«Les Français, lamentant leur détresse, me racontèrent que depuis

quelques années, et particulièrement depuis la dernière guerre des

sauvages (1788), la fortune avait pris à tâche de les accabler de pertes

et de privations; auparavant, et depuis la paix de 1763, époque de la

cession du Canada à l’Angleterre, et de la Louisiane à l’Espagne, ils

avaient joui sous la protection de cette dernière puissance d’un degré

et d’un genre singulier de bien-être. Presque abandonnés à eux-mêmes, au

sein des déserts, éloignés de soixante lieues du plus prochain poste sur

le Mississipi, sans charge d’impôts, en paix avec les sauvages, ils

passaient la vie à chasser, à pêcher, à faire la traite des

pelleteries, à cultiver quelques grains et quelques légumes pour le

besoin de leurs familles. Plusieurs d’entr’eux avaient épousé des filles

de sauvages, et ces alliances avaient consolidé l’amitié des tribus

environnantes. Le _Poste_ avait compté jusqu’à trois cents habitants.

Pendant la guerre de l’indépendance, l’heureux éloignement où ils

étaient de son théâtre les préserva long-temps d’y être compromis; mais

vers 1782, sur des motifs bien ou mal fondés, un officier kentokois

ayant dirigé contre eux un petit corps, ils furent pillés, et leurs

bestiaux, richesse principale, dévorés et enlevés. Le traité de 1783

annexa leur colonie aux États-Unis, et sous ce régime ils commencèrent

de réparer leurs pertes. Malheureusement, vers 1788, des hostilités se

déclarèrent entre les sauvages et les Américains. Il fut dur d’opter

entre deux amis; mais le devoir comme la prudence les ayant joints aux

Américains, les sauvages commencèrent contre eux une guerre d’autant

plus cruelle, qu’elle fut celle d’une amitié déçue et irritée. Les

bestiaux furent tués, le village bloqué, et pendant plusieurs années, à

peine les habitants purent-ils cultiver à la portée du fusil; des

réquisitions militaires vinrent se joindre à ces calamités; cependant en

1792, le congrès, ému de pitié, donna quatre cents arpents à chaque tête

contribuable, et cent arpents de plus à chaque homme de milice. C’eût

été la fortune de familles américaines; ce ne fut pour ces colons,

plutôt chasseurs que cultivateurs, qu’un don passager que sans prudence,

sans lumières, ils vendirent chacun moins de deux cents livres à des

Américains; encore ceux-ci les payèrent-ils en toiles et autres

marchandises leur rapportant vingt et vingt-cinq pour cent de bénéfice.

Ces terres, de qualité excellente, se vendaient déja en 1796, deux

dollars l’arpent (total, 2000 livres au lieu de 200 livres), et

j’oserais assurer qu’aujourd’hui elles en valent dix. Ainsi réduits la

plupart à leurs jardins ou au terrain le plus indispensable, les

habitants du _Poste_ n’ont plus eu pour vivre que le secours de leurs

fruits, de leurs légumes, des pommes de terre, du maïs, et très-rarement

quelque viande de chasse. Il n’est donc pas étonnant qu’ils soient

devenus maigres comme des Arabes.--Ils crient à la supplantation, à la

spoliation, et surtout ils se plaignent qu’en tout procès et

contestation, étant jugés par des lois américaines qu’ils n’entendent

pas, et par cinq juges, dont deux français n’entendent que médiocrement

les lois et la langue, il leur est impossible de soutenir la

concurrence. Les Américains repoussent ces reproches par ceux de

l’ignorance, du défaut de toute industrie et d’une indolence _indienne_.

Il est vrai que cette ignorance est extrême en tout genre; jamais dans

ce village il n’avait existé d’école avant que la révolution française y

eut poussé M. l’abbé R.... que j’y trouvai missionnaire, et missionnaire

poli, instruit, bien élevé, et, chose admirable! _tolérant_. Sur

quatre-vingt-dix têtes françaises, à peine en pouvait-on citer six qui

sussent lire et écrire; tandis que parmi les Américains, sur cent

individus, hommes ou femmes, quatre-vingt-dix au moins savent l’un et

l’autre. Le langage de ces Français n’est pas un patois comme on me

l’avait dit, mais un français passable, mêlé de beaucoup de termes et de

locutions de soldat. Cela devait être ainsi, tous ces postes ayant été

primitivement fondés ou habités en majeure partie par des troupes; le

régiment de Carignan a servi de souche au Canada. Je voulus savoir

l’époque de fondation et l’histoire première du Poste-Vincennes; mais en

dépit de l’autorité et du crédit que quelques savants attribuent aux

traditions, à peine pus-je tirer quelques notions précises sur la guerre

de 1757, quoiqu’il y ait là des vieillards de temps antérieur. Ce n’est

que par aperçu que je suppose l’origine première vers 1735.»

De leur côté, les colons américains me confirmèrent la plupart de ces

récits; mais envisageant les faits sous un autre point de vue «Si les

_Canadiens_[168], me dirent-ils, se trouvent dans une fâcheuse

situation, ce n’est pas à nous, c’est à eux mêmes ou à leur gouvernement

qu’ils en doivent adresser le reproche. Ce sont, il est vrai, de bonnes

gens, hospitaliers et sociables; mais il sont d’une ignorance, d’une

paresse demi-sauvages; ils n’entendent rien en affaires ni domestiques,

ni civiles, ni politiques; leurs femmes ne savent ni coudre, ni filer,

ni faire du beurre: elles perdent tout leur temps à voisiner, à

babiller, et la maison reste sale et en désordre. Les maris n’ont de

goût que pour la chasse, la pêche, les voyages de long cours, et une vie

toute dissipée. Ils ne font jamais comme nous des provisions d’une

saison à l’autre; ils ne savent ni saler, ni fumer le porc, le daim, ni

faire la bière, le _saour-crout_, ni distiller le blé ou les pêches,

toutes choses _capitales_ pour un cultivateur. S’ils ont quelques

denrées ou marchandises, ils veulent, pour s’indemniser de la petite

quantité, les vendre quinze et vingt pour cent plus cher que nous qui

avons abondance; et tout leur argent s’en va en achats de babioles, de

futilités, et en amourettes de _sauvagesses_, espèce de filles aussi

coquettes et bien plus gaspilleuses que les blanches: de même tout leur

temps se consume en causeries, en narrations interminables d’aventures

insignifiantes, et en courses _à la ville_[169] pour voir leurs amis.

Lorsque la paix de 1783 rendit ces habitans _citoyens_ des États-Unis,

au lieu de _sujets_ du roi d’Espagne qu’ils étaient, leur première

demande fut celle d’un _officier commandant_; et ils eurent toute la

peine possible à comprendre ce que c’était qu’une administration

municipale, choisie par eux et dans leur sein. Aujourd’hui même ils

n’ont pas de sujets capables de la former. Ils ne veulent pas apprendre

notre langue; et nous, qui sommes les maîtres du pays, nous ne sommes

pas faits pour apprendre celle d’une peuplade de quatre-vingts à

quatre-vingt-dix personnes qui demain se dégoûteront et s’en iront en

Louisiane, et qui feront bien; car avec leur peu d’industrie, ils sont

incapables de soutenir notre concurrence, etc.»

D’après les récits des Américains et des _Canadiens_, pareil état de

choses a lieu dans les établissements illinois et de la Haute-Louisiane;

le découragement, l’apathie, la misère, règnent également chez les

colons français de Kaskaskias, de Cahokias, de la Prairie du Rocher, de

Saint-Louis, etc.; la nature du gouvernement y a contribué d’une part,

en ce que le régime, d’abord français, puis espagnol, étant purement

militaire, l’officier commandant est un véritable aga ou pacha, qui

donne, vend, ôte à son gré les priviléges d’entrée, de sortie, d’achat

et d’accaparement de denrées; en sorte qu’il n’existe aucune liberté, ni

de commerce, ni de propriété, et que pour deux ou trois maisons riches,

la totalité des habitans est dénuée et pauvre. C’est absolument le

régime turk, au sabre près; car j’aime à rendre cette justice aux

Espagnols de nos jours, que leur gouvernement n’est pas sanguinaire

comme ci-devant.

D’autre part, les mœurs et les habitudes des premiers colons ont été

une cause originelle et fondamentale de non-succès et de ruine: soldats

dans le principe, ou contraints de le devenir par leurs guerres avec les

voisins, ces colons ont été conduits par la nature des choses à préférer

une vie tour-à-tour agitée et dissipée, indolente et oiseuse, comme

celle des sauvages, à la vie sédentaire, active et patiente des

laboureurs Anglo-Américains. Aussi, lorsque dans ces dernières années,

ceux-ci ont pu s’introduire dans les établissemens illinois sur la rive

gauche du Mississipi, qui dépendent d’eux, leur industrie y a pris un

tel ascendant, qu’en cinq ou six ans ils sont devenus les acquéreurs et

les possesseurs de la majeure partie des villages. Les anciens colons

en détresse leur ont vendu à vil prix, comme au Poste-Vincennes, leurs

inutiles possessions; et tel a été le progrès de leur supplantation,

qu’en 1796, le village de Kaskaskias, presque en son entier, appartenait

à la seule maison E...., et que la maison V...... possédait ailleurs

60,000 acres d’excellentes terres. Sur la rive droite du Mississipi,

_terrain espagnol_, quelques Américains se sont liés avec les plus

riches maisons du pays, et déja, par ce moyen, ils sont devenus

négociants et propriétaires principaux. D’autre part, le gouvernement

espagnol, pour donner de la valeur à ses terres, ayant adopté la mesure

de les concéder à des Américains qui se _naturalisent_, ces Américains

supplantent en commerce, en agriculture, en industrie, en activité, les

colons français qui se retirent peu à peu devant eux, et passent en

Canada ou en Basse-Louisiane. Deux de mes quatre compagnons de voyage

Kentockois se rendaient ainsi au Missouri pour s’y établir; ils me

dirent que déja plus de huit cents Américains étaient fixés dans le

pays, et que si l’on continuait d’afféager des terres, il y passerait

sous trois ans quatre ou cinq mille familles du Kentucky, où les terres

sont devenues trop chères, et où les titres de propriété ont été de tout

temps trop sujets à procès.

J’avais eu l’intention de passer avec eux jusqu’à Saint-Louis, distant

de soixante-dix lieues du Poste-Vincennes; mais plusieurs inconvénients

m’en détournèrent. Je me contentai de prendre note des faits que

m’attestèrent plusieurs témoins oculaires qui, cette année même, et dans

les quatre précédentes, avaient visité les lieux; d’après ces

informations, il y a du Poste-Vincennes au _Kas_ (c’est-à-dire

Kaskaskias), quarante-trois heures de marche[170], estimées par M. Arrow

Smith environ cent soixante milles. Le pays, à partir du ruisseau

_Ombra_, à trois lieues du Poste, n’est plus une forêt continue, mais

une _prairie_ tartare, clair-semée en quelques endroits de petits

bouquets de bois, plate, nue, venteuse et froide en hiver: elle est

garnie en été de plantes hautes et fortes qui froissent tellement les

jambes du cavalier dans l’étroit sentier où l’on marche, que l’aller et

le venir usent une paire de bottes. Les eaux y sont rares, et l’on peut

s’y égarer, comme l’avait fait un de mes compagnons qui, lui troisième,

y avait erré dix-sept jours trois ans auparavant. Les orages, les

pluies, les mouches, les taons y sont excessivement incommodes en été.

Il y a cinq ans, l’on ne traversait point ces prairies sans voir des

troupes de quatre à cinq cents buffles; aujourd’hui il n’en reste plus:

ils ont passé le Mississipi à la nage, importunés par les chasseurs, et

surtout par les sonnettes des vaches américaines. A l’extrémité de ces

prairies, près du Mississipi, est le village de _Kas_, situé en vallée

excessivement chaude; il est tellement ruiné qu’il n’y reste pas douze

familles _canadiennes_, et cependant en 1764, le colonel _Bouquet_ y

comptait quatre cents têtes: en face, à l’autre bord du fleuve, était

ci-devant _Sainte-Geneviève_, assez gros village cité pour sa saline: le

Mississipi, dans ses débordements, l’a totalement balayé: les habitants

se sont retirés à deux milles de là, sur des hauteurs, où ils vivent

dans des maisons à pans de bois, chacun sur sa terre. Cinq lieues

au-dessus du _Kas_ et du même côté, était le fort de _Chartres_,

construit en murailles, avec une magnificence extraordinaire: le

terrible fleuve l’a pareillement renversé; il attaque déja un bastion de

la _Nouvelle-Madrid_, établissement formé en 1791, en face de

l’embouchure d’Ohio, à cent toises du Mississipi qui en a miné le pied

de manière qu’aux premières pluies, une forte partie s’éboulera. Ce

grand, ce magnifique Mississipi, vanté comme une terre promise par M.

B...., est un très-mauvais voisin; fort d’une masse d’eaux boueuses et

jaunâtres, large de mille à quinze cents toises, que chaque année il

fait déborder de vingt-cinq pieds perpendiculaires, il va poussant cette

masse à travers un terrain meuble de sable et d’argile; il forme des

îles et les détruit; charrie des arbres qu’ensuite il bouleverse; varie

sa route à travers les obstacles qu’il se donne, finit par vous

atteindre à des distances où vous ne l’auriez jamais soupçonné:

semblable en ceci à la plupart des grands agens de la nature, volcans,

orages, etc., qui sans doute sont admirables, mais que la prudence

conseille de n’admirer qu’à distance: ajoutez que ses rives chaudes et

humides sont très-fiévreuses pendant l’été et l’automne. Tel est le cas

du village de la _Prairie du Rocher_, où l’on compte dix familles; et

tel celui de _Cahokias_ ou _Caho_, qui n’a pas plus de quarante feux, au

lieu de quatre-vingts qu’il avait en 1790: en face de _Caho_ (rive

droite), est _Saint-Louis_ ou _Pancore_, ville ou bourg de soixante-dix

maisons rassemblées, ayant un beau et utile fort en pierre, de deux

acres de superficie, avec seulement cinq ou six familles riches, sur

cinq cents têtes blanches d’un peuple pauvre, indolent et fiévreux. Ces

cinq ou six familles possèdent le peu qu’il y a d’esclaves noirs, et

elles les traitent avec douceur; les lois espagnoles sur les noirs dans

la Louisiane, sont les plus douces de tous les codes européens. Cela

n’empêcha pas qu’il n’y eût, de la part de ces Africains, en 1791, une

insurrection en _Basse_-Louisiane; et cette insurrection fut cause

qu’ayant fait armer dans la _Haute_ tous les blancs enregistrés, l’on

connut que leur nombre précis était de cinq cents. M. le colonel

_Sargent_, secrétaire-général du North-West-Territory, homme d’un

esprit distingué, qui, dans l’année 1790, inspecta les établissements de

la rive gauche, dits _illinois_, m’a attesté que la totalité des

familles françaises n’excédait pas cent cinquante; ainsi toute la

ci-devant _Haute_-Louisiane ne peut s’estimer à sept cents hommes de

milice, c’est-à-dire à plus de deux mille cinq cents têtes françaises.

Ces récits, je l’avoue, sont très-différents de ceux que l’on a faits à

Paris dans ces derniers temps, où l’on représentait ce pays comme un

empire bientôt florissant. Mais je les tiens de plusieurs témoins

oculaires sans intérêt de _spéculation de terres ou d’emplois_, et je

les raconte impartialement, comme j’ai fait de l’Égypte et de la Syrie,

sans prétendre empêcher qu’on aille les vérifier. Je me trouve trop bien

de mon système pour le changer.

Ce dépérissement général des établissements français sur les frontières

de la Louisiane et même du Canada[171], comparé à l’accroissement non

moins général de ceux des Anglo-Américains, a été pour moi un sujet

fréquent de méditation, afin de connaître les causes d’une issue si

diverse dans des circonstances semblables de sol et de climat. Croire

avec quelques personnes que les Français ne supportent pas bien ce

climat, est un moyen d’explication que je ne puis admettre; car

l’expérience a convaincu tous les officiers et médecins de l’armée

_Rochambeau_, que le tempérament français résiste mieux au froid, au

chaud, aux variations et aux fatigues que le tempérament

anglo-américain. Il paraît que notre fibre a plus d’élasticité et de

_vie_ que la leur; et la balance penche encore en notre faveur par le

vice de leur régime diététique que j’ai exposé, et par l’abus des

spiritueux auxquels ils sont presque aussi adonnés que les sauvages. On

a remarqué, dans l’expédition du général Wayne et dans d’autres, que les

buveurs d’eau-de-vie résistent moins que les buveurs d’eau: et quant aux

sauvages, l’on sait que l’eau-de-vie va extirpant leur race bien plus

activement que la guerre et la petite-vérole.

En analysant ce sujet très-digne d’intérêt, il m’a paru que les

véritables raisons de la différence d’issue se trouvaient dans la

différence des moyens d’exécution et de l’emploi du temps; c’est-à-dire,

de ce qu’on nomme _habitudes_ et _caractère national_; or, ces habitudes

et ce caractère ont pour causes principales le système d’éducation

domestique et la nature du gouvernement, l’un et l’autre plus puissans

que le fond même du tempérament physique. Quelques traits comparés de la

vie journalière des colons des deux peuples, rendront sensible la

vérité de cette opinion.

Le colon américain de sang anglais ou allemand, naturellement froid et

flegmatique, calcule à tête reposée un plan de ferme; il s’occupe sans

vivacité, mais sans relâche, de tout ce qui tend à sa création ou à son

perfectionnement. Si, comme quelques voyageurs lui en font le reproche,

il devient paresseux, ce n’est qu’après avoir acquis ce qu’il a projeté,

ce qu’il considère comme nécessaire ou suffisant.

Le Français, au contraire, avec son activité pétulante et inquiète,

entreprend par passion, par engouement, un projet dont il n’a calculé ni

les frais, ni les obstacles; plus ingénieux peut-être, il raille son

rival allemand ou anglais, sur sa lenteur, qu’il compare à celle des

bœufs; mais l’Anglais et l’Allemand lui répondent avec leur froid bon

sens, que, pour le labourage, la patience des _bœufs_ convient mieux

que la fougue de _coursiers_ fringants et piaffants; et en effet, il

arrive souvent qu’après avoir commencé et défait, corrigé et changé,

après s’être tourmenté l’esprit de désirs et de craintes, le Français

finit par se dégoûter et par tout abandonner.

Le colon américain, lent et taciturne, ne se lève pas de très-grand

matin; mais une fois levé, il passe la journée entière à une suite non

interrompue de travaux utiles: dès le déjeuner, il donne froidement des

ordres à sa femme, qui les reçoit avec timidité et froideur, et qui les

exécute sans contrôle. Si le temps est beau, il sort et laboure, coupe

des arbres, fait des clôtures, etc.; si le temps est mauvais, il

inventorie la maison, la grange, les étables, raccommode les portes, les

fenêtres, les serrures, pose des clous, construit des tables ou des

chaises, et s’occupe sans cesse à rendre son habitation sûre, commode et

propre.--Avec ces dispositions se suffisant à lui-même, s’il trouve une

occasion, il vendra sa ferme pour aller dans les bois, à dix et vingt

lieues de la frontière, se faire un nouvel établissement; il y passera

des années à abattre des arbres, à se construire d’abord une hutte, puis

une étable, puis une grange; à défricher le sol, à le semer, etc.; sa

femme, patiente et sérieuse comme lui, le secondera de son côté, et ils

resteront quelquefois six mois sans voir un visage étranger; mais au

bout de quatre ou cinq ans, ils auront conquis un terrain qui assure

l’existence de leur famille.

Le colon français, au contraire, se lève matin, ne fût-ce que pour s’en

vanter; il délibère avec sa femme sur ce qu’il fera, il prend ses avis;

ce serait miracle qu’ils fussent toujours d’accord: la femme commente,

contrôle, conteste; le mari insiste ou cède, se fâche ou se décourage:

tantôt la maison lui devient à charge, et il prend son fusil, va à la

chasse ou en voyage, ou causer avec ses voisins. Tantôt il reste chez

lui, et passe le temps à causer de bonne humeur, ou à quereller et

gronder. Les voisins font des visites ou en rendent; voisiner et causer

sont, pour des Français, un besoin d’habitude si impérieux, que sur

toute la frontière de la Louisiane et du Canada l’on ne saurait citer un

colon de cette nation, établi hors de la portée et de la vue d’un autre:

en plusieurs endroits, ayant demandé à quelle distance était le colon le

plus écarté: «Il est dans le désert, me répondait-on, avec les ours, à

une lieue de toute habitation, _sans avoir personne avec qui causer_.»

Ce trait, lui seul, est l’un des plus caractéristiques et des plus

distinctifs des deux nations; aussi, plus j’y ai réfléchi, plus je me

suis persuadé que le silence domestique des Américains, ce qui s’entend

aussi des Anglais, des Hollandais et des autres peuples du nord dont ils

dérivent, est l’une des causes les plus radicales de leur industrie, de

leur activité, de leur réussite en agriculture, en commerce, en arts;

avec le silence ils concentrent leurs idées et se donnent le loisir de

les combiner, de faire des calculs exacts de leurs dépenses et de leurs

rentrées; ils acquièrent plus de netteté dans la pensée, et par suite,

dans l’expression; d’où résulte plus de précision et d’aplomb dans tout

leur système de conduite publique ou privée. Par inverse, avec la

causerie et le perpétuel caquet domestique, le Français évapore ses

idées, les soumet à la contradiction, suscite autour de lui des

tracasseries féminines, des médisances et des querelles de voisins, et

finit par avoir gaspillé son temps sans résultats utiles à lui et à sa

famille. L’on croit que ces détails sont des bagatelles; mais ils sont

l’emploi _du temps_; et le temps, comme l’a dit _Franklin, est l’étoffe

dont nous fabriquons la vie_. Il faut que cette dissipation morale et

physique ait une efficacité particulière à rendre l’esprit superficiel;

car, ayant plusieurs fois questionné des _Canadiens de frontière_ sur

des distances de lieux et de temps, sur des mesures de grandeur ou de

capacité, j’ai trouvé qu’en général ils n’avaient pas d’idées nettes et

précises; qu’ils recevaient les sensations sans les _réfléchir_; enfin,

qu’ils ne savaient faire aucun calcul un peu compliqué. «Il y a, me

disaient-ils, d’ici à tel endroit, la distance d’une ou de deux _fumées_

de pipe; l’on peut ou l’on ne peut pas y arriver entre deux soleils,

etc.» Tandis qu’il n’est pas de colon américain qui ne réponde avec

précision sur le nombre des milles, des heures; sur les grandeurs en

pieds et _yards_, sur les poids en livres ou gallons, et qui ne fasse

très-bien un calcul composé de plusieurs éléments actuels ou

contingents: or, ce genre de science pratique a des conséquences

très-importantes et très-étendues sur toutes les opérations de la vie;

et ce qui pourra surprendre, il est bien moins répandu chez le peuple

français, même d’Europe, qu’on ne serait porté à le penser.

L’on pourra dire, comme je l’ai ouï assez souvent, que ce besoin de

conversation ou de causerie, est un effet de la _vivacité du sang_, et

d’une gaieté expansive de tempérament et d’esprit; mais si j’en juge par

ma propre expérience, il est bien plutôt un produit factice de

l’_habitude_ et de l’_opinion_; étant allé en Turkie, _causeur comme un

Français_, j’en revins après trois ans de résidence, _silencieux comme

un musulman_; de retour en France, je repris aisément mes habitudes

natives; mais à peine eus-je vécu quelques mois aux États-Unis, que je

contractai de nouveau la taciturnité américaine qui a encore disparu

depuis que je suis revenu en France; et je remarque que l’empire de ces

_habitudes nationales_ est d’autant plus puissant et plus subjuguant,

qu’il est fondé sur des préjugés d’amour-propre et de _bon ton social_;

chez les Turks et chez les Américains, parler beaucoup est un attribut

de basse classe, un signe de peu d’éducation; tandis que chez les

Français, se _taire_ est une affectation de _morgue_ et de _hauteur_;

_entretenir_ est un témoignage d’esprit et de politesse; et l’on manque

de l’un ou de l’autre si _on laisse tomber la conversation_.

C’est encore par un préjugé de ce genre, né de l’éducation et de

l’opinion, que souvent les Français taxent d’immoralité la facilité avec

laquelle les Américains vendent et abandonnent leur sol natal ou acquis

et amélioré par leurs soins, pour aller s’établir dans un autre; car

l’on ne voit pas quel genre de moralité il peut y avoir à rester dans un

lieu où l’on ne se trouve pas bien; mais quand on remonte à l’origine de

cette idée, l’on découvre qu’elle a été inventée par les lois et

entretenue par les gouvernants d’un peuple primitivement serf. Enchaîner

les hommes à leur glèbe par des préjugés d’affection, fut de tout temps

le but secret ou découvert d’une politique oppressive, et craintive de

perdre sa proie. Or, comme ce fut pour rompre de telles chaînes

religieuses et civiles, que les Américains émigrèrent d’abord, il ne

serait pas étonnant que l’_émigration_, en devenant pour eux un besoin

d’habitude, ne réunît encore à leurs yeux le charme d’user de leur

liberté. Au reste, les effets en sont et en seront bien autrement utiles

à la civilisation du monde que l’esprit végétatif des peuples

sédentaires, qui préfèrent de se consumer chez eux d’oisiveté et de

guerres, à s’en aller former au loin de brillantes et utiles colonies.

Ce serait peut-être ici le lieu de rechercher l’origine des _habitudes

taciturnes_ ou _causeuses_ des deux nations dont je m’occupe; d’examiner

quelle analogie existe entre un ciel habituellement brumeux, sombre, et

un tempérament mélancolique et sérieux; si un temps froid et humide

porte au _spleen_, par quelque action physique sur les nerfs et sur les

entrailles: si, par inverse, un ciel clair, un soleil brillant, portent

à la gaieté, par un effet stimulant du fluide lumineux sur le fluide

nerveux, électrique comme lui; mais parce qu’une telle question, traitée

sous tous ses aspects, se compliquerait d’une foule d’éléments divers;

qu’il faudrait discuter pourquoi des peuples méridionaux, tels que les

_Indous_, les _Turks_, les _Espagnols_, sont aussi _taciturnes_ que des

peuples septentrionaux; pourquoi en Angleterre même les habitans des

villes très-actives, telles que Londres, ne sont pas moins causeurs que

des Français; pourquoi dans ces derniers temps nous-mêmes avions cessé

de l’être, selon la remarque des étrangers; pourquoi dans tous les pays

les femmes le sont plus que les hommes, et les esclaves plus que les

libres; parce qu’enfin il faudrait analyser ce qu’on entend par

_nation_; voir si chaque classe, chaque profession n’a pas un caractère

moral propre, et si le caractère général politique est autre chose que

celui de la classe ou des individus qui gouvernent; je me bornerai à

dire que les prétendus principes généraux, hâtivement posés par quelques

écrivains politiques, sont en grande partie démentis par une analyse

exacte des faits; et que le climat et le tempérament, alors même qu’ils

sont une cause physique primordiale du _caractère_ d’un peuple, sont

soumis à une cause postérieure et secondaire encore plus énergique,

l’action des gouvernements et des lois qui ont la faculté de violenter

nos actions, de créer des habitudes nouvelles et contraires aux

anciennes, et par là de changer le _caractère_ des nations, ainsi que

l’histoire en fournit de nombreux exemples. Le sujet que j’ai traité

dans les deux articles précédents m’en fournirait un lui-même; car en

étudiant les mœurs des colons de Gallipolis et du Poste-Vincennes, j’ai

trouvé des différences remarquables à beaucoup d’égards, et je me suis

clairement aperçu que les Français de Louis XIV et de Louis XV, avec

leurs idées féodales et chevaleresques, étaient de beaucoup inférieurs

en industrie, en idées de police, à la génération qui, depuis 1771, a

reçu l’impression de tant d’idées libérales en organisation sociale.

J’ai vivement regretté que cette colonie de Sioto, précieuse par la

moralité et l’industrie de ses membres, n’ait pas été dirigée dès le

principe vers la Wabash ou vers le Mississipi: l’addition de ses moyens

à ceux des anciens colons y eût formé une masse capable de se défendre

de l’invasion des Sauvages et des agioteurs américains, et eût pu

devenir un noyau de ralliement pour d’autres Français prévoyants, et

désireux de laisser à leurs enfants un héritage de liberté et de paix.

ARTICLE V.

OBSERVATIONS GÉNÉRALES

SUR LES INDIENS[172] OU SAUVAGES

DE L’AMÉRIQUE-NORD,

Suivies d’un vocabulaire de la langue des _Miâmis_, tribu établie sur la

_Wabash_.

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages · 第 19 / 28 段