qu’aux États-Unis le ciment et le mortier des murs exposés à son action
directe, sont toujours plus durs, plus difficiles à démolir qu’à aucune
des autres expositions; sans doute à raison du hâle extrême qui
l’accompagne: pareillement dans les forêts, l’écorce des arbres est plus
épaisse et plus dure de son côté que de tout autre: et cette remarque
est l’une de celles qui guident les sauvages dans leurs courses à
travers les bois, par le ciel le plus brumeux.--C’est à des faits, à des
observations de cet ordre, aussi simples et aussi naturels, que cette
espèce d’hommes doit la sagacité que nous admirons en elle; et lorsque
des voyageurs romanciers ou des écrivains qui jamais n’ont quitté le
coin de leur cheminée, s’extasient sur la _finesse_ des sauvages, et en
prennent occasion d’attribuer à leur _homme de la nature_ une
supériorité _absolue_ sur l’homme civilisé, ils nous prouvent seulement
leur ignorance en fait de chasse, et du perfectionnement des sens de
l’odorat et de la vue par l’habitude et la pratique d’un exercice
quelconque. Aujourd’hui que l’on a aux États-Unis des exemples
innombrables de _colons de frontière_, irlandais, écossais, kentokais,
qui sont devenus en peu d’années des _hommes-de-bois_ aussi habiles et
aussi rusés, des guerriers plus vigoureux et plus infatigables que les
_hommes-rouges_[122], l’on ne croit plus à la prétendue excellence ni du
corps, ni de l’esprit, ni du genre de vie de l’homme _sauvage_; et ce
que j’aurai occasion d’en exposer ailleurs avec plus de détail et avec
un esprit impartial, excitera sans doute bien moins les sentiments de
l’admiration ou de la jalousie, que ceux de l’effroi et de la pitié.
CHAPITRE X.
Comparaison du climat des États-Unis avec celui de l’Europe quant
aux vents, à la quantité de pluie, à l’évaporation et à
l’électricité.
D’après tout ce que j’ai dit des vents, de leurs lits, de leur marche,
de leurs qualités propres ou respectives aux États-Unis, il devient de
plus en plus facile de se faire une idée nette et générale du climat de
ce vaste pays. De ce que l’on sait que les vents les plus habituels y
viennent presque immédiatement, les uns de la zone du tropique, les
autres de la zone polaire, l’on conçoit pourquoi ils ont des qualités de
froid et de chaud si contractantes, et pourquoi le climat est si
variable et si bourru: de ce que l’on sait que l’un des dominants (le
sud-ouest) vient d’une mer chaude, l’autre (le nord-est) d’une mer
très-froide, le troisième (le nord-ouest) de déserts glacés, l’on sent
pourquoi chacun d’eux est sec et clair, pluvieux ou brumeux.--L’on
devine même les cas d’exception que quelques localités peuvent et
doivent apporter à ces règles générales, et l’on infère naturellement
qu’un vent sec peut devenir pluvieux s’il rencontre sur sa route des
surfaces humides, telles que des lacs, des marais, et des lignes
prolongées de rivières, ainsi qu’il arrivé au pays de _Genesee_, où il
pleut par vent de nord-ouest à cause des lacs Ontario et Huron; par vent
du sud-ouest à cause du lac Érié: tandis que le nord-est et l’est, si
pluvieux à la côte, y sont secs[123]: par inverse un vent pluvieux peut
devenir sec en se dépouillant sur les montagnes de l’humidité qu’il
transporte: enfin, dans les violentes agitations de l’atmosphère, les
courants venant à se mêler, ils peuvent momentanément échanger et
confondre leurs attributs et leurs propriétés.
D’autre part, en considérant que le territoire des États-Unis n’est
traversé que par des montagnes d’un ordre inférieur, et qui n’offrent
pas un obstacle suffisant à rompre la marche des courants, l’on aperçoit
pourquoi les vents y sont et y doivent être presque toujours généraux,
c’est-à-dire _balayer_, selon l’expression anglaise, toute la surface du
pays en long et en large. Et en effet, à cette règle générale, il n’y a
d’exception remarquable que les brises littorales qui ont lieu pendant
les six mois d’été, et qui se modifient selon le gisement soit de la
côte, soit des lits de rivières, et à raison de la distance, de la pente
et de la direction des chaînes et sillons de montagnes. Par exemple,
depuis la Floride jusqu’au New-Jersey, la brise incline au sud-est, et
l’on voit que le terrain verse, et que la côte tourne de ce côté. Au
contraire, depuis le New-York jusqu’au cap _Cod_, la brise est de sud
direct; et du cap _Cod_ jusqu’à l’Acadie, elle vient de l’est et du
nord-ouest, toujours par l’application du même principe à des cas
divers: de même encore elle est plus lente ou plus vive, plus forte ou
plus faible, plus en avance ou plus en retard, selon le degré plus ou
moins intense de la chaleur, selon la pente plus ou moins inclinée des
terres, et l’éloignement plus ou moins grand des hauteurs où se trouve
le foyer d’aspiration[124], ainsi que l’on en a l’expérience très-connue
en marine.
De ces faits dérivent deux vérités lumineuses en géographie physique;
L’une, que ce sont les courants habituels de l’air, les _vents_, qui
déterminent la température, ou le climat d’un pays.
L’autre, que la configuration du sol exerce sur ces courants une
influence de direction ordinairement décisive, et qu’elle devient par là
un agent constitutif, une partie intégrante du climat.
Notre Europe offre l’exemple et l’application de ces deux principes dans
un sens inverse de l’_Amérique-nord_. Dans l’Europe occidentale, les
vents d’ouest sont les grands pluvieux, parce qu’ils viennent de l’Océan
atlantique; et ils se montrent plus frais en Angleterre, plus chauds en
France et en Espagne, à raison des latitudes d’où ils viennent sur ce
même Océan: aux États-Unis, les vents d’ouest sont les plus secs, parce
qu’ils y viennent de la partie la plus large du continent: en France,
ils sont les plus généraux, les plus habituels, parce que la haute
chaîne des Alpes, est un foyer d’aspiration et de condensation, qui sans
cesse les appelle vers elle: aux États-Unis, ils sont les plus rares,
parce qu’il n’y existe pas de point dominant d’aspiration. En Europe,
les vents ne sont presque jamais généraux, mais plutôt divisés en
systèmes indépendants, parce que les hautes chaînes des montagnes,
telles que les Pyrénées et les Alpes, forment des enceintes et comme de
grands lacs d’atmosphère séparés et distincts; et parce qu’ensuite une
foule de chaînes secondaires, telles que les Asturies et les autres
sillons de l’Espagne[125], les Cévennes, les Vosges, les Ardennes, les
Apennins, les Krapatz, le _Dofre_ de Norwège et les montagnes d’Écosse,
presque toutes supérieures aux Alleghanys forment d’autres subdivisions
également caractérisées.
Dans la France seule nous avons autant de systèmes de vents que de
bassins de rivières principales, telles que le Rhône, la Garonne, la
Loire et la Seine. La Belgique a son système distinct du nôtre par les
Ardennes; elle tire du canal de la Manche un courant d’air, qui
primitivement ouest, puis dévié dans la direction de sud-ouest, y est la
cause de cette humidité qui la rend si fertile et si _pâturagère_.
D’autre part, si notre Europe occidentale est plus tempérée que
l’orientale, ce peut être, comme l’a dit Pallas, parce qu’elle est
abritée par les montagnes d’Écosse et de Norwège; mais c’est encore
plus parce que les vents les plus généraux et les plus régnants sont de
l’ouest et du sud-ouest, et qu’ils y arrivent par la mer, toujours plus
tempérée que la terre.
C’est par cette raison que la côte de Norwège diffère totalement de
celle de Suède, et que la température de Berghen ne ressemble pas plus à
celle de Stokholm, que la température de Londres ne ressemble à celle de
Saint-Pétersbourg: c’est aux vents d’est et de nord-est, originaires de
la Sibérie, que l’orient de l’Europe doit son climat froid, sec et
salubre; et si de hautes montagnes eussent fermé la Russie sur sa
frontière orientale; si quelques remparts eussent abrité la Sibérie vers
la mer du pôle, cette contrée, ainsi que la Pologne et le pays de
Moscou, ne seraient pas plus froids que le Danemarck et la Saxe.
Cette différence de configuration entre l’Europe et l’Amérique-nord, me
paraît être la cause principale, et peut-être unique, de plusieurs
différences météorologiques que l’on remarque dans les atmosphères de
ces deux continents. L’on y trouve une explication satisfaisante de deux
ou trois phénomènes et problèmes singuliers, savoir: par exemple,
pourquoi la quantité de pluie annuelle et moyenne est plus grande aux
États-Unis qu’en France, en Angleterre, en Allemagne:--Pourquoi la chute
de ces pluies est généralement plus brusque et leur évaporation ensuite
plus vive en Amérique qu’en Europe:--Pourquoi enfin les vents sont
habituellement plus forts, les tempêtes et les ouragans plus fréquents
dans le premier de ces pays que dans le second: quelques détails
deviennent nécessaires pour rendre ces faits plus précis, et leur
solution plus probable et plus persuasive.
§ I.
De la quantité de pluie qui tombe aux États-Unis.
Des observations exactes et multipliées, faites par divers savants
américains, en différents lieux de la côte atlantique, ont désormais
constaté que la quantité annuelle et moyenne de pluie qui tombe aux
États-Unis est beaucoup plus considérable que dans la plupart de nos
pays d’Europe, en exceptant toutefois certaines localités des pays de
montagnes[126] ou des fonds de golfe. Le tableau suivant en fournit la
preuve. Aucun lieu du _pays d’Ouest_ n’y est mentionné, parce que ce
genre d’observation n’y a pas encore été pratiqué, du moins à ma
connaissance.
pouc. angl.
A Charlestown (selon Ramsay), en 1795 71⅘
Par terme moyen, de 1750--à 1759[127] 41¾
A Williamsburg[128] 47
Cambridge, près Boston[129] 47½
Andover (en Massachusets) 51
Salem[130] 35
Rutland en Vermont[131] 41
Philadelphie[132] 30
En Europe, au contraire, il ne tombe que les quantités suivantes,
savoir:
pouc. franç.
A Saint-Pétersbourg 12
Upsal 14
Abo 24
Londres 21
Paris 20
Utrecht 27
Brest, aucune observation[133].
Marseille 20
Rome 28½
Naples 35
Alger 27½
Padoue 33
Bologne 24
Vienne 42
D’où il résulte qu’en Europe, par terme moyen,
il tombe un tiers moins de pluie que dans l’Amérique-nord:
néanmoins, dans son Mémoire déja
cité, M. Holyhoke cite vingt villes d’Europe, qui,
par terme moyen de 20 ans, ont eu 122 jours de
pluie tandis que Cambridge n’en a eu que 88
et Salem 95
Ainsi plus de pluies en moins de jours indique évidemment que les pluies
ont tombé par ondées plus vives et plus fortes en Amérique, par
arrosements plus doux, en Europe; et nous avons vu que les faits sont
conformes à ce raisonnement.
§ II.
De l’évaporation et de la sécheresse de l’air.
D’autre part, des observations également exactes et nombreuses attestent
que l’évaporation de ces mêmes pluies se fait beaucoup plus vite aux
États-Unis qu’en Europe, et que par conséquent l’air y est
habituellement plus sec et plus agité: Franklin avait déja fait et
publié cette remarque, si contraire aux assertions du docteur
_Paw_[134], en citant l’anecdote d’une boîte d’acajou à tiroirs,
exécutée avec le plus grand soin par le célèbre _Nairne_: les tiroirs de
cette boîte, justes et même serrés à Londres, s’étaient trouvés trop
lâches à Philadelphie, et lorsqu’elle eut été renvoyée à Londres, ils
redevinrent justes et serrés comme auparavant. Franklin en avait induit
avec raison une plus grande sécheresse à Philadelphie qu’à Londres: mais
le cas de ces deux villes était trop particulier pour en faire une règle
générale: M. J. Williams[135] l’a mieux établie et développée par les
faits suivans. Il a trouvé, par des expériences et des recherches
suivies, que la quantité moyenne d’évaporation pendant 7 années à
Cambridge près de Boston
pouc. angl.
avait été de 56
tandis qu’en sept villes d’Allemagne
et d’Italie, par terme moyen de 20 pouc. franç.
ans, elle n’a été que de 46
il est vrai que les 56 pouces anglais
se réduisent à 54 pouces des nôtres,
moins environ ¼. Différence 7¼
Et cependant les villes d’Italie sont sous une latitude bien plus
favorable à l’évaporation que le voisinage de Boston adjacent à l’Océan.
Jours clairs.
Dans un an, l’on a eu à Salem 173
Dans vingt villes d’Europe, l’on en
a eu 64
Dans ces mêmes vingt villes, en Jours nuageux.
1785, l’on a eu 113
A Cambridge près de Boston 69
A Salem, par terme moyen de 7
ans, 90[136]
Ainsi, en termes généraux, il tombe aux États-Unis plus de pluie en
moins de jours qu’en Europe, et l’on y compte moins de jours nuageux,
plus de jours clairs, plus d’évaporation qu’en Europe: or, la cause de
ces faits divers me paroît absolument univoque et simple; elle existe
dans l’état particulier de l’atmosphère de chacun des deux continents,
selon la modification que leur configuration respective y apporte.
Si donc aux États-Unis il pleut davantage qu’en Europe, c’est parce qu’à
l’exception du nord-ouest, tous les autres rumbs, surtout les plus
fréquents, y viennent de quelque mer, et par conséquent arrivent chargés
de vapeurs.
Si les pluies y sont plus vives et plus brusques, c’est parce que les
qualités des vents y sont très-contrastantes en chaud et en froid, ce
qui est un premier moyen de dissolution; et le mélange de ces courants
froids et chauds, y est fréquent, ce qui est une seconde cause
d’abondance et de vivacité de pluie: nos pluies fines et douces y sont
tellement étrangères, qu’on les appelle des _pluies anglaises, un temps
anglais_; et lorsque l’on en voit, ce qui arrive quelquefois après
l’équinoxe, il est du bon ton de sortir sans parapluie pour s’en faire
mouiller comme des oiseaux d’eau. Or, ce mélange fréquent, qui constitue
l’air variable, arrive parce que le pays est presque plat, et que les
vents n’y trouvent aucun obstacle qui les arrête.--Ainsi, la
configuration du sol influe radicalement sur l’abondance et la vivacité
des pluies.
En Europe, au contraire, de hautes montagnes rompant les courants de
l’air, l’atmosphère est plus calme, plus stationnaire; les mélanges de
courants froids et de courants chauds sont moins faciles, moins
fréquents; par suite, les dissolutions sont moins vives; les pluies sont
plus lentes, plus douces; l’air reste plus chargé de vapeurs et
d’humidité; il y a plus de brouillards et de jours nuageux, etc., et
l’évaporation est plus lente.
Si aux États-Unis l’évaporation est rapide, c’est encore parce que les
courants sont libres, à raison de la planimétrie générale, et parce que
l’un de ces courants, le nord-ouest, vent d’une sécheresse extrême,
domine pendant les deux cinquièmes de l’année.
En Europe, au contraire, le grand dominant est le vent d’ouest, et il
est aussi le grand humide.
Enfin, c’est encore cette forte évaporation de l’air aux États-Unis qui
y cause des rosées énormes, inconnues dans nos climats tempérés. Elles y
sont si fortes en été, que les premières nuits où je couchai dans les
forêts désertes de l’Ohio et de la Wabash, je crus à mon réveil qu’il
pleuvait à verse; et cependant, en considérant le ciel, je le trouvai
clair et serein; bientôt je m’aperçus que les grosses gouttes qui
tombaient avec bruit de feuille en feuille sur les arbres, n’étaient que
la rosée du matin, c’est-à-dire, l’évaporation du jour précédent,
dissoute et précipitée par la fraîcheur de l’aube du jour. Enfin, si les
vents y sont plus rapides, et les ouragans plus fréquents que dans notre
Europe, l’on peut dire que ce n’est pas seulement parce que le tropique
est plus voisin, mais parce que les courants de l’air ne trouvent sur le
continent aucun point d’appui qui les arrête et les fixe; et si le
chaînon de l’Apalache avait 8 à 900 toises d’élévation, le système
atmosphérique de tout le bassin d’ouest serait changé.
§ III.
De l’électricité de l’air.
Un dernier point météorologique sur lequel l’air du continent américain
diffère encore de celui de l’Europe, est la quantité de fluide
électrique dont l’air du premier est imprégné dans une proportion
beaucoup plus forte: l’on n’a pas besoin des appareils mécaniques et
artificiels pour rendre ce fait sensible; il suffit de passer vivement
un ruban de soie sur une étoffe de laine pour le voir se contracter avec
une vivacité que je n’ai jamais remarquée en France: les orages
d’ailleurs en fournissent des preuves effrayantes par la violence des
coups de tonnerre, et par l’intensité prodigieuse des éclairs. Dans les
premières occasions où j’eus ce spectacle à Philadelphie, je remarquai
que la matière électrique était si abondante, que tout l’air semblait en
feu par la succession continue des éclairs; leurs zig-zags et leurs
flèches étaient d’une largeur et d’une étendue dont je n’avais pas
d’idée, et les battements du fluide électrique étaient si forts qu’ils
semblaient à mon oreille et à mon visage être le vent léger que produit
le vol d’un oiseau de nuit. Leurs effets ne se bornent point à la
démonstration, ni au bruit; les accidents qu’ils occasionent sont
fréquents et graves. Dans l’été de 1797, depuis le mois de juin jusqu’au
28 août, je comptai, dans les papiers publics, dix-sept personnes tuées
par le tonnerre; et feu M. _Bache_, petit-fils de Franklin, auteur du
journal _Aurora_, à qui je fis part de ma remarque, me dit qu’il avait
compté quatre-vingts graves accidents. Ils sont fréquents en rase
campagne, surtout sous les arbres; et l’on n’y connaît pas assez
l’efficacité des toiles et des taffetas cirés ou vernissés, qui en
pareil cas sont le meilleur préservatif, en même temps qu’ils
garantissent de la pluie.
Cette abondance du fluide électrique est une nouvelle preuve de la
sécheresse de l’air, de même que sa moindre quantité en France et en
Europe est une preuve d’humidité: il paraît constant que le calorique
est absorbé et neutralisé par l’eau réduite en vapeur, et qu’alors il ne
développe plus ses propriétés naturelles; lorsqu’au contraire l’air est
très-sec, fût-il d’ailleurs froid, la matière ignée qui ne trouve pas à
se combiner surabonde et manifeste sa présence partout où le lui
permettent ses lois. Ce doit être l’une des raisons pour lesquelles la
végétation une fois développée est bien plus active aux États-Unis qu’en
France; et l’on ne peut pas dire que la chaleur de la saison ou du
tropique soit une cause nécessaire de l’abondance du fluide électrique
ou igné, puisqu’il n’est jamais plus abondant que par le froid vent de
nord-ouest, et que d’après les observations des savants russes Gmelin,
Pallas, Muller et Georgi, etc., l’électricité est d’une abondance
excessive dans l’air glacial et sec de la Sibérie[137]..... Ainsi la
configuration plane de l’Amérique, en occasionant la rapidité des
courants de l’air, la célérité de l’évaporation de l’eau et la
sécheresse de l’atmosphère, devient une cause primordiale de l’abondance
de l’électricité.
J’ajoute une remarque qui peut avoir son importance en physiologie. Il
est connu que les brouillards et l’humidité sont une cause constante et
féconde de maladies; qu’ils occasionent spécialement les catarrhes, les
rhumes, les rhumatismes, c’est-à-dire, l’obstruction et l’atonie de tout
le système vasculaire; qu’ils produisent des fièvres d’espèces variées,
mais toutes avec le symptôme commun de frisson, auquel succède une vive
chaleur. Or, si l’effet de l’humidité, soit en gouttes d’eau, soit en
vapeurs, est d’attirer et de s’approprier le fluide _électrique_ ou
_igné_, de le soutirer des corps dans lesquels il est engagé; si ce
fluide _électrique_ ou _igné_ dans notre organisation est un des
principes de la vie, un des agents de la circulation du sang et des
autres humeurs; s’il est surtout l’un des principes constituants,
peut-être le principe radical du fluide _nerveux_, ne peut-on pas
conclure que c’est en nous soustrayant ce principe de la vie, que l’eau
en gouttes ou en vapeurs nous devient si nuisible? Que c’est en
l’aspirant de notre tissu cellulaire et de nos nerfs qu’elle les
_paralyse_, les réduit à l’atonie, à l’obstruction passagère ou durable,
selon la force et la durée de l’action; et alors, outre l’indication du
préservatif, celle du remède ne serait-elle pas de trouver le moyen de
restituer ce feu par un procédé inverse, de la même espèce: les
fomentations, les frottements de corps chauds, même des fers de
tailleurs, ont un effet confirmatif de cette idée; mais il reste à
découvrir une opération plus radicale, plus chimique, qui appelle les
talents et les expériences des gens de l’art[138].
CHAPITRE XI.
Conclusion: la lune influe-t-elle sur les vents? Action du soleil
sur tout leur système, et sur le cours des saisons. Changements
opérés dans le climat par les défrichements.
Je n’ai fait aucune mention jusqu’ici des influences que quelques
physiciens attribuent à la lune sur l’atmosphère et sur le cours des
vents. Cette opinion, jadis très-accréditée, mais qui chez les anciens
appartint plus à l’astrologie qu’à l’astronomie et à la physique, s’est
renouvelée dans ces derniers temps avec des moyens plus capables de lui
acquérir des partisans: raisonnant par analogie aux marées, l’on a dit
que puisque la lune était la cause du flux et du reflux de l’Océan,
puisqu’elle exerçait sur la surface liquide du globe une pression qui la
refoulait, cette pression ne pouvait avoir lieu sans l’intermédiaire de
l’atmosphère, qui par conséquent devait avoir aussi son flux et reflux,
et de là toute une théorie des vents; mais parce que toute théorie,
quelque plausible qu’elle soit, finit par n’être qu’un roman si les
faits ne viennent à son secours, il a fallu produire des faits en
preuve, et c’est la tâche qu’a entreprise l’un de nos plus habiles
naturalistes, M. Lamarck; quelle sera l’issue de ses recherches n’est
pas ce que j’entends préjuger; je remarquerai seulement que l’on ne peut
refuser de l’estime à la méthode qu’il a adoptée: en publiant un
annuaire météorologique, et prédisant une année d’avance les vents et la
température que les _constitutions_ boréales ou australes de la lune
doivent déterminer, M. Lamarck a soumis son système à l’épreuve la plus
loyale comme la plus délicate: chaque mois, chaque quartier, tout
observateur peut comparer les résultats au pronostic énoncé; cette
comparaison devient même un complément nécessaire à joindre au travail
de M. Lamarck, et l’on a droit d’attendre que l’historique d’une année
écoulée soit inséré au calendrier de l’année suivante; je le répète,
quelle que soit l’issue de ce travail, il n’en aura pas moins le mérite
d’avoir démontré une vérité; car lors même qu’il en résulterait contre
son but, que le système général, ou que certains systèmes particuliers
de vent sont indépendants de la lune, cette vérité négative n’en serait
pas moins un résultat très-précieux, et n’en aurait pas moins toute
l’utilité que comporte son sujet; j’en appelle au lecteur lui-même, dans
les diverses branches de nos connaissances, ou plutôt de nos opinions,
combien d’erreurs seraient dissipées, si nous acquérions beaucoup de
vérités négatives?