svelte et bien prise, plus grande, plus forte chez ceux qui ont un sol
arrosé et fertile comme ceux de la Wabash; plus mince, plus courte chez
ceux qui ont un mauvais sol, comme tous ceux du Nord, passé le 45°. Mais
si l’on ne voit jamais parmi eux ni boiteux, ni manchot, ni bossu, ni
aveugle, avant d’en tirer des inductions trop favorables pour leur genre
de vie, il est bon d’observer que tout sujet né faible périt
nécessairement de bonne heure par l’effet des fatigues il arrive même
que les parents délaissent ou détruisent l’enfant mal conformé qui leur
serait à charge. Ainsi, la loi de Lycurgue à Sparte se trouve en
activité chez les sauvages, non par transmission ou communication, mais
par identité de circonstances; parce que chez les peuples pauvres,
faibles et toujours en guerre, il n’y a pas de superflu pour nourrir des
bras inutiles. C’est par la suite de cette pauvreté que chez beaucoup de
sauvages, particulièrement au nord du Lac supérieur, quand les
vieillards deviennent à charge, _on les envoie vivre dans l’autre
climat_; c’est-à-dire qu’on les tue, comme il se pratiquait chez des
sauvages de la mer Caspienne et de la Scythie, selon le récit
d’Hérodote. Et pour prouver combien est misérable la vie sauvage, c’est
eux-mêmes ordinairement qui demandent à cesser d’exister. Si par
accident de maladie ou de guerre un sauvage est mutilé, c’est un homme
perdu. Comment un invalide pourrait-il résister à un ennemi muni de tous
ses membres? comment pourrait-il chasser, pêcher, se procurer une
subsistance quelconque, que personne, à défaut de lui-même, ne lui
donnera? Car chez eux personne n’a et ne peut avoir de réserves, et dans
ce genre de vie, chacun est réduit à ses propres moyens casuels et
variables. Par ces mêmes motifs, l’on ne voit chez eux ni hernies, ni
maladies chroniques; «Sois fort ou meurs,» semble leur dire la nature
sauvage qui les environne, et qui dans sa dureté ne laisse pas même
l’égalité du choix, puisqu’elle-même souvent rend les obstacles plus
grands que la force.
L’on a aussi vanté la santé robuste des sauvages: sans doute l’habitude
de toute intempérie donne à leur constitution une vigueur que l’on
n’attend pas de la vie efféminée des cités; mais pour apprécier leurs
avantages à cet égard, il faut observer que leur manière de vivre les
soumet à des irrégularités et à des excès incompatibles avec une santé
constante et un tempérament vraiment robuste. Haïssant la vie agricole,
sédentaire et captive, préférant la vie vagabonde et aventurière de la
chasse et de la pêche, ils n’ont et ne peuvent avoir de magasins ni de
provisions durables: par conséquent ils sont exposés à de dures
alternatives de famine et de satiété: quand le gibier abonde, quand ils
peuvent chasser sans crainte de surprise, c’est un temps de jouissance
et de gloutonnerie; mais lorsque le gibier manque plusieurs jours de
suite, comme il arrive chaque hiver, ou qu’ils n’osent s’écarter de
crainte de l’ennemi, alors ils sont souvent réduits à vivre comme des
loups, d’écorces d’arbres ou de bulbes terrestres. Ils ont bien imaginé,
et je crois depuis peu de temps, de sécher les viandes et de les réduire
en poudre très-fine; mais jamais ces secours ne sont capables de durer
toute une saison. Qu’après de violents jeûnes, il leur tombe une proie,
un daim, un ours, un bison, ils s’asseyent dessus comme des vautours, et
ne cessent de dépiécer et de dévorer le cadavre, jusqu’à ce qu’ils
tombent suffoqués d’aliments. Cet usage en fait des guides intraitables
dans tout voyage régulier. Ce qu’en de telles occasions leur estomac
engloutit, serait une chose incroyable, si des témoignages authentiques
et nombreux n’excluaient tout doute: il est notoire sur toutes les
frontières que deux sauvages affamés feront aisément, en un seul repas,
disparaître un daim tout entier, et ne seront pas encore rassasiés. Cela
rappelle ces _héros_ de la guerre de Troie, qui dévoraient des agneaux
et des moitiés de veaux; et cela nous prouve que ces héros n’étaient que
des sauvages vivant dans des circonstances semblables. Or, de tels excès
ne peuvent manquer de produire des désordres de santé: aussi est-il
maintenant constaté que les sauvages sont sujets aux maux d’estomac, aux
fièvres bilieuses, aux intermittentes, aux phthisies et aux pleurésies.
Les fractures et les luxations ne sont pas rares chez eux, mais ils les
remettent assez bien. Les rhumatismes les fatigueraient davantage s’ils
n’avaient pas l’usage des fumigations, au moyen des cailloux ardents.
L’on sait les ravages qu’exerce la petite vérole, sans doute par
l’obstacle qu’oppose à l’éruption une peau endurcie. M. Jefferson leur
procurera un bienfait immense en leur faisant enseigner l’art de la
vaccine, ainsi que l’ont publié les journaux. Depuis quelques années,
des missionnaires quakers et moraves, qui ont succédé aux jésuites, nous
ont appris que les tribus converties par ceux-ci étaient devenues plus
robustes, portaient de plus lourds fardeaux, étaient moins souvent
malades; et ils ont très-bien vu que la raison en était le régime plus
régulier, la nourriture plus égale, auxquels on les avait assujettis. Un
autre fait également notoire, est que tout Européen qui s’est adonné à
la vie sauvage est devenu plus fort, en a mieux supporté tous les excès
que les sauvages mêmes. La supériorité des Virginiens et des Kentockois
sur eux, a été constatée, non-seulement de troupe à troupe, mais d’homme
à homme dans toutes les guerres. Je ne citerai pas, en preuve de
faiblesse, le battement du pouls que M. le docteur _Rush_ prétend être
plus lent chez les sauvages: car dans le même temps et sur les mêmes
individus, M. le docteur Barton n’observait rien de semblable, et le
pouls de _Petite-Tortue_ m’a paru tout-à-fait semblable au mien. Je ne
citerai pas non plus la faiblesse de leurs appétits vénériens, parce
qu’elle tient à une cause tout-à-fait différente. C’est par principe,
par nécessité de conservation, que le sauvage est continent et presque
chaste: la moindre perte de ses forces par la débauche, pourrait lui
coûter la vie dès le lendemain, en diminuant ses moyens de défense ou
de résistance dans une attaque de la part des hommes ou de la nature.
En traitant des inconvénients de la vie sauvage, je demandai à M. Wels
s’il était vrai que beaucoup de blancs la préférassent, et pourquoi ils
la préféraient à la vie que nous appelons civilisée. Sa réponse, qui fut
longue et détaillée, s’accorda avec tout ce que j’ai appris en Kentucky,
au Poste-Vincennes et à Détroit, de personnes sensées et expérimentées.
Le résultat unanime des faits est que «les Canadiens, c’est-à-dire le
sang français, fournissent plus de ces sujets que les Américains,
c’est-à-dire que le sang allemand et anglais. Ces derniers ont pour les
sauvages une antipathie naturelle, que les cruautés des Indiens sur les
prisonniers ont encore exaltée. Les Anglo-Américains répugnent à mêler
leur sang avec les _Sauvagesses_, tandis que pour les Canadiens c’est
une friandise de libertinage. Néanmoins, le goût de la vie sauvage a
moins lieu chez les hommes faits que chez les jeunes gens au-dessous de
18 ans: parmi les Américains, ceux-là seulement s’y attachent, qui ont
été enlevés prisonniers en bas âge; parce que l’excessive liberté
qu’elle leur procure pour s’amuser, jouer et courir, plaît bien plus aux
enfants que la contrainte des écoles dans les bourgs, et que les
punitions que l’on y inflige à leur paresse. L’enfance, comme l’on sait,
ne respire que dissipation et désœuvrement. Il faut des années pour
lui faire contracter l’habitude du travail et de l’étude; il ne faut que
quelques jours de congé pour lui donner celle de l’indépendance et de
l’oisiveté. Il paraît que ce sont là les deux penchants naturels de
l’homme auxquels il revient machinalement. Quant aux adultes, surtout
Américains, pris et adoptés par les sauvages, presque aucun ne peut
s’habituer à leur vie: moi-même, dit M. Wels, quoique emmené à l’âge de
13 ans (il m’a paru en avoir 32), puis adopté, bien traité, jamais je
n’ai pu perdre le souvenir des jouissances sociales que j’avais déja
goûtées. A l’égard de ceux qui de plein gré passent chez les sauvages,
et la plupart sont des Canadiens, ce sont en général de mauvais sujets,
libertins, paresseux, de tempérament violent ou de peu d’intelligence.
L’espèce de crédit qu’ils acquièrent chez les sauvages, flatte leur
amour-propre, en même temps qu’une vie licencieuse avec les _sqaws_ ou
_sauvagesses_ séduit la passion dominante de leur fougueuse jeunesse;
mais lorsqu’ils vieillissent, réduits à l’extrême misère, ils ne
manquent presque jamais de se rapatrier, déplorant trop tard leurs
écarts. Parmi nous, dit M. Wels, pour peu que l’on ait d’industrie, l’on
se procure au présent une vie commode, et l’on se prépare pour l’avenir,
des douceurs dont la vieillesse fait sentir tout le prix. On crée une
ferme, on élève des enfants qui, lorsqu’on est impotent, vous closent
doucement les yeux. Dans l’état sauvage, au contraire, toute jouissance
se borne à boire, à manger (encore pas toujours), à chasser; toute
carrière d’ambition se réduit à être un grand guerrier, célèbre chez
cinq ou six cents hommes. L’âge vient, les forces baissent, la
considération décline, et l’on finit par les infirmités, le mépris,
l’extrême misère, et la nécessité ou le besoin de se faire tuer.
L’Indien n’en peut jamais employer un autre à son service: chez eux,
obéir et servir, même de bon gré, est une sorte d’opprobre réservé aux
femmes. Un grand guerrier ne doit rien faire que combattre et chasser.
Les femmes portent tout le fardeau du ménage, du labourage, s’il y en a,
et en voyage du transport des enfants et des ustensiles. Ce sont
littéralement des bêtes de somme. Elles n’héritent pas même des maris:
que demain _Petite-Tortue_ retourne chez lui et meure; tous les présents
qu’il a reçus, habits, chapeaux, colliers, seront partagés, presque
pillés; rien ne passera à ses enfants. C’est un usage de sa tribu,
commun à bien d’autres: vivants, ils ont la propriété de leurs meubles,
armes et bijoux; mais comme à leur mort leurs couteaux, leurs pipes même
ne passent point aux enfants, l’on peut dire qu’ils n’en ont que
l’usufruit. Encore moins connaissent-ils de propriété foncière en
maisons et en terres: ainsi, toute l’ambition du sauvage est concentrée
dans un petit cercle de besoins, plutôt défensifs qu’extenseurs de son
existence. Cette existence sans cesse menacée, est elle-même concentrée
au présent. La possibilité de périr à tout instant est la plus
constante, la plus radicale des pensées du sauvage; il use de la vie
comme d’un meuble prêt à se briser à toute heure par la foule des
accidents qui l’entourent. Familiarisé dès l’enfance avec cette idée, il
n’en est point affecté: c’est la nécessité, il s’y résigne ou il la
brave. Mais par une conséquence naturelle, il n’est attaché à rien au
monde qu’à ses armes, et peut-être à un compagnon ou ami, qui est pour
lui un moyen additionnel de défense et de conservation. Il caresse ses
enfants, comme tout animal caresse ses petits. Quand il les a ballottés,
embrassés, il les quitte pour aller à la chasse ou à la guerre sans y
plus penser; il s’expose au péril sans s’inquiéter de ce qu’ils
deviendront: ils lutteront contre le sort, contre la nature; ils
mourront jeunes ou vieux, peu importe, puisqu’il faut qu’ils meurent.
Aussi le suicide n’est-il point rare parmi eux; ils se tuent par dégoût
de la vie, quelquefois par dépit amoureux, par colère contre un grand
affront qu’ils ne peuvent repousser. Ils vivent tout en sensations, peu
en souvenirs, point en espérances. S’ils sont bien portants, ils
folâtrent, dansent et chantent: s’ils sont malades ou fatigués, ils se
couchent, fument et dorment; mais comme très-souvent leur repos et leurs
aliments ne sont point à leur disposition, il est difficile de voir là
de la liberté et du bonheur.»
Telle fut ce jour-là la substance de notre entretien, qui me frappa
d’autant plus, qu’il était le résultat d’une expérience de 12 à 15 ans.
Je voulais, par contre-partie, m’informer des motifs qui empêchent les
sauvages de s’établir chez les blancs, et qui ont déterminé en plusieurs
rencontres ceux que l’on y avait élevés à préférer le retour à leurs
habitudes natives; le temps et la convenance me manquèrent; mais peu de
jours après, je fus plus heureux, et ce fut _Petite-Tortue_ lui-même qui
m’en développa les raisons.
Des quakers étaient venus lui faire visite, et entre diverses offres de
service, ils lui proposèrent de rester aussi long-temps qu’il voudrait,
même pour toujours, l’assurant qu’il ne manquerait de rien. Quand ils
furent partis, je fis dire à _Petite-Tortue_: «Vous connaissez ces
gens-là; ils offrent peu et rarement, mais quand ils offrent, on y peut
compter. Qui vous empêcherait de rester chez les blancs? N’êtes-vous pas
mieux ici que sur la Wabash?» Il ne se pressa point de me répondre,
selon le caractère froid et réservé des sauvages. Quand il eut un peu
rêvé en se promenant et s’épilant, voici ce qu’il me dit: «Oui, je me
suis assez bien habitué à tout ceci; ces habits sont chauds et bons à ma
goutte; ces maisons garantissent bien de la pluie, des vents, du soleil;
on y a sous la main tout ce qui est commode; ce marché (celui de la rue
_Seconde_ était sous les fenêtres) fournit tout ce qu’on désire, et l’on
n’est pas obligé de courir après le daim dans les bois. Au total, cela
vaut mieux que chez nous; mais ici, moi, je me trouve sourd et muet. Je
ne parle pas comme vous; je n’entends et ne puis me faire
entendre.--Quand je vais dans les rues, je regarde chacun dans sa
boutique occupé à un travail. L’un fait des souliers, l’autre des
chapeaux, l’autre vend de la toile, et chacun vit de ce travail. Je me
demande, que sais-tu faire de tout cela? Rien du tout. Je sais faire un
arc, une flèche, prendre du poisson, tuer du gibier, aller à la guerre;
mais de toutes ces choses aucune ne sert ici. Apprendre celles que l’on
y fait serait long, difficile, incertain. L’âge vient; si je restais
avec les blancs, je serais un meuble inutile aux miens, inutile aux
blancs et à moi. Que fait-on d’un meuble inutile? Il faut retourner chez
moi.»
Ce peu de mots bien analysé, contient la solution du problème. Pour
toute transplantation, la langue est un obstacle majeur; car vivre dans
un pays sans y pouvoir converser, est un état insupportable; apprendre
cette langue est un travail d’esprit long et pénible. Long-temps après
qu’on la parle, s’énoncer avec correction et à volonté est encore une
difficulté sentie à chaque instant, et qui à chaque instant décourage.
Cet obstacle vaincu, et il ne l’est jamais bien que par la jeunesse, il
en reste trois autres puissants: 1º l’impression des habitudes premières
de l’enfance, dont l’effet est tel, qu’après bien des observations, il
me paraît certain que dès l’âge de cinq ans le système moral d’un homme
a pris la direction et le pli qu’il conservera toute sa vie. Il y a
développement selon les circonstances, mais il ne se produit rien de
neuf dans le caractère; tout part d’un même fond; 2º la privation des
parents et des amis, dont la fréquentation est un lien physique et
moral; 3º l’échafaudage de travaux et de peines qu’exige notre état
social de la part d’un sauvage, sans compter la difficulté physique de
se soumettre à la vie contrainte et captive de nos cités, et de renoncer
à ses habitudes insouciantes et vagabondes. Ces hommes sont réellement
dans l’état des oiseaux et des animaux farouches que l’on n’apprivoise
jamais quand on les prend adultes. Les missionnaires ont fort bien senti
cette vérité, et ils conviennent tous qu’on ne civilisera les sauvages
qu’en commençant leur éducation dès l’enfance, dès la naissance, et en
les prenant pour ainsi dire dans le nid, comme les petits oiseaux que
l’on appelle _Niais_. Ce penchant vers l’indépendance, qui est celui de
la paresse et de l’oisiveté, est si naturel, que l’on a fait aux
États-Unis l’observation suivante, savoir: que, parmi les artisans
émigrants de l’Europe, tous ceux qui n’ont pas assez de moyens
intellectuels pour se procurer de bons établissements dans les villes,
se hâtent, sitôt qu’il ont gagné une petite somme, d’acheter des terres
dans l’intérieur où elles sont à un demi-dollar ou un quart de dollar
l’acre, pour s’y établir propriétaires libres; et parce que bientôt ils
trouvent fort dure la vie d’abatteurs de bois, ils y mêlent la vie de
chasseur et de pêcheur, c’est-à-dire, qu’ils deviennent demi-sauvages;
mais de quel prix paie-t-on cette liberté sauvage? Nous en avons déja
quelques échantillons; continuons d’en examiner les détails.
«_Petite-Tortue_, me dit M. _Wels_, a toute raison de penser comme il
fait; s’il tardait de retourner chez lui, il perdrait son crédit parmi
ses compatriotes. Déja ce n’est qu’avec bien des ménagements qu’il peut
le conserver. En arrivant, il faudra qu’il reprenne d’abord le costume
et les usages indiens, qu’il ne dise pas trop de bien des nôtres, de
peur de choquer leur orgueil, qui est extrême. Dans ces villages, la
jalousie de chaque guerrier, de chaque sauvage, rend la situation des
chefs aussi délicate que celle d’un chef de parti dans l’état le plus
démocratique; et le leur est en effet une démocratie extrême et
terrible. Cet homme a chez lui de bons vêtements, du thé, du café; il a
même une vache; sa femme fait du beurre; mais il se garde d’user de ces
douceurs, il les réserve pour la réception des étrangers blancs. Dans
les premiers temps où il eut une vache, elle lui fut tuée de nuit,
méchamment, et il dut feindre de ne pas connaître l’auteur, et de la
croire malade.» Quoi! repris-je avec l’air de l’étonnement, est-ce que
_ces hommes de la nature_ connaissent l’envie, la haine, les basses
vengeances? Nous avons chez nous de brillants esprits qui assurent que
ces passions ne naissent que dans nos sociétés civilisées.--Eh bien!
répondit M. _Wels_, qu’ils viennent passer trois mois chez les sauvages,
et ils s’en retourneront convertis. Alors il me confirma tout ce que
j’avais appris au Poste-Vincennes et en Kentucky, de la vie anarchique
et tracassière des peuplades, soit errantes, soit sédentaires. Il
m’observa que les vieillards assemblés n’avaient aucun pouvoir coërcitif
sur les jeunes; que le premier jeune guerrier mutin ou superstitieux,
pouvait en un matin ameuter une jeunesse toujours turbulente, parce
qu’elle est oiseuse, et déterminer une guerre qui compromettait toute la
peuplade; que de tels accidents n’avaient pas seulement pour cause
l’ivresse, et par conséquent le commerce avec les blancs, mais des idées
superstitieuses communes à tous les sauvages, et une certaine
inquiétude d’esprit et de corps, une soif particulière de sang tenant de
la nature des tigres et des bêtes féroces. Il me donna des détails
curieux sur toutes les petites tracasseries de village et de voisinage,
sur les grandes et fortes animosités qui en résultaient, ainsi que sur
les haines implacables pour le moindre affront et sur les _vindettes_ ou
vengeances de talion, pour toute mort ou mutilation. J’en avais eu un
exemple saillant sous les yeux au Fort Miâmi, dans la personne du chef
célèbre _Blue-Jockey_; ce sauvage s’étant enivré, en rencontra un autre
à qui il gardait haine depuis 22 ans. Se voyant seul, il profita de
l’occasion, et le tua. Le lendemain, toute la famille en armes de
demander sa mort. Il vint au fort Miâmi trouver le capitaine Marshal,
commandant, de qui je tiens le fait, et il lui dit: «Qu’ils veuillent me
tuer, cela est juste; mon cœur a éventé son secret; la _liqueur m’a
rendu fou_, mais tuer mon fils, comme ils en menacent, cela n’est pas
juste. Père, voyez si cela peut s’arranger. Je leur donnerai tout ce que
je possède: deux chevaux, mes bijoux d’or et d’argent: mes plus belles
armes, excepté une paire. S’ils ne veulent pas accepter, qu’ils prennent
jour et lieu; je me rendrai seul, et ils me tueront.»
Cette loi du talion se trouve chez tous les peuples barbares,
c’est-à-dire, sans gouvernement régulier, parce qu’à défaut de
l’autorité publique, elle est le seul préservatif des individus et des
familles. Imaginer que ce soit une transmission ou une communication
des Hébreux ou des Arabes, est une rêverie qu’il faut laisser aux
visionnaires qui bâtissent toute l’histoire des nations sur un fétu. Ce
peut bien être les Arabes qui l’ont établie en Italie, en Espagne, en
Corse, etc.[184]; mais il serait très-possible que la barbarie l’y eût
établie avant eux et sans eux.
«Cependant, ajoute M. _Wels_, les Indiens de la Wabash, les Miâmis, les
Potéuottamis, etc., valent mieux qu’il y a 60 ou 80 ans. La paix que
l’abaissement de la ligue _iroquoise_ leur a procurée, leur a permis de
cultiver avec la houe, le maïs, les pommes de terre, même nos choux et
nos turneps; nos prisonniers ont élevé des pêchers, des pommiers;
enseigné à nourrir de la volaille, des porcs, depuis peu des vaches; en
un mot, les Chactâs et les Creeks de Floride ne sont pas plus avancés.»
Maintenant, lorsque je remarque que les premiers voyageurs et historiens
de la Virginie et de la Nouvelle-Angleterre nous peignent ces sauvages
dans un état encore plus avancé; qu’ils nous disent qu’à l’arrivée des
premiers colons, chaque peuplade avait un _Sêtchêm_ ou _Sêdjemore_,
exerçant une sorte d’autorité monarchique; qu’il existait des familles
privilégiées, presque nobles, à la manière des Arabes; et que ces
peuplades assez populeuses étaient renfermées dans des limites de peu
d’étendue: je me crois autorisé à en conclure qu’alors leur civilisation
était plus avancée; qu’ils auraient fini eux-mêmes par l’élever au degré
des peuples de l’autre continent; que leurs guerres avec les Européens,
en détruisant leurs gouvernements, les ont plongés dans l’anarchie; en
sorte que chez les sauvages il faut, comme chez les civilisés,
distinguer différentes époques d’histoire, et que leurs états ont aussi
leurs révolutions d’autant plus faciles, qu’ils sont plus petits et plus
faibles. «Avant la guerre (la dernière année de 1788 à 94), me disait le
chef _Ouya_, qui me harangua au Poste-Vincennes, nous étions unis et
tranquilles; nous commencions à cultiver le maïs comme les blancs.
Aujourd’hui nous ressemblons à une bande de daims poursuivie par des
chasseurs; nous n’avons plus ni feu ni lieu: chacun de nous se disperse,
et bientôt nous ne laisserons plus de traces si quelqu’un ne vient à
notre aide.»
Pendant ces éclaircissements, _Petite-Tortue_ me paraissait fort occupé
à regarder à travers le vitrage de l’une des fenêtres, ce qui se passait
dans le marché de _Second-Street_. Pour le ramener à la conversation,
je lui fis dire que j’avais voyagé chez un peuple étrangement différent
du sien; que là, une poignée d’hommes, peut-être de 5 à 6,000 cavaliers,
avait trouvé le moyen inconcevable d’emprisonner, pour ainsi dire, sur
une étendue de pays presque égale à l’Ohio, une nation entière de deux
millions et demi d’ames; en sorte qu’environ 370 individus se laissaient
piller, emprisonner, bâtonner, vexer de toute manière par un seul homme,
qui n’était pas plus fort que chacun d’eux. Je m’attendais, vu les idées
d’indépendance et de fierté que portent les sauvages, qu’il allait
beaucoup se récrier; mais en se frottant le menton d’un air rêveur:
«Sans doute,» me répondit-il; «avec tout cela, ils ont aussi leur
manière de se trouver bien.» J’avoue que ce fut moi qui fus étonné de
cette réponse, qui démontre un esprit dégagé des préjugés de sa nation,
de son éducation, et qui a su apprécier le pouvoir prodigieux de
l’habitude. Pour terminer notre séance, je lui demandai ce qui
l’occupait si fort dans la rue et dans le marché, et qu’est-ce qui le
surprenait davantage dans la ville de Philadelphie. «En regardant tout
ce monde, me dit-il (c’était jour de marché), je suis toujours étonné de
deux choses: l’extrême différence des visages et la nombreuse population
des blancs: nous autres hommes rouges, nous ne ressemblons pas l’un à
l’autre, chacun a sa figure, mais encore y a-t-il un air de famille.
Ici c’est une confusion où je n’entends rien. Il y a dix couleurs du
blanc au noir; et les traits, le front, le nez, la bouche, le menton,
les cheveux noirs, bruns, blonds, les yeux bleus, gris, roux, offrent
tant de diversité, que l’on ne sait comment l’expliquer.»--Alors je lui
fis sentir que Philadelphie étant l’abord des nations de toutes les
parties du globe, et ces nations se mêlant ensuite par le mariage, il en
résultait que les diversités des climats produisaient des
sous-diversités d’alliage, et des combinaisons à l’infini; mais,
ajoutai-je, si vous veniez dans l’intérieur de nos pays, soit en France,
soit en Angleterre, vous verriez que les habitants des villages, qui se
marient entre eux depuis plusieurs générations, ont une ressemblance
générale dans la physionomie. (Et c’est en effet ce que j’ai souvent
remarqué dans les paroisses du fond des campagnes, particulièrement dans
les pays forestiers de Rennes, Laval, Châteaubriant, etc.; en me plaçant
à la porte de l’église, au moment où le peuple sortait, j’observais des
caractères généraux frappants par leur ressemblance dans chaque lieu, et
par leur particularité d’un lieu à un autre.)