Enfin, ils ont constaté que dans le choix des sujets, elle attaque de

préférence les habitants mal nourris et sales des faubourgs et des

quartiers pleins d’ordures et de marécages: les ouvriers exposés au feu,

tels que les forgerons, les bijoutiers, ceux qui abusent des liqueurs

fortes; observant que très-souvent la fièvre jaune a immédiatement

suivi l’ivresse: qu’elle attaque encore de préférence les gens replets,

sanguins, robustes, les adultes ardents, les étrangers des pays du nord,

les noirs, les gens épuisés de la débauche des femmes: qu’elle ménage

les étrangers des pays chauds, les gens sobres dans le boire et surtout

dans le manger; les personnes aisées, propres, vivant plutôt de végétaux

que de viande, et habitant des rues pavées, aérées, et des quartiers

élevés.

Enfin, poursuivant le mal jusque dans les lieux désignés pour être le

berceau et le foyer de son origine, ils ont démontré qu’aux Antilles

même, aux îles de la Grenade, de la Martinique, de Saint-Domingue, de la

Jamaïque, la fièvre jaune ne naissait que là où se réunissent les mêmes

circonstances; qu’elle ne s’y montre qu’en certains lieux, en certaines

années précisément semblables aux cas cités dans les États-Unis; que là

où il n’y a ni marécages, ni ordures, comme à _Saint-Kits_, à

_Saint-Vincent_, à _Tabago_, à la _Barbade_, la santé est constamment

excellente; que si la fièvre s’est montrée à Saint-Georges (Grenade) et

à Fort-Royal (Martinique), c’est dans le local du carénage, voisin de

marais infects, et dans un moment où la surabondance des vaisseaux, la

sécheresse excessive de la saison avaient contribué à développer les

ferments; que si elle n’eût dû son apparition dans les villes de

New-York, Baltimore, Philadelphie, qu’à l’importation, elle aurait dû y

être importée habituellement des villes de Norfolk et de Charlestown,

avec lesquelles l’on avait des relations multipliées et où la réunion de

toutes les causes citées les rendait presque endémiques chaque été.

Les faits qui établissent ces résultats se trouvent répandus en divers

écrits, publiés depuis 1794 jusqu’à l’année 1798, époque à laquelle je

quittai les États-Unis[160].

L’on ne peut les lire avec attention, sans être frappé de la corrélation

et de l’harmonie constante qui existe partout entre les causes premières

et secondes, médiates ou immédiates, les circonstances accessoires et

les effets, soit isolés, soit réunis en série. Partout l’on voit la

fièvre naître et s’augmenter en raison composée de la température chaude

de l’air, de sa sécheresse opiniâtre ou de son humidité temporaire, du

calme de l’atmosphère, du voisinage des marais, de leur étendue, et

surtout en raison des masses entassées de matières animales formant un

foyer de putréfaction et d’émanations délétères. L’on voit même les

fièvres se graduer selon l’intensité de toutes ces causes; n’y a-t-il

qu’excès de chaleur, sans amas putrides et sans marécages, elles sont du

genre simplement inflammatoire, c’est-à-dire, scarlatines et bilieuses,

sans complication de malignité; y a-t-il des marais boueux et fangeux,

mais non infectés de matières animales, les miasmes causent déja des

esquinancies gangréneuses, des vomissements bilieux atroces, appelés

_cholera-morbus_, des dyssenteries pernicieuses; s’y joint-il des amas

de matières animales en putréfaction alors le mal se complique

d’accidents et de symptômes qui toujours dénotent l’affection du genre

nerveux par une sorte de poison; quand le mal est à son _maximum_, tous

les autres degrés tendent à s’y assimiler. D’où il résulte que l’on

pourrait graduer et mesurer les fièvres par les degrés du thermomètre;

et par l’intensité des miasmes putrides, et suivre dans le cours d’une

même saison d’été et d’automne leur progrès et leur affinité, depuis la

simple synoque jusqu’à la peste, qui n’est que le dernier échelon et le

_maximum_ des causes réunies. Dans un tel état de choses, il est évident

que tout pays qui réunira chaleur et foyers putrides à un degré

suffisant, sera capable d’engendrer toutes ces maladies. J’avais déja

cru remarquer en Égypte et en Syrie, que 24 degrés de Réaumur étaient un

terme auquel s’établissent dans le sang une disposition et un mouvement

fébrile d’un genre pernicieux et désigné par le nom de _fièvres

malignes_; j’ai vu avec plaisir et surprise que la même opinion avait

été inspirée par les mêmes faits au docteur G. Davidson, à la

Martinique, et qu’il pense, comme moi, qu’à partir de ce degré (86° de

F.) en montant, le caractère de malignité et de contagion s’exalte

jusqu’à former la peste.

Par tous les écrits et faits que j’ai cités, ces principes ont acquis

aux États-Unis un tel degré d’évidence, que la très-grande majorité des

médecins de New-York, Boston, Baltimore, Norfolk et Charlestown, s’est

réunie à déclarer que la fièvre jaune pouvait naître et naissait aux

États-Unis. Le seul collége de Philadelphie a persisté dans

l’affirmative de l’importation, et cette opinion qui a en sa faveur

l’avantage de la primauté dans l’esprit du peuple, conservera long-temps

des partisans dans toutes les classes, par plusieurs motifs

très-puissants.

1º Parce qu’elle flatte la vanité nationale, et que beaucoup de gens ne

demandent qu’un prétexte pour autoriser la leur.

2º Parce qu’elle caresse l’intérêt mercantile de la vente des terres, et

de l’émigration des étrangers dans un pays qui aurait le privilége de ne

pas engendrer la fièvre. Il est vrai que se l’inoculer aussi aisément

ne serait guère moins fâcheux; mais les partisans de l’importation

n’entendent pas raillerie; et j’ai trouvé beaucoup d’Américains à qui la

contradiction sur ce point devenait un sujet sérieux de mauvaise humeur.

3º Parce que les médecins, qui les premiers ont établi cette croyance,

ont pris de tels engagements avec leur amour-propre ou avec leur

persuasion[161], qu’ils se sont presque interdit toute modification; et

parce qu’ils ont fait prendre au gouvernement des mesures si tranchantes

et si gênantes pour le commerce, que si aujourd’hui elles se trouvaient

sans motif, ils encourraient une véritable défaveur. Et cependant je

regarde comme une sage institution celle des bureaux de santé ou

lazarets dans les ports des États-Unis, surtout quand on y veut faire le

commerce avec la Méditerranée et les échelles turques.

4º Enfin, parce que le caractère contagieux presque pestilentiel que

l’on joint au préjugé de l’importation, excuse très-heureusement les

non-succès de ceux qui ne guérissent pas souvent. En me rangeant à

l’opinion des médecins qui regardent la fièvre jaune comme un produit

indigène des États-Unis, je suis loin d’attaquer les intentions de ceux

qui soutiennent la thèse contraire; mais je tiens pour dangereuse et

imprudente la doctrine de l’importation, 1º à cause du ton dogmatique et

intolérant qu’elle a déployé, jusqu’à attaquer la sûreté et la liberté

domestiques, et à compromettre le gouvernement; 2º parce qu’en

provoquant des mesures exagérées au-dehors, elle a endormi sur les

mesures bien plus nécessaires à prendre au-dedans, et qui découlent

immédiatement de l’opinion contraire.

Quant à la question du caractère contagieux, je ne puis admettre ni la

négative absolue que soutiennent quelques médecins, ni le cas général

et constant que supposent plusieurs autres: cette dernière alternative

est exclue par trop de faits incontestables; et la première,

c’est-à-dire, la négative, me semble contradictoire avec l’origine même

du mal; car dès que les miasmes des marais et des matières putrides ont

la propriété de l’exciter, à plus forte raison les miasmes du corps

humain infecté auront cette vertu, eux qui ont bien plus d’affinité avec

les humeurs vivantes. Aussi a-t-on remarqué en 1797, à Philadelphie, que

plusieurs familles au retour de la campagne, rentrant dans leurs

maisons, où il y avait eu mort ou maladie, sans avoir pris soin de

désinfecter, furent immédiatement saisies du mal, quoique la saison fût

froide et qu’il eût cessé. A Norfolk, on a fait la remarque encore plus

générale, que ceux qui s’absentent de la ville y deviennent plus exposés

que ceux qui restent constamment dans son atmosphère; et ce cas

correspond avec celui des _étrangers_, surtout ceux du nord, que l’on a

remarqué à Philadelphie et à New-York, etc., être spécialement attaqués.

Des théoriciens veulent expliquer cette singularité, en disant que c’est

par une surabondance de _gaz oxygène, infusé_ dans le sang, par l’air

plus pur de l’Europe et de la campagne, que _les étrangers_ sont plus

susceptibles de la fièvre; mais outre que cette _surabondance_ est

hypothétique, les notions que l’on a du gaz oxygène, essentiellement

salubre, y sont si contraires, que l’on a droit d’exiger de plus fortes

preuves; et prétendre, comme ils le font, que l’oxygène est plus

abondant dans les lieux bas que dans les lieux élevés, est une

supposition nouvelle en chimie, d’autant plus inadmissible que les plus

savants chimistes de l’Europe regardent le contraire comme prouvé; ce

n’est pas l’oxygène que leurs expériences trouvent se dégager des marais

et des matières putrides, mais le carbone, l’hydrogène et l’azote; il

paraît même que la combinaison des deux premiers de ces gaz a la

propriété spécifique d’engendrer les fièvres intermittentes et

rémittentes, et qu’elles ne deviennent putrides malignes que par

l’addition de l’azote à cette combinaison.

De nouvelles études développeront sans doute l’action de tous les gaz

morbifiques: pour le présent, les meilleurs moyens curatifs paraissent

être, de combattre l’inflammation, premier degré du mal, par les

délayants et les tempérants; peut-être les bains à la température du

léger frisson[162] seraient-ils un des plus efficaces, administrés dès

le premier soupçon, et prolongés à huit et dix heures. C’est aux maîtres

de l’art à prononcer sur les bains très-froids, et presque à la glace,

dont quelques médecins d’Amérique prétendent avoir retiré de bons

effets: il est certain que dans des cas de frénésie, ils ont quelquefois

opéré des cures étonnantes; l’époque de leur application a une

influence décisive, puisque leur effet, dans la période d’inflammation,

est très-différent de ce qu’il sera dans la période de _décomposition_.

Les antiasphyxiques peuvent aussi avoir leur utilité, puisque des gaz

pernicieux paraissent jouer un rôle. L’objet essentiel est d’empêcher

l’inflammation de s’élever jusqu’au point de décomposer les humeurs, car

alors rien ne peut empêcher le mal de parcourir ses trois phases; par

cette raison, les premières heures sont décisives et demandent toute la

célérité possible; la saignée à petites doses peut y être très-utile. Un

préservatif tout-puissant est la diète la plus absolue[163], avec les

boissons aqueuses, sitôt que l’on a la sensation de pesanteur, de

lassitude et de perte d’appétit; et il faut la continuer deux ou trois

jours rigoureusement, jusqu’au retour de la faim et de l’alacrité de

corps et d’esprit.

A l’égard des préservatifs généraux, applicables aux villes des

États-Unis, ils dépendent du gouvernement central, et ils consistent:

1º A mesurer la sévérité des lazarets établis, sur l’exigeance bien

constatée des cas de maladies importées par les vaisseaux. Les vaisseaux

de la Méditerranée méritent le plus d’attention.

2º A interdire les abus de prétendu droit de propriété et de liberté

des particuliers qui se permettent au voisinage et au sein des grandes

villes des comblements de terrains bas à force d’immondices, et même de

charognes. Les Américains vantent leur propreté, mais je puis attester

que les quais de New-York et de Philadelphie, avec certaines parties des

faubourgs, surpassent en saleté publique et privée, tout ce que j’ai vu

en Turkie, où l’air a l’avantage d’être d’une sécheresse salutaire.

3º A établir des règlements de police jusqu’à ce jour inusités ou

méprisés pour le pavage des rues, des faubourgs, et même du centre des

villes. On a remarqué en Europe que les grandes épidémies de Paris, de

Lyon, de Londres, et autres villes très-peuplées ont cessé depuis

l’établissement du pavage général et régulier.

4º A empêcher toute eau croupissante, et tout amas de matières putrides;

à écarter du sein des villes les vastes cimetières, dont l’usage

pestilentiel est généralement conservé avec un respect superstitieux.

Philadelphie a dans ses plus beaux quartiers quatre énormes cimetières,

dont j’ai très-bien senti l’odeur en été, et n’a pas une seule promenade

ni allée plantée de salutaire verdure.

5º A obliger les citoyens à murer et paver les fosses d’aisance qui,

dans l’état actuel, communiquent si immédiatement par un sol sableux,

avec les puits et les pompes aussi non murés, que, dans les fontes de

neiges en hiver, et dans les sécheresses en été, l’on voit les eaux des

uns et des autres se niveler: il est si vrai que les eaux bues dans les

parties basses de la ville reçoivent les filtrations des cimetières et

des fosses, que j’ai remarqué en _Front-Street_, l’eau de mes carafes

devenir _filante_ le troisième jour en mai, et finir par une infection

cadavéreuse[164].

Enfin, le gouvernement, en dirigeant sur ces objets de police domestique

l’attention des habitants des États-Unis, devrait provoquer leur

instruction sur l’une des causes les plus essentielles et les plus

radicales de toutes leurs maladies, je veux dire sur le régime

alimentaire qu’à raison de leur origine ils ont conservé des Anglais et

des Allemands. J’ose dire que si l’on proposait au concours le plan du

régime le plus capable de gâter l’estomac, les dents et la santé, l’on

ne pourrait en imaginer un plus convenable que celui des

Anglo-Américains. Dès le matin à déjeuner, ils noient leur estomac d’une

pinte d’eau chaude chargée de thé ou de café si léger, que ce n’est que

de l’eau brune; et ils avalent presque sans mâcher du pain chaud à peine

cuit, des rôties imbibées de beurre, du fromage le plus gras, des

tranches de bœuf ou de jambon salé, fumé, etc., toutes choses presque

indissolubles. A dîner, ce sont des pâtes bouillies, sous le nom de

_pouding_; les plus graisseuses sont les plus friandes; toutes les

sauces, même pour le bœuf rôti, sont le beurre fondu; les turneps et

les pommes de terre sont noyés de saindoux, de lard, de beurre ou de

graisse: sous le nom de pye (_païe_), de _pumkine_, leurs pâtisseries ne

sont que de vraies pâtes graisseuses, jamais cuites: pour faire passer

ces masses glaireuses, on reprend le thé presque à l’issue du dîner, et

on le charge tellement qu’il est amer au gosier: dans cet état, il

attaque si efficacement les nerfs, qu’il procure, même à des Anglais,

des insomnies plus opiniâtres que le café. Le souper amène encore

quelques salaisons ou des huîtres, et comme le dit Chastelux, la journée

entière se passe à entasser des indigestions l’une sur l’autre; pour

donner du ton au pauvre estomac fatigué et relâché, l’on boit le madère,

le rum, l’eau-de-vie de France ou celle de genièvre et de grain, qui

achèvent d’attaquer le genre nerveux. Un tel régime put convenir aux

_Tartares_, souche primitive des Germains et des Anglo-Saxons, qui

n’usaient d’aucun de ces stimulants dangereux: leur vie équestre et

nomade les rendait et les rend encore capables de tout digérer; mais

quand les nations changent de climat, ou que se poliçant elles

deviennent oiseuses et riches, elles éprouvent en masse les altérations

des particuliers. Les paysans ou les manœuvres d’Allemagne et

d’Angleterre peuvent encore sans inconvénient se nourrir comme leurs

ancêtres: il n’en est pas de même des citadins; et moins encore de ceux

qui, émigrant de leur humide et froid climat, vont s’établir dans des

pays chauds, tels que la Géorgie, les Carolines, la Virginie, etc. La

puissance même de l’habitude natale ne parviendra point à y naturaliser

un système essentiellement contraire au climat. Aussi de tous les

peuples d’Europe, voyons-nous que les Anglais sont ceux qui résistent le

moins aux climats du tropique; et si leurs enfants, les Anglo-Américains

ne modifient pas leurs vieilles habitudes à cet égard, ils en

éprouveront les mêmes inconvénients.--Il est tellement vrai que leur

régime est une des grandes causes prédisposantes aux maladies et à la

fièvre jaune, que dans le plus fort des épidémies, jamais un seul

accident ne s’est montré dans l’enceinte de la prison de Philadelphie,

et cela évidemment parce que le système alimentaire y est calculé sur

une échelle de tempérance qui ne laisse prise à aucune surcharge

d’estomac, ni par conséquent à aucune dépravation des sucs. L’abus des

boissons spiritueuses est surtout banni totalement de cet établissement

admirable; et cet abus est si général dans le peuple des États-Unis, que

l’ivrognerie y est un vice aussi dominant que chez les sauvages: croire

que l’on puisse aisément et promptement changer sur tous ces chefs les

mœurs et les goûts d’une nation, n’est point mon erreur; j’ai trop bien

appris à connaître l’automatisme de l’espèce humaine, et la puissance

machinale de ce qu’on appelle _habitude_; mais je pense qu’un

gouvernement qui emploierait à éclairer le peuple, à diriger sa raison,

la moitié des soins employés si souvent à l’égarer, obtiendrait des

succès dont n’ont point d’idée ceux qui le méprisent: s’il est ignorant

et sot, ce peuple, c’est parce que l’on met beaucoup d’esprit à cultiver

son ignorance et sa sottise; et en supposant qu’une génération vieillie

dans de mauvais usages n’eût pas la force de s’en corriger, elle serait

néanmoins capable, par tendresse pour ses enfants, d’établir un système

d’éducation qui leur procurerait un bonheur dont elle sentirait avoir

été privée.

Je termine cet article, qu’un tel vœu m’a fait prolonger, par une

remarque sur la cause qui a suscité la fièvre jaune depuis l’époque si

précise de 1790. Cette cause me paraît être l’accroissement subit que

les villes maritimes des États-Unis, et New-York entre autres, ont

retiré des effets de la guerre française, et de la convulsion des

colonies des Antilles. Les richesses mobiliaires, les capitaux, les

émigrants fugitifs, en affluant tout à coup dans ces villes, ont

occasioné une multitude de constructions hâtives, et l’emploi de

terrains non préparés qui ont causé une sorte de révolution. Le

commerce y a versé dans le peuple une aisance auparavant inconnue, et

l’ouvrier qui a gagné un dollar et demi et deux dollars par jour (7 à 10

l.), l’agriculteur qui a vendu depuis 8 jusqu’à 14 piastres le baril de

farine qui ne se vendait que quatre et cinq, se sont livrés à des

jouissances dont la plus désirée, la plus pratiquée a été l’usage du vin

et de l’eau-de-vie; ainsi, en même temps que des ferments de putridité

et d’inflammation se sont établis, les corps se sont trouvés plus

disposés à en recevoir l’impression, et intempérance, l’imprévoyance et

la saleté ont produit leurs effets constants et accoutumés.

Tels sont les caractères principaux du climat et du sol des États-Unis

dont j’ai tracé un tableau aussi exact que le permet un modèle si divers

dans son étendue, si sujet à exceptions de localités. Maintenant c’est

au lecteur d’asseoir son jugement sur les avantages et les inconvénients

d’un pays devenu si célèbre, et que sa situation géographique comme son

génie politique, destinent à jouer un rôle si important sur la scène du

monde. Je prétends d’autant moins influencer l’opinion à cet égard, par

l’expression de la mienne, que j’ai souvent éprouvé que sur ce sujet

plus que sur aucun autre, les goûts diffèrent selon les sensations et

les préjugés de l’habitude. Souvent aux États-Unis, dans des réunions de

voyageurs de toutes les parties de l’Europe, j’ai vu exprimer des avis

tout-à-fait contrastants. L’Anglais et le Danois trouvaient trop chaude

la température que l’Espagnol et le Vénitien trouvaient modérée; le

Polonais et le Provençal se plaignaient de l’humidité là où le

Hollandais trouvait l’air et le sol un peu secs; tous jugements

produits, comme l’on voit, par la comparaison du climat originaire et

habituel de chaque opinant. Il est cependant vrai que nous tous

Européens, nous accordions à reprocher à ce climat son excessive

variabilité du froid au chaud et du chaud au froid; mais les

Anglo-Américains qui se tiennent presque offensés de ce reproche,

défendent déja _leur_ climat comme une propriété, et ils y portent trois

motifs puissants de partialité;

1º L’amour-propre individuel, commun à tous les hommes, et la vanité

nationale qui chaque jour s’exalte davantage:

2º Une habitude déja contractée par la naissance, et qui se convertit en

nature;

3º Un intérêt pécuniaire aussi cher à l’état qu’aux particuliers,

l’intérêt de vendre des terres et d’attirer des hommes et des capitaux

étrangers.

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages · 第 16 / 28 段