«4º Enfin, il y a dans les vents,» continue M. Williams, «un changement

très-marqué: l’ancienne prédominance des vents d’ouest paraît diminuer

chaque jour, et les vents d’est gagnent en fréquence et en étendue de

domaine. Il y a cinquante ans, à peine pénétraient-ils à trente ou

quarante milles du rivage de la mer (dix à treize lieues); maintenant

ils se font sentir très-souvent au printemps, à soixante milles, et même

jusqu’à nos montagnes distantes de soixante-dix et quatre-vingts milles

(vingt-sept lieues) de l’Océan. L’on s’aperçoit fort bien qu’ils

avancent exactement à mesure que le pays se défriche et se déboise.»--Ce

qui vient encore de ce que le sol découvert, étant plus échauffé, attire

mieux ou admet plus facilement l’air de la côte atlantique.

M. Jefferson cite un fait parfaitement semblable en Virginie: «Les

brises de l’est et du sud-ouest[149],» dit-il, page 10, «paraissent

pénétrer par degrés plus avant dans le pays.... Nous avons des habitants

qui se souviennent du temps où elles ne passaient pas

_Williams-burg_;--maintenant elles sont fréquentes à Richmond (soixante

milles plus loin), et elles se font sentir de temps en temps jusqu’aux

montagnes. A mesure que les terres se défricheront, il est probable

qu’elles s’étendront plus loin dans l’ouest.»

Il faut donc attribuer le changement qui s’opère dans le climat des

États-Unis à deux circonstances majeures, 1º au déboisement du sol, et

aux clairières percées dans la forêt continentale, lesquels produisent

une masse d’air chaud qui s’augmente chaque jour.

2º A l’introduction des vents chauds par ces clairières; ce qui dessèche

plus rapidement le pays et échauffe davantage l’atmosphère: par

conséquent il se passe en Amérique ce qui a lieu dans notre Europe, et

sans doute dans l’Asie et dans tout l’ancien continent, où l’histoire

nous représente le climat comme beaucoup plus froid jadis qu’il n’est

aujourd’hui. Horace et Juvénal nous parlent des glaces annuelles du

Tibre, qui maintenant ne gèle jamais. Ovide nous peint le Bosphore de

Thrace sous des traits que l’on ne reconnaît plus; la Dacie, la

Pannonie, la Crimée, la Macédoine même, nous sont représentées comme des

pays de frimas égaux à ceux de Moscow, et ces pays nourrissent

maintenant des oliviers et produisent d’excellents vins: enfin notre

Gaule, du temps de César et de Julien, voyait chaque hiver tous ses

fleuves glacés de manière à servir de ponts et de chemins pendant

plusieurs mois; et ces cas sont devenus rares et de bien courte

durée[150].

Néanmoins, je ne puis partager l’opinion de M. Williams sur la

diminution qu’il suppose être arrivée dans l’intensité du froid depuis

le siècle dernier. Quelque plausible que soit son raisonnement pour

prouver que le froid de 1633, avec les mêmes accidents, fut plus fort

que celui de 1782, et qu’ils furent tous deux le _maximum_ connu, ce

raisonnement n’est qu’une hypothèse qui ne peut suppléer au défaut

d’observation thermométrique en l’année 1633. (Les thermomètres n’ont

été usités en Amérique que vers 1740.) L’on a surtout le droit de

récuser son hypothèse, si, comme je crois l’avoir prouvé, le vent de

nord-ouest est l’agent radical du froid sur ce continent: rien n’indique

que le caractère de cet agent ait dû changer; l’on est de plus autorisé

à nier cette diminution d’intensité du froid à raison de l’analogie

d’une expérience précise du docteur Ramsay. Ce médecin ayant comparé les

observations du docteur Chalmers, continuées de 1750 à 1759 avec les

siennes propres, faites de 1790 à 1794, n’a trouvé qu’un demi-degré de

différence dans l’intensité du chaud: or, un demi-degré de Fahrenheit,

valant moins d’un quart de Réaumur, est une si petite quantité que l’on

ne peut l’attribuer qu’à la différence des instruments; et si la chaleur

qui devrait croître n’a pas varié, il est naturel de penser que le froid

reste le même: il me semble donc que les seules circonstances démontrées

quant à présent sont, _les hivers plus courts, les étés plus longs, les

automnes plus tardives_, sans que les froids aient perdu de leur

vivacité; et c’est ce que les dix dernières années ont assez bien

prouvé. M. Mackenzie[151], qui confirme les changements dont j’ai parlé,

leur cherche une cause secrète et inhérente au globe, parce qu’il a vu

ces changements se montrer en des lieux où le défrichement n’a pas

encore eu lieu; mais si ces lieux, qu’il ne désigne pas, se trouvent en

Canada, ils viendraient eux-mêmes à l’appui de la théorie que je

propose, puisqu’il suffirait que certains rideaux de bois situés sur des

crêtes de montagnes et de sillons eussent été coupés en certains cantons

de Kentucky et de Genesee, pour que des courants considérables du vent

de sud-ouest se fussent introduits dans l’intérieur du haut et bas

Canada. L’on n’a point jusqu’à nos jours donné assez d’attention à cette

marche des courants aériens qui vont rasant la terre, ni aux effets qui

en résultent; mais l’expérience et l’observation finiront par prouver

qu’ils jouent dans les températures locales comme dans les températures

générales, un rôle bien plus influent qu’on ne l’a pensé[152].

D’ailleurs, je ne conteste point la possibilité de toute autre cause

qui, comme à M. Mackenzie, me serait inconnue.

Une question d’un intérêt plus grand, est de savoir si le climat des

États-Unis s’est amélioré par ces changements; et cette question se

trouve presque résolue par la comparaison que M. Williams a présentée de

l’état actuel à l’état ancien, ce qui n’est pas le côté le plus

favorable. Malheureusement les observations des médecins confirment ce

résultat: le docteur Rush, dont les recherches sur le climat de

Pensylvanie sont le fruit d’une correspondance étendue avec ses

confrères, ne peut s’empêcher de déclarer «que les fièvres bilieuses

suivent partout l’abatis des bois, le défrichement des terrains, le

desséchement des marécages (_swamps_); qu’il faut plusieurs années de

culture pour les faire disparaître ou les atténuer;--que les pleurésies

et autres maladies purement inflammatoires, qui jadis étaient presque

les seules, sont maintenant bien moins communes; ce qui prouve une

altération évidente dans la pureté de l’air alors plus oxygéné, etc.» Ce

sont là des effets si naturels des théories connues sur les émanations

des bois, et sur celles des terres nouvellement remuées, qu’il est

inutile d’y insister; mais parce qu’un exposé détaillé des inconvénients

attachés à ce climat peut avoir le mérite d’indiquer leurs préservatifs,

en montrant leurs causes, je vais en faire le sujet particulier de mes

recherches dans le chapitre suivant et dernier.

CHAPITRE XII.

Des maladies dominantes aux États-Unis.

Laissant à part les maladies communes à tous les pays, il m’a paru qu’il

en existait aux États-Unis quatre principales, que leur fréquence et

leur universalité donnent le droit de regarder comme le produit spécial

du climat et du sol.

Au premier rang de ces maladies se placent les rhumes, les catarrhes, et

tout ce qui dépend des transpirations supprimées, dont les symptômes et

les accidents se diversifient, comme l’on sait, à raison des organes

affectés. L’on peut dire que les _rhumes_ sont la maladie endémique des

États-Unis: ils règnent dans toutes les saisons, et naturellement

davantage en hiver et à l’équinoxe de printemps; ils ont pour cause

évidente ces brusques variations de température, qui sont le trait

caractéristique du climat; ils affectent les femmes plus que les hommes,

soit à raison de leur peau plus fine, de leur vie plus sédentaire et

plus renfermée, soit à raison des vêtements légers et découverts, dont

les modes françaises ont déja passé jusqu’en Amérique: il est vrai que

pour s’y introduire, au fort même de la révolution, il leur a fallu

prendre des lettres de naturalisation en Angleterre; car je dois dire,

pour l’instruction des amateurs et pour l’histoire importante des modes,

que j’ai vu arriver en 1795 à Philadelphie, celle qui régnait à Paris en

1793; puis celle de 1794, arriver en 1796; et lorsque je m’inquiétai de

ce qu’elle devenait dans l’année intermédiaire, l’on m’expliqua qu’elle

la passait à Londres, où elle recevait les formes anglaises pour

lesquelles les Anglo-américains ont conservé un goût et un respect

filial. Dans les villes de la côte, où l’on s’empresse d’imiter

l’Europe, ces rhumes ont aussi pour causes les appartements trop chauds,

les bals, les parties de thé, et les lits de plume, quelquefois à

l’allemande, c’est-à-dire, plume dessous et plume dessus le corps. Les

secousses de la toux, déja si fatigantes pour le poumon, lui deviennent

surtout pernicieuses par la répétition des rhumes: pendant deux hivers

j’en ai remarqué jusqu’à quatre et cinq récidives chez un grand nombre

de personnes de la _bonne société_, car les riches y sont sujets de

préférence: il en résulte qu’en peu d’années le poumon s’affaiblit,

s’excorie, s’ulcère, et que devenant le siége et presque le _cautère_

des humeurs viciées de tout le corps, le mal se termine par l’incurable

_consomption_ pulmonaire.

Tous les voyageurs aux États-Unis ont parlé de la fréquence de cette

funeste maladie qui y moissonne principalement les jeunes femmes et

filles dans la fleur de l’âge et de la beauté: elle est plus commune

dans la Nouvelle-Angleterre et dans les États du Milieu, que dans les

États du sud et de l’ouest. Le docteur _Currie_, de Liverpool, me paraît

en expliquer très-bien la raison, lorsqu’il dit[153] que dans les

Carolines et la Virginie, l’air chaud attire vers la peau, et dissipe

par la transpiration abondante les humeurs morbifiques et les matières

crues des mauvaises digestions (qui elles-mêmes sont effets et causes

des rhumes); tandis que dans les États du _Milieu_ et du _Nord-est_,

l’air humide et froid, fermant l’exutoire puissant de la peau, concentre

au dedans du corps les humeurs qui, pour se faire issue, attaquent

chaque organe et se fixent sur celui qui offre le moins de

résistance[154]. J’ai lieu de croire que le thé très-chaud, dont les

Anglo-américains chérissent l’usage, contribue encore à multiplier les

rhumes; car j’ai souvent remarqué sur eux comme sur moi, que la moiteur

qu’il occasione rend la peau plus sensible au froid, et que très-souvent

j’ai pris un rhume après un déjeuner de thé, en sortant par un temps

frais. L’on m’a dit que de ma part c’était faute d’habitude; mais si tel

est sur un corps neuf l’effet de cette boisson, pour être moins vif, il

n’est pas moins réel sur un corps habitué. J’aurai d’ailleurs bientôt

occasion de remarquer que tout le régime alimentaire des Américains est

_calculé_ pour détruire la meilleure santé, et qu’ils vivent dans un

état habituel d’indigestion extrêmement favorable aux rhumes. En ce

moment je me résume à dire, que puisque les phthisies et les

consomptions dérivent des rhumes habituels; les rhumes dérivant

eux-mêmes de l’état habituel de l’air et de ses trop brusques

variations, l’on a droit de regarder ces maladies comme un effet spécial

du climat.

2º Les voyageurs sont également d’accord sur les fréquences des fluxions

aux gencives, de la carie des dents et de la perte précoce de ces

précieux instruments de la mastication. L’on peut dire que sur cent

individus au-dessous de 30 ans, il n’y en a pas dix qui soient intacts à

cet égard: l’on est surtout affligé de voir presque généralement de

jeunes et jolies personnes qui, dès l’âge de 15 à 20 ans, ont le dentier

perdu de taches noires, et souvent détruit en majeure partie. Les

opinions, celles des médecins même, diffèrent sur la cause d’un mal si

universel: les uns veulent que ce soit l’usage effectivement habituel et

universel des viandes salées; d’autres prétendent qu’il faut l’attribuer

au thé et à l’abus des sucreries. Le médecin suédois Peter Kalm, en

comparant les régimes de diverses nations et de diverses classes de la

société, me paraît avoir démontré que ce n’est point comme boisson

sucrée, ni comme plante acrimonieuse que le thé nuit aux dents, mais

comme boisson _trop chaude_; et en effet, il est d’expérience ancienne

et connue, que toute boisson trop chaude, même du bouillon, donne aux

dents une sensibilité douloureuse, qui se manifeste lorsque ensuite on

leur fait toucher des corps froids: il s’établit réellement dans leur

partie osseuse un ramollissement qui les rend, comme l’on dit,

_gelives_, et les prépare à la dissolution: voilà sans doute pourquoi

les dents gâtées sont un mal universel dans tout le nord de l’Europe,

parce que dans les pays froids, boire chaud est une sensation agréable

au palais, à l’estomac et à tout le corps; de même que, par inverse,

boire frais est la sensation desirée dans les pays chauds, et il est

remarquable que dans ces derniers pays les dents sont en effet

très-généralement saines et belles, comme nous le voyons chez les

Nègres, chez les Arabes, chez les Indiens, etc.

A l’appui de cette théorie, vient un fait remarqué depuis 20 ans aux

États-Unis: jusqu’alors l’on n’avait jamais vu de sauvages ayant le

dentier gâté; et les sauvages mangent ordinairement froid. Quelques

individus, et particulièrement des femmes des tribus _Onéidas_,

_Senecas_ et _Tuscaroras_, qui vivent dans l’enceinte des États-Unis,

ayant pris l’usage du thé, leurs dents en moins de trois ans sont

devenues semblables à celles des _blancs_, tachées de points noirs et de

carie. Un autre fait cité par le navigateur Bougainville, y est encore

parfaitement analogue, lorsqu’il dit que les misérables ichthyophages de

la terre de feu (_les Pecherés_), ont tous les dents gâtées; et ils

vivent, ajoute-t-il, presque uniquement de coquillages, non pas crus,

mais qu’ils font griller et _qu’ils mangent brûlants_.

Cependant je ne crois pas que l’on puisse exclure comme raison

auxiliaire, l’usage des viandes salées, puisqu’il est constant que le

scorbut, ennemi spécial du dentier, affecte le sang de tous les peuples

qui usent de cet aliment. Si même l’on remarque que l’un des symptômes

de cette maladie est l’odeur putride de l’haleine, et que cette odeur a

lieu plus ou moins dans ceux qui ont les dents gâtées, l’on conclura que

ce sont les viandes salées, dont la digestion et même le chyle alkalin

et à demi putrescent portent au poumon ce genre d’exhalaisons, qui sont

réellement la cause radicale et première des caries; et les boissons

_trop chaudes_ en y disposant immédiatement le dentier, et par

elles-mêmes et par le contraste subséquent de l’air froid, y concourront

encore par la propriété qu’elles ont de débiliter l’estomac, et de

vicier les digestions. L’on ne saurait faire les mêmes reproches aux

viandes fraîches, puisque les Tartares, les sauvages de l’Amérique du

nord, les Patagons, et tous les animaux carnassiers, lions, loups,

chiens, etc., ont des dents parfaitement belles et saines: l’on ne peut

non plus inculper le sucre ni les sucreries, puisque les Africains, les

Indiens, et tous les peuples qui usent et abusent de la canne à sucre et

de fruits sucrés, ont des dents admirables, et que les sucs acides même

des digestions (cas habituel des pays chauds) ne sont propres qu’à les

nettoyer. D’après ces remarques, il seroit digne de la tendresse des

parents et de la sagesse des médecins en tous pays, et surtout aux

États-Unis, de décréditer l’usage des boissons chaudes, des viandes

salées, et de les proscrire du régime, surtout de celui de l’enfance et

de la jeunesse. Alors les fluxions, dues aux variations de l’air, et qui

ne sont qu’un agent secondaire de la perte des dents, n’exerceraient

qu’une très-petite portion d’influence.

3º Les fièvres d’automne avec _frisson_, appelées _fever_, _an ague_,

les intermittentes, les tierces, les quartes, etc., sont un autre mal

régnant aux États-Unis, à un point dont on ne se fait pas d’idée; elles

sont surtout endémiques dans les lieux nouvellement défrichés et

déboisés, dans les vallées, sur le bord des eaux soit courantes, soit

stagnantes, près des étangs, des lacs, des chaussées de moulins, des

marais, etc. Dans l’automne de 1796, sur une route de plus de 300

lieues, je n’ai pas trouvé, j’ose le dire, 20 maisons qui en fussent

parfaitement exemptes; tout le cours de l’Ohio, une grande partie du

Kentucky, tous les environs du lac Érié, et principalement le Genesee,

et ses cinq ou six lacs, le cours de la Mohawk, etc., en sont

annuellement infectés. Étant parti du poste de _Cincinnati_ le 8

septembre avec le convoi du payeur-général de l’armée, major _Swan_,

pour nous rendre au fort _Détroit_, distance de plus de 100 lieues, sur

25 têtes que nous étions, nous ne campâmes pas une seule nuit sans

acquérir un nouveau fiévreux. A _Grenville_, dépôt et quartier-général

de l’armée qui venait de conquérir le pays, sur environ 370 personnes,

300 étaient attaquées: quand nous arrivâmes à Détroit, j’étais le

troisième resté sain, et le lendemain le major Swan et moi, nous

tombâmes dangereusement frappés de fièvre maligne. Cette fièvre maligne

visite chaque année la garnison du fort _Miâmi_, et elle y a pris déja

plus d’une fois le caractère de la fièvre jaune.

Ces fièvres automnales ne sont pas mortelles, mais elles minent peu à

peu les forces, et abrègent très-sensiblement la vie. D’autres voyageurs

ont remarqué avant moi, que par exemple, dans la Caroline du Sud, qui y

est très-sujette, l’on est vieux à 50 ans, comme on l’est en Europe à 65

et 70; et j’ai ouï dire à tous les Anglais que j’ai connus aux

États-Unis, que leurs amis établis depuis peu d’années dans la partie

méridionale et même moyenne, leur paraissaient vieillis du double de ce

qu’ils eussent été en Angleterre et en Écosse. Ces fièvres une fois

établies chez un sujet à la fin d’octobre, ne le quittent plus de tout

l’hiver, et le jettent dans une langueur et dans une faiblesse

déplorable. Le bas Canada et les pays froids adjacents n’y sont presque

pas sujets. Elles sont plus communes dans le plat pays tempéré, et

surtout au bord de la mer que dans les montagnes: par cette raison, il

semblerait que les cultivateurs dussent préférer les pays élevés; mais

comme le sol en est maigre et moins productif, ils préfèrent la plaine.

Instruit par les Américains à réduire tout en calcul, je leur ai

quelquefois fait ce raisonnement: «La plaine, dites-vous, et les

bas-fonds, vous rendent par an 40 boisseaux de maïs ou 20 de froment:

les terrains de côte ou de montagne en Kentucky et en Virginie ne vous

en rendent pas la moitié: fort bien; mais en plaine vous êtes malade six

mois, et en montagne l’on travaille pendant les douze; donc tout est

égal, excepté qu’en montagne on est gai et alerte: or, gaieté vaut mieux

que richesse, dit le bon homme Richard; et en plaine on est triste, et

souffrant une moitié de l’année; et l’on passe l’autre moitié à se

rétablir et se préparer à retomber encore.»--«Fort bien, monsieur, me

répondit un jour un ministre (curé); mais dans votre équation, vous

oubliez un terme très-puissant, plus puissant peut-être ici qu’en

Europe; l’avantage d’être six mois sans rien faire.» Et ce ministre

avait raison; car j’ai fréquemment entendu assurer en Virginie que les

habitants de la côte de Norfolk préfèrent leur séjour fiévreux, mais

abondant en poisson et en huîtres, qui ne coûtent presque rien, à la vie

salubre des pays montueux, où l’on ne garnit sa table qu’à force de

travail.

Par suite de ces raisonnements, le remède qui plaît le plus à ces

malades, est celui qu’ils appellent _bitters_, les _amers_, dont

l’eau-de-vie, le rhum ou le vin de Madère sont la base: et ce qui pourra

étonner mon lecteur, c’est que réellement ce remède est l’un des plus

efficaces: j’ai recueilli plusieurs exemples en Virginie et en

Pensylvanie de familles cultivatrices, dont tous les membres ne buvant

que de la bierre ou de l’eau étaient sujets à la fièvre, tandis que le

mari qui usait et même abusait des boissons spiritueuses en était

constamment exempt: il paraît même qu’en Hollande on a généralement

cette opinion, et que l’on y regarde la fumée de tabac et les boissons

fortes comme des préservatifs de la fièvre et de l’humidité. J’ai aussi

connu deux cas où le desséchement d’un petit étang et du canal d’un

moulin ont radicalement délivré deux familles des visites annuelles des

fièvres d’automne.

Quelques observations que j’ai recueillies en Corse pendant ma résidence

en 1792, se lient si bien à ce sujet important, que je ne puis les

passer sous silence. Des fièvres de la même espèce infestent

régulièrement chaque année plusieurs postes militaires en cette île et

entre autres le petit port de Saint-Florent, qu’avoisine un pernicieux

marais de 72 arpents: elles y prennent sur la fin de l’été, et dans les

six premières semaines de l’automne, le caractère putride et malin, à

raison de l’intensité de la chaleur et des exhalaisons; il faut alors

tous les 15 ou 20 jours en renouveler les garnisons françaises en tout

ou en parti, sous peine de voir les soldats en subir les suites graves

et finalement mortelles; nos médecins, après l’essai de beaucoup de

remèdes, remarquèrent que deux seuls postes dans toute l’île étaient

absolument privilégiés, et que jamais aucune fièvre n’approchait des

forts de _Vivario_ et de _Vitzavona_ sur _Bogognano_. Le hazard, comme

il arrive toujours, rendit encore plus saillante la vertu salubre et

même curative de ces deux situations: un officier suisse-grison tomba

dangereusement malade de la fièvre à Saint-Florent, et ayant désiré

d’être transporté au fort de Vivario, dont la garnison était de son

régiment, il y recouvra en moins de 15 jours et la vie et la santé: le

médecin répéta cette expérience sur les soldats français de son hôpital:

et elle réussit si bien, que l’usage s’est établi d’y envoyer des

fiévreux presque désespérés; et sans autre remède, jamais la fièvre n’a

persisté au delà du onzième jour.

Or, ces deux postes diffèrent de tous les autres, en ce que non

seulement ils sont éloignés de tout marais, de toute eau stagnante, mais

qu’en outre ils sont placés comme deux nids d’aigles sur la chaîne des

monts qui partagent l’île par son centre et dans sa longueur.

L’élévation des forts au-dessus de la mer est d’environ 1100 toises:

leur température ressemble à celle de la Norwège ou des Alpes moyennes,

bien plus qu’à celle de l’île. Les plus vives chaleurs n’y excèdent

jamais 16 à 17 degrés, et ne sont telles que dans les trois mois d’été;

les neiges les environnent pendant 3 ou 4 mois, et quelquefois

interrompent toute communication pendant huit ou dix semaines. La

ventilation y est constante et souvent très-violente, parce qu’ils sont

situés aux deux extrémités d’une gorge ou _détroit_, qui à ce lieu

sépare la ligne des sommets formés de rocs généralement impraticables.

L’on a remarqué que le fort de Vitzavona au revers occidental des

montagnes, était plus humide que celui de Vivario, et un peu moins sain:

jusqu’en 1793 la garnison de ces deux forts, consistant en quinze à

vingt soldats pour chacun, avait été composée de Grisons, parce que ces

montagnards y trouvant un climat analogue au leur, s’y plaisaient,

quoiqu’en y menant une vie propre à ennuyer. Leur régime consistait,

surtout en hiver, en viandes salées, en _saur-craout_ ou choux

fermentés, en bière et vin de basse qualité, et très-souvent en biscuit

au lieu de pain. A peine avaient-ils autour du fort et parmi les rocs

quelque espace libre pour se promener; pendant les six mois de la

mauvaise saison, il leur arrivait fréquemment d’être enfermés huit et

quinze jours de suite, _à huis clos_, par les tempêtes furieuses, les

pluies, les neiges, les brouillards, dont cette région des nuages est

alors le théâtre; en un mot, leur vie était celle d’une garnison de

vaisseau. Je parle de ces faits comme témoin, ayant visité l’intérieur

de ces deux singulières habitations, où la maladie la plus dominante est

la pleurésie.

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages · 第 14 / 28 段