Un tel régime ne peut être la cause de tant de salubrité, puisque dans

le pays inférieur il eût certainement donné la fièvre et le scorbut. Le

principe de la santé ne peut donc s’attribuer qu’à la qualité de l’air,

qui, à cette élévation de onze cents toises, est pur, subtil, frais,

tandis qu’à la plage il est _chaud_, _humide_, et chargé d’exhalaisons

de tout genre.

De là, une première indication curative très-simple, qui consiste à

changer d’atmosphère, et à choisir un air reconnu pour élastique et pur,

tel qu’il se trouve assez ordinairement dans nos climats, sur les lieux

élevés: je ne fais pas une règle générale ni absolue de cette condition

_des lieux élevés_, parce que même en France, nous avons des lieux

élevés qui sont malsains et fiévreux[155], et cela parce qu’ils sont au

voisinage ou _sous le vent_ de terrains humides et marécageux: le cas

est beaucoup plus commun dans les pays chauds; et une foule de coteaux

et de hauteurs en Corse et en Italie sont tout-à-fait inhabitables,

parce qu’encore qu’ils soient quelquefois très-distants des marais, ils

ont l’inconvénient grave d’être placés dans la ligne et dans le _lit_ du

vent le plus habituel qui leur en apporte les exhalaisons.

La même chose a lieu dans le Bengale où les troupes anglaises ont trouvé

sur des hauteurs boisées, de l’aspect le plus séduisant dans un pays

chaud, la fièvre décrite par leurs médecins sous le nom de _fièvre de

colline_ (hilly fever). L’on n’imaginerait pas qu’avec ce nom elle fût

la même que celle des lieux bas et marécageux, et néanmoins elle est

réellement telle, ayant pour causes non-seulement une humidité locale

excessive, établie par les pluies énormes des moussons, mais encore

l’évaporation de toute la plaine du Bengale, dont les nuages sont

arrêtés et fixés par les bois qui couvrent ces monts ou chaînons. L’on

ne doit donc désigner les lieux élevés comme salubres qu’autant qu’ils

joignent les conditions de sécheresse locale, d’abri des courants d’air

infectés et de ventilation fraîche et libre.

Une seconde indication plus compliquée, est de procurer par art cette

espèce ou qualité d’air que la nature produit en certaines circonstances

sur les hauteurs, et de neutraliser les gaz morbifiques des lieux

infectés. La chimie a fait depuis 20 ans d’heureuses et savantes

découvertes en ce genre, et la sagacité que semble inspirer cette

science donne le droit d’en attendre d’autres des esprits distingués qui

la cultivent. Ils ont prouvé que dans l’air atmosphérique, le principe

favorable à la respiration et à la vie était le gaz appelé _oxygène_:

que de sa dose plus ou moins grande dépendait cette plus ou moins grande

_pureté_ ou _salubrité_ dont on parlait sans la bien connaître. Les

expériences de Lavoisier ont porté la dose de ce gaz oxygène à 27

parties sur 100 d’air ordinaire, les 73 restantes étant de l’_azote_ ou

_air fixe_: plus récemment celles de Berthollet l’ont réduite à 22 et

demie; et peut-être cette différence n’implique-t-elle pas erreur ou

contradiction, puisqu’il est probable que la dose varie selon les vents

régnants. Elle doit également varier selon les contrées; il serait

intéressant d’appliquer ces recherches à des pays de température

très-diverse, et de comparer l’air sec et froid de la Sibérie à un air

tantôt chaud et humide comme celui des Antilles[156], tantôt chaud et

sec comme celui d’Égypte et d’Arabie, et aussi de comparer l’air des

couches terrestres à l’air des couches moyennes et supérieures. Les

ballons peuvent rendre d’utiles services pour cet objet: quant à présent

il paraît certain que dans nos zones tempérées, l’air n’est plus pur sur

les hauteurs que parce qu’il contient plus d’oxygène, et moins de _gaz

exhalés_; et dans le cas cité de Vitzavona et de Vivario, le poids

spécifique de l’oxygène, qui est un peu plus fort que celui de l’air

atmosphérique, n’est pas une circonstance contradictoire, puisque la

fraîcheur du local doit l’y retenir et l’y fixer de préférence à la

plage brûlante dont il serait chassé.

D’autre part, des expériences récentes ont constaté que l’_acide

muriatique oxygéné_ possède à un degré éminent la qualité de désinfecter

l’air atmosphérique, c’est-à-dire de neutraliser et détruire les _gaz

morbifiques_ qu’il contient: ce moyen ne fût-il que préservatif, il

serait encore un nouveau bienfait précieux par sa simplicité et son

énergie. Mais il nous reste beaucoup à connaître sur les diverses

espèces des gaz pernicieux qui flottent dans l’air, et sur leur manière

d’attaquer la santé et la vie; je dis _diverses espèces_, parce qu’en

effet il en est de si subtiles, que jusqu’à ce jour les instruments

n’ont pu les saisir. A juger ce _gaz_ par leurs effets, l’on peut les

considérer comme des poisons dont les particules agissent sur les

humeurs, du système tantôt sanguin et tantôt nerveux, à la manière des

_levains de fermentation_, qui, appliqués à une masse, y développent un

mouvement intestin d’un progrès croissant rapidement. L’action de divers

gaz, et particulièrement du muriatique oxygéné, qui sans secousse et

sans avertissement anéantit la vie, non-seulement par la respiration,

mais encore par l’absorption de la peau, est un exemple de l’activité

que d’autres peuvent avoir. C’est à de telles causes qu’il faut

attribuer ces épidémies dont l’invasion est si brusque en certaines

constitutions de l’atmosphère et en certains pays: et quant aux

affectations fébriles, spécialement celles avec frisson et avec retours

périodiques, si l’on remarque que dans ces retours réguliers de 12, de

24, de 36 heures, etc., elles suivent une marche semblable à celle de

plusieurs fonctions essentielles de la vie, telles que le sommeil, la

faim, etc., l’on sera porté à croire que le foyer de perturbation n’est

ni dans les premières voies, ni dans le sang, mais dans l’organe

immédiat de la vitalité, dans le système nerveux: c’est par une action

quelconque sur le fluide qui abreuve la pulpe des nerfs, que la fièvre

en général se déclare si subitement, qu’elle n’a besoin que d’un coup de

soleil, d’un coup de vent frais, d’une ondée de pluie, d’une transition

brusque du chaud au froid, et même du froid au chaud. Si l’on ajoute

qu’elle se déclare de préférence dans les saisons et dans les lieux

sujets aux vicissitudes de froid et de chaud; qu’elle-même n’est qu’une

sensation alternative de chaud et de froid; que la sueur qui suit le

paroxysme est un symptôme spécial de toute crispation des nerfs: le

foyer que j’indique acquerra une nouvelle vraisemblance; et alors le

mécanisme des contagions deviendra évident, simple, puisque le poumon et

les parois du nez mettent d’immenses faisceaux de nerfs en contact

immédiat avec les miasmes flottants dans l’air respiré, et l’on concevra

pourquoi les _drogues_ et les remèdes bus et mangés pendant plusieurs

mois, ont moins d’efficacité à guérir les fièvres, surtout automnales,

que le changement d’atmosphère et la respiration de l’air oxygéné de

_Vitzavona_ et de _Vivario_.

De la fièvre jaune.

Une maladie qui devient de plus en plus fréquente aux États-Unis est la

fièvre trop connue sous le nom de _fièvre jaune_. J’en parlerai avec

quelque détail à cause de l’importance du sujet, et parce que,

profitant de quelques anciennes études en médecine, état auquel je

m’étais destiné, j’ai pu raisonner de cette maladie avec des personnes

de l’art et discuter des opinions diverses, avec la réserve toutefois

qui convient à celui qui n’a fait qu’apercevoir l’étendue de la

carrière. Sans cette sorte de compétence je me garderais de m’en mêler;

car parler médecine sans l’avoir étudiée, c’est vouloir parler

astronomie, mécanique, ou art militaire sans instruction préalable;

encore serait-il possible de mieux raisonner de ces sciences, attendu

que leurs principes sont simples et fixes; au contraire, ceux de la

médecine, quoiqu’ils aient une sphère de régularité, sont soumis à des

circonstances compliquées et variables, qui exigent une finesse de tact,

une justesse de coup d’œil, une prestesse d’application dont la

difficulté constitue le mérite: dire, comme on l’entend tous les jours,

qu’en médecine tout est hasard et conjecture, cela est un travers

d’autant plus bizarre, que l’on commence par déclarer qu’on n’y entend

rien: or, comment juger de ce que l’on ignore? Aussi à la moindre

égratignure, ces Hippocrates innés font-ils courir chez le médecin,

heureux, en l’attendant, de trouver une garde-malade qui elle-même est

une première ébauche de science médicale, à raison des faits et des

observations dont elle a acquis la pratique. Revenons à la fièvre

jaune.

Elle a tiré ce nom d’un de ses symptômes distinctifs, la couleur de

_citron foncé_, que dans la dissolution des humeurs, prennent les yeux,

puis la peau de tout le corps. Les Français l’appellent _fièvre_ ou _mal

de Siam_, soit parce qu’elle vint d’abord de ce pays, soit parce que la

couleur de ces Asiatiques est assez semblable. Chez les Espagnols elle a

le nom de _vomito preto_, _vomissement noir_, autre accident grave qui

la caractérise. Les symptômes les plus ordinaires et les plus généraux

sont les suivants qui se succèdent rapidement dans le court espace que

met cette maladie à se _juger_ pour la mort ou la convalescence

(ordinairement trois jours).

Dans les jours qui précèdent l’attaque, il y a sensation de lassitude

générale, _rouement de membres_, assoupissement, quelquefois stupeur...

La fièvre se déclare par un violent mal de tête, surtout au-dessus des

yeux et derrière les orbites; l’on se plaint de douleurs le long de

l’épine dorsale, dans les bras et dans les jambes: des chaleurs vives et

des frissons se succèdent alternativement... La peau est sèche, brûlante

et souvent parsemée de taches rougeâtres, puis violettes; le blanc des

yeux est injecté de sang et humide d’une rosée brillante: la respiration

est oppressée, les soupirs fréquents; l’air exhalé du poumon est

brûlant: le pouls varie selon les tempéraments et selon certaines

circonstances: en général, il est dur, fréquent, irrégulier, même

intermittent; s’il ressemble à l’état naturel, le danger est plus grand:

les évanouissements et la surdité au début du mal sont aussi un signe

fâcheux; la soif est ardente; la langue d’abord rouge, se couvre d’un

limon noirâtre qui devient fétide. Le malade se plaint d’une violente

chaleur à l’estomac; les vomissements passent du glaireux à l’acide le

plus corrosif, quelquefois sans bile, plus souvent avec de la bile verte

et jaune, puis une matière noirâtre, comme de la lie d’encre ou du marc

de café, avec odeur d’œufs pourris, et tellement âcre, que la gorge en

est excoriée: la constipation a souvent lieu, d’autres fois c’est une

diarrhée noirâtre... Alors le mal a déja parcouru la période

d’inflammation, par suite de laquelle les humeurs se trouvent

décomposées; la fièvre semble s’abattre, mais c’est à raison de la chute

même des forces vitales; le pouls devient petit, convulsif, déprimé: le

malade est agité, mal à l’aise, quelquefois délirant: les déjections

colliquatives et fétides, le _vomissement noir_ comme de grains de café,

l’affaiblissent de plus en plus par leur fréquence et leur abondance: il

affecte la position sinistre d’être _couché sur le dos, élevant ses

genoux et glissant vers le pied du lit_; les yeux deviennent jaunes, et

de suite la peau de tout le corps: alors la dissolution des humeurs est

complète. S’il a été saigné au commencement de la maladie, les

cicatrices se relâchent et s’ouvrent; la macération et la gangrène

gagnent les solides, et se manifestent de toutes parts avec l’odeur

infecte qui annonce une mort prochaine.

Depuis long-temps la _fièvre jaune_ était connue dans les parties

chaudes et marécageuses de l’Amérique méridionale et dans l’Archipel des

Antilles; ses exemples étaient fréquents à Carthagène, à Porto-Bello, à

la Vera-Cruz, à la Jamaïque, à Sainte-Lucie, à Saint-Domingue, à la

Martinique; la Louisiane même, et le littoral des Florides, de la

Géorgie, des Carolines et de la Virginie, y participaient par les mêmes

motifs de chaleur et d’humidité; la Nouvelle-Orléans, Pensacola,

Savanah, Charlestown, Norfolk, comptaient rarement 4 ou 5 années sans en

recevoir quelque atteinte. Il semblait que le Potômac dût lui servir de

limite, puisque vers la fin du siècle qui vient de finir l’on ne citait

que les années 1740 et 1762, où elle se fût montrée au nord de ce

fleuve, d’abord à New-York, puis à Philadelphie; mais depuis 1790, ses

apparitions ont été si répétées et si funestes, qu’elle semble s’y être

naturalisée comme dans le sud. Quelques cas individuels l’avaient

annoncée à New-York en 1790; elle y devint un fléau épidémique en 1791,

et y laissa des traces même en 1792. L’année suivante, 1793, elle

ravagea Philadelphie comme une peste; et ses germes déposés ou ranimés

se développèrent encore dans les étés de 1794 et 1795. Elle attaqua

New-York derechef en 1794 et 1796.... Philadelphie en 1797.... A la

même époque elle désolait Baltimore, Norfolk, Charlestown, Newburyport.

Ses avant-coureurs s’étaient montrés à Sheffields, et même à Boston.

Enfin, l’on en citait encore d’autres exemples, l’un à Harrisburg en

1793, un autre à Baltimore, un à Oneida en Genesee, à quoi je puis

ajouter des cas nombreux au fort anglais sur le Miâmi du lac Érié.

Les médecins anglo-américains pour qui cette maladie a été une

nouveauté, ont eu à se créer une méthode curative adaptée à leur climat

et à la constitution de ses habitants. Malheureusement, j’ose le dire,

la plupart se sont trop pressés de croire l’avoir trouvée dans les

principes théoriques de _Brown_, dont la doctrine a été accueillie aux

États-Unis avec un engouement scolastique: ce système qui explique tout

par deux états simples de débilité directe ou indirecte, et par la

soustraction ou l’application de stimulants aussi directs et indirects,

a fait d’autant plus de prosélytes qu’il a ce caractère tranchant et

positif qu’aime la jeunesse, et qu’il dispense des lenteurs de

l’expérience que redoute la paresse de tous les âges. Raisonnant donc

avec cette dangereuse confiance de certitude qui exclut le doute et

l’observation, ils ont le plus souvent administré les cordiaux et les

toniques les plus actifs, au début de la maladie, prétendant qu’il

fallait _relever_ les forces _accablées_, quand il fallait relâcher les

fibres trop tendues; ils y ont joint les purgatifs drastiques les plus

stimulants pour chasser les humeurs morbifiques, quand ces humeurs

n’étaient pas encore à l’état de coction.

Ce traitement fut surtout mis en usage à Philadelphie dans la funeste

année de 1793. La pratique la plus générale des médecins de cette ville,

fut de donner le jalap à 20 et 25 grains; la préparation mercurielle,

dite _calomel_, à 10 et 15; la gomme-gutte même, le tout par doses

répétées. Pour boissons, on ordonnait les eaux de camomille, de menthe,

de cannelle, et le vin de Madère, jusqu’à plus d’une pinte par jour. Or,

l’on sait qu’il entre une portion d’eau-de-vie dans la fabrication

primitive du meilleur Madère. En outre, dans les mois d’août et de

septembre, et dans un pays chaud à 25° de R. par temps calme et

étouffant, l’on tenait les malades hermétiquement clos dans leurs

chambres; on surchargeait de deux et trois couvertures de laine leurs

lits de _plumes_, et quelquefois l’on faisait du feu dans la cheminée;

l’objet était de provoquer impérieusement une sueur, que l’état

inflammatoire et crispé de tout le système refusait encore plus

opiniâtrément.

Les effets de ce traitement furent ce qu’ils devaient être; une

mortalité effrayante par le nombre et par la rapidité; peu de malades

passaient trois jours, et l’on peut dire que sur 50 il ne s’en sauvait

pas deux. Tous portaient des signes de suffocation gangréneuse, suite

naturelle d’une inflammation _fomentée_. La terreur s’empara des

esprits; le mal fut regardé comme contagieux et pestilentiel, son

atteinte comme incurable. Quelques médecins, influents par leur esprit

et leur activité, accréditèrent cette rumeur pernicieuse, même dans les

papiers publics. Tout malade fut abandonné: le mari par sa femme, les

parents par leurs enfants, les enfants même par les parents. Les maisons

désertes restèrent infectées par les cadavres. Le gouvernement

intervint, d’abord pour faire enlever les corps, puis pour faire

transporter de force les malades à l’hôpital. Les maisons furent

marquées à la craie comme en temps de proscription, et les habitants

éperdus s’enfuirent dans les villages voisins, ou campèrent en rase

campagne, comme si l’ennemi eût pris leur ville. Le hasard voulut que

dans ces circonstances quelques médecins et chirurgiens français,

fugitifs du _Cap_ incendié, vinssent chercher un asile sur le continent;

l’un d’eux, conduit à Philadelphie[157], eut occasion d’être appelé, et

appliquant au mal dont il avait vu les analogues à Saint-Domingue, le

traitement de l’école française, il obtint des succès qui attirèrent

l’attention du gouvernement, et qui le firent placer à la tête de

l’hôpital de _Bushhill_. Le compte qu’il rendit l’hiver suivant de sa

méthode curative[158], ne fait pas moins d’honneur à son cœur qu’à son

esprit, puisque ce compte répandit des idées neuves et salutaires dans

tout le pays. L’on voit par cet écrit, qu’il considère la maladie comme

divisée en trois périodes, que l’on ne doit pas confondre; mais qui

quelquefois marchent si rapidement, qu’à peine le médecin a-t-il le

temps de les saisir. La première est un état d’inflammation violente,

compliquée d’engorgement au cerveau et de spasme nerveux, qui demande

non les _toniques_, mais les calmants et les relâchants. La seconde est

un état de dissolution et de ségrégation des fluides, dont la chaleur

inflammatoire a rompu la combinaison, état qui ne peut se terminer que

par l’évacuation des humeurs devenues inaptes et nuisibles au mouvement

vital; l’art doit s’y borner à aider la crise, en suivant la nature,

plutôt qu’en la prévenant. Enfin la troisième est un état de

recomposition et de recombinaison, qui n’a besoin du médecin que pour

diriger le régime du convalescent.

En conséquence, au début du mal, il fit de légères saignées lorsque le

sujet était trop plein de sang; il administra les délayants, les

acidules aromatisés, et il obtint d’heureux effets de l’acide

carbonique en boisson. Il essayait quelle espèce de boisson plaisait le

plus à l’estomac, cet organe si capricieux; il rassurait les esprits

contre l’idée de contagion, de laquelle il nie entièrement l’existence

pendant toute l’épidémie. Il procurait un air frais, et il ne provoquait

point les sueurs, dont il remarque que presque jamais la nature ne fit

son moyen de crise.

Lorsque ce premier traitement avait modéré la fièvre, il épiait dans la

seconde période les tentatives de la nature pour opérer la crise, et

choisir un organe qui en devînt le foyer. Ordinairement ce furent des

suppurations abondantes; il les favorisa, et tâcha de les diriger par

des vésicatoires, par des cataplasmes appliqués au-dehors, tandis qu’au

dedans il aidait le travail épuratif par des boissons aromatiques de

cannelle, de menthe, même de vin de Bordeaux, trempé d’eau et mêlé de

sucre; par quelques purgatifs doux et à petites doses, et enfin par le

kina. L’opium, si vanté par les médecins du pays, ne lui montra jamais

de bons effets.

L’on conçoit que par un cas commun à tous les pays, ce ne fut pas sans

lutte et sans contradiction qu’un étranger isolé obtint tant de

confiance et de succès; mais enfin par une marche également naturelle,

la raison et la vérité se firent jour à force de preuves et de faits.

Les malades appelèrent de préférence le médecin qui guérissait le plus,

et plusieurs médecins finirent par l’imiter.

Soit que l’écrit et les cures de M. de Vèze et des autres Français aient

eu une heureuse influence sur les esprits; soit que par leur propre

raisonnement et leurs expériences, ils aient modifié leurs idées et

dissipé d’anciens préjugés: il est du moins vrai qu’à dater de cette

époque, il a commencé de s’introduire dans la pratique et la théorie des

changements heureux. Dès l’année suivante (1794), dans l’épidémie de

New-York, plusieurs médecins de cette ville substituèrent aux purgatifs

violents divers sels, et entre autres le sel de Glauber, qui réussit

dans les délayants. Ils ne prodiguèrent plus les toniques ni le vin de

Madère; ils usèrent de la saignée avec discrétion: s’ils provoquèrent

encore les sueurs, ce fut par des bains et des fomentations de vinaigre

qui quelquefois soulagèrent; et de ce moment il s’est formé dans les

divers colléges un schisme salutaire qui a ébranlé les vieilles

habitudes et ouvert les routes nouvelles à la science et à l’esprit

d’observation.

Ce schisme a surtout éclaté sur la question de l’origine de la fièvre

jaune. Les uns ont prétendu qu’elle était toujours apportée du dehors,

spécialement des Antilles, et qu’elle n’était et ne _pouvait en aucun

cas être le produit du sol des États-Unis_. En preuve de leur opinion,

ils ont cité la non-existence, ou l’extrême rareté des épidémies avant

la paix de 1783, et ils ont attribué leur fréquence depuis cette époque

aux relations de commerce plus actives et plus directes avec les îles et

avec la terre-ferme espagnole: ils ont même inculpé nominativement

certains vaisseaux comme auteurs et importateurs de la _contagion_ dont

ils ont supposé l’existence à un degré peu inférieur à la peste.

D’autres médecins, au contraire, ont soutenu que par sa nature même, la

fièvre jaune pouvait naître dans les États-Unis, toutes les fois que ses

causes disposantes et occasionelles de temps et de lieu se trouvaient

réunies; et d’abord remontant à la source des prétendus faits

d’importation, ils ont démontré par les témoignages les plus positifs,

que non-seulement les vaisseaux accusés n’avaient point apporté avec eux

la maladie ou son germe, mais encore qu’elle ne s’était déclarée à leur

bord que depuis leur ancrage aux quais, et dans le voisinage des lieux

notés à New-York et à Philadelphie comme foyers du mal; avec cette

particularité additionnelle que même elle avait commencé par les gens du

bord qui avaient eu le contact le plus immédiat avec le lieu

infecté[159]: puis, rassemblant toutes les circonstances de la maladie,

quant aux lieux, aux saisons, et aux tempéraments affectés, ils-ont

démontré: 1º qu’elle attaquait les villes populeuses plutôt que les

villages et les campagnes.

2º Que dans les villes populeuses, telles que New-York, Philadelphie,

Baltimore, elle affectait constamment et presque exclusivement les

quartiers bas, remplis d’immondices, d’eaux croupies, les rues non

aérées, non pavées, boueuses, et surtout les quais, et leur voisinage,

couverts d’ordures à un point inimaginable; où chaque jour à marée

basse, les banquettes fangeuses sont exposées à un soleil brûlant. Par

exemple, à New-York, M. Richard Bayley a calculé que pour combler

l’égout et le bassin de _White-hall_, les propriétaires y avaient fait

verser dans un an 24,000 tombereaux de toutes les ordures de la ville et

même de charognes de chevaux, de chiens, etc.; d’où il résulta qu’en

juillet l’infection devint si exaltée et si forte, qu’elle excitait le

soir, dans le voisinage, des nausées et des vomissements qui furent le

début de l’épidémie.

3º Que dans le cours des saisons, elle n’apparaissait qu’en juillet,

août et septembre, c’est-à-dire, à l’époque où les chaleurs opiniâtres

et intenses, de 24 et 25 degrés R. excitent une fermentation évidente

dans ces amas de matières végétales et animales, et en dégagent des

miasmes que tout indique être les corrupteurs de la santé. Ces médecins

ont remarqué que l’épidémie redoublait par les temps seulement humides,

par les vents de sud-est, et même de nord-est; qu’elle diminuait par le

froid et la sécheresse du nord-ouest, et même par les pluies abondantes

du vent de sud-ouest; que dans la diversité des années, la fièvre

choisissait celles où les chaleurs de l’été étaient accompagnées de plus

de sécheresse, et de calme dans l’air; sans doute parce qu’alors les

miasmes accumulés exercent une action plus puissante sur le poumon, et

par son intermède, sur tout le système de la circulation.

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages · 第 15 / 28 段