3º La nature des dangers de ces guerres, où l’on n’attend, ne reçoit, ne

donne aucun quartier; le moindre des périls est de perdre la vie; car si

le sauvage n’est que blessé ou fait prisonnier, sa perspective est

d’être scalpé immédiatement, ou brûlé vif et mangé sous quelques jours.

Veut-on savoir en quoi consiste le _scalpe_ ou _arrachement de la

chevelure_, écoutons un facteur anglais, Jean Long, témoin oculaire, qui

a aimé la vie des sauvages et habité 20 ans parmi eux.

«Lors, dit-il, que le sauvage a abattu son ennemi, il lui saisit à

l’instant une poignée de cheveux, la tortille fortement autour de son

poing pour détacher la peau du crâne; puis lui appuyant le genou sur la

poitrine, il tire le fatal couteau de sa gaîne, incise et cerne la peau

tout autour de la tête, et avec les dents il arrache la chevelure à

mesure que le couteau la détache; comme ils sont _fort adroits_, dit

Jean Long, l’opération ne dure que deux minutes, et elle n’est pas

toujours mortelle. L’on a vu, aux États-Unis, plusieurs personnes de

l’un et de l’autre sexe qui y ont survécu, et qui seulement sont

obligées de porter une calotte d’argent ou d’étain pour se préserver des

atteintes du froid. Cette chevelure ou perruque est ensuite tendue sur

trois cerceaux, puis lorsqu’elle est sèche, on la peint de vermillon, et

c’est un trophée de gloire; l’honneur consiste à en avoir beaucoup.»

Je puis ajouter que la colonie de Gallipolis en a fourni un exemple dans

la personne d’un Allemand.

Quant à être brûlé vif et mangé, il ne faut qu’avoir ouvert une relation

quelconque des guerres des sauvages, pour savoir que le sort ordinaire

des prisonniers de guerre est d’être attaché à un poteau près d’un

bûcher enflammé, pour y être, pendant plusieurs heures, tourmenté par

tout ce que la rage peut imaginer de plus féroce et de plus raffiné. Ce

que racontent de ces affreuses scènes les voyageurs, témoins de la joie

cannibale des assistants, et surtout de la fureur des femmes et des

enfants, de leur plaisir atroce à rivaliser de cruauté[192]; ce qu’ils

ajoutent de la fermeté héroïque, du sang-froid inaltérable des patients,

qui non-seulement ne donnent aucun signe de douleur, mais qui bravent et

défient leurs bourreaux par tout ce que l’orgueil a de plus hautain,

l’ironie de plus amer, le sarcasme de plus insultant; chantant leurs

propres exploits; énumérant les parents, les amis des spectateurs qu’ils

ont tués, détaillant les supplices qu’ils leur ont fait souffrir, et les

accusant tous de lâcheté, de pusillanimité, d’ignorance à savoir

tourmenter, jusqu’à ce que tombant en lambeaux, et dévorés vivants sous

leurs propres yeux par leurs ennemis enivrés de fureur, ils perdent le

dernier souffle de la voix avec celui de la vie: tout cela, dis-je,

serait incroyable chez les nations civilisées, et serait un jour traité

de fable par la postérité lorsqu’il n’existera plus de sauvages, si la

vérité n’en était pas établie par des témoignages incontestables. Chaque

jour des exemples se passent encore dans l’Amérique au-delà du

Mississipi, ont lieu d’année en année chez les sauvages de la Wabash,

quelquefois même chez ceux de la Floride. Qu’après cela des rêveurs

sentimentalistes viennent nous vanter la bonté de l’homme de la nature!

Une erreur presque égale est celle des écrivains qui, comme _Paw_,

supposent que ce peut être faute de sensibilité physique, que les

sauvages supportent si patiemment de si effroyables tourments. Certes,

il faudrait qu’ils fussent plus insensibles que des huîtres et des

arbres! La vérité est que ce phénomène physiologique tient à un état

particulier de l’ame, violemment exaltée par des passions; état dont

nous voyons des exemples nombreux dans les martyrs religieux et

politiques de toutes les nations et de tous les pays. Le sauvage, ainsi

que ces martyrs, est dans la disposition d’ame que l’on appelle

_fanatisme_, qui est une violente persuasion, une certitude aveugle

d’avoir tout droit, toute vérité dans sa cause; de voir, du côté de ses

ennemis, toute erreur et toute méchanceté; de n’admettre ni doute, ni

raisonnement: par ces motifs, d’être profondément imprégné, ainsi que

les martyrs, d’un sentiment d’orgueil qui, à ses yeux, l’élève

infiniment au-dessus de ses bourreaux; qui établit entre lui seul et eux

tous, une lutte d’amour-propre, une gageure de vanité à qui ne cédera

pas; et nous voyons dans la société que ce genre de lutte produit

journellement les effets les plus exaltés, tels que ceux de la fureur du

jeu, de la fureur de la guerre, des combats, des conquêtes, etc.--Le

fanatisme des martyrs religieux a communément pour mobile l’espoir d’une

autre vie: celui du sauvage manque de cet appui, et par cela même son

courage est plus étonnant, a en quelque sorte plus de mérite; mais il a

pour stimulant son désespoir et l’impossibilité de se sauver par une

rétractation ou par une faiblesse; il ressemble à ces animaux qui,

attaqués dans leur dernier point de retraite, se défendent sans aucun

espoir d’échapper; et l’on sait quels prodigieux efforts la nature sait

alors déployer chez les plus timides et chez les plus faibles. Chez le

sauvage, c’est l’action cumulée du fanatisme et de la nécessité, et

c’est sur cette double base que le Tartare _Odin_ a pu élever sa

religion forcenée; mais il n’en reste pas moins un problème

physiologique très-intéressant à résoudre, savoir: quel est cet état

singulier de nerfs, quel est ce mouvement du fluide électrique par

lequel la sensibilité s’émousse ou s’exalte au point d’annuler la

douleur. Cette question mériterait d’être un sujet de prix dans les

écoles de médecine[193]; de même que c’en serait un autre digne des

sociétés savantes qui s’occupent de morale, que de rechercher en quoi

consiste la situation d’esprit appelée _fanatisme_: quelles sont ses

causes disposantes et préparatoires, tant dans l’éducation que dans le

tempérament? quels sont les moyens d’y remédier? comme aussi d’examiner

si les effets du fanatisme appliqués à n’importe quelle opinion, sont

plus pernicieux à l’individu et à la société, que l’esprit de doute,

d’incertitude et de non crédulité?

4º Enfin, un dernier motif de férocité, dans les guerres des sauvages et

dans tout leur caractère, est le système entier de leur éducation et la

direction que, dès le plus bas âge, les parents s’efforcent de donner à

leurs penchants. «Dès le berceau,» dit Jean Long (chap. VIII), «les

mères s’attachent à inculquer à leurs enfants des sentiments

d’indépendance. Elles ne les frappent ni ne les grondent, de peur

d’affaiblir les inclinations fières et martiales qui doivent faire

l’ornement de leur vie et de leur caractère. Elles évitent même de les

contrarier en rien, afin qu’ils s’accoutument à penser et agir avec la

plus grande liberté.»--J’ajoute qu’ici, comme dans tout le système de la

vie sauvage, c’est encore le mobile de la conservation qui agit, car

c’est pour se donner des défenseurs plus intrépides que ces mères gâtent

ainsi leurs enfants, qui, un jour, selon la pratique générale de ces

peuples, les mépriseront, les asserviront, et même les battront.--Tantôt

elles emploient le temps des veillées à raconter les hauts faits, les

traits de courage des parents, des héros de la tribu; comment ils

tuèrent, scalpèrent, brûlèrent, pendant leur vie, tel nombre d’ennemis;

ou comment ayant eu le malheur d’être pris, ils endurèrent avec un

sublime courage les tourments les plus affreux; tantôt elles les

entretiennent des querelles domestiques de la tribu; des griefs contre

quelques voisins, des ménagements à garder pour s’en venger en temps

opportun; et ainsi elles leur donnent à la fois des leçons de

dissimulation, de cruauté, de haine, de discrétion, de vengeance et de

soif de sang. Elles ne manquent pas de saisir les premières occasions

d’un prisonnier de guerre pour faire assister leurs enfants au supplice,

pour les styler à l’art de tourmenter, et pour leur faire partager le

festin cannibale qui termine ces scènes. L’on sent quelle profonde

impression doivent faire sur de jeunes cerveaux de telles leçons. Aussi

leur effet constant est-il de donner aux jeunes sauvages un caractère

indocile, impérieux, mutin, ennemi de toute contradiction, de toute

contrainte, et cependant dissimulé, fourbe, et même poli; car les

sauvages ont une étiquette de politesse aussi composée que celle d’un

corps diplomatique; en un mot, elles parviennent à leur faire réunir

toutes les qualités nécessaires à atteindre le but de leur passion

dominante, la passion de la vengeance et du meurtre. Leur frénésie sur

ce dernier article est un sujet d’étonnement et d’effroi pour tous les

blancs qui ont vécu avec eux.

«L’on ne peut,» dit encore Jean Long (chap. VIII), «refuser aux sauvages

une connaissance parfaite de la vie des bois: ils se dirigent sans

soleil, sans étoiles, par l’aspect des arbres dont les branches sont

toujours plus fortes du côté sud que du côté nord, et par la mousse qui

s’attache au côté nord à l’exclusion de tout autre. Le sentiment de ce

genre de supériorité leur donne l’opinion la plus orgueilleuse de leur

intelligence: ils se regardent comme les plus fins et les plus sages de

l’espèce humaine; ils ont un grand mépris pour nous autres blancs, et

cependant les Virginiens, depuis vingt ans, les ont surpassés dans

toutes leurs pratiques chasseresses et guerrières. Quand ils viennent en

guerre avec nous, ils sont très-choqués si on ne suit pas leurs avis;

le grand Washington lui-même a, par ce motif, encouru leur censure. Ils

se moquent d’ailleurs de notre subordination, et trouvent ridicule que

l’on puisse obéir à des chefs et à des rois. Toute dépendance leur est

odieuse; ils s’offensent de toute contradiction; ils sont jaloux et

envieux de toute préférence, soupçonneux de toute parole, de toute

action; et une fois prévenus, ils ne se désabusent plus, et couvent une

rancune implacable. L’on peut admirer leur courage intrépide, leur

patience et leur fermeté; mais leurs meilleurs amis redoutent leur

humeur exigeante, ombrageuse, facile à heurter, qui s’aigrit sans motif,

sans bornes: flattez-les, ils sont insolents; réprimez-les, ils

s’irritent; leur accordez-vous ce qu’ils veulent, ils demandent

davantage; ils se font un droit de la moindre promesse; enfin les

refuse-t-on une seule fois, tous les bienfaits sont oubliés, et ils

deviennent de cruels ennemis. Leur soif du sang est surtout une rage

inconcevable; elle les porte à traverser des espaces immenses, à

souffrir des fatigues excessives, des famines cruelles pour avoir le

plaisir infernal de tuer et de scalper; et ce qui n’est pas moins

étrange, c’est le plaisir diabolique (voyez _Carver_, chap. IX et XVI,

et le voyage de _Hearne_) qu’à leur tour ils trouvent à raconter les

incidents de leur route et les tourments qu’ils ont fait endurer. Les

plus terribles excès de maniaques n’égalent pas une telle férocité.»

Ainsi, en résultat, l’on peut dire que les vertus des sauvages se

réduisent à un courage intrépide dans le danger, à une fermeté

inébranlable dans les tourments, au mépris de la douleur et de la mort,

et à la patience dans toutes les anxiétés et détresses de la vie. Sans

doute ce sont là d’utiles qualités, mais elles sont toutes restreintes à

l’individu, toutes égoïstes et sans aucun fruit pour la société; et de

plus, elles sont la preuve d’une existence réellement misérable, et d’un

état social si dépravé ou si nul, que l’homme n’y trouvant, n’y espérant

aucun secours, aucune assistance, est obligé de s’envelopper dans le

manteau du désespoir, et de tâcher de s’endurcir contre les coups de la

fatalité.

Cependant, pourrait-on me dire, ces hommes dans leurs loisirs rient,

chantent, jouent, vivent sans souci du passé comme de l’avenir; leur

refuserez-vous plus de bonheur qu’à nous?--A ceci je répondrai comme

_Petite-Tortue_: «Sans doute ils ont aussi leur manière de se trouver

bien.» L’homme est un être si souple, si divers, les habitudes exercent

sur lui un empire si puissant que, dans les situations les plus

fâcheuses, il trouve toujours quelque attitude qui le repose, qui le

console, et qui, par comparaison aux souffrances antérieures, lui paraît

_bien-être_ et _bonheur_; mais si rire, jouer et chanter constituent le

bonheur, il faut que l’on m’accorde aussi que les soldats sont des être

parfaitement heureux, puisqu’il n’est pas d’hommes plus insouciants et

plus gais dans les dangers et à la veille des batailles; il faut que

l’on m’accorde encore que dans ces derniers temps, dans la plus fatale

de nos prisons, à la Conciergerie, les prisonniers étaient très-heureux,

puis-qu’ils étaient généralement plus insouciants et plus gais que ceux

qui les gardaient, que ceux qui craignaient le même sort: hors des

prisons l’on avait des soucis, nombreux comme les jouissances que l’on

désirait conserver. Dans les prisons, les soucis se réduisaient à un

seul, celui de conserver la vie. A la Conciergerie, où l’on était

condamné en attente ou en réalité, l’on n’avait plus de soucis pour

rien; chaque instant de la vie devenait au contraire une acquisition,

une conquête sur un bien que l’on regardait comme perdu. Telle est à peu

près la situation du soldat en guerre, et telle est réellement celle du

sauvage dans le cours de toute sa vie. Si c’est là le bonheur, malheur

aux pays où l’on peut l’envier.

En suivant mon analyse, je ne me vois pas conduit à des idées plus

avantageuses de la liberté du sauvage; je ne vois au contraire en lui

qu’un esclave de ses besoins et des caprices d’une nature stérile et

avare. Les aliments ne sont point sous sa main, son repos n’est point à

sa volonté; il faut qu’il coure, qu’il se fatigué, qu’il endure la

soif, la faim, le chaud, le froid, toutes les intempéries de l’air,

selon les variations des saisons et des éléments; et parce que

l’ignorance dans laquelle il naît, dans laquelle il est élevé, lui donne

ou lui laisse une foule d’idées fausses et déraisonnables, de préjugés

superstitieux, il est encore l’esclave d’une foule d’erreurs et de

passions dont l’homme civilisé s’est affranchi par les sciences et par

les connaissances de tout genre qu’a produites l’état social

perfectionné.

Les limites de mon travail ne me permettant pas tous les développements

que comporte cet intéressant sujet, je me bornerai à dire que plus on

approfondit le genre de vie et l’histoire des sauvages, plus l’on y

puise d’idées propres à éclairer sur la nature de l’homme en général,

sur la formation graduelle des sociétés, sur le caractère et les mœurs

des nations de l’antiquité. Je suis surtout frappé de l’analogie que je

remarque chaque jour entre les sauvages de l’Amérique du nord et les

anciens peuples si vantés de la Grèce et de l’Italie. Je retrouve dans

les Grecs d’_Homère_, surtout dans ceux de son Iliade, les usages, les

discours, les mœurs des _Iroquois_, des _Delawares_, des _Miâmis_. Les

tragédies de _Sophocle_ et d’_Euripide_ me peignent presque

littéralement les opinions des _hommes rouges_, sur la nécessité, sur la

fatalité, sur la misère de la condition humaine, et sur la dureté du

destin aveugle. Mais le morceau le plus remarquable par la variété et

la réunion des traits de ressemblance, est le début de l’histoire de

Thucydide, dans lequel il rappelle et trace sommairement les habitudes

et la manière de vivre des Grecs, avant et depuis la guerre de Troie

jusqu’au siècle où il écrivait. Ce fragment me semble si bien adapté à

mon sujet, que je crois faire une chose agréable au lecteur en le lui

soumettant ici, afin qu’il fasse lui-même la comparaison.

_Extrait de l’histoire de_ Thucydide, _traduction de_ Levêque, _tom. 1,

pag. 2, art. 2_,

«Jusque vers le temps de la guerre du Péloponèse, le pays qui porte

aujourd’hui le nom de _Grèce_, ne fut point habité d’une manière

constante; mais il était sujet à de fréquentes émigrations, et ceux qui

s’arrêtaient dans une contrée, l’abandonnaient sans peine, repoussés par

de nouveaux occupants qui se succédaient toujours en plus grand nombre.

Comme il n’y avait point de commerce, que les hommes ne pouvaient sans

crainte communiquer entre eux, ni par terre, ni par mer; que chacun ne

cultivait que ce qui suffisait à sa subsistance, sans connaître les

richesses; qu’ils ne faisaient point de plantations, parce que, n’étant

pas défendus par des murailles, ils ne savaient pas quand on viendrait

leur enlever le fruit de leur labeur; comme chacun enfin croyait pouvoir

trouver partout sa subsistance journalière, il ne leur était pas

difficile de changer de place. Avec ce genre de vie, ils n’étaient

puissants ni par la grandeur des villes, ni par aucun autre moyen de

défense. Le pays le plus fertile était celui qui éprouvait les plus

fréquentes émigrations: telles étaient les contrées qu’on nomme à

présent _Thessalie_, la _Béotie_, la plus grande partie du Péloponèse,

dont il faut excepter l’Arcadie, et les autres enfin, en proportion de

leur fécondité: car dès que, par la bonté de la terre, quelques

peuplades avaient augmenté leur force, cette force donnait lieu à des

séditions qui en causaient la ruine, et elles se trouvaient d’ailleurs

plus exposées aux entreprises du dehors. L’Attique, qui, par

l’infertilité de la plus grande partie de son sol, n’a point été sujette

aux séditions, a toujours eu les mêmes habitants; et ce qui n’est pas

une faible preuve de l’opinion que j’établis, c’est qu’on ne voit pas

que des émigrations aient contribué de même à l’accroissement des autres

contrées. C’était Athènes que choisissaient pour refuge les hommes les

plus puissants de toutes les autres parties de la Grèce, quand ils

avaient le dessous à la guerre, ou dans des émeutes: ils n’en

connaissaient point de plus sûr; et devenus citoyens, on les vit, même à

d’anciennes époques, augmenter la population de la république: on envoya

même dans la suite des colonies en Ionie, parce que l’Attique ne

suffisait plus à ses habitants.»

(P. 7, art. VI.) «Sans défense dans leurs demeures, sans sûreté dans

leurs voyages, les Grecs ne quittaient point les armes; ils

s’acquittaient armés des fonctions de la vie commune, à la manière des

barbares. Les endroits de la Grèce où ces coutumes sont encore en

vigueur prouvent qu’il fut un temps où des coutumes semblables y

régnaient partout. Les Athéniens les premiers déposèrent les armes,

prirent des mœurs plus douces et passèrent à un genre de vie plus

sensuel.»

(P. 13, art. X.) «Sparte n’est pas composée de bâtiments contigus, mais

la population y est distribuée par bourgades, suivant l’ancien usage de

la Grèce.»

(P. 24, art. XX.) «Tel j’ai trouvé l’ancien état de la Grèce; il est

difficile d’en démontrer l’exactitude par une suite de preuves liées

entre elles: car les hommes reçoivent indifféremment les uns des autres,

sans examen, ce qu’ils entendent dire sur les choses passées, même

lorsqu’elles appartiennent à leur pays....

«Ainsi on croit que les rois de Lacédémone donnent chacun deux suffrages

au lieu d’un, et que les Lacédémoniens ont un corps de troupes nommé

_Pitanate_, bien qu’il n’ait jamais existé: tant la plupart des hommes

sont indolents à rechercher la vérité, et aiment à se tourner vers la

première opinion qui se présente.»

(P. 26, art. XXII.) «Quant aux événements, _je ne me suis pas contenté_

de les écrire sur la foi du premier qui m’en faisait le récit, ni comme

il me semblait qu’ils s’étaient passés: mais j’ai pris des informations

aussi exactes qu’il m’a été possible, même sur ceux auxquels j’avais été

présent. Ces recherches ont été pénibles, car les témoins d’un événement

ne disent pas tous les mêmes choses sur les mêmes faits; ils les

rapportent au gré de leur mémoire ou de leur partialité. Comme j’ai

rejeté ce qu’ils disaient de fabuleux, je serai peut-être écouté avec

moins de plaisir; mais il me suffira que mon travail soit regardé comme

utile par ceux qui voudront connaître la vérité de ce qui s’est passé,

et en tirer des conséquences pour les événements semblables ou peu

différents qui, par la nature des choses humaines, se renouvelleront un

jour.»

(P. 36, art. XXX.) «Après le combat naval, les Corcyréens dressèrent un

trophée à Leucymne, promontoire de Corcyre, et _firent mourir_ tous

leurs prisonniers, excepté les Corinthiens qu’ils tinrent en captivité.»

En lisant tous ces articles, il n’est pas une ligne dont on ne puisse

faire l’application aux sauvages de l’Amérique, à l’exception de ce qui

concerne l’Attique, dont les causes occasionelles de civilisation sont

trop remarquables pour que je les aie écartées.

L’on ferait un ouvrage extrêmement instructif, si l’on considérait et si

l’on représentait sous ce point de vue de comparaison l’histoire de

l’ancienne Grèce et de l’ancienne Italie. L’on y apprendrait à évaluer à

leur juste prix une foule d’illusions et de préjugés dont on égare, dont

on fausse nos jugements dans l’enfance et l’éducation. L’on y verrait ce

qu’il faut penser de ce prétendu âge d’or, où les hommes erraient nus

dans les forêts de l’Hellas et de la Thessalie, vivant d’herbes et de

glands: l’on sentirait que les anciens Grecs furent de vrais sauvages,

de la même espèce que ceux d’Amérique, et placés presque dans les mêmes

circonstances de climat et de sol, puisque alors la Grèce, couverte de

forêts, était beaucoup plus froide qu’aujourd’hui. L’on en induirait que

ces _Pelasges_, crus un seul et même peuple, errant ou répandu depuis la

Crimée jusqu’aux Alpes, n’ont été probablement que le nom générique des

hordes sauvages des premiers indigènes, vagabonds à la manière des

Hurons et des Algonkins, des anciens Germains et des Celtes; et l’on

supposerait avec raison que des colonies d’étrangers plus avancés en

police, venues des côtes d’Asie, de Phénicie, et même d’Égypte, en

s’établissant sur celles de la Grèce et du Latium, ont eu avec ces

indigènes des rapports, tantôt hostiles et tantôt conciliants, de la

nature de ceux des premiers colons anglais dans la Virginie et dans la

Nouvelle-Angleterre. Par ces comparaisons, l’on expliquerait et les

mélanges et les disparitions de quelques-uns de ces peuples; les mœurs

et les coutumes de ces temps inhospitaliers où tout étranger était un

ennemi, où tout brigand était un héros, où il n’existait de loi que la

force, de vertu que le courage guerrier; où toute tribu était une

nation, toute réunion de baraques une métropole; l’on verrait dans cette

époque d’anarchie et de désordre de la vie sauvage, l’origine de ce

caractère d’orgueil et de jactance, de perfidie et de cruauté, de

dissimulation et d’injustice, de sédition et de tyrannie, que montrent

les Grecs dans le cours entier de leur histoire: l’on y verrait la

source de ces fausses idées de gloire et de vertu, accréditées par les

poètes et les rhéteurs de ces temps farouches, qui ont fait de la guerre

et de ses lugubres trophées le but le plus élevé de l’ambition humaine,

le moyen le plus brillant de la renommée, l’objet le plus imposant de

l’admiration de la multitude ignorante et trompée: et parce que, dans

ces derniers temps surtout, nous avons pris à tâche d’imiter ces

peuples, et que nous regardons leur politique et leur morale, à l’égal

de leurs arts et de leur poésie, comme le type de toute perfection; il

se trouve en dernier résultat que c’est aux mœurs et à l’esprit des

temps sauvages et barbares que notre culte et nos hommages sont

adressés!

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages · 第 23 / 28 段