’observer que des patients qui, dans un état calme

d’esprit et de sens, auraient jeté des cris de douleur dans les

amputations et autres opérations, montrent au contraire de la fermeté

s’ils sont préparés d’une certaine manière: cette manière consiste à les

_piquer_, comme l’on dit, d’_amour-propre_ et d’_honneur_; à prétendre

d’abord avec ménagement, puis avec contradiction irritante, qu’ils ne

sont pas en état de supporter l’opération sans crier: il arrive presque

toujours que cette irritation morale et physique établit un état

d’orgasme par lequel ils supportent la douleur avec une fermeté qui

autrement leur eût manqué. Dire ce qui se passe alors dans le système

nerveux et dans la circulation sanguine, est un des éléments du

problème.

[194] Tous ceux qui mènent la vie des bois finissent par n’aimer que la

graisse des viandes.--La partie maigre passe trop vite dans l’estomac:

par cette raison, les _traitants_ canadiens l’appellent _viande-pain_.

J’ai moi-même fait l’expérience de ce goût, et comme eux j’en étais au

point de préférer un morceau d’ours à une aile de dinde.

[195] Voyez dans le bel ouvrage de M. _Denon_ le haut degré de goût, de

luxe, de perfection, où étaient parvenus les arts de cette Thèbes, déja

ensevelie dans la nuit de l’histoire quand il n’était pas encore

question de la Grèce ni de l’Italie.

[196] Voyez les _Ruines. Généalogie des idées religieuses_: les

missionnaires chrétiens, catholiques, protestants, moraves, se sont

donné beaucoup de soins pour _convertir_ les sauvages: la société des

Jésuites, par ses manières insinuantes, avait mieux réussi à les

soumettre à des pratiques extérieures; mais le bon sens grossier de ces

hommes n’a jamais pu se plier ou s’ouvrir à la croyance des dogmes

incompréhensibles; ils allaient à office et disaient le chapelet

uniquement afin d’avoir le verre d’eau-de-vie et le pain qu’on leur

distribuait, et dont le don favorisait leur paresse. Je n’ai jamais ouï

citer aux États-Unis l’exemple d’un seul sauvage réellement chrétien;

aussi lorsque chez nous un auteur préconisé a fondé l’intérêt d’un roman

récent sur la _dévotion_ presque _monacale_ d’une _Sqwa_ ou _fille

sauvagesse_, il a manqué à la règle des vraisemblances, de laquelle naît

cet intérêt: mais s’il n’a eu en vue que de plaire à un parti et

d’arriver à un but, il a parfaitement réussi; et c’est particulièrement

le cas de dire: _Tout chemin mène à Rome_.

[197] Voyage en Syrie.

[198] Première Partie, in-8º, 76 pages, _Philadelphie_, 1787 Voyez la

page 30.

[199] Voyez _New Views on the origin of the tribes and nations of

America_, 1 vol. in-8º, _Philadelphia_, 1798.

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages · 第 27 / 28 段