Sauvages, que j’y trouvai rassemblés pour vendre le produit de leur
chasse _rouge_[173]; on portait leur nombre à quatre ou cinq cents têtes
de tout âge, de tout sexe, et de diverses nations ou tribus, telles que
les _Ouyas_, les _Péouryas_, les _Sakis_, les _Piankichas_, les
_Miâmis_, etc., tous vivant sur la haute Wabash. C’était la première
fois que je voyais à loisir cette espèce d’hommes déja devenue rare à
l’est des Alleghanys: leur aspect fut pour moi un spectacle nouveau et
bizarre. Imaginez des corps presque nus, bronzés par le soleil et le
grand air, reluisants de graisse et de fumée; la tête nue, de gros
cheveux noirs, lisses, droits et plats; le visage masqué de noir, de
bleu et de rouge, par compartimens ronds, carrés, losanges; une narine
percée pour porter un gros anneau de cuivre ou d’argent; des pendeloques
à trois étages tombant des oreilles sur les épaules, par des trous à
passer le doigt; un petit tablier carré couvrant le pubis, un autre
couvrant le coccyx, tous deux attachés par une ceinture de ruban ou de
corde; les cuisses et les jambes tantôt nues, tantôt garnies d’une
longue guêtre d’étoffe[174]; un chausson de peau fumée aux pieds; dans
certains cas, une chemise à manches larges et courtes, bariolée ou
chinée de bleu, de blanc, flottante sur les cuisses; par dessus elle une
couverture de laine ou un morceau de drap carré jeté sur une épaule, et
noué sous le menton ou sous l’autre aisselle: s’il y a prétention de
parure pour guerre ou pour fête, les cheveux sont tressés, et les
tresses garnies de plumes, d’herbes, de fleurs, même d’osselets: les
guerriers portent autour de l’avant-bras de larges colliers de cuivre ou
d’argent, ressemblants aux colliers de nos chiens, et autour de la tête
des diadèmes formés de boucles d’argent et de verroterie: à la main, la
pipe ou le couteau, ou le casse-tête, et le petit miroir de toilette
dont tout sauvage use avec plus de coquetterie pour admirer _tant de
charmes_, que la plus coquette petite-maîtresse de Paris. Les femmes, un
peu plus couvertes sur les hanches, diffèrent encore des hommes, en ce
qu’elles portent, presque sans cesse, un ou deux enfants sur le dos,
dans une espèce de sac, dont les bouts se nouent sur leur front. Qui a
vu des bohémiennes et des bohémiens a des idées très-rapprochées de cet
attirail.
Telle est l’esquisse du tableau, et je le montre du beau côté. Car si
l’on veut le voir tout entier, il faut que j’ajoute que, dès le matin,
hommes et femmes vaguaient dans les rues avec le but unique de se
procurer de l’eau-de-vie; que vendant d’abord les peaux de leur chasse,
puis leurs bijoux, puis leurs vêtements, ils quêtaient ensuite comme des
mendiants, ne cessant de boire jusqu’à perte absolue de facultés. Tantôt
c’étaient des scènes burlesques, comme de tenir la tasse à deux mains
pour y boire à la manière des singes; puis de relever la tête avec des
éclats de joie, et de se gargariser de la liqueur délicieuse et funeste;
de se passer le vase de l’un à l’autre avec de bruyantes invitations; de
s’appeler à tue tête, quoiqu’à trois pas seulement de distance; de
prendre leurs femmes par la tête et de leur verser de l’eau-de-vie dans
la gorge avec de grossières caresses, et tous les gestes ridicules de
nos ivrognes de place. Tantôt succédaient des scènes affligeantes, comme
de perdre finalement tout sens, toute raison; de devenir furieux et
stupides, de tomber ivres-morts dans la poussière ou dans la boue, pour
y dormir jusqu’au lendemain. Je ne sortais pas le matin sans les trouver
par douzaines dans les rues et chemins autour du village, vautrés
littéralement avec les porcs. Heureux si, chaque jour, il n’arrivait pas
des querelles et des batteries à coups de couteaux ou de casse-têtes
qui, année commune, produisent dix meurtres. Le 9 août, quatre heures du
soir, à vingt pas de moi, un sauvage poignarda sa femme de quatre coups
de couteau. Quinze jours auparavant, même accident était arrivé, et cinq
semblables l’année précédente. De là des vengeances immédiates ou
dissimulées des parents et de la famille, causes renaissantes
d’assassinats et de guet-apens. J’avais d’abord eu l’intention d’aller
vivre quelques mois avec eux et chez eux pour les étudier, comme je l’ai
pratiqué envers les Arabes bedouins; mais lorsque j’eus vu ces
échantillons de leurs mœurs domestiques; lorsque divers habitants du
_Poste_, qui leur servent d’aubergistes, et vont traiter parmi eux,
m’eurent attesté que le droit d’hospitalité n’existait point chez eux
comme chez les Arabes; qu’ils n’avaient ni subordination ni
gouvernement; que le plus grand chef de guerre ne pouvait, même en
campagne, frapper ni punir un guerrier, et qu’au village il n’était pas
obéi par un autre enfant que le sien; que dans ces villages ils vivaient
isolés, pleins de méfiances, de jalousies, d’embûches secrètes, de
_vindettes_ implacables; qu’en un mot leur état social était celui de
l’anarchie et d’une nature féroce et brute, où le besoin et la force
constituent le droit et la loi; que d’ailleurs, ne faisant point de
provisions, un étranger était exposé à manquer de tout nécessaire, de
toute ressource; je sentis la nécessité de renoncer à mon projet. Mon
plus vif regret fut de ne pas acquérir quelques notions sur leur
langage, et de n’en pouvoir obtenir un vocabulaire; livre dont j’ai
indiqué ailleurs[175] l’importance chez les peuples qui n’ont pas
d’autres monumens. Le missionnaire dont j’ai parlé, M. l’abbé R...., ne
me laissa aucun espoir à cet égard. Lui-même avait fait des tentatives
et avait rencontré des obstacles insurmontables: encore que plusieurs
habitants du Poste entendissent la langue de quelques tribus, leur
prononciation était si défectueuse, ils avaient si peu d’idées d’aucune
règle de grammaire, qu’il lui fut impossible d’en tirer parti. Il m’en
convainquit dans une conférence que voulut avoir avec moi un chef des
_Ouyas_, ancien et constant ami des Français. Nous ne pûmes jamais
astreindre l’interprète canadien à traduire littéralement, et phrase à
phrase.--Il résulta, de toutes mes informations sur cette matière, que
la personne la plus capable et presque la seule capable de remplir mes
vues était un Américain nommé M. Wels, qui, enlevé par les sauvages à
l’âge de treize ans, et adopté par eux, avait appris plusieurs de leurs
dialectes avec les moyens que lui donnait une bonne éducation assez
avancée. Depuis que les sauvages avaient été battus et soumis par le
général Wayne (août 1794), M. Wels avait eu la faculté de rentrer dans
son pays natal: il servait dans ce moment d’interprète au général Wayne,
qui concluait, au fort Détroit, un traité définitif avec plus de sept
cents sauvages réunis en grand conseil. Tout cela s’accordait fort bien
avec mon projet de me rendre par le lac Érié à Niagara: je retournai
donc sur mes pas à Louisville, traversai le _Kentucky_ par Francfort, sa
capitale, par Lexington, qui n’avait pas une maison en 1782, et qui en
a près de cinq cents, la plupart en briques, bien bâties; de là je me
rendis à Cincinnati, où, profitant d’un convoi d’argent qui se rendait à
Détroit, je pus commodément, grâce au major Swan, suivre la route
militaire que venait de tracer l’armée du général Wayne à travers une
forêt de cent lieues, où nous ne trouvâmes de gîtes que cinq forts
palissadés nouvellement construits. L’accueil que me fit ce général me
donna lieu de croire que j’avais atteint mon but au delà de mon espoir;
mais le tribut que je payai aux fièvres du pays et de la saison me priva
de tous mes avantages. Il fallut me résoudre à profiter d’un vaisseau
unique pour passer le lac avant l’hiver, et revenir à Philadelphie. La
fortune capricieuse m’y attendait pour m’y satisfaire à moins de frais:
elle y amena, l’hiver suivant (1797-98), M. Wels, accompagnant un chef
de guerre des Miâmis, célèbre chez les sauvages sous son nom de
_Michikinakoua_, et chez les Anglo-Américains sous celui de
_Petite-Tortue_, qui en est la traduction. Il fut l’un de ceux qui
contribuèrent le plus à la défaite du général Saint-Clair en 1791; et si
l’on eût suivi son plan de ne combattre le général Wayne qu’en
interceptant ses convois, il eût également détruit cette armée, ainsi
que je l’ai entendu exprimer à des officiers d’un mérite et d’un grade
distingués. Après avoir été un ennemi redoutable aux États-Unis,
_Petite-Tortue_, convaincu de l’impuissance finale de leur résister, a
eu le bon esprit de porter sa tribu à une capitulation raisonnable: par
un degré d’intelligence plus remarquable, il a senti la nécessité de la
faire vivre d’agriculture au lieu de chasse et de pêche comme vivent les
sauvages. C’était dans ce dessein qu’il venait à Philadelphie solliciter
le congrès et la bienfaisante société des _Amis_[176], de lui procurer
les moyens d’exécuter cette louable entreprise. Il avait d’ailleurs été
inoculé de la petite-vérole dès son arrivée, et il demandait à la
médecine, contre la goutte et les rhumatismes dont il était attaqué, des
secours que le gouvernement s’empressa de lui procurer. Cet incident me
présenta une occasion plus heureuse que je ne l’avais espérée, en
m’offrant non-seulement une bouche interprète pour communiquer mes
idées, mais encore une bouche indigène pour me fournir les sons dans
toute leur pureté. Je me fis donc introduire auprès de M. Wels et du
chef sauvage; je leur expliquai mon plan avec ses motifs; et ayant
obtenu leur agrément, j’employai neuf à dix séances, dont je pus jouir
dans les mois de janvier et de février 1798, à dresser le vocabulaire
que je publie: il fut la base de mon travail; mais par épisodes de
conversation, il s’y mêla beaucoup de notes curieuses que je recueillis
avec d’autant plus de soin, que les faits, venant sans préparation,
étaient par cela même moins suspects d’altération, et que l’habitude de
me voir, jointe à ma qualité de Français, diminua dans _Petite-Tortue_
cet esprit de méfiance et de soupçon que portent les sauvages dans tous
leurs discours. Chaque jour, après notre séance, j’écrivis ce qui
m’avait paru le plus intéressant; et ce sont ces observations qui,
réunies à celles que dans mes voyages j’avais recueillies des témoins
les plus judicieux, forment aujourd’hui le texte que j’ai mis en ordre.
Mon dessein n’est pas et n’a pu être de traiter généralement des
sauvages: un tel plan serait d’une trop vaste étendue, puisqu’il existe
une très-grande différence de genre de vie, d’habitudes et de mœurs,
entre les sauvages de divers climats, des pays chauds ou des pays
froids, boisés ou découverts, féconds ou stériles, arides ou baignés
d’eau. Je me borne uniquement aux sauvages de l’Amérique du nord, avec
l’intention de fournir, dans cette question obscurcie par des paradoxes,
le contingent de mon témoignage sur ce que j’y ai vu et reconnu de plus
certain et de mieux prouvé en faits. Je suppose même que mon lecteur
n’est point novice en cette matière, et qu’il a lu les relations des
voyageurs qui, depuis quarante ans, ont visité et décrit ces
contrées[177].
Notre premier entretien débuta par des renseignements sur le climat et
le sol des _Miâmis_. M. Wels me dit que cette tribu vivait sur les
branches nord de _la Wabash_, que son langage se parlait chez toutes les
peuplades répandues le long de cette rivière jusque vers le lac de
Michigan; telles que les _Ouyas_, _Péouryas_, _Piankichas_,
_Poteouatamis_, _Kaskaskias_, et les Indiens de la _longue île_; qu’il a
beaucoup d’affinité avec celui des _Chipéwas_, des _Outaouas_, des
_Chaûnis_, qui ne diffèrent que comme dialectes; mais il est tout-à-fait
distinct du _Delaouaise_; le son nasal est fréquent dans le Miâmi, et je
crus à la première fois entendre du turc. M. Wels m’ajouta que leur pays
était partie boisé, partie en _prairies_, et sensiblement plus froid que
le Poste-Vincennes. Ayant quitté ce dernier lieu après un dégel complet,
il avait retrouvé la même neige 50 lieues plus nord, sans avoir remarqué
d’élévation montueuse dans le terrain. L’air à Philadelphie lui semblait
moins piquant. Les vents régnants aux Miâmis sont presque les mêmes qu’à
la côte atlantique; en hiver nord-ouest rapide, clair et tranchant;
rare et doux en été. Alors domine le sud-ouest chaud, nuageux,
quelquefois orageux. Le sud est le grand pluvieux; le nord, le grand
neigeux en hiver, mais en été clair et doux. Le sud est rare; le nord
encore plus. Le sol est fertile, le maïs plus beau, la chasse plus
abondante que sur toute la côte atlantique. Aussi les naturels, surtout
les _Poteouatamis_, sont-ils une race grande et belle (et moi-même j’en
puis dire autant des _Chaûnis_ du fort Miâmi, dont les femmes m’ont
étonné par leur taille, mais nullement par leur beauté).
Pendant ce temps j’avais observé _Petite-Tortue_, qui faute d’entendre
l’anglais ne prenait point part à l’entretien; il se promenait en
s’épilant les poils de la barbe, et même des sourcils; il était vêtu à
l’américaine, en habit bleu, pantalon, et chapeau rond. Je lui fis
demander comment il se trouvait de cet habillement si différent au sien:
«L’on est d’abord gêné, dit-il; puis l’habitude vient, et comme cela
garantit du froid et du chaud, on le trouve bon.» Il avait retroussé ses
manches; je fus frappé de la blancheur de sa peau entre le pli du coude
et le poignet. J’y comparai la mienne; elle n’en différait point. Le
hâle avait bruni le dessus de mes mains autant que les siennes, et nous
paraissions tous deux avoir une paire de gants. Je trouvai sa peau
très-douce au toucher; en tout, la peau d’un Parisien. Alors s’engagea
entre nous une longue discussion sur la couleur des sauvages; cette
couleur dite de cuivre rouge, que l’on prétend leur être innée comme le
noir aux Africains, et les constituer une race distincte. Les faits
résultants de cette discussion furent «que les sauvages se désignent
eux-mêmes par le nom d’_hommes rouges_; qu’ils estiment, comme de
raison, leur couleur plus que le blanc; que cependant ils naissent
blancs comme nous[178]; que dans l’enfance ils sont tels[179] jusqu’à ce
qu’ils aient été brunis par le soleil et par les graisses et les sucs
d’herbes dont ils s’oignent; que les femmes même ont toujours blanche la
portion de la ceinture, des hanches et des cuisses qui ne cesse pas
d’être couverte de vêtements; en un mot, qu’il est radicalement faux que
cette couleur, prétendue cuivrée, soit innée, ni qu’elle soit la même
pour tous les indigènes de l’Amérique du nord; qu’au contraire elle
varie de nation à nation, et qu’elle est un de leurs moyens de se
reconnaître.»
J’observai que M. Wels, qui vit depuis quinze années chez eux et comme
eux, avait leur teint et non celui des Américains; et quant à la vraie
nuance de ce teint, elle m’a paru couleur de suie ou de jambon fumé,
nettoyé et luisant, parfaitement semblable au teint de nos paysans de
la Loire et du Bas-Poitou, qui, comme les sauvages, vivent d’un air
chaud et un peu marécageux; semblable encore au teint des Espagnols
andalous. Sur cette remarque que je communiquai, _Petite-Tortue_
répondit: «J’ai vu des Espagnols de Louisiane, et n’ai trouvé entre eux
et moi aucune différence de couleur; pourquoi y en aurait-il? Chez eux
comme chez nous, elle est l’ouvrage du _père des couleurs_, le soleil
qui nous brûle. Vous mêmes, blancs, comparez la peau de votre visage à
celle de votre corps.» Et cela me rappela qu’au retour de Turkie, quand
je quittai le turban, une moitié de mon front au-dessus des sourcils
était presque bronzée, tandis que l’autre près des cheveux était blanche
comme le papier. Si, comme la physique le démontre, il n’y a de couleur
que par la lumière, il est évident que les diverses couleurs des peuples
ne sont dues qu’à diverses modifications de ce fluide avec d’autres
éléments qui agissent sur notre peau, et qui même la composent. Tôt ou
tard il sera démontré que le noir des Africains n’a pas d’autre
origine[180].
Les traits de _Petite-Tortue_ me frappèrent par leur ressemblance avec
ceux de cinq Tartares chinois qui étaient venus à Philadelphie, à la
suite de l’ex-ambassadeur hollandais Vanbraam. Cette ressemblance des
Tartares avec les sauvages de l’Amérique du nord a frappé tous ceux qui
ont vu les uns et les autres; mais peut-être s’est-on trop pressé d’en
induire que ceux-ci sont originaires d’Asie. Comme les sauvages ont des
idées de géographie, je communiquai à _Petite-Tortue_ nos systèmes sur
cette question; et pour les lui faire mieux entendre, je lui portai une
mappemonde comprenant la partie orientale d’Asie et le nord-ouest
d’Amérique. Il reconnut fort bien les lacs du Canada, Michigan,
supérieur, et les fleuves Ohio, Wabash, Mississipi, etc.; il examina le
reste avec une curiosité qui me prouva la nouveauté du sujet pour lui.
Mais l’astuce d’un sauvage est de ne jamais marquer de surprise. Quand
je lui eus expliqué les moyens de communication par le détroit de
_Baring_ et par les îles _Aléutiennes_, «Pourquoi, me dit-il, ces
_Tartares_ qui nous ressemblent ne seraient-ils pas venus d’Amérique? y
a-t-il des preuves du contraire? ou bien pourquoi ne serions-nous pas
nés chacun chez nous?» Et en effet, ils se donnent une épithète qui
signifie _né du sol_[181] (_Metoktheniaké_). Je n’y vois pas
d’objection, lui dis-je; mais nos _robes noires_ ne veulent-pas le
permettre[182]. Il y a seulement la difficulté d’imaginer comment les
races quelconques ont commencé. Il me semble, dit-il en souriant, que
c’est tout aussi obscur pour les _robes noires_ que pour nous.
J’ai dit que ces sauvages d’Amérique ressemblent aux Tartares; mais pour
que cette assertion ait toute sa précision, il est nécessaire d’y faire
une exception; car les Eskimaux qui habitent le nord vers la mer
Glaciale, ne sont point _Tartares_; et la race d’hommes _aux yeux gris_
qui peuplent l’archipel de Noutka-Sund et tous les rivages adjacents,
sont également une race distincte. C’est à celle qui habite le reste du
continent et qui forme l’immense majorité, qu’appartient le caractère
_tartare_; et ici je mets encore les Kalmouks à part, car les sauvages
n’ont pas, comme eux, le nez écrasé, ni toute la face aplatie. En
général, leurs traits sont, un visage triangulaire par le bas et presque
carré par le haut; le front bien pris; les yeux très-noirs, enfoncés,
vifs, plutôt petits que grands; les pommes des joues un peu saillantes;
le nez droit; les lèvres plutôt fines qu’épaisses; les cheveux
noirs-jais, lisses, plats, sans aucun exemple d’un blond; le regard
soupçonneux et décelant un fonds de férocité. Telle est en général leur
physionomie, qui se modifie ensuite selon les peuplades et les
individus. Au Poste-Vincennes et au Détroit, je remarquai beaucoup de
leurs figures, qui me rappelèrent celles des _Fellahs_ d’Égypte, et même
de plusieurs _Bedouins_: outre la couleur de la peau, la qualité des
cheveux et plusieurs autres traits, ils ont cela de commun avec les uns
et les autres, que la bouche est taillée en requin, c’est-à-dire, les
côtés plus abaissés que le devant, et que les dents, petites, blanches,
et très-bien rangées, sont aiguës et tranchantes comme celles des chats
et des tigres[183]. La raison naturelle de ces formes ne serait-elle pas
leur habitude de mordre à plein morceau, sans jamais user de couteau?
Cette habitude donne évidemment aux muscles une attitude qu’ils
finissent par retenir, et cette attitude finit aussi par modifier les
solides. En partant de cette idée, la ressemblance des traits entre des
peuples, surtout sauvages, très-distants, n’est pas une preuve d’origine
ou de parenté, aussi certaine qu’on veut le dire; car il pourrait
très-bien arriver que ce fût l’analogie des influences du climat, du
sol, des aliments, des habitudes, en un mot, de tout le régime qui fût
la cause de la ressemblance des corps et des physionomies. Je ne dis
rien de leurs femmes, parce que leurs traits ne m’ont point paru
différents. Je ne m’oppose point d’ailleurs à ce qu’il y en ait de
jolies, comme le prétendent quelques voyageurs. En voyage, l’appétit
donne souvent du goût à des mets que l’on trouverait insipides ailleurs.
Je dirai très-peu de chose aussi de l’usage qu’a la tribu des _Chactâs_,
de donner au crâne des enfants nouvellement nés la forme d’une pyramide
tronquée, en pressant leur tête encore molle avec un moule fait de
petites planchettes: cette bizarre pratique est si efficace, que la
nation entière est reconnue à sa _tête plate_, qui est devenue son
épithète.
Quelques écrivains même de mérite ont prétendu que tous les sauvages se
ressemblaient si fort, que l’on avait peine à les distinguer les uns des
autres. Sûrement ces écrivains diraient aussi que tous les nègres et
tous les moutons se ressemblent; mais cela prouve seulement qu’ils n’y
ont pas regardé de si près que le berger et le marchand d’esclaves. «De
nation à nation, me dit _Petite-Tortue_, nous nous reconnaissons au
premier coup-d’œil: le visage, la couleur, la taille, les genoux, les
jambes, les pieds sont pour nous des indices certains; la piste
distingue non-seulement les hommes, les femmes et les enfants, mais
encore les peuplades. Vous autres blancs, vous êtes frappants avec vos
pieds en dehors: nous les portons tout droits pour trouver moins
d’obstacles dans les broussailles. Quelques peuples les portent plus en
dedans, ont le pied plus large, plus court, appuient plus du talon, ou
de l’orteil, etc».
Ce sont sans doute les mêmes écrivains, ou de semblables, qui ont
accrédité dans le monde l’erreur que les sauvages n’ont point de barbe:
il est vrai qu’ils n’en montrent point; mais c’est parce qu’ils prennent
un soin particulier, continuel, presque superstitieux, de se l’arracher
et de s’épiler tout le corps. C’est le témoignage unanime de tous les
voyageurs qui les ont bien observés, tels que Bernard Romans, Carver,
Jean Long, Umfreville, etc.: l’auteur du _British-Empire_ qui, en 1707,
écrivait sur la foi des meilleurs témoignages, Oldmixon dit, tom. I,
pag. 286: «Les Indiens n’ont point de barbe, parce que pour l’extirper
ils usent de certaines recettes qu’ils ne veulent pas communiquer.»
L’expérience a fait connaître que ces recettes étaient de petites
coquilles avec lesquelles ils la pincent: depuis qu’ils ont connu les
métaux, ils ont imaginé de rouler un fil de laiton sur un bois rond, de
la grosseur du doigt, et d’en faire une spirale ou boudin à ressort, qui
saisit entre ses plis et arrache une quantité de poils à la fois. Il est
inconcevable que le baron _Lahontan_ chez nous, et lord _Kaims_ chez
les Anglais, aient ignoré ou nié un fait si général; mais il est tout
simple que le paradoxal docteur _Paw_ se soit emparé de cette anomalie
pour en étayer l’édifice de ses rêveries. _Petite-Tortue_ et M. _Wels_
ne me laissèrent aucun doute sur cette question: le premier s’amusait
sans cesse à s’arracher même les poils des sourcils, comme les Turks
s’amusent à rouler leur barbe. Il ne serait pas étonnant que cet
exercice, continué sur plusieurs générations, affaiblît les racines de
la barbe. Quant aux poils du corps, j’ai vu moi-même à plusieurs
sauvages, ceux des aisselles longs et droits à m’étonner. Serait-ce
parce qu’étant exposés à l’air, ils croissent plus en liberté? cette
idée d’arracher la barbe a-t-elle eu pour cause première l’intention
d’ôter à l’ennemi une prise dangereuse sur la figure? Cela me semble
probable.