inconcevable que la multiplication des blancs. Il ne s’est pas écoulé la
vie de plus de deux hommes (supposée de 80 ans pour chaque) que les
blancs ont mis le pied sur cette terre, et déja il la couvrent comme
des essaims de mouches et de taons; tandis que nous autres qui
l’habitons on ne sait depuis quand, sommes encore clair-semés comme des
daims.»--Le voyant sur la route d’une intéressante question: Et
pourquoi, lui dis-je, ne multipliez-vous pas autant?--«Ah! me dit-il,
notre cas est bien différent. Vous autres blancs, vous avez trouvé le
moyen de rassembler sous votre main en un petit espace, une nourriture
sûre et abondante; avec un terrain grand comme 15 ou 20 fois cette
chambre, un homme cueille de quoi vivre toute l’année; s’il y ajoute un
pièce de terre semée d’herbes, il élève des bêtes qui lui donnent de la
viande et du vêtement; et voilà qu’il a tout son temps de reste pour
faire ce qu’il lui plaît. Nous autres, au contraire, il nous faut pour
vivre un terrain immense, parce que le daim que nous tuons, et qui ne
peut nous nourrir que deux jours, a eu besoin d’un terrain considérable
pour croître et grandir. En en mangeant, ou en en tuant 2 ou 300 dans
l’année, c’est comme si nous mangions le bois et l’herbe de tout le
terrain sur lequel ils vivaient, et il leur en faut beaucoup. Avec un
tel état de choses, il n’est pas étonnant que les blancs nous aient,
d’année en année, repoussés des bords de la mer jusqu’au Mississipi. Ils
s’étendent comme l’huile sur une couverture; nous nous fondons comme la
neige devant le soleil du printemps; si nous ne changeons de marche, il
est impossible que la race des hommes rouges subsiste.» Cette seconde
réponse me prouva, et prouvera sans doute à tout lecteur, que ce n’est
pas sans raison que cet homme a acquis dans sa nation et dans les
États-Unis, la réputation d’un homme d’un sens supérieur à la plupart
des sauvages.
Ainsi, c’est un sauvage qui, contre les préjugés de sa naissance, de ses
habitudes, de son amour-propre, contre d’anciennes opinions encore
dominantes chez ses compatriotes, s’est trouvé conduit par la nature des
choses, à regarder comme base essentielle de l’état social, la _culture
de la terre_, et par une conséquence immédiate, la _propriété foncière_;
car il n’y a point de culture active et stable sans la possession
exclusive et illimitée qui constitue la propriété. J’ai dit, _contre
d’anciennes opinions encore dominantes_ chez ses compatriotes, parce que
chez toutes ces peuplades il existe encore une génération de vieux
guerriers qui, en voyant manier la houe, ne cessent de crier à la
dégradation des mœurs antiques, et qui prétendent que les sauvages ne
doivent leur décadence qu’à ces _innovations_, et que pour recouvrer
leur _gloire_ et leur _puissance_, il leur suffirait de revenir à leur
mœurs primitives[185].
Maintenant, que l’on compare à cette doctrine celle du citoyen de
Genève, qui prétend que la dépravation de l’état social dérive de
l’introduction du droit de propriété, et qui regrette que la horde
sauvage chez laquelle furent posées les premières bornes d’un champ, ne
les ait pas arrachées comme des entraves sacriléges mises à la liberté
naturelle[186]; que l’on pèse lequel des deux opinants a le plus de
droit et d’autorité à prononcer dans cette question, ou de l’homme
public qui, comme _Petite-Tortue_, a été à portée de connaître les
avantages et les inconvénients de l’un et l’autre genre de vie, en
passant 50 ans de sa vie à manier des affaires difficiles, des esprits
turbulents et ombrageux, et cela avec un succès qui lui a valu une
réputation non contestée d’habileté et de prudence; ou de l’homme privé
qui, comme Rousseau, ne mania jamais une affaire publique, ne sut pas
même gérer les siennes propres; qui, s’étant créé un monde
d’abstractions, vécut presque aussi étranger à la société où il naquit
qu’à celle des sauvages, qu’il ne connut que par des comparaisons tirées
de la forêt de Montmorenci; qui même ne traita d’abord cette question
sous son point de vue paradoxal, que par jeu d’esprit et par escrime
d’éloquence; et ne la soutint en thèse de vérité, que par le dépit d’une
humeur contrariée et d’un amour-propre offensé[187]. Il est d’autant
plus fâcheux que cet écrivain ait embrassé une si mauvaise cause, que la
question vue dans son vrai jour lui eût fourni encore plus de moyens de
développer son talent et de fronder la dépravation et les vices de la
société; car s’il eût d’abord établi ou admis les faits tels qu’ils
sont; si traçant le tableau vrai de la vie sauvage, il eût montré
qu’elle est un état de _non-convention_ et d’anarchie dans lequel les
hommes vagabonds, incohérents, sont mus par des besoins violents, par
des passions analogues à ces besoins, et réagissent sans cesse les uns
sur les autres avec des forces abusives, dont l’_inégalité_ empêche
l’_équilibre_ que l’on nomme _justice_; si ensuite définissant la
_civilisation_, il eût puisé le sens de la chose dans celui même du mot
radical (_civitas_), il eût montré que par _civilisation_ l’on doit
entendre la réunion de ces mêmes hommes en _cité_, c’est-à-dire, en un
enclos d’habitations munies d’une défense commune, pour se garantir du
pillage étranger et du désordre intérieur; il eût fait voir que cette
réunion emporte avec elle les idées de consentement volontaire des
membres, de conservation de leurs droits naturels de sûreté de personne
et de propriété; de supposition ou d’existence d’un contrat réciproque,
régularisant l’usage des forces, circonscrivant la liberté des actions,
en un mot, établissant un régime d’équité; ainsi, il eût démontré que la
_civilisation_ n’est autre chose qu’un état social _conservateur_ et
_protecteur_ des _personnes_ et des _propriétés_; qu’il n’y a de
véritablement civilisés que les peuples qui ont des lois justes et des
gouvernements réguliers; que ceux, au contraire, chez qui n’existe point
un tel ordre de choses, quelle que soit la nature et la dénomination de
leur gouvernement, sont dans une condition barbare et sauvage, et ne
méritent point le nom de peuples policés; il eût soutenu avec l’avantage
que donne la vérité, que si ces peuples sont vicieux et dépravés, ce
n’est point parce que la réunion en société y a fait naître des
penchants vicieux, mais parce qu’ils y ont été transmis de l’état
sauvage, souche originelle de tout corps de nation, de toute formation
de gouvernement; et cela par un mécanisme semblable à celui qui fait
qu’un individu élevé dans de pernicieuses habitudes, en conserve les
impressions pendant toute sa vie. D’autre part, examinant le rôle que
jouent les sciences et les beaux-arts dans le systême des corps
politiques, il eût pu contester que, particulièrement les beaux-arts,
poésie, peinture et architecture, soient des parties intégrantes de la
civilisation, des indices certains du bonheur et de la prospérité des
peuples; il eût pu prouver, par les exemples tirés de l’Italie et de la
Grèce, qu’ils peuvent fleurir dans des pays soumis à un despotisme
militaire ou à une démocratie effrénée, l’un et l’autre également de
nature sauvage; que pour faire fleurir, il suffit qu’un gouvernement
momentanément fort, quel qu’il soit, les encourage et les salarie; mais
que la conséquence ordinaire de ces encouragements portés au-delà de
leurs bornes, est la ruine même de ces gouvernements; par la même marche
qui fait que tous les jours des particuliers, amateurs imprudents,
renversent les plus belles fortunes par leurs fantaisies en tableaux, en
meubles, en luxe de tout genre, et par-dessus tout, en constructions de
bâtiments; en sorte que les beaux-arts fomentés aux dépens des tributs
des peuples, et au détriment des arts d’utilité grossière et première,
peuvent très-souvent devenir un moyen subversif des finances publiques,
et par suite, de l’état social et de la civilisation; et il eût pu
appuyer sa thèse sur les exemples d’Athènes, de Rome, de Palmyre, etc.;
et nous rendre l’important service de donner aux esprits une direction
mesurée et juste, qui eût empêché ou contrebalancé la direction fausse
et exagérée dont ces derniers temps nous ont montré les tristes
conséquences; mais revenons aux sauvages de l’Amérique et à leur genre
de vie.
Nous ayons vu le principal motif qui la rend incompatible avec une
nombreuse population: il serait intéressant de comparer, sous ce
rapport, ses résultats à ceux de la vie civilisée, soit commerciale,
soit agricole, et de connaître en général et par terme moyen, combien il
existe de têtes sauvages par lieue carrée de terrain. Malheureusement
nous manquons de données exactes pour la solution de ce problème;
néanmoins, comme nous en avons quelques unes approximatives, essayons de
nous en faire un aperçu.
Le voyageur _Carver_ qui, en 1768, vécut plusieurs mois chez les
_Nadouessis des plaines du Missouri_, établit comme un fait certain que
les huit tribus qui forment cette nation ne comptent pas plus de 2,000
guerriers: ce nombre ne comporte pas plus de 4,000 enfants, vieillards
et femmes; ainsi c’est un total de 6,000. Or, l’_immense pays_ que ces
huit tribus occupent paraît surpasser quatre ou cinq fois l’étendue de
la Pensylvanie; supposons 4 fois: la Pensylvanie contient 44,813 milles
carrés qui, quadruplés, donnent 179,242 milles carrés; pour les réduire
en lieues, prenons le neuvième, et nous avons 19,918 lieues carrées;
c’est-à-dire, qu’il n’existe pas tout-à-fait une tête de sauvage par
trois lieues carrées. Dans son voyage au pôle, _Maupertuis_ estime la
population de la Laponie à trois têtes par lieue carrée, et les Lapons
vivent en paix sous un gouvernement civilisé: cette donnée, quoique
inverse, prouve néanmoins que l’autre n’est pas une pure supposition.
Tous les traitants canadiens s’accordent à dire que, passé le 45° degré
allant au nord vers le pôle, les sauvages sont si clair-semés, le pays
est si stérile, que l’on ne peut guère admettre une évaluation plus
forte que pour les _Nadouessis_; mais parce que venant au sud le sol est
meilleur, et que les bords de la mer Pacifique paraissent plus peuplés,
admettons pour toute l’Amérique du nord une tête par deux lieues
carrées; l’on peut estimer la superficie de ce continent, non compris le
Mexique et les États-Unis, à six fois celle des États-Unis,
c’est-à-dire, six fois 112,000 lieues carrées; égal à 672,000 lieues
carrées: ce serait 336,000 têtes sauvages[188]; mais par impossible,
admettons 672,000 têtes; il n’en résulte pas moins que chez des peuples
civilisés, ce ne serait la population que d’une médiocre province de 7 à
800 lieues carrées. Et ce fait seul résout de quel côté est l’avantage
du genre de vie; il résout aussi, sans doute, la question de savoir si
des sauvages ont le droit raisonnable de refuser du terrain à des
peuples cultivateurs qui n’en auraient pas suffisamment pour subsister.
Sous ce double rapport de la population, et de la manière d’occuper le
territoire, il y a de l’analogie entre les sauvages américains et les
Arabes-Bedouins d’Afrique et d’Asie; mais il existe entre eux cette
différence essentielle, que le Bedouin vivant sur un sol pauvre
d’herbage, a été forcé de rassembler près de lui, et d’apprivoiser des
animaux doux et patients, de les traiter avec économie et douceur, et de
vivre de leur produit, lait et fromage, plutôt que de leur chair; comme
aussi de se vêtir de leur poil plutôt que de leur peau; en sorte que,
par la nature de ces circonstances topographiques, il a été conduit à se
faire pasteur et à vivre frugalement sous peine de périr tout-à-fait:
tandis que le sauvage américain, placé sur un sol luxuriant d’herbes et
de bocages, trouvant difficile de captiver des animaux toujours prêts à
fuir dans la forêt, trouvant même plus attrayant de les y poursuivre, et
plus commode de les tuer que de les nourrir, a été conduit par la nature
de sa position à être chasseur, _verseur de sang_, et mangeur de chair.
Or, de cette différence dans la manière de subsister, en a dérivé une
proportionnelle dans les inclinations et les mœurs. D’une part, l’Arabe
pasteur soumis à la nécessité habituelle de la parcimonie, n’osant se
livrer gratuitement au meurtre de ses bestiaux, s’accoutumant même à les
aimer par esprit de propriété, a naturellement contracté des mœurs
moins farouches; a été plus propre à se réunir en société, à prendre
l’esprit de famille, à connaître, à établir des droits de propriété,
d’héritage, et à recevoir tous les sentiments qui en découlent: et en
effet, il existe chez les Bedouins un état social bien plus avancé, un
véritable gouvernement tantôt patriarcal, c’est-à-dire, un gouvernement
de chef de famille étendu sur la parenté et sur les serviteurs: tantôt
aristocratique, c’est-à-dire, le gouvernement de plusieurs chefs de
famille associés; et comme les mœurs privées ont influencé et même
composé les mœurs des tribus entières, ces tribus n’éprouvant que des
besoins lents et graduels d’étendre leur domaine _pâturager_, n’ont
point déployé au dehors un caractère si guerrier, c’est-à-dire, si
querelleur et si sanguinaire: ayant plus d’objets de propriété, plus de
désirs et de besoins de conservation, elles ont eu plus d’idées
d’équilibre mutuel et de justice, des droits plus sûrs, des pactes plus
précis de possession territoriale, d’asile, de refuge hospitalier, en un
mot une civilisation plus avancée. Au contraire, le sauvage américain,
chasseur et _boucher_, qui a eu le besoin journalier d’égorger et de
tuer, qui dans tout animal n’a vu qu’une proie fugitive qu’il fallait se
hâter de saisir, a contracté un caractère vagabond, dissipateur et
féroce, est devenu un animal de l’espèce des loups et des tigres; il
s’est réuni en bandes et en troupes, mais point en corps organiques de
société; ne connaissant point l’esprit de propriété ni de conservation,
il n’a pas connu l’esprit de famille, ni par conséquent les sentiments
conservateurs qu’il inspire; borné à ses seules forces, il a été
contraint de les tenir sans cesse tendues au _maximum_ de leur énergie;
et de là, une humeur indépendante, inquiète, insociable; un esprit
altier, indomptable, hostile envers tous; une exaltation habituelle à
raison d’un danger permanent; une détermination désespérée de risquer à
chaque instant une vie sans cesse menacée; une insouciance absolue d’un
passé pénible, comme d’un avenir incertain; enfin une existence toute
bornée au présent: et ces mœurs individuelles formant les mœurs
publiques des peuplades, les ont rendues également dissipatrices, avides
et sans cesse nécessiteuses, leur ont donné le besoin habituel et
croissant d’étendre leur fief de chasse, leurs frontières de territoire,
et d’envahir le domaine de l’étranger: de là au dehors des habitudes
plus hostiles, un état plus constant de guerre, d’irritation et de
cruauté; tandis qu’au dedans l’excessive indépendance de chaque membre,
et la privation de tout lien social par l’absence de toute subordination
et de toute autorité, ont constitué une démocratie si turbulente et si
_terroriste_, que l’on peut bien l’appeler une véritable et effrayante
anarchie.
J’ai dit que chez les sauvages il n’existait point de droit de
propriété; ce fait, quoique vrai en général, demande cependant quelques
distinctions plus précises. En effet, les voyageurs s’accordent à dire
que le sauvage, même le plus vagabond et le plus féroce, possède
exclusivement ses armes, ses vêtements, ses bijoux, ses meubles; et il
est remarquable que tous ces objets sont le produit de son travail et de
son industrie propre; en sorte que le droit de ce genre de propriété,
qui entre eux est sacré, dérive évidemment de la propriété que chaque
homme a de son corps et de sa personne, par conséquent est une
propriété naturelle. Ces voyageurs ajoutent que la propriété foncière ou
territoriale est absolument inconnue; cela est vrai généralement,
surtout chez les peuplades constamment errantes; mais il existe des cas
d’exception chez celles que la bonté de leur sol, ou quelque autre
raison, a rendues sédentaires. Chez de telles peuplades qui vivent dans
des villages, les maisons construites soit de troncs d’arbres, soit de
terre mastiquée, soit même de pierre, appartiennent sans contestation à
l’homme qui les a bâties. Il y a propriété réelle de la maison, du fonds
qu’elle couvre, même du jardin, qui quelquefois lui est annexé. De tels
cas ont des exemples chez les Creeks, chez les Poteouttamis, et en ont
eu dès le commencement du siècle, chez les Hurons, chez les Iroquois et
ailleurs. Il paraît encore que chez certaines nations, où la culture
avait fait quelques progrès, les enfants et parents héritaient de ces
objets; par conséquent il y avait propriété plénière. Mais chez
d’autres, à la mort du possesseur, tout était confus, et devenait un
objet de partage par sort ou par choix. Alors il n’y avait qu’usufruit.
Si la tribu émigre pendant quelque temps et laisse à l’abandon son
village, l’homme ne conserve pas de droits positifs au sol ni à la hutte
dégradée, mais il a ceux de premier occupant et de travail émané de ses
mains.
Hors cette légère portion, le reste du terrain, chez toutes ces
nations, est indivis et en état de _commune_, comme nous le voyons
encore se pratiquer pour certaines portions de territoire dans quelques
cantons de la France, surtout dans les pays de la Loire-Inférieure, et
de la presqu’île Bretonne, mais bien plus généralement en Espagne, en
Italie, et dans tous les pays riverains de la Méditerranée. Ce que j’ai
vu en Corse, à cet égard, m’a frappé par son extrême analogie. Là comme
chez les sauvages, la majeure partie des terres de la plupart des
villages sont en _communes_; chaque habitant a le droit d’y faire paître
ses bestiaux, d’y prendre du bois, etc. Mais parce qu’en Corse la
culture est un peu plus avancée, une portion de quart ou de cinquième de
ces terres est ensemencée l’une après l’autre d’année en année; pour cet
effet, cette portion est divisée en autant de lots qu’il y a de familles
ou de têtes ayant droit. Chacune ensemence le lot qui lui est échu au
sort, et possède, pendant cette année, le terrain qu’elle a labouré;
mais sitôt le grain enlevé, ce lot redevient propriété publique, ou pour
mieux dire, _rapine_ et _dévastation publique_, car tout le monde a
droit d’y prendre et d’en ôter, et personne n’a le droit d’y rien
mettre; on ne peut y placer ni maison, ni arbre, et c’est un vrai désert
_sauvage_ livré au parcours et au vagabondage des troupeaux, qui sont en
grande partie des _chèvres_; or, comme ces ruineux animaux, ainsi que
leurs guides, ne demandent qu’à étendre leurs ravages, il en résulte
pour les propriétés particulières un besoin renaissant de clôture qui en
rend finalement la possession presque plus onéreuse qu’utile; aussi
ayant souvent recherché et analysé les causes de l’état de barbarie et
de _demi-sauvagerie_ où la Corse persiste depuis tant de siècles,
quoique environnée de pays policés, j’ai trouvé que l’une des plus
radicales et des plus fécondes, était l’état indivis et commun de la
majeure partie de son territoire, et le nombre petit et restreint des
propriétés particulières[190].
Il existe cette autre analogie entre les sauvages de l’Amérique et les
montagnards de la Corse, que les villages des uns et des autres sont
ordinairement formés de maisons éparses et distantes, en sorte qu’un
village de cinquante maisons occupera quelquefois un quart de lieue
carré. En recherchant les motifs de cette coutume totalement contraire à
celle des pays d’Orient, j’ai trouvé que pour le sauvage américain ils
sont l’aversion d’être observé et gêné par ses voisins, et surtout la
défiance des embûches dont il pourrait être investi par suite de haines
connues ou dissimulées, et d’offenses même involontaires envers des
hommes aussi irritables et aussi ombrageux, qu’il se connaît lui-même.
Une expérience journalière leur donne une si mauvaise opinion les uns
des autres, les rend si soupçonneux, si défiants, qu’ils se rencontrent
le moins possible, et ne sortent jamais qu’en armes. Le terrible usage
des _vindettes_ ou vengeances de talion, qui est commun à tous les
sauvages, ajoute encore à ces motifs de précaution et de cautèle. Ceux
qui connaissent la Corse savent si les mêmes usages, les mêmes
habitudes, y ont des causes différentes; et si cette comparaison, qui
pourrait se continuer sur bien d’autres objets, semblait fâcheuse et
mortifiante, je demanderai si c’est au peuple, victime de son ignorance
et de ses passions, que s’adresse le reproche de ses maux, ou à ce
gouvernement génois qui les maintint ou les causa par l’un des régimes
les plus pervers que présente l’histoire. Pour moi, que la douceur du
climat et la fécondité du sol, en certaines parties, avaient attiré dans
cette île avec l’intention d’y former un établissement agricole d’un
genre singulier[191], je me suis convaincu pendant un an d’étude et de
séjour, qu’il ne manquait à ce peuple, digne d’un meilleur sort, que
cinq ou six institutions fondamentales, calculées sur sa situation, pour
en faire un peuple aussi industrieux, aussi policé qu’aucun autre,
puisqu’il a des moyens intellectuels aussi parfaits que j’en aie
rencontré dans aucun pays, et que son sol est beaucoup plus productif
que l’on n’en a communément l’opinion; mais trouver en trois siècles 30
années continues d’un gouvernement pacifique et législateur, _voilà le
bienfait dont les dieux furent toujours avares_.
Ce que j’ai exposé des motifs de guerres entre peuples sauvages, fait
assez sentir qu’elles doivent être fréquentes et presque habituelles; et
déja c’est une raison de les rendre cruelles, puisque l’habitude de
verser le sang, ou seulement de le voir verser, corrompt tout sentiment
d’humanité; mais à cette raison s’en joignent plusieurs autres
très-actives, dérivées du fond et des accessoires du sujet.
1º L’égoïsme ou esprit de personnalité que chaque sauvage porte dans ces
guerres; égoïsme fondé sur ce que chaque membre de la peuplade, vu
l’état indivis du territoire, considère le gibier en général comme le
moyen fondamental de sa propre subsistance, et par conséquent se regarde
comme attaqué ou menacé dans son existence par tout ce qui tend à
détruire ce moyen.
Chez les nations policées et riches en propriétés particulières, la
guerre est un mal qui n’attaque immédiatement qu’une fraction souvent
assez faible de la masse totale, et qui n’enlève à la majorité, sous le
nom de tributs, qu’une partie de biens et de jouissances dont elle peut
rigoureusement se passer. Il est donc naturel qu’un tel genre de guerre
n’excite que des passions faibles dans ses moteurs et dans ses
instruments qui se battent et se font tuer, moins par nécessité que par
vanité, et par une sorte de commerce qui leur donne de l’honneur et de
l’argent.--Au contraire chez les peuples sauvages, pauvres et peu
nombreux, la guerre met directement en péril l’existence de toute la
société et de chacun de ses membres. Son premier effet est d’affamer la
tribu; son second est de l’exterminer. Il est donc également naturel que
chaque membre s’identifie étroitement au tout, et qu’il déploie une
énergie portée à son degré extrême, puisqu’elle est stimulée par
l’extrême besoin de la défense et de la conservation.
2º Une seconde raison de l’animosité de ces guerres, est la violence des
passions, telles que le point d’honneur, le ressentiment, la vengeance
dont chaque guerrier se trouve animé. Le nombre des combattants étant
borné, chacun est exposé aux regards de ses amis et de ses ennemis;
toute lâcheté y est punie d’une infamie dont la suite prochaine est la
mort. Le courage y est stimulé par la rivalité des compagnons d’armes,
par le désir de venger la mort de quelque ami ou parent, par tous les
motifs personnels de haine et d’orgueil, souvent plus actifs que ceux de
la conservation.