de deux courants d’air en sens opposés, puisque ce frottement serait une
cause efficace du mouvement tourbillonnaire; il suffirait que l’un des
deux fût plus frais que l’autre pour faire entrer ses nuages en
dissolution: mais tous les autres effets et termes de comparaison n’en
restent pas moins les mêmes.
Résumant les faits énoncés dans le cours de ce long article, je pense
avoir clairement démontré que le vent de _sud-ouest_ aux États-Unis,
n’est autre chose que le vent alisé des tropiques dévié et modifié, et
que par conséquent l’atmosphère du pays d’ouest n’est autre chose que
l’atmosphère du golfe de Mexique, et primitivement de la mer des
Antilles, transportée sur le Kentucky: de cette donnée découle une
solution simple et naturelle du problème, qui au premier aspect a pu
paraître embarrassant, savoir: pourquoi la température du pays d’ouest
est plus chaude de 3 degrés de latitude que celle de la côte atlantique,
avec la seule séparation de la chaîne des Alleghanys: les raisons en
sont si palpables, que ce seroit fatiguer le lecteur que d’y insister:
une autre conséquence de cette donnée est que le vent de sud-ouest étant
la cause d’une température plus élevée, il en étendra d’autant plus la
sphère qu’il aura plus de facilité à pénétrer dans le pays; et de là un
présage favorable aux contrées situées sur son passage et sous son
influence, c’est-à-dire aux pays voisins des lacs Érié et Ontario, et
même à tout le bassin du fleuve Saint-Laurent, dans lequel le sud-ouest
pénètre. L’on peut espérer de ce côté une amélioration de climat plus
prompte, plus sensible que dans des parties beaucoup plus méridionales
de l’autre côté des monts: or, cette amélioration arrivera à mesure que
l’on abattra les forêts qui ferment le passage au fleuve aérien.--Et
déja cette cause a commencé de produire ses effets, puisque depuis les
premiers temps de la colonie du Canada, les époques de la clôture du
fleuve par les glaces ont retardé de près d’un mois, et qu’au lieu
d’assurer les vaisseaux sous la condition d’être sortis à la fin de
novembre, comme il étoit spécifié au commencement du siècle dernier, la
clause actuelle d’assurance n’a plus lieu que pour le vingt-cinq
décembre, ou jour de Noël: malheureusement de plus grandes espérances à
cet égard sont fortement contrariées par le vent de nord-ouest dont il
me reste à tracer l’histoire. Mais avant d’examiner le pour et le contre
de cette question d’amélioration, je ne puis me dispenser de dire un mot
d’un phénomène intimement lié au sujet que je quitte, et qui dans nos
études géographiques ordinaires, n’occupe pas la place qu’il mérite: je
veux parler du _courant_ du golfe mexicain, très-bien connu des Anglais
et des Américains sous le nom de _Gulph-stream_.
§ IV.
Du courant du golfe de Mexique.
Les effets de l’alisé du tropique ne se bornent pas à entasser l’air
dans le golfe du Mexique: à force de souffler depuis les côtes d’Afrique
vers celles d’Amérique, et de pousser les flots dans un même sens sur
une ligne de douze cents lieues de longueur, le vent d’est finit par
amonceler les eaux dans le cul-de-sac formé par les rivages du Mexique
et de la Louisiane; il est fâcheux que nous n’ayons pas à cet égard des
données précises de hauteur, et que le gouvernement espagnol, qui s’est
quelquefois occupé de la communication des deux mers par l’isthme de
Panama, n’ait pas fait mesurer leurs niveaux respectifs; mais je n’en
assurerai pas moins avec confiance que les eaux du golfe de Mexique sont
effectivement élevées de plusieurs pieds au-dessus de l’espace qu’elles
laissent derrière elles, même à partir des Antilles, et davantage encore
au-dessus de l’océan Pacifique qui est de l’autre côté. Je me fonde sur
l’analogie de ce qui arrive dans la Méditerranée et dans les lacs et les
étangs d’une certaine étendue, où les vents qui soufflent deux ou trois
jours du même point occasionent à l’extrémité opposée une espèce de
reflux de deux ou trois pieds de hauteur perpendiculaire: cet effet est
sensible dans le port de Marseille, dont j’ai vu les eaux monter jusqu’à
28 pouces par les vents d’est; et il a lieu en inverse par les vents
d’ouest et de sud-ouest sur les côtes de Syrie et d’Égypte, où les
ingénieurs français ont trouvé jusqu’à 31 pouces de variation. J’oserais
assurer que dans le cas présent leur élévation est beaucoup plus
considérable à raison de la puissance et de la continuité de la cause
efficiente; et lorsque je considère que ces mêmes ingénieurs français
ont constaté que la mer Rouge à _Suez_ est élevée d’environ 28 pieds
au-dessus de la Méditerranée à _Peluse_[113], je suis porté à croire
que quelque chose de semblable a lieu dans le golfe de Mexique
relativement à la côte de l’océan Pacifique, et à celle des États-Unis.
Mais, me dira-t-on, admettant un excédant quelconque de niveau, il faut
bien néanmoins que l’équilibre du liquide se rétablisse de quelque
côté.--Oui, sans doute, il le faut; or, cela ne se peut par le canal
entre Youcatan et Cuba, attendu que le double courant de l’air et de la
mer arrive de ce côté dans toute sa force. La surabondance des eaux n’a
donc de ressource et d’issue que par le canal de Bahama: et en effet,
c’est de cet autre côté que les eaux, après avoir tournoyé sur les
rivages du Mexique, de la Louisiane et de la Floride, s’échappent à la
pointe de la presqu’île, sous la précaution et l’abri de la terre de
Cuba et des nombreux écueils et îles Lucayes, qui de ce côté rompent les
efforts de l’Océan et le cours du vent alisé. La rapidité du courant de
ces eaux dans le canal de Bahama, en même temps qu’elle est un fait trop
connu pour y insister, devient une preuve de l’élévation de leur source
dans le golfe. Au sortir du canal, elles conservent dans l’Océan un
caractère très-distinct, non-seulement par la vitesse de leur courant
qui est de 4 et 5 milles à l’heure, c’est-à-dire plus vif que la Seine;
mais encore par leur couleur et par leur température, plus chaude de
cinq à dix degrés (R.) que celle de l’Océan qu’elles traversent; cette
espèce singulière de fleuve prolonge ainsi toute la côte des États-Unis
avec une largeur variable que l’on estime, terme moyen, à 15 ou 16
lieues; et il ne perd sa force et ses caractères que vers le grand banc
de Terre-Neuve, où il se dilate comme dans son embouchure alors dirigée
vers le nord-est: il paraît que l’habile navigateur François Drake est
le premier qui, dès la fin du 16e siècle, remarqua ses effets et
devina sa cause; mais l’une des plus curieuses circonstances, celle de
la température, lui échappa: ce ne fut que vers 1776 que le docteur
Blagden, faisant des expériences sur la température de l’Océan à
diverses profondeurs, trouva que vers le 31° de latitude nord à la
hauteur du cap _Fear_, le thermomètre plongé dans l’eau, après avoir
marqué 72° Fahrenheit (17¾ R.), vint tout à coup à marquer 78 (20½
R.), continua tel pendant plusieurs milles, et ensuite baissa
graduellement à 16½, puis à 14⅔ R., en s’approchant, de la côte,
quand la sonde prit fond et que l’eau devint olivâtre. Ce phénomène,
alors nouveau, fit sensation en Angleterre, et Franklin, qui, dans la
même année, venait en Europe et faisait les mêmes observations, lui
donna encore plus de célébrité. Son neveu et compagnon de voyage, M.
Jonathan Williams, a continué et multiplié les recherches sur ce sujet;
et maintenant l’on peut établir comme théorie complète les faits
suivants:
1º Le _courant_ du golfe marque sa route depuis le canal de Bahama
jusqu’au banc de Terre-Neuve.
2º Il côtoie les rivages des États-Unis à une distance que les vents
rendent variable, mais qui, en terme moyen, s’estime à un degré ou vingt
lieues.
3º A mesure qu’il s’éloigne de son origine, il dilate son volume et
diminue sa vitesse.
4º Il paraît qu’au fond de l’Océan il s’est creusé un lit particulier
très-profond; car les sondes y perdent terre ou deviennent tout à coup
très-longues.
5º Il ronge la côte sud des États-Unis, malgré la résistance des écueils
_Hatteras_ qui le détournent vers l’est d’une pointe et demie de
compas[114], et il menace de les détruire eux-mêmes tôt ou tard. Les
îles sableuses de Bahama, les atterrissements de même nature sur la côte
du continent, les bas-fonds de Nantoket, paroissent n’être que des
dépôts formés par lui; et je suis tenté de dire que les bancs de
Terre-Neuve ne sont que la barre de l’embouchure de cet énorme fleuve
marin.
6º Sur chacun de ses côtés il forme un _eddy_ ou _contre-courant_ qui,
aidé du côté de terre par les fleuves du continent, arrête les dépôts
vaseux qu’on nomme les _sondes_.
7º De longs vents de sud-ouest le rendent moins sensible, parce qu’ils
poussent les flots dans son sens; mais les vents de nord-est, en le
heurtant de front, le rendent plus saillant, et comme disent les marins,
_creusent_ tellement sa vague, que les navires à un seul pont et à haut
bordage courent risque de _sombrer_ sous les fortes lames qu’ils
embarquent.
8º On entre sur son domaine quand on voit la couleur de l’eau devenir
bleue-indigo au lieu de bleue-ciel qu’elle est en plein Océan, et de
verdâtre ou olivâtre qu’elle est du côté de terre, sur les sondes de la
côte. Cette eau vue dans un verre est sans couleur comme sous les
tropiques, et d’une salure plus forte que l’eau de l’Atlantique qu’elle
traverse.
9º Beaucoup d’herbes sur l’eau n’assurent pas de la présence du courant:
elles en sont seulement l’indice.
10º L’on sent son atmosphère plus tiède que celle de l’Océan: en hiver,
la gelée fond sur le pont du vaisseau qui y entre: l’on se trouve
assoupi, et l’on étouffe de chaleur dans les entreponts.
Quelques expériences donneront des idées fixes de cette différence de
température.
Au mois de décembre 1789, M. Jonathan Williams parti de la baie de
Chesapeak, observa que le mercure marquait dans l’eau de l’Océan,
Fahrenheit. Réaum.
1º Sur les sondes ou bas-fonds de la côte 47° 6° ¾
2º Un peu avant d’entrer dans le courant 60 12⅔
3º Dans le courant 70 17¼
4º Avant Terre-Neuve, dans le courant même 66 15¼
5º Sur Terre-Neuve hors du courant 54 10
6º Au delà du banc en pleine mer 60 12⅔
7º Puis en approchant des côtes
d’Angleterre, il baissa graduellement à 48 7⅓
En juin 1791, le capitaine Billing
allant en Portugal, observa à son départ,
sur la côte d’Amérique, et dans
les eaux des sondes 61 13
Puis dans l’eau du _courant_ 77 20
C’est-à-dire, une différence de 7° Réaumur, ou 16° Fahrenheit. En hiver,
M. Williams avait trouvé 47° et 70°; différence 23° F. ou 10° de R.;
donc en été la différence est moindre qu’en hiver; et cela devait être.
Ces recherches ont conduit à une autre découverte qui peut devenir utile
aux navigateurs: à force d’essayer la température de l’Océan en des
lieux divers, l’on s’est aperçu qu’elle était d’autant plus froide que
l’eau avait moins de profondeur, et l’on en a tiré un double indice,
tantôt de l’approche des terres et des rivages, tantôt du voisinage des
écueils sous-marins. En juillet 1791, le même capitaine Billing observa
que, trois jours avant de voir la côte de Portugal, le thermomètre avait
baissé en peu d’heures de 65 F. (15 R.) à 60 (12⅔ R.), et cette
différence arriva précisément sur la frontière de l’Océan sans fond, et
de la mer _sondable_ qui borde notre continent. M. Williams observa
également au mois de novembre, dans un autre voyage, qu’à l’approche des
côtes d’Angleterre le thermomètre tomba de 53 (9⅔) à 48 (7⅔); et
il remarque avec le capitaine Billing, que, si en mer le thermomètre
baisse subitement, c’est l’indication d’un écueil sous l’eau; soit parce
que sous mer la terre serait plus froide que l’eau[115], soit parce que
l’effet refroidissant de l’évaporation se fait plus sentir dans les eaux
_minces_ que dans les eaux _profondes_.
Ce que je viens d’exposer de la marche du _courant_ du golfe mexicain,
devient un moyen satisfaisant d’expliquer deux incidents d’histoire
naturelle, dignes de remarque, sur la côte des États-Unis.
1º Admettant, comme je l’ai avancé, que le _courant_ est la cause des
atterrissements qui bordent son lit, par l’abandon que son remous y fait
des matières charriées, l’on trouve une raison naturelle et simple de la
présence des produits fossiles du tropique à des latitudes très-avancées
vers le nord. Il est très-probable que les bancs de coquilles
pétrifiées, découvertes en fouillant et sondant les rivages
d’Irlande[116], et qui n’ont leurs analogues que vers les Antilles,
doivent leur origine à cette cause ou à toute autre semblable; du moins
son action jusqu’au delà du banc de Terre-Neuve est incontestable.
2º En considérant la dilatation du _courant_ sur ce même banc de
_Terre-Neuve_, comme l’embouchure de cette espèce de fleuve marin, l’on
obtient encore une raison plausible de l’affluence des poissons-morues à
cet endroit, et de leur prédilection pour ses eaux: car, en prolongeant
toute la côte du continent depuis la Floride, le courant devient le
véhicule de toutes les substances végétales et animales charriées et
jetées en mer par les fleuves nombreux et volumineux des États-Unis; et
ces matières légères, telles que poissons, insectes, vermisseaux, etc.,
ne cessant de flotter que là où l’eau amortit son cours, il est
très-naturel que les morues qui s’en nourrissent se rassemblent au lieu
de la _subsidence_ ou du dépôt.
3º Enfin j’y vois l’explication des éternels brouillards qui affectent
ce parage, et à qui l’on ne connaît pas de cause spéciale. En effet, le
courant déposant là continuellement un volume d’eaux tropicales, dont la
température est plus chaude de 4½ de R. ou 9 de F. que celle de la
mer environnante, il en doit résulter le double effet d’une évaporation
plus abondante, provoquée par la tiédeur de ces eaux exotiques, et d’une
condensation plus étendue, à raison de la froideur des eaux indigènes et
de leur atmosphère, qui précisément se trouve dans la direction et sous
l’influence des vents du nord-est, et de ceux de la baie glaciale de
Hudson... Mais il est temps de revenir à mon sujet dont je ne me suis
cependant pas écarté, puisque parlant de _courants_ en général, ceux des
eaux ne sont pas une digression étrangère à ceux de l’air, qui en sont
habituellement la cause motrice[117].
§ V.
Du vent de nord-ouest.
Le vent de nord-ouest, le troisième et presque le principal dominant aux
États-Unis, diffère du sud-ouest sous tous les rapports; il est
essentiellement froid, sec, élastique, impétueux et même tempétueux; il
est plus fréquent l’hiver que l’été, et plus habituel sur la côte
atlantique qu’à l’ouest des Alleghanys, c’est-à-dire dans les bassins du
Saint-Laurent, de l’Ohio et du Mississipi: l’on ne peut mieux le
comparer qu’au _mistral_ provençal, qui est aussi un vent de nord-ouest,
mais d’une origine très-différente; car le _mistral_, inconnu au nord
des Alpes, des montagnes du Vivarais et de l’Auvergne, ne va point
chercher sa source par-delà notre Océan tempéré; il la tire évidemment
de la région supérieure des montagnes qui environnent les bassins du
Rhône et de la Durance, théâtre spécial de sa furie; et il me paraît
venir principalement des sommets des Alpes, dont la couche d’air
refroidie par les neiges et par les glaciers, se verse dans les vallées
pendantes au midi, et surtout dans celle du Rhône où son cours réfléchi
et dévié par les chaînes vivaraises, prend la direction de nord-ouest
pour toute la Provence; il s’y précipite avec d’autant plus de violence
qu’outre sa pesanteur spécifique et la pression de l’atmosphère élevée
d’où il se verse, il trouve encore sur la Méditerranée un vide habituel
occasioné par l’aspiration des côtes et du continent brûlant de
l’Afrique. Aussi se fait-il toujours sentir d’abord sur la mer, et il ne
s’établit que successivement et en remontant dans l’intérieur des
terres; peut-être à ce torrent aérien qui tombe des Alpes, se mêle-t-il
des courants du haut des chaînes du Vivarais et de l’Auvergne; mais ils
n’y sont qu’accessoires, et le foyer ou réservoir principal est
évidemment le haut pays alpin, sans lequel il serait impossible
d’expliquer et de concevoir les apparitions du mistral, subites comme un
coup de canon après chaque pluie, surtout dans la saison chaude.
Le nord-ouest américain a bien quelque chose de cette vivacité; et
j’aurai occasion de montrer que dans plusieurs cas il dérive aussi de la
couche supérieure de l’atmosphère; mais à l’ordinaire et dans ses
longues tenues, il vient jusque des mers glacées du pôle, et des déserts
également glacés qui sont au nord-ouest du lac Supérieur. Dans les
premiers temps, l’on a cru que ce lac et les quatre autres qui lui sont
contigus, étaient la cause principale et même première du froid que le
vent de nord-ouest apporte sur la côte atlantique. Aujourd’hui que tout
le continent est mieux connu, cette opinion ne conserve de partisans que
dans le vulgaire; de bons observateurs avaient déja remarqué que dans
les cantons du Vermont et du New-York, qui ne sont point sous le vent
des lacs, le froid n’était pas moins violent qu’ailleurs; les récits des
Canadiens qui vont à la traite des fourrures bien au delà des lacs, ont
achevé de dissiper tout doute: ces traitants attestent unanimement que
plus ils s’avancent dans le grand-nord[118], plus le vent de nord-ouest
est violent et glacial, et qu’il est leur principal tourment dans les
plaines déboisées et marécageuses de cette Sibérie, et même en remontant
le _Missouri_ jusqu’aux monts _Chipewans_; il faut donc reconnaître que
primitivement le nord-ouest américain tire sa source, et de ces déserts
qui depuis les 48 et 50° sont glacés pendant neuf et dix mois de
l’année, et de la mer Glaciale qui commence vers le 72e degré, et
enfin de la partie nord des monts _Stony_ ou _Chipewans_ qui paraît être
couverte de neige pendant toute l’année; il est à remarquer que par-delà
ces monts, sur la côte de _Vancouver_, le nord-ouest qui vient de
l’Océan et du bassin de _Baring_, est déja plus humide et moins froid;
et comme il souffle bien moins habituellement, il appartient à un autre
système[119].
Sur la côte atlantique, le vent de nord-ouest qui a parcouru le
continent, amène aussi quelquefois des ondées de neige ou de pluie, ou
même de grêle; mais ces nuages appartiennent plutôt à d’autres courants
d’air, tels que le nord-est et le sud-ouest qu’il force de se replier,
et qu’il dépouille en les chassant; d’autres fois ils sont le produit
des surfaces humides qu’il trouve sur sa route; tels les cinq grands
lacs du Saint-Laurent, les marécages, et même les fleuves pris dans les
longues lignes de leur cours; c’est par cette raison que sous le vent de
ces lacs et des longues lignes du Mississipi et de l’Ohio, le vent de
nord-ouest prend un caractère humide en hiver, et orageux en été qu’on
ne lui trouve point en d’autres cantons. Car depuis Charleston jusqu’à
Halifax, parler du nord-ouest, c’est désigner un vent violent, froid,
incommode, mais sain, élastique et ranimant les forces abattues.
Seulement il a cela de perfide en hiver, que tandis qu’un ciel pur et un
soleil éclatant réjouissent la vue et invitent à respirer l’air, si en
effet l’on sort des appartements, l’on est saisi d’une bise glaciale
dont les pointes taillent la figure et arrachent des larmes, et dont les
rafales impétueuses, massives, font chanceler sur un verglas glissant.
Moins rude en été, on le désire pour calmer la violence des chaleurs; et
en effet, il lui arrive alors assez souvent de se montrer après une
ondée de pluie d’orage; et comme il est impossible que le laps d’une
demi-heure lui ait suffi à venir de loin, il est évident qu’il tombe de
la région supérieure qui, à ces latitudes, n’est pas distante de plus de
2,800 à 3,000 mètres: le vide étant formé près de terre par la
condensation des nuages en pluie, la couche supérieure s’y abaisse pour
le remplir; sa direction de nord-ouest vers sud-est lui est imprimée,
parce que l’atmosphère du côté de l’Océan jusqu’au tropique, est
composée d’un air léger et chaud qui ne peut soutenir l’équilibre contre
ce courant froid et lourd; et cette direction n’est pas du nord vers le
sud, parce que de ce côté elle serait repoussée par le reflux du vent de
sud-ouest et de l’alisé tropical, dont le contre-courant vient remplir
les latitudes moyennes. Il paraît que tous ces courants se joignent
ensemble pour former sur l’Océan atlantique depuis les 35 jusqu’aux 48
et 50 degrés de latitude, ce vent d’ouest que nous voyons être le
dominant presque perpétuel des côtes d’Angleterre, de France et
d’Espagne.
Cette attraction ou aspiration de l’atmosphère atlantique est constatée
par l’observation de M. Williams: «On remarque, dit-il, que nos vents de
nord-ouest et d’ouest commencent toujours du côté de la mer;
c’est-à-dire que si plusieurs voiles se trouvent à la file, c’est la
plus avancée en mer qui s’enfle la première, et successivement les
autres jusqu’à la plus voisine du rivage qui s’enfle la dernière[120]».
Les marins font journellement la même observation sur les brises
littorales, dont celle de jour, appelée _brise de mer_, commence
toujours dans l’intérieur des terres au sommet des montagnes et des
collines, qui vers midi deviennent le foyer de chaleur, je dirais
presque la cheminée d’aspiration: en sorte que le vent y est senti un
quart d’heure ou une demi-heure avant de l’être au rivage, et cela
proportionnellement à la distance entre les deux points, ainsi que je
l’ai souvent remarqué en Syrie et en Corse; la brise dite _de terre_
commence aussi sur ces mêmes sommets, parce que là se fait le premier
refroidissement, et que l’air se verse par son poids du haut des
montagnes en bas vers la mer, comme un courant d’eau. Cette différence
dans la manière d’agir de certains vents ou courants d’air, mérite
d’être étudiée, comme servant à caractériser la nature de l’air qui les
compose; mais elle n’est pas moins dans tous les cas l’effet des vides
relatifs, et des densités alternatives que cause l’absence ou la
présence du soleil, tantôt sur la terre, tantôt sur la mer; effet qui
est une sorte de diastole et de systole qu’éprouve l’air tour à tour
échauffé, dilaté, grimpant, ou refroidi, condensé et retombant[121].
Une objection me reste à lever contre un fait qui n’a pu manquer de
frapper le lecteur.--J’ai dit que le vent de nord-ouest était beaucoup
plus fréquent à l’est qu’à l’ouest des Alleghanys: l’on demandera
comment il est possible qu’il arrive au second pays sans avoir passé sur
le premier qui est sur sa route: comme le fait est avéré, il faut bien
qu’il ait un moyen de solution, et ce moyen est de l’espèce du précédent
que je viens de citer (à la note); c’est-à-dire, que les Alleghanys sont
la digue d’un lac aérien dont le fond, nivelé par cette digue, est, sous
sa protection, dans un état de repos ou de fluctuation indépendant de
la couche au-dessus du trop-plein; en sorte que tandis que le vent de
sud-ouest traverse le bassin de Mississipi et le pays de Kentucky,
d’Ohio, etc., jusqu’au bassin du Saint-Laurent, par lequel il s’écoule,
le courant de nord-ouest glisse par-dessus lui diagonalement, et va
par-dessus les Alleghanys et au niveau de leur cime, se verser sur la
côte atlantique, où il acquiert trois motifs d’accélération; savoir: 1º
le poids de son fluide; 2º la pente du terrain; 3º le vide de l’Océan
dans la direction de sud-est.
Le même cas a lieu pour le Saint-Laurent et le Bas-Canada, où les
voyageurs s’accordent à dire que le vent le plus habituel est le
sud-ouest, et après lui le nord-est; très-souvent le nord-ouest n’est
point senti à Québec, tandis qu’il l’est dans le Maine et dans l’Acadie.
Il est évident qu’il a glissé par-dessus le lit concave du fleuve
Saint-Laurent, sans déplacer l’air qui y est stagnant; et si l’on fait
attention que dans un appartement où deux fenêtres sont ouvertes en face
l’une de l’autre, il passe un vent très-vif sans éteindre et sans même
agiter une chandelle placée dans les coins ou dans les côtés, hors du
courant, l’on concevra que l’air a quelque chose de tenace et d’huileux
qui le rend plus difficile à déplacer que ne le supposent les idées que
l’on en a vulgairement.