antérieurs pour demeurer indécise; mais eût-elle dû ne se former que
d’après les résultats de l’expérience dont je parle, il me serait
impossible de reconnaître à la lune aucune action immédiate ou sensible
sur le système général des vents. Je ne prétends point nier que cette
planète soit la cause du flux et du reflux de l’Océan; mais en admettant
comme prouvée toute hypothèse de pression de sa part, rien n’est encore
prouvé pour les vents; car l’océan aérien peut subir une pression qui
roule sur sa masse, sans que ses mouvements intestins en soient dérangés
ni affectés; de même que l’océan aqueux subit son balancement sans que
les courants intérieurs en soient troublés ni changés. L’effet des
marées ne se marque, ne se sent bien que sur les rivages, c’est-à-dire
à l’interruption du liquide homogène, et à son choc contre des masses et
des niveaux étrangers: or l’océan aérien, rond comme le globe, n’a rien
de semblable: l’ondulation, s’il y en a, roule sur sa surface, et la
vaste lame atmosphérique qui ne rencontre ni écueils, ni rivages, court
mollement sans éprouver de ressac. Si les vents, ces courants d’air si
variables, si divers, dépendaient de la lune, ils devraient, comme les
marées, être corrélatifs à ses phases; ils devraient avoir une marche
périodique soumise à la régularité ou aux anomalies de cette planète, et
l’on n’aperçoit rien de tel; dans ces changements de temps journellement
annoncés par les almanachs et attendus par le vulgaire pour chaque
quartier, sur vingt exemples, quinze sont en défaut; et il ne serait pas
étonnant, vu le petit nombre des chances, qu’il en réussît davantage
sans produire rien de plus concluant. Sur la mer même, où l’on prétend
que les règles sont plus fixes, les marins impartiaux conviennent que
les changements de temps n’ont rien de fixe, rien de régulier; que c’est
bien plutôt à l’approche des terres, au voisinage des caps, à l’entrée
ou à la sortie de certains parages, qu’il faut rapporter leurs causes;
enfin, les astronomes reconnaissent que la période même de 19 ans, qui
ramène les mêmes positions lunaires, ne ramène pas la moindre
ressemblance dans le cours ni dans la succession des vents: de manière
que rien n’établit, rien ne prouve une action immédiate et sensible de
la lune sur ces courants de l’air.
Il n’en est pas ainsi de l’action du soleil qui se manifeste, et dans
leur formation première, et dans leurs mouvements généraux ou partiels,
enfin jusque dans leurs irrégularités toujours occasionées par les
degrés divers et variables de chaleur que sa présence ou son éloignement
excite sur les mers et sur les continents, et par les circonstances
topographiques des montagnes plus ou moins élevées, des terrains plus ou
moins nus ou boisés qui empêchent ou permettent le passage des vents.
C’est le soleil qui, placé à l’équateur, y établit d’abord le grand
courant du vent alisé qui influence tous les autres, et qui comme le
cours de l’astre, est dirigé de l’est vers l’ouest, non par l’effet
mécanique de la rotation du globe qui laisserait en arrière son
enveloppe aérienne, mais parce que le soleil établit sous sa
perpendiculaire un foyer de chaleur qui sans cesse anticipe avec lui de
l’est sur l’ouest, et qui est immédiatement remplacé par la colonne
d’air frais laissée en arrière, aspirée et courant après lui: de là
cette particularité du vent alisé toujours plus vif à midi, c’est-à-dire
au moment de la plus grande chaleur, et se relâchant vers minuit: le
soleil passe-t-il au tropique du sud, la zone alisée s’y porte avec lui,
et délaisse d’un nombre égal de degrés le nord de la ligne équinoxiale.
Le soleil revient-il au tropique du nord, l’alisé y revient à sa suite
et resserre son lit austral dans la même proportion. Sur l’océan
Pacifique, ce courant suit des lois plus régulières que partout
ailleurs, parce que l’action du soleil est plus égale, plus uniforme,
sur l’immense surface de cette mer; mais parce que les terres sont
susceptibles d’un degré de chaleur plus élevé que les eaux, cette action
change à l’approche des continents, et avec elle, le courant de l’air se
modifie près des côtes de l’Inde, de l’Afrique et de l’Amérique
méridionale, selon leur gisement, leur configuration, et selon la
manière dont y agit le soleil; ainsi, parce qu’en été ses rayons
frappent verticalement tout le bassin du Gange, il s’établit à l’orient
de la chaîne des Gâtes, séparant le Malabar du Coromandel, un foyer de
chaleur et d’aspiration qui occasione le courant appelé _mousson_ d’été:
ce courant est _sud-ouest_ pluvieux, orageux, et chaud sur le pays de
Malabar, parce qu’il vient de la mer arabico-africaine; tandis que sur
le pays de Coromandel il est _nord-ouest_, sec et frais, parce qu’il a
passé par-dessus la région élevée des Gâtes où il s’est purgé de pluie
et de chaleur[139].
En hiver au contraire, lorsque l’atmosphère indienne est rafraîchie par
l’éloignement du soleil, une autre _mousson_ a lieu dans la direction de
nord-est, parce qu’alors les montagnes neigeuses du Tibet versent leur
couche d’air froid sur le plat pays et sur le golfe du Bengale, dont
l’air moite et léger ne leur offre qu’un vide relatif sans résistance.
D’autre part sur l’Atlantique, entre l’Afrique et le Brésil, un
mécanisme semblable produit des effets différents, parce que les
circonstances géographiques diffèrent: le continent africain n’ayant
aucunes hautes montagnes sous l’équateur, n’appelle impérieusement aucun
grand courant d’air sur sa surface; seulement ses rivages aspirent
jusqu’à la distance de 80 ou 100 lieues, l’air qui est nécessaire au
foyer dont ils sont le siége, et le vent alisé ne prend son cours que
hors de cette sphère littorale.
L’Amérique, au contraire, éprouve et cause des incidents différents et
divers:
1º Par la configuration singulière de ses deux continents qui forment
comme deux grandes îles;
2º Par le grand vide ou cul-de-sac qui se trouve entre ces deux
îles-continents;
3º Par l’isthme montueux de Panama qui fait le fond de ce cul-de-sac, et
lie les deux Amériques;
4º Enfin par la chaîne de ses montagnes, les plus hautes du globe, qui
courant au bord de l’océan Pacifique par le Chili, le Pérou, l’isthme de
Panama, le Mexique, etc., laissent à l’est un immense pays plat, tandis
qu’à l’ouest elles n’ont pour rivage qu’une pente aussi haute qu’elle
est rapide.
De cette constitution topographique, il résulte relativement à
l’Amérique méridionale, que le soleil, frappant verticalement pendant 6
mois[140] ce continent sur sa plus grande largeur, établit sur tout le
pays à l’orient des Andes, c’est-à-dire sur le Brésil, l’Amazone, etc.,
un foyer d’aspiration qui redouble de ce côté l’activité du vent alisé
venant de la mer. Ce foyer étend même son action par-delà et au nord de
l’équateur, et il y fait dévier et incliner, sous une direction de
nord-est, l’alisé qui alors apporte sur la Guyane toute l’humidité de
l’Atlantique. La chaîne des Andes est le point commun où viennent
aboutir tous ces vents: et parce que son extrême élévation leur ferme
tout passage sur l’océan Pacifique, ils accumulent leurs nuages sur son
flanc oriental; aussi les provinces de _Cuyo_, de _Tucuman_,
d’_Arequipa_, sont-elles alors un théâtre renommé de pluies, de
tonnerres et de chaleurs excessives; tandis que le revers occidental des
Andes, le Chili, jouit d’un ciel clair et tempéré sous l’influence des
vents que nous appelons _sud-ouest_, mais qui sont le véritable
nord-ouest des pays situés par-delà l’équateur[141]. Ces vents qui
grimpent aussi sur les Andes, contribuent à obstruer le passage de ceux
de la partie d’est; aussi l’historien récent du Chili[142] observe-t-il
que les vents d’est passent si rarement jusqu’à ce pays, que l’on ne
cite d’ouragan de ce rumb qu’en l’année 1633. Par conséquent il faut que
les deux courants d’air opposés se heurtent l’un l’autre, s’élèvent
ensemble dans la région supérieure où ils sont condensés, et sans doute
repliés en d’autres courants qui glissent ou se reversent dans les
régions moyennes et inférieures.
Par inverse, lorsque le soleil repasse l’équateur, et s’avance à son
nord jusqu’au zénith de la Havane et du centre du golfe de Mexique, sa
proximité excite sur le continent septentrional d’Amérique un foyer de
chaleur et d’aspiration qui détourne et attire de ce côté le courant
alisé, et cela avec d’autant plus de puissance, que le foyer de
l’Amérique méridionale s’éteint ou languit par l’éloignement de l’astre:
de là l’empiétement des vents d’est après le solstice, jusque vers les
30 et 32° nord, par les parallèles de la Géorgie et presque de la
Caroline-sud: et de là à la suite de leur courant dominateur, l’_afflux_
des vents de la zone tempérée, qui se portent vers la zone polaire avec
les circonstances développées plus haut: ainsi le soleil se montre sans
cesse le régulateur suprême, s’il n’est pas l’unique, de tout le système
des vents, soit dans leur création, soit dans leurs mouvements; et sa
puissance se manifeste ou s’indique jusque dans l’irrégularité apparente
ou vraie de leur rotation annuelle, et dans la marche singulière que
suivent les saisons aux États-Unis, marche qui dérive uniquement de
celle des vents.
En effet, il est remarquable que, dans un pays où les froids sont si
rigoureux, l’hiver soit cependant plus tardif, plus lent à s’établir
qu’en Europe: chez nous, par les 45 et même par les 42° de latitude, à
peine la mi-octobre est-elle arrivée, que les brouillards, les pluies,
et des gelées presque journalières bannissent pour quatre et cinq mois
les beaux jours: en Amérique, au contraire, la mauvaise saison ne
commence réellement, le ciel ne se gâte à demeure, même dans les États
du Nord, que peu de temps avant le solstice d’hiver (mi-décembre), et il
faut trois ou quatre tentatives, trois ou quatre grandes crises dans
l’air pour que les vents boréaux parviennent à changer la température
générale, en chassant les vents méridionaux qui la protègent et
l’entretiennent.
La première de ces crises arrive régulièrement à l’équinoxe d’automne
dans les 10 jours qui précèdent ou dans les 10 qui suivent le passage du
soleil à l’équateur. A cette époque, il y a toujours un _coup de vent_
général de la partie de _nord-est_ à _nord-ouest_: et cela, comme je
l’ai dit, parce que l’atmosphère boréale se reverse dans l’espace que le
soleil abandonne et cesse de dilater: ce coup de vent est pour ainsi
dire le premier flot de la grande marée _sémestrale_ de l’_océan
aérien_: il est accompagné de pluies qu’apportent les flots de cet
_océan_, lesquels dans leurs ondulations et leurs tournoiements ont
balayé la surface des mers. Ces pluies, par leur évaporation, causent
dans l’atmosphère un premier refroidissement qui commence à calmer les
chaleurs de l’été, et qui, à partir de la ligne du _Patapsco_ sur la
côte atlantique, et de la ligne de l’Ohio dans le pays d’ouest,
occasione les premières gelées de la saison. Ces gelées ne se font pas
sentir dans le plat pays du sud, par-delà les lignes du Potomac et de
l’Ohio; dans le nord et dans les montagnes elles hâtent la maturité du
maïs en dépouillant de leurs graines épaisses ses épis, qui se trouvent
exposés à toute l’action du soleil. L’équilibre de l’air ne tarde pas de
se rétablir: les vents de _sud-ouest_ et d’ouest reprennent leur cours,
et ramènent des chaleurs quelquefois aussi fortes qu’en été, auxquelles
il faut attribuer l’apparition périodique, et la force accidentelle des
fièvres automnales.
Une seconde crise arrive du 15 au 20 octobre, c’est-à-dire quand le
soleil s’est déja avancé de 20 à 25 degrés au sud de l’équateur. Alors
se fait un second coup de vent, encore de nord-est à nord-ouest, comme
si le soleil, par quelque position particulière, causait une nouvelle
rupture d’équilibre dans l’atmosphère, et comme si en effet, devenu
vertical au grand cap oriental de l’Amérique méridionale, compris entre
San-Roquo et San-Augustino, il déterminait tout à coup le courant alisé
à doubler ce cap, et à se jeter sur la côte du Brésil qui, par sa
retraite, favorise un plus vif épanchement. Avec ce coup de vent,
nouvelles pluies, nouvelle évaporation, nouveau refroidissement,
nouvelle époque de gelées, qui pour cette fois s’étendent jusqu’en
Caroline et en Géorgie: dès lors l’hiver s’annonce sur tout le
continent. Ces gelées flétrissent les feuilles dans les forêts, et de ce
moment la verdure prend des nuances de violet, de rouge mat, de jaune
pâle, de brun mordoré, qui au déclin de l’automne donne aux paysages
d’Amérique un éclat et un agrément que les nôtres n’ont pas. Les vents
de nord-est et de nord-ouest deviennent plus fréquents; le sud-ouest
perd de sa vigueur et décline vers l’ouest; l’air devient plus frais,
mais le ciel reste clair; le soleil est toujours chaud au milieu du
jour, et vers novembre, reparaît une série de beaux jours, appelés l’été
_sauvage_ (_Indian-summer_): c’est ce que nous appelons en France l’été
de la Saint-Martin; mais il est devenu si rare et si court, que nous
n’en parlons plus que par tradition.
Une troisième crise plus longue, plus opiniâtre, a lieu vers la fin de
novembre; les pluies et les gelées se multiplient, les feuilles tombent,
les nuits deviennent plus longues, la terre plus froide; les vents de
nord-ouest _prennent pied_, comme disent les marins; mais les
brouillards n’existent pas comme chez nous; il n’y a pas là de
_hanging-month_ (_mois de pendaison_), comme en Angleterre; le ciel est
serein, surtout dans le nord: novembre et une partie de décembre se
passent en _gels_ et en _dégels_. Vers la mi-décembre, la glace et la
neige s’établissent en Vermont, en Maine, en New-Hampshire, et
s’étendent successivement comme un voile jusqu’aux terres hautes de
New-York; janvier amène souvent un dégel, mais il est suivi d’un froid
plus violent. En février, arrivent les plus grandes neiges, et les
froids les plus piquants; à l’intensité près, la marche de tous ces
phénomènes est la même en Pensylvanie, en Maryland et en Virginie:
Ramsay observe que même en Caroline, février _est le tueur d’orangers_,
et cela, parce qu’après quelques jours chauds-moites, par vents de
_sud-est_ et de _sud_, revient subitement le nord-ouest, plus violent.
Mars, c’est-à-dire le temps qui approche de l’équinoxe du printemps, est
tempétueux et froid, avec des ondées ou giboulées de neiges qu’amènent
les vents de nord-est et de nord-ouest. Il semblerait que le retour du
soleil en deçà de l’équateur dût ramener promptement les chaleurs; mais
la prédominance des vents de nord-est à cette époque, la continuation du
nord-ouest devenu plus tempétueux, le refroidissement de la terre par
les neiges et les fortes gelées, retardent tellement la végétation,
qu’avril tout entier s’écoule dans la même nudité de sol que mars: ce
n’est que dans les premiers jours de mai, même en Virginie, par les
36e et 37e degrés, que les forêts se revêtent de feuilles: cas
d’autant plus étonnant, que les rayons du soleil dans le milieu du jour
y sont d’une ardeur insupportable dès la mi-avril: et que la différence
de saison avec le Canada n’est pas de dix jours; la feuillaison ayant
lieu, même à Québec, avant le 15 mai, 25 jours seulement après la
débâcle des glaces et des neiges[143], en sorte que le changement de
saison se fait à la manière d’une décoration de verdure ou de frimas qui
s’étend ou se replie sur une scène de 300 lieues d’étendue. D’où il
résulte que, selon une remarque dès long-temps faite par les Européens,
il n’y a point de printemps aux États-Unis, et que l’on y passe
brusquement d’un froid rigoureux à des chaleurs violentes avec les
circonstances bizarres d’un vent glacial, d’un soleil brûlant, d’un
paysage d’hiver et d’un ciel d’été: lorsque enfin la végétation a
éclaté, elle suit la marche la plus rapide; les fruits succèdent
promptement aux fleurs[144], et mûrissent plus vite que chez nous. Alors
que le soleil au plus haut de l’horizon échauffe tout le continent, les
vents du quart de nord sont comprimés par les vents de sud et de
sud-ouest; juin amène les chaleurs les plus vives: juillet les chaleurs
les plus longues avec les orages les plus fréquents: août et septembre
les chaleurs les plus accablantes, à cause des calmes qui les
accompagnent: et si dans aucun de ces mois il y a trois semaines de
sécheresse; l’ardeur est si forte que Belknap, Rush et d’autres
écrivains, assurent que le feu prend spontanément dans les marais et
dans les forêts[145]: comme je ne conçois pas cette ignition spontanée,
je ne puis ni l’admettre ni la rejeter, et en attendant qu’elle me soit
démontrée par le raisonnement ou par les faits, je l’attribue aux
tonnerres ou à la négligence des voyageurs qui n’éteignent point ou qui
éteignent mal les feux que chaque nuit ils allument à l’endroit de leur
bivouac dans les bois.
L’équinoxe arrive enfin, et la série des phénomènes que j’ai décrits
recommence, toujours variée dans ses détails, mais assez uniforme dans
la généralité du système, lequel consiste à ramener en hiver les vents
de nord-est et de nord-ouest, qui sont la cause majeure du
refroidissement de l’air; à reproduire en été les vents de sud et de
sud-ouest, qui sont la cause radicale des chaleurs, des calmes, des
orages: à passer des chaleurs aux froids par les vents du couchant
pendant l’automne, qui est le soir et le _couchant_ de l’année; et par
les vents de la partie d’orient pendant le printemps, qui est le matin
ou l’_orient_ de l’année: distribuant ainsi à ce pays, dans le cours
d’une révolution complète du soleil, quatre mois de chaleur, cinq mois
et presque six de froid et de tempêtes; et seulement deux ou trois mois
de temps modéré.
Depuis quelques années on a généralement fait la remarque, aux
États-Unis, qu’il s’opéroit dans le climat, des changements partiels
très-sensibles et qui se manifestaient en proportion des défrichements,
c’est-à-dire du déboisement des lieux. «Dans tout le Canada, dit
Liancourt, l’on observe que les chaleurs de l’été deviennent plus fortes
et plus longues, et les froids de l’hiver plus modéres.»--Dès 1749, le
docteur Peter Kalm avait recueilli le même fait. En 1690, Lahontan
écrivait: «Je partis de Québec, et je fis voile le 20 novembre; ce qui
ne s’était jamais vu auparavant.» Et en effet, les registres du commerce
constatent, comme je l’ai déja dit, que vers 1700, les assurances pour
la sortie des eaux du Saint-Laurent, étaient closes au 11 novembre, et
maintenant elles ne le sont qu’au 25 décembre.
L’historien de Vermont, M. S. Williams, cite une foule de faits à
l’appui de ce-phénomène: «Lorsque nos ancêtres, dit-il[146], vinrent en
_New-England_, les saisons et le temps étaient uniformes et réguliers:
l’hiver s’établissait vers la fin de novembre et continuait jusqu’à la
mi-février. Pendant cette durée, il régnait un froid clair et sec, sans
beaucoup de variation. L’hiver finissoit avec février; et lorsque le
printemps arrivait, il venait tout à coup et sans nos variations
brusques et réitérées du froid au chaud et du chaud au froid. L’été
était très-chaud, étouffant; mais il était borné à six semaines:
l’automne commençait avec septembre: toutes les récoltes étaient closes
à la fin du mois. Aujourd’hui cet état de choses est très-différent dans
la partie de la _Nouvelle-Angleterre_, habitée depuis lors: les saisons
sont totalement changées; le temps est infiniment plus variable; l’hiver
est devenu plus court, et interrompu par des dégels subits et forts. Le
printemps nous donne une fluctuation perpétuelle du froid au chaud, du
chaud au froid, extrêmement fâcheuse à toute la végétation: l’été a des
chaleurs moins violentes, mais elles sont plus prolongées; l’automne
commence et finit plus tard; et les moissons ne sont achevées que dans
la première semaine de novembre: enfin, l’hiver ne déploie sa rigueur
qu’à la fin de décembre.»
Tel est le tableau curieux de la partie nord.
Pour les États _du milieu_, le docteur _Rush_ présente en Pensylvanie
des faits parfaitement semblables[147]. «Selon nos vieillards, dit-il,
le climat a changé. Les printemps sont plus froids; les automnes plus
longues, plus chaudes; les bestiaux paissent un mois plus tard: les
rivières gèlent plus tard, et restent moins long-temps scellées, etc.»
Dans la Virginie, M. Jefferson (p. 17) dit également: «Il paraît qu’il
se fait un changement très-sensible dans notre climat. Les chaleurs
ainsi que les froids sont moindres qu’autrefois, au rapport de personnes
qui ne sont pas encore fort âgées: les neiges sont fréquentes, moins
abondantes.»
Enfin moi-même, dans tout le cours de mon voyage, tant sur la côte
atlantique que dans le pays d’ouest, j’ai recueilli les mêmes
témoignages: sur l’Ohio, à Gallipolis, à Washington de Kentucky, à
Francfort, à Lexington, à Cincinnati, à Louisville, à Niagara, à Albany,
partout l’on m’a répété ces mêmes circonstances; _des étés plus longs,
des automnes plus tardives, et les récoltes aussi retardées; des hivers
plus courts, des neiges moins hautes, moins durables, mais non pas des
froids moins violens_; et dans tous les nouveaux établissements l’on
m’a dépeint ces changements non comme graduels et progressifs, mais
comme rapides et presque subits, proportionnés à l’étendue des
déboisements.
Un mouvement sensible dans le climat des États-Unis est donc un fait
hors de contestation; et lorsqu’après en avoir fourni les preuves, le
docteur Rush, frappé de la rigueur de plusieurs hivers depuis huit ans,
élève des doutes sur les récits des anciens, sur la précision de leurs
observations, faute de thermomètres, ces doutes disparaissent devant la
multitude des témoignages et des faits positifs. La cause de ce
changement, sans avoir un égal degré d’évidence et de certitude, en a
cependant un de vraisemblance capable d’obtenir l’assentiment. L’opinion
de M. Williams, qui l’attribue au déboisement du sol et aux grandes
clairières que les défrichements ont ouvertes dans les forêts, me paraît
d’autant plus raisonnable qu’elle explique le fait par l’analyse de ses
circonstances.
«Dans tout canton, dit-il[148], où l’on abat les bois pour établir la
culture, l’air et la terre subissent en deux et trois ans des
changements considérables de température: à peine le colon a-t-il
éclairci quelques arpents de la forêt, que la terre exposée à toute
l’ardeur des rayons solaires s’imprègne à dix pouces de profondeur,
d’une chaleur plus forte de 10 à 11° de Fahrenheit (5 de Réaumur) que le
terrain qui est couvert de bois.» M. Williams a déduit cette évaluation
de quelques expériences qu’il a pratiquées en cette vue. Ayant plongé le
23 mai 1789 deux thermomètres, l’un dans le sol d’un champ cultivé et
nu, l’autre dans le sol de la forêt ou bois environnant, même avant que
les feuilles fussent écloses, tous les deux à dix pouces de profondeur,
il trouva:
Époq. de l’obs.| Chal. dans le ch.|Chal. dans la for.| Différence.
| Fah. Ré. | Fah. Ré. | Fah. Ré.
Mai. 23 | 50 9¼ | 46 6½ | 4 2¾
28 | 57 11⅓ | 48 7⅓ | 9 4
Juin. 15 | 64 14½ | 51 8½ | 13 6
27 | 62 13½ | 51 8½ | 11 5
Juillet. 16 | 62 13½ | 51 8½ | 11 5
30 | 65½ 15 | 55½ 10¼ | 10 5¼
Août. 15 | 68 16⅓ | 58 11⅔ | 10 4⅔
31 | 59½ 12½ | 55 10½ | 4½ 2
Sept. 15 | 59½ 12½ | 55 10½ | 4½ 2
Octob. 1 | 59½ 12½ | 55 10½ | 4½ 2
15 | 49 7⅔ | 49 7⅔ | 0 0
Novemb. 1 | 43 5 | 43 5 | 0 0
16 | 43½ 5⅙ | 43½ 5⅙ | 0 0
D’où il résulte qu’en hiver la température du sol couvert et celle du
sol découvert, se trouvent au même degré de froid; mais en été la
différence devient d’autant plus grande que la chaleur de l’air est plus
forte; ce qui coïncide très-bien, 1º avec la remarque d’_Umfreville_,
qui dit qu’à la baie de _Hudson_, la terre, aux endroits découverts,
dégèle de 4 pieds, et seulement de 2 pieds sous les bois; 2º avec celle
de Belknap, qui rapporte que dans le New-Hampshire, la neige disparaît
des champs cultivés dès le mois d’avril, parce que le soleil a déja
assez de force vers midi pour la fondre; mais qu’elle persiste jusqu’en
mai dans les lieux boisés, quoique sans feuilles, où elle est protégée
par l’ombre des branches, des troncs, et la fraîcheur générale de l’air.
Cela rend encore très-bien raison de l’ancien état des choses exposé par
M. Williams, c’est-à-dire, de la durée des hivers, alors plus égale et
plus longue, et des neiges plus abondantes et plus hautes
qu’aujourd’hui.
Or, continue cet observateur, «les 10° (4½ R.) de chaleur ajoutés au
sol découvert, se communiquent à l’air qui est en contact.»--Et j’ajoute
que par cela même, cet air échauffé se lève de suite, et fait place à un
autre latéral venant des bois, ce qui augmente considérablement la masse
d’air chaud.
«2º Le déboisement cause l’évaporation des eaux et le desséchement du
terrain, ainsi que l’on en fait journellement la remarque dans toutes
les parties des États-Unis où des ruisseaux se tarissent, et où des
marais et swamps sont mis à sec.»--Raison nouvelle de diminution de
fraîcheur et d’accroissement de chaleur dans l’atmosphère.
«3º Le déboisement causé la diminution très-sensible de la durée et de
l’abondance des neiges, qui couvraient, il y a moins d’un siècle, toute
la Nouvelle-Angleterre, pendant trois mois non interrompus,
c’est-à-dire, depuis les premiers jours de décembre jusqu’aux premiers
jours de mars; et tel est encore le cas de la partie boisée, tandis que
maintenant, dans la partie cultivée, elles ne sont ni aussi durables, ni
aussi hautes, ni aussi continues.