L’on pourrait quelquefois trouver que l’auteur entre dans trop de

détails, d’explications et de digressions; mais il en résulte tant de

faits et d’observations utiles et instructifs, que je regarde ce livre

comme l’un de ceux qui ont le plus répandu de connaissances physiques

dans le peuple des États-Unis. J’en avais fait exécuter la traduction

littérale, ainsi que du troisième volume de Belknap, dans l’intention de

la _franciser_[165] à mon premier loisir, et de la publier: mais outre

que ce travail excéderait maintenant mes forces, j’apprends qu’il est

entrepris par une personne qui ne doit pas tarder d’en enrichir le

public.

ARTICLE III.

GALLIPOLIS,

OU

COLONIE DES FRANÇAIS SUR L’OHIO.

L’on ne doit pas encore avoir oublié à Paris une certaine compagnie du

_Sioto_ qui, en 1790, ouvrit avec beaucoup d’éclat une vente de terres

dans _le plus beau canton des États-Unis, à six livres l’acre_. Son

programme, distribué avec profusion, promettait tout ce que l’on a

coutume de promettre en pareil cas: «un climat délicieux et _sain_; à

peine des gelées en hiver;--une rivière, nommée par excellence _la belle

Rivière_[166], riche en poissons excellents et monstrueux; des forêts

superbes, d’un arbre qui distille le sucre (l’érable à sucre), et d’un

arbuste qui donne de la chandelle (myrica cerifera);--du gros gibier en

abondance, sans loups, renards, lions, ni tigres; une extrême facilité

de nourrir dans les bois des bestiaux de toute espèce; les porcs seuls

devaient, d’un couple unique, produire sans soins en trois ans 300

individus; et dans un tel pays l’on ne serait sujet ni à la taille, ni à

la capitation, ni à la milice, ni aux logements de guerre, etc., etc.,

etc.» Il est vrai que les distributeurs de tant de bienfaits ne disaient

pas que ces belles forêts étaient un obstacle préliminaire à tout genre

de culture; qu’il fallait abattre les arbres un à un, les brûler,

nettoyer le terrain avec des peines et des frais considérables; que

pendant au moins une année il fallait tirer de loin toute espèce de

vivres; que la chasse et la pêche, qui sont un plaisir quand on a bien

déjeuné, sont de très-dures corvées dans un pays désert et sauvage; ils

ne disaient pas surtout que _ces terres excellentes_ étaient dans le

voisinage d’une espèce d’animaux féroces, pires que les loups et les

tigres, les hommes appelés _sauvages_ alors en guerre avec les

États-Unis.--En un mot, qu’au cours actuel des marchés d’Amérique, ces

terres ne valaient effectivement que six à sept sous l’acre; et qu’aucun

acheteur du pays n’en eût offert davantage:--mais en France, mais à

Paris, alors surtout, qu’une sorte de contagion d’enthousiasme et de

crédulité s’était emparée des esprits, le tableau était trop brillant,

les inconvénients étaient trop distants, pour que la séduction n’eût pas

son effet; les conseils, l’exemple même de personnes riches et

supposées instruites, ajoutèrent à la persuasion; l’on ne parla dans les

cercles de Paris que de la vie champêtre et _libre_ que l’on pouvait

mener aux bords du _Sioto_: enfin, la publication du Voyage de M.

Brissot, qui précisément à cette époque revenait des États-Unis, acheva

de consolider l’opinion: les acquéreurs se multiplièrent, principalement

dans les classes moyennes et honnêtes où les mœurs sont toujours les

meilleures.--Des individus, des familles entières vendirent leurs fonds,

et crurent faire un marché excellent d’acheter des terres à six francs

l’arpent, parce qu’autour de Paris le moindre prix des bonnes était de

cinq ou six cents. Muni de ces titres, chaque propriétaire partit à son

gré, s’embarqua dans le cours de 1791, l’un au Havre, l’autre à

Bordeaux, d’autres à Nantes, à la Rochelle, et le public parisien,

toujours occupé ou distrait, n’a plus entendu parler de cette affaire.

Dès mon arrivée à Philadelphie, en octobre 1795, j’en demandai des

nouvelles; mais je n’en pus obtenir de suffisantes.--L’on me dit

seulement d’une manière vague, que cette colonie devait être sur l’Ohio

_en terres sauvages_, et qu’elle n’avait pas prospéré. L’été suivant je

dirigeai ma route par la Virginie, et après avoir fait plus de 120

lieues de Philadelphie à _Blue-Ridge_ près Staunton; après avoir

traversé plus de 80 lieues de pays montueux et presque désert, depuis

Blue-Ridge jusqu’au delà du chaînon de _Gauley_ ou _Great Laurel_; puis

encore avoir descendu 22 lieues en canot la rivière du _Grand-Kanhawa_,

encore plus déserte depuis l’Elk jusqu’à son embouchure dans l’Ohio, je

me _trouvai le 9 juillet 1796_, au village de _Pointe-Plaisante_,

distant d’une lieue et demie de _Gallipolis_: là, j’eus des nouvelles

positives de cette _ville des Français_, puisque tel est le sens du nom

grec qu’il leur a plu de se donner; l’empressement de voir des

compatriotes, d’entendre parler ma langue, que déja je _désapprenais_

dans un pays tout anglais, me fit désirer de m’y rendre sur-le-champ: et

le colonel _Lewis_, parent du général _Washington_, m’en facilita les

moyens; mais pendant ma route, au déclin du jour, songeant que j’allais

voir des Français déçus de leurs espérances, mécontents de leur sort,

blessés dans leur amour-propre, et peut-être humiliés de leur situation

devant un ex-constituant, qui pouvait l’avoir pronostiquée à

quelques-uns, je trouvai des raisons de calmer mon impatience. La nuit

commençait lorsque j’atteignis le village de _Gallipolis_; je pus

reconnaître seulement deux rangs de petites maisons blanches, placées

sur la banquette de l’Ohio, qui en cet endroit est encaissé de 50 pieds

à pic: les eaux étant très-basses, je grimpai cette banquette par un

talus rapide, pratiqué dans l’écore. L’on me conduisit à une hutte de

_troncs d’arbres_ (log-house), qui a le nom d’auberge.--Les Français

que j’y trouvai me firent quelques questions, mais bien moins que je

n’en attendais, et je pus m’apercevoir de la justesse de ma réflexion

antérieure.

Le lendemain mon premier soin fut de visiter le local: je fus frappé de

son aspect sauvage, du teint hâve, de la figure maigre, de l’air malade

et souffrant de tous ses habitants.--Ils ne recherchaient point ma

conversation. Leurs maisons, quoique blanchies, n’étaient que des

_huttes de troncs_ (log-houses), mastiquées de terre grasse, couvertes

de bardeaux, et par conséquent mal abritées et humides. Le village forme

un carré long, composé de deux rangs de maisons bâties en file contiguë,

sans doute afin de brûler toutes par un seul accident fréquent aux

États-Unis: c’est la compagnie qui a commis cette faute grossière parmi

une foule d’autres. Quelques jardins clos d’épines et nus d’arbres, mais

passablement fournis de légumes, adossent le village au nord-ouest;

derrière ces jardins, et au-delà de quelques taillis, est un gros

ruisseau qui coule presque parallèlement au fleuve où il se verse, et

forme une presqu’île de tout le sol du village. Ce ruisseau, en eaux

basses, est plein de boues noirâtres, et quand l’Ohio déborde, il reflue

et nourrit de fâcheux marécages. Du côté du _sud-est_, l’on a sous les

yeux le vaste lit de l’Ohio; mais les coteaux en face et au nord, les

vallées à l’est et à l’ouest, ne présentent à la vue que

l’_universelle_ forêt. Au-dessus du village, le sol d’argile retient

opiniâtrement les eaux, et forme encore des marécages malsains en

automne.--Chaque année les fièvres intermittentes s’établissent dès la

fin de juillet, et durent jusqu’en novembre.--Je ne trouvai personne

dans cette colonie qui m’eût été précédemment connu; mais comme les

Français refusent rarement leur confiance à qui leur témoigne de

l’intérêt, j’obtins de trois ou quatre Parisiens qui m’en inspirèrent,

des renseignements dont la substance est: «qu’environ cinq cents colons,

tous artistes ou artisans, ou bourgeois aisés et de bonnes mœurs,

arrivèrent dans le cours de 1791 et 1792 aux ports de New-York,

Philadelphie et Baltimore; ils avaient payé chacun cinq à six cents

livres de passage, et leurs voyages par terre, tant en France que dans

les États-Unis, leur en avaient coûté pour le moins autant; ainsi épars

sans direction centrale, sans rassemblement combiné, ils s’acheminèrent

sur des renseignements presque vagues vers Pittsburg et le cours

inférieur de l’Ohio où le terrain était désigné; après bien du temps et

des frais perdus en fausses routes, ils parvinrent à un point

géographique, où la compagnie de Sioto faisait construire des baraques:

bientôt après, cette compagnie de _Sioto_ faillit envers la compagnie

d’Ohio, vendeur et propriétaire primitif, qui ne se tint point liée par

les actes de son débiteur, et refusa aux Français la terre que déja ils

avaient payée: il s’ensuivit un grave procès d’autant plus fâcheux pour

les colons, que leur argent était déja dévoré. Pour comble de malheur,

les États-Unis étaient en guerre avec les _sauvages_, qui contestaient

cette partie du pays, et qui, fiers d’avoir dissipé l’armée du général

_Saint-Clair_ sur le grand Miâmi (4 novembre 1791), bloquèrent les

colons de Gallipolis pendant 1792 et 1793, en enlevèrent quatre et en

_scalpèrent_ un cinquième, qui a survécu à cette horrible opération; le

découragement s’empara des esprits.--Le plus grand nombre abandonna

l’entreprise et se dispersa, partie dans le pays peuplé, partie en

Louisiane; enfin, après quatre ans de vexations et de litiges de toute

espèce, ceux qui demeurèrent obtinrent de la compagnie d’Ohio un terrain

de neuf cent douze acres pour une nouvelle somme de onze cents

piastres.--_Cette faveur_ fut due surtout à la bienveillance de l’un des

membres de la compagnie, le fils du général _Putnam_, qui y ajouta un

service encore plus important pour la communauté, celui de refuser

l’offre de douze cents piastres que firent deux des colons, dans le

dessein d’accaparer le tout, et de rançonner ensuite à leur gré leurs

infortunés compagnons.--(Quel nom donner à cette lâche avarice, qui ne

sait se faire de richesse que de la misère d’autrui...?)--Par un autre

bonheur, à la même époque, le congrès de 1795, mû d’un sentiment de

compassion et d’équité, décréta un don de vingt mille acres, à prendre

en face de _Sandy-Creek_, pour ces pauvres Français dépouillés:» et cet

acte est d’autant plus digne d’une respectueuse gratitude, que déja

prévalaient dans ce corps les sentiments d’animosité qui éclatèrent

l’année suivante contre le gouvernement et le peuple français. De ces

vingt mille acres, quatre mille appartiennent à celui ou à ceux dont les

soins avaient promu le don, et le reste dut se répartir entre

quatre-vingt-deux à quatre-vingt-quatre têtes subsistantes du nombre

premier.

Il n’y avait qu’un an lors de mon passage que tous ces arrangements

venaient d’être conclus, et déja l’industrie s’était ranimée de manière

à faire sentir et regretter tout ce qu’elle eût opéré, sans des

contre-temps si longs et si cruels; néanmoins, l’existence des colons

était loin d’être agréable; chaque famille était obligée de vaquer à

tous les travaux pénibles d’un établissement nouveau; l’on n’y trouvait

qu’à des prix grévants ces bras mercenaires dont l’utilité n’est bien

sentie que là où ils manquent. Il était dur à des gens élevés dans la

vie aisée de Paris, d’être obligés de semer, de sarcler, de scier le

blé, de faire les gerbes, de les porter au logis, de cultiver le maïs,

l’avoine, le tabac, les melons d’eau ou pastèques, par des chaleurs de

24 à 28 degrés; il est vrai que toute culture réussissait à souhait,

même le coton; pendant l’automne et l’hiver, la livre de daim coûtait un

sou ou six liards; le pain, de deux à quatre sous; mais l’argent était

d’une excessive rareté. L’érable à sucre exploité en février, donnait à

quelques familles qui couraient les bois, jusqu’à cent livres de grosse

cassonade noire, souvent brûlée, toujours mélasseuse. L’on trouve dans

les îles du fleuve une espèce de vigne basse à grain rond, rouge et

assez doux, que l’on suppose venue des plants que les Français avaient

faits au fort _Duquesne_, et dont les semences ont été répandues par la

friandise des ours; mais son vin, que l’on m’a qualifié de _méchant

surêne_, diffère peu de celui des vignes indigènes qui croissent dans

les bois jusqu’à soixante pieds de hauteur, et qui ne produisent qu’un

raisin noir, petit, dur et sec. Les porcs ont été d’une bonne ressource,

et ces colons ont appris des Américains à les préparer si parfaitement,

que dans ma route ultérieure je consommai un jambon entier, que je crus

avoir été cuit, et qui se trouva être cru et seulement fumé; quelquefois

on les préfère tels, et on a toute raison; car la partie maigre de leur

viande, lorsqu’on ne la sale pas trop, ou qu’on la fait dessaler à

point, est reconnue pour être plus légère et moins maladive en pays

chaud que la viande de bœuf.

Telle est la situation de la colonie projetée au _Sioto_; il y a un peu

loin de là au bonheur poétique chanté par le _cultivateur américain_, et

aux délices de la capitale future de l’_empire d’Ohio_ prophétisé par un

autre écrivain. Si les faiseurs de pareils romans pouvaient s’entendre

panégyriser sur place, sûrement ils se dégoûteraient de ce banal talent

de rhétorique, qui dans le cas présent a détruit l’aisance de cinq cents

familles. Partout aux États-Unis, j’ai entendu, de la part des Français,

des plaintes amères à ce sujet. Cependant, pour être entièrement juste,

il faut avouer que tous les torts ne sont pas d’un seul côté; car si

l’on observe que plusieurs expériences notoires auraient dû mettre en

garde contre la séduction; qu’en promettant des avantages exagérés, les

auteurs n’avaient cependant pas prétendu à une extravagante crédulité,

ni exclu les précautions de la prudence; et si j’ajoute que malgré cet

exemple, et depuis mon retour à Paris, il s’est encore trouvé des

spéculateurs de ce genre qui n’ont pas désiré, qui ont même évité d’être

éclairés, l’on sera obligé de convenir que ce sont les _dupes_, qui à

force d’engouement et de niaise crédulité, provoquent et créent l’art

des charlatans.

J’aurais voulu emporter l’idée que cette colonie pourrait s’affermir et

prospérer; mais outre le vice radical de sa situation trop mal choisie,

il m’a paru que les impressions de découragement avaient encore trop de

motifs subsistants pour pouvoir s’effacer; d’ailleurs j’ai cru

m’apercevoir dans mes voyages aux États-Unis, que les Français n’ont pas

la même aptitude à y former des établissements agricoles, que les

immigrants d’Angleterre, d’Irlande et d’Allemagne.--De quatorze à quinze

exemples de _farmers_ ou _cultivateurs_ français que j’ai ouï citer sur

le continent, deux ou trois seulement promettaient de réussir; et quant

aux établissements en _masse de villages_, tels que _Gallipolis_, tous

ceux que les Français avaient ci-devant entrepris ou formés sur les

frontières de Canada ou de Louisiane, et qui ont été abandonnés à leurs

seules forces, ont langui et fini par se détruire, tandis que de simples

individus irlandais, écossais, ou allemands, s’enfonçant seuls avec leur

femme dans les forêts, et jusque sur le sol des sauvages, ont

généralement réussi à fonder des fermes et des villages solides. A

l’appui de mon opinion ou plutôt des faits, je vais citer l’exemple de

la colonie française du _Poste-Vincennes_ sur la Wabash, que je visitai

après Gallipolis;--et dans cette visite je portai des dispositions

d’autant plus propres à bien observer, qu’outre l’intérêt de la question

générale, j’avois l’intérêt particulier et personnel de savoir quel

genre d’asile le sol si vanté du Mississipi et de la Haute-Louisiane

pouvait, dans un besoin éventuel, offrir à des Français d’Europe amis

d’une sage liberté.

ARTICLE IV.

DE LA COLONIE

DU POSTE-VINCENNES

SUR LA WABASH;

Et des colonies françaises sur le Mississipi et le lac Érié.

Ayant descendu l’Ohio par _Preston_, _Washington_[167], _Charleston_ (de

Kentucky), et par _Cincinnati_, chef-lieu de North-West Territory,

j’arrivai à Louisville, distant d’environ trois cent cinquante milles

(cent seize lieues) de Gallipolis. Tout cet espace est encore si peu

habité, qu’à peine put-on me montrer cinq villages et huit fermes en

embryon. Louisville est un lieu de Kentucky d’environ cent maisons,

situé deux milles au-dessus des _falls_ ou _chutes_ d’Ohio, qui sont

seulement des _rapides_ que l’on me fit franchir en canot. Pendant huit

jours j’y attendis la formation d’une caravane de quatre à cinq

cavaliers, nécessaire pour traverser trente-six à quarante lieues de

forêts et de _prairies_, si parfaitement désertes, qu’on n’y trouve pas

une cabane pour gîter. Après trois jours de marche forcée, nous

arrivâmes le 2 août 1796 au village louisianais, nommé

_Poste-Vincennes_, sur la rivière _Wabash_; l’aspect du local est une

_prairie_ irrégulière d’environ trois lieues de long sur une de large,

bordée de tous côtés de l’_éternelle_ forêt, parsemée de quelques arbres

et d’une grande quantité de plantes à ombelle, hautes de trois à quatre

pieds; des champs de maïs, de tabac, de blé, d’orge, de pastèques, même

de coton, entourent le village, composé d’une cinquantaine de maisons,

dont la blancheur égaie la vue après la longue monotonie des bois. Ces

maisons sont rangées sur la rive gauche de _la Wabash_, qui est large

d’environ cent toises, et qui en basses eaux est inférieure de vingt

pieds au sol du village. Ici il n’y a pas de banquettes comme sur

l’Ohio; au contraire, la berge forme une espèce de digue avec talus,

dominant de plusieurs pieds le niveau de la prairie. Ce talus est

l’ouvrage des débordements successifs de _la Wabash_. Chaque maison,

selon la bonne coutume canadienne, est isolée de toute autre, et

environnée de sa cour et de son jardin, clos de palissades. Mon œil fut

réjoui de la vue des pêchers chargés de fruits, mais attristé de celle

de l’odieux _stramonium_, qui foisonne universellement aux lieux habités

depuis Gallipolis et plus haut. Attenant au village et à la rivière, est

un enclos fermé de pieux pointus de six pieds de hauteur; un fossé de

huit pieds de large au plus règne tout autour: cela s’appelle un _fort_;

et en effet, c’en est assez pour se défendre d’un coup de main des

sauvages.

J’étais adressé à l’un des principaux propriétaires né hollandais,

parlant bien français; je reçus chez lui pendant dix jours, tous les

bons offices d’une hospitalité aisée, simple et franche. Le lendemain de

mon arrivée, il y avoit audience des juges du canton; je m’y rendis pour

faire mes observations sur le physique et le moral des habitants

rassemblés. Dès mon entrée, je fus frappé de voir l’auditoire partagé en

deux races d’hommes totalement divers de visage et d’habitude de corps;

les uns ayant les cheveux blonds ou châtains, le teint fleuri, la figure

pleine, et le corps d’un embonpoint qui annonçait la santé et l’aisance;

les autres ayant le visage très-maigre, la peau hâve et _tannée_, et

tout le corps comme exténué de jeûne, sans parler des vêtemens qui

annonçaient la pauvreté. Je reconnus bientôt que ces derniers étaient

les colons français établis depuis environ soixante ans dans ce lieu,

tandis que les premiers étaient des colons américains qui depuis quatre

à six ans seulement y avaient acheté des terres qu’ils cultivaient. Les

Français, à la réserve de trois ou quatre, ne savaient point l’anglais;

Les Américains, presqu’en totalité, ne savaient guère plus de français;

comme j’avais appris, depuis un an, assez d’anglais pour converser avec

eux, j’eus l’avantage, pendant mon séjour, d’entendre les récits et les

rapports des deux parts. (_Extrait de mon Journal._)

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages · 第 18 / 28 段