Quant à la chaîne transverse de _Mosquitos_, supposons-la seulement de

300 toises (600 mètres) d’élévation; elle sera déja capable de barrer le

courant alizé dans une étendue plus que suffisante à lui conserver toute

sa puissance: la portion supérieure qui s’en échapperait ne serait qu’un

_trop-plein_ inutile; et l’on a droit de croire que ce _trop-plein_

n’existe pas; car on ne trouve point sa trace au revers occidental de

ces montagnes, sur la côte de la mer Pacifique: les vents sur cette côte

suivent une marche tout-à-fait différente; l’on y a des brises locales

de terre et de mer qui s’étendent à plusieurs lieues du rivage d’une

manière indépendante de tout autre système que le leur: ce n’est qu’à

environ 40 lieues au large que soufflent des vents généraux, qui surtout

en été sont de la partie d’ouest, par conséquent diamétralement opposés

à l’alizé; ces vents règnent depuis le 10e degré de latitude jusqu’au

21e, c’est-à-dire sur toute la côte de Mexique, entre le

_Cap-corientes_ et le _Cap-blanc_ de _Costarica_. L’on ne saurait dire

que l’alizé s’échappe latéralement par l’isthme de Panama, puisque dans

ces parages, les vents de la mer Pacifique viennent en été des parties

de sud et sud-ouest opposées à l’est. Ainsi, il est constant que

l’isthme de _Mosquitos_ et sa chaîne, quelle que soit sa hauteur, sont

une frontière de séparation entre deux systèmes de vents différents.

L’alizé atlantique, ainsi barré, doit cependant trouver une issue: celle

du canal de la Jamaïque, large et libre, s’offre de préférence à toute

autre. Il y porte donc son courant, et il entre dans la mer de

Hondouras. Quelques portions latérales de ce vent effleurées par les

terres, paraissent se détacher de son courant: car les marins observent

que depuis le cap _Vela_, pointe de Maracaïbo, les vents varient et

diffèrent dans une ligne parallèle au courant principal, et en fermant

au sud les golfes de Sainte-Marthe, de Cartagène, du Darien et de

Porto-Bello; quelques-uns sont aspirés par les bassins des grandes

rivières et par les hautes montagnes de terre ferme, et soufflent de

nord-est à nord-ouest. D’autres soufflant ouest, sont de véritables

contre-courants semblables à ceux qu’on observe dans toutes les rivières

rapides, et dont le Mississipi offre des exemples si frappants qu’ils

aident en partie à remonter ce fleuve; tandis qu’à la droite du grand

courant aérien, une autre portion détachée forme les vents de sud qui

soufflent en été de juin en août, sur la côte méridionale de Cuba et de

la Jamaïque. Ainsi, par un dernier trait de ressemblance avec l’eau, le

courant aérien ne jouit de toute sa force que dans la ligne libre et

droite de son canal.

A son entrée dans la baie de Hondouras, il décline un peu, et devient

sud-est: et comme il ne rencontré plus d’obstacles, il entre sous cette

ligne dans le golfe du Mexique: je dis qu’il ne rencontre plus

d’obstacles, parce que la presqu’île d’Youcatan est une terre de sables,

si basse qu’elle ne lui en oppose aucun: aussi don Bernard de Orta, à

qui l’on doit une instructive dissertation[108] sur les vents de la

Vera-cruz, observe-t-il que le sud-est est le dominant de tous ces

parages.

Maintenant, représentons-nous un volume d’air d’environ 90 à 100 lieues

de largeur, sur 200 ou 300 toises de hauteur, affluant comme un torrent

qui court au moins 400 toises ou 800 mètres à la minute, et imaginons ce

que peut devenir cette immense quantité de fluide accumulé dans l’espèce

de cul-de-sac que forme le bassin circulaire du golfe. Il est évident

que par un effet composé et de la courbe des terres qui lui servent de

rivage, et de la diminution graduelle de sa force d’impulsion, ce

torrent aérien, d’abord vu en masse, prend un mouvement de tournoiement

dont l’axe ou _vortex_, variable, selon certaines circonstances,

s’établit principalement vers le nord du golfe, d’où le _trop-plein_ se

verse sur les terres adjacentes; de là une cause fondamentale de tous

les phénomènes que nous présentent et l’atmosphère de ce local, et le

sud-ouest continental qui en dérive.

Ensuite analysé dans ses détails, ce vaste courant se subdivise en

plusieurs branches qui suivent des lois qui lui sont propres et des

directions que les localités leur imposent.

La première et la plus latérale de ces branches, celle qui, après avoir

traversé l’_Youcatan_, prolonge les terres de la Vera-cruz et de

_Panuco_, obéissant à sa direction propre et à celle des montagnes de

_Tlascala_, se porte vers l’intérieur du Mexique et remonte par les

bassins des rivières de _Panuco_, de _Las-naças_, _Del-norte_ ou

_Bravo_, et de toutes leurs affluentes jusqu’aux montagnes de la

_Nouvelle-Biscaye_, du _Nouveau-Mexique_ et de _Santa-Fé_: j’oserais

dire sans connaître les vents de l’intérieur de ces pays, que les

dominans y sont du sud à l’est, dans toute la partie qu’arrosent les

rivières dont j’ai cité le nom.

Ce doit être cette même branche de vent qui, parvenue sur les montagnes

du Nouveau-Mexique, prend un autre caractère, et qui se versant sur la

côte de _nord-ouest_, si bien explorée par _Vancouver_, domine pendant

l’été sur les parages de _Noutkâ_: le capitaine _Meares_ qui, dès 1791,

y avait fait plusieurs bonnes observations, nous y représente ce vent de

sud-est comme un vent violent, tempétueux, pluvieux, brumeux, et d’_un

froid piquant_; ce qui est un cas nouveau pour le _sud-est_, dans tout

l’hémisphère boréal; mais ce vent acquiert cette qualité en passant sur

les neiges et sur les glaces qui couvrent les montagnes du

Nouveau-Mexique, glaces qui ont mérité à leur chaîne, parmi plusieurs

noms, ceux de _Icy_, ou _Monts de glace_ et de _Shining_ ou _Brillants_.

Il paraît que ces montagnes ont une élévation digne de la Cordillière

des _Andes_ dont elles sont le prolongement, et que le sud-est _Noutkan_

doit sa force à leur hauteur: car le même navigateur _Meares_ observe

que, plus loin au sud, le vent dominant sur cette mer, faussement

appelée _Pacifique_, est pendant l’été le vent d’ouest, qui règne

jusqu’au 30°, «où _commence_, ajoute-t-il, _la zone des vents alizés

d’est_[109];» c’est-à-dire que ce parallèle (le 30°) est la frontière de

deux vents diamétralement opposés: cas singulier en apparence et

pourtant naturel et commun: ce vent d’ouest, doux, serein, clair et

beau, étant le contre-courant de l’alizé d’est, torrent principal,

rapide et presque impétueux; c’est de leur frottement que naissent ces

tourbillons, ces vents variables, ces remous, ces calmes, qui ont été si

funestes aux vaisseaux qui, les premiers, firent leur retour en Chine,

en suivant ce même parallèle.

Retournant au golfe du Mexique, une seconde branche de l’alizé

atlantique, intérieure à la précédente, et formant la majeure partie de

ce courant, se dirige vers les plages de la Louisiane et des Florides:

sa ligne, comme l’on voit, devient sud-ouest: cependant, sur le

Mississipi même, elle est plutôt sud direct, car les navigateurs de ce

fleuve observent que sur son lit il ne règne proprement que deux vents,

le sud et le nord: la raison en est, comme pour toutes les rivières, que

la direction du vêtît y est maîtrisée et décidée par celle du lit et de

sa vallée. Il est d’ailleurs naturel qu’avant de tourner totalement

sud-ouest, une portion se soit détachée sud; et cette portion ou rumb

doit dominer sur les parages de la baie Saint-Bernard.

Une troisième branche en retour vers la presqu’île de Floride, essaie de

la franchir et de s’échapper sur l’Océan atlantique; mais elle est

forcée de se replier dans le golfe, parce qu’elle rencontre, surtout en

été, le vent alisé d’est, dont la zone s’étend alors sur l’atlantique

jusqu’aux 30 et 32°. Le reversement de cette branche et son addition à

la précédente, deviennent l’une des raisons pour lesquelles, à cette

époque, c’est-à-dire en juillet et août, le sud-ouest redouble de force

sur le continent des États-Unis.

Enfin la portion centrale du grand tourbillon, maintenue en une sorte

d’équilibre par des mouvements opposés, est l’agent et le siége des

vents variables, des calmes étouffants, des orages qui en sont la suite,

et de tous les incidents propres à ce golfe. Ces données du raisonnement

sont confirmées par les récits positifs des navigateurs. Don _Bernard de

Orta_, capitaine du port de la Vera-cruz, établit[110] que dans la

partie sud du golfe, les vents dominants, surtout en été, sont le

sud-est et l’est; qu’en hiver ils inclinent jusqu’au nord-est avec des

rafales de nord, courtes dans leur durée, mais terribles dans leur

action. Bernard _Romans_, voyageur anglais qui en 1776 publia sur les

Florides un ouvrage plein d’instruction et de sens, observe[111] que

dans la courbe qui attache la presqu’île de Floride au continent, les

vents dominants, surtout en automne, sont le nord-ouest et l’ouest; et

ces deux directions sont précisément la ligne du courant d’air en retour

dans son tournoiement. Enfin ces deux écrivains insistent, avec tous les

navigateurs, sur la fréquence des trombes, des tourbillons, des grains

orageux, des calmes et des ouragans de cette mer.

Quelques physiciens ont déja aperçu qu’entre les ouragans des golfes de

Mexique et ceux du continent, même en des lieux très-reculés dans le

nord, il existait une correspondance singulière d’action et de temps. En

1757, _Franklin_, comparant les heures où s’était fait sentir en divers

lieux un ouragan qui au mois d’octobre traversa le continent, depuis

Boston jusqu’à la Floride occidentale, trouva que le déplacement de

l’air n’avait commencé à Boston que plusieurs heures après avoir

commencé sur la côte du golfe, et que de proche en proche, l’avance ou

le retard avait été proportionnel aux espaces: c’est-à-dire que

l’ouragan s’était fait sentir d’abord au lieu où le vent allait, et

qu’il avait fini vers le lieu d’où le vent venait; ce qui à cette époque

où ce sujet était neuf, ne parut qu’une bizarrerie de physique; mais

Franklin en conçut avec sa sagacité ordinaire, que le foyer du mouvement

était placé sur le golfe, et que c’était par l’effet d’un vide subit

dans l’atmosphère de ce golfe, que l’air du continent, aspiré de proche

en proche, s’était précipité pour remplir le déficit.

Des faits postérieurs ont confirmé ce premier aperçu, et ils lui

ajoutent de temps à autre quelques preuves nouvelles: presque tous les

ans, du 10 au 20 octobre, l’on éprouve dans le nord des États-Unis, et

particulièrement sur le lac Érié, un ouragan de douze à quinze heures,

du quart de nord-est à nord-ouest; et précisément à la même époque, les

gazettes font presque toujours mention de quelque ouragan dans les

parages de la Louisiane et des Florides, _par des vents du quart de

nord_. L’attraction, ou plutôt l’aspiration, est bien indiquée; mais il

reste à expliquer comment se fait le vide, et pourquoi, dans la contrée

des Alleghanys, c’est le courant de nord-est qui est spécialement

attiré; car c’est lui qui est l’agent le plus habituel des ouragans

intérieurs, soit généraux, soit partiels. En m’occupant de l’histoire

des vents, et combinant les diverses idées que ce sujet m’a fournies sur

le mécanisme des orages, il m’a semblé que ce problème, assez curieux en

physique, ne m’était pas entièrement insoluble.

La chimie, il est vrai, n’a point encore analysé les nuages orageux, ni

leur manière d’agir les uns sur les autres; elle n’a point décomposé

leurs parties constituantes, au point de faire connaître tous les agents

et tous les effets des détonations, des dissolutions subites qui en sont

la suite, et des condensations aussi subites qui réduisent un volume

très-considérable d’eau vaporisée en un petit volume de pluie et d’air

refroidi: mais les faits matériels et plusieurs faits subséquents sont

connus, et d’induction en induction, ils conduisent à des résultats

satisfaisants.

L’on sait qu’il n’y a pas de nuages sans surfaces humides; que les

nuages sont le produit de l’évaporation des eaux et des principes

volatils qu’elles contiennent; que cette évaporation est abondante en

raison de la chaleur, de la sécheresse et du renouvellement de l’air;

que par conséquent les vapeurs nuageuses sont une combinaison des

molécules de l’eau avec les molécules du _calorique_ ou _fluide igné_,

ou _électrique_; car tous ces mots ne représentent à mon esprit qu’un

même principe, soit pur, soit modifié. Ce principe léger et centrifuge

de sa nature, enlève l’eau essentiellement pesante, et il en forme, si

j’ose le dire, de petits ballons, capables de flotter, ou voguer dans

l’air, et pareillement électriques en plus ou moins grande proportion:

ainsi l’on peut dire que les nuages sont des espèces de sels neutres

volatils composés de _calorique_, d’_air_ et d’_eau_, dont les élémens

constituants redeviennent sensibles à l’instant de leur réduction ou

détonation: savoir, l’eau par la pluie qui tombe, le calorique par

l’éclair qui brille et s’échappe, et l’air d’une manière quelconque

moins sensible aux yeux: cependant tous les nuages ne sont pas orageux

ou _tonnerriques_: pour être tels, il paraît qu’ils ont besoin d’une

quantité plus forte de calorique, et qu’ils sont susceptibles de s’en

charger à des doses diverses: il paraît encore que sur la mer,

l’abondance du fluide aqueux, et la température, toujours plus modérée

que sur terre à égalité d’atmosphère, ne leur permettent pas de se

charger d’autant de calorique, ni d’être aussi _orageux_ ou

_détonnants_; et en effet, les marins remarquent qu’il y a moins

d’orages sur la pleine mer; qu’ils y sont moins violents, et que c’est à

l’approche des terres qu’on les trouve plus fréquents et plus forts: par

conséquent l’intensité de la chaleur, ou l’abondance du calorique,

occasionée par la réverbération des terres, est une cause déterminante,

un principe constituant d’orage; il faut y ajouter une foule d’autres

matériaux abondants sur la terre, et rares ou nuls sur l’eau, tels que

les substances minérales volatiles, le soufre, les gaz de diverses

espèces qui se dégagent en quantités très-considérables des corps

animaux et végétaux, en putréfaction ou en simple macération: cet état a

lieu surtout dans les terrains marécageux et fangeux, dont la pâte est

susceptible d’un degré de chaleur bien plus élevé que l’eau pure: or,

cette circonstance se trouve jointe, de la manière la plus remarquable,

à toutes les autres dans le local dont nous traitons; car tout le Delta

du Mississipi est un terrain à demi submergé d’eaux, partie douces,

partie saumâtres. Toute la rive droite ou occidentale de ce fleuve, sur

une longueur de plus de cent cinquante lieues et une largeur moyenne de

vingt, est un terrain noyé chaque année par les débordements: toute la

côte nord du golfe, depuis la baie de Mobile jusqu’à la baie

Saint-Bernard, et même à la rivière _del Norte_, sur un développement de

deux cents lieues, n’est formée que de marécages. Enfin, les plages

d’Youcatan, de Cuba, de Campêche et de la presqu’île de Floride, en sont

abondamment parsemées; et l’on conçoit que toutes ces surfaces qui

composent plusieurs centaines de lieues carrées, doivent fournir une

énorme quantité de gaz inflammable et d’autres matériaux d’orages...

Il est encore assez bien démontré que lorsque des nuages diversement

chargés s’approchent et se touchent, il se produit entre eux une action

tendante à mettre en équilibre le fluide _électrique_ ou _igné_ et tout

autre gaz; que dans cette action le fluide électrique ne se conduit pas

aussi lentement que l’air ou l’eau; qu’à raison de son excessive ténuité

toutes ses parties se mêlent à la fois, et que leur dégagement de toute

autre combinaison est subit et simultané: l’effet de ce dégagement sur

l’eau qui est combinée, est de l’abandonner à sa pesanteur naturelle; de

là ces gouttes de pluie plus ou moins grosses qui suivent à la fois, et

l’éclair dont la lumière montre le _pur fluide igné_ au moment où il se

dégage, et le coup de tonnerre dont le bruit est le choc de l’air qui se

précipite dans le vide formé par la condensation ou réduction de la

vapeur en eau. Or, si l’on considère que l’eau bouillante développée en

vapeurs est estimée occuper dix-huit cents fois son premier volume, et

qu’à de moindres degrés elle l’occupe encore plus de mille fois; que par

conséquent un nuage de 1000 toises cubes peut subitement se réduire à

une seule, ou si l’on veut compter au plus bas, seulement à 10 toises;

si l’on ajoute que la vitesse de l’air qui rentre dans le vide est égale

à celle du boulet de canon, c’est-à-dire, qu’elle parcourt 422 mètres

par seconde, l’on ne sera plus étonné de la force prodigieuse de ces

coups de vent qui, sous le nom de _grains_, de _rafales_, de _trombes_

et d’_ouragans_, arrachent les arbres, renversent les édifices,

soulèvent les eaux, et jettent du haut de leurs remparts des canons de

vingt-quatre avec leurs affûts, comme on en a vu plusieurs exemples aux

Antilles, et l’on concevra que ce sont réellement des vides pneumatiques

subitement formés qui sont la cause habituelle et puissante de tous les

mouvements violents de l’atmosphère.

Ils expliquent très-bien, ces vides, le cas particulier des ouragans par

vent de _nord-est_ ou de _nord-ouest_ qui ont lieu aux États-Unis; car

si l’on suppose, comme il est de fait, qu’il y a continuité d’atmosphère

depuis les Alleghanys et le lac Érié jusqu’à la chaîne de l’isthme du

Mexique, il est évident que lorsque les orages du golfe condensent

subitement une partie considérable de l’air de son atmosphère, celle du

bassin de Mississipi s’ébranle immédiatement, et s’élance pour remplir

le vide: si, dans ces cas, la colonne de nord-est est le plus souvent

affectée et mue, c’est parce que son antagoniste diamétrale, la colonne

de sud-ouest, est celle-là même qui manque et qui se retire; en sorte

que dans cette circonstance l’on peut dire que le vent de _nord-est_ est

le repli du vent de sud-ouest. L’on doit d’ailleurs considérer comme un

lac ou océan d’air tout l’espace que je viens de désigner, ayant pour

rivages et pour digues les chaînes des montagnes et les terres des

Antilles: l’Alleghany qui forme une de ces digues sur tout le côté

oriental, y sert d’appui en même temps à un autre lac aérien qui est

l’atmosphère de la côte atlantique: or, ce dernier lac contigu à

l’atmosphère du nord et nord-est qui l’alimente, est composé d’un air

froid et dense, tandis que celui du pays d’ouest est composé d’un air

chaud et dilaté; par conséquent le _lac atlantique_ pèse sans cesse à sa

frontière sur le _lac d’ouest_, et par les lois de l’équilibre il tend

sans cesse à s’y verser: du moment donc que l’effort habituel de l’air

chaud dilaté cesse de soutenir et de repousser le poids qu’il soutient,

ce poids se détend et se verse par un effort aussi puissant que naturel,

et le vent de _nord-est_ s’établit.

Cependant je conviens que le retour constant de l’un de ces ouragans à

l’époque du 10 au 20 octobre, tient à quelque circonstance particulière

et déterminée. Je crois la voir dans le changement général que le

passage du soleil à l’équateur opère alors dans la totalité de

l’atmosphère. Tandis que cet astre s’était tenu au nord de la ligne, et

surtout dans le voisinage du tropique du cancer, ses rayons appliqués

sur le continent septentrional, en y excitant de vives chaleurs, y

établissaient un foyer d’aspiration vers lequel se dirigeaient tous les

courants de l’air; en sorte que l’atmosphère de la zone même du tropique

se reversait jusque vers le cercle polaire, et y restreignait l’empire

et les limites des vents froids du nord... Lorsqu’au contraire le soleil

a repassé la ligne, précisément vingt à vingt-cinq jours après vers la

mi-octobre, il se trouve perpendiculaire au plus grand diamètre de

l’Amérique méridionale: dans cette situation, échauffant ce vaste

continent sur sa plus large surface, il y établit un autre foyer

d’aspiration qui attire vers lui un volume immense d’air dont il a

besoin, et qui détourne ainsi à une grande distance, les courants de

l’air, ou vents, de leur direction antérieure: alors l’atmosphère

boréale a la faculté de se reverser jusqu’au tropique du cancer; et de

là le repli et la retraite des vents alisés d’_est_, qui se rapprochent

de l’équateur jusqu’au 20 et même jusqu’au 18e degré; de là ces vents

périodiques de nord-est, qui de l’atlantique affluent sur la Guyane

depuis décembre jusqu’en mars et avril, quand le soleil est sur le

Paraguay, et qui, après avoir versé leur excessive humidité sur cette

Guyane, continuent leur route par-dessus le continent vers les Andes; de

là ces vents de la partie de nord qui, à dater d’octobre, se montrent

plus fréquents sur le golfe de Mexique, et arrivent jusqu’à l’isthme de

la mer Pacifique. Le passage du soleil au sud de l’équateur est donc un

moment de secousse qui ébranle à la fois l’atmosphère de l’une et de

l’autre zone polaire. Au premier instant où se fait l’un de ces

reversements, l’air du golfe mexicain venant tout à coup à se porter

vers le sud, il en résulte un vide immense dans lequel se reverse à son

tour l’atmosphère du bassin de Mississipi; et si l’on considère que la

durée d’environ douze heures qu’affectent les ouragans du lac Érié, et

en général de ces contrées, est à peu près un temps proportionnel à

l’espace qui doit être parcouru et comblé, l’on regardera comme d’autant

plus probable la cause que je leur attribue.

Les vides par détonation me paraissent aussi le seul moyen d’expliquer

ces grêles incompréhensibles, où, contre toutes les lois de la

pesanteur, l’on voit descendre du haut de l’air des glaçons de plusieurs

livres[112]. L’explosion électrique ayant subitement purgé de calorique

et condensé un volume immense de vapeurs, l’air glacial de la haute

région fond tout à coup dans le vide, comprime l’eau qu’il gèle en même

temps, et par cette même force d’élan qui arrache les arbres et renverse

les édifices, il saisit et transporte les masses glacées dans la région

de l’air; aussi ne voit-on jamais de grêle sans vent plus ou moins

violent, et l’on peut même dire que la force du vent est toujours

proportionnée à leur grosseur.

Un mécanisme semblable peut encore expliquer les _trombes_, qui sont des

tourbillons de vent et d’eau que l’on voit ordinairement en temps

orageux et calmes, et toujours nuageux, se promener ou plutôt courir sur

la mer, quelquefois sur la terre, en forme de cône renversé, ayant sa

base dans les nuages, tandis que sa pointe, en forme de spirale, verse

en bas un torrent d’eau qui a quelquefois submergé des vaisseaux. L’on a

cru d’abord, par comparaison aux jets d’eau, que les _trombes_ étaient

un effet des volcans sous-marins qui les lançaient, pour ainsi dire,

comme les baleines lancent des fusées d’eau par leurs _évents_. Sans

doute il est possible que de tels cas soient arrivés; et alors le jet

d’eau a dû être stationnaire et très-considérable: mais les _trombes_

dont il s’agit, étant mobiles, errantes, et même rapides dans leur

course comme dans leur tournoiement, il faut leur reconnaître une cause

toute différente: il paraît que par suite de l’état orageux de l’air, et

de quelques détonations imparfaites, il se fait dans la région moyenne

de l’atmosphère des vides moins étendus ou moins subits, dans lesquels

les nuages sont néanmoins entraînés par l’air qui y afflue; quelque

couche d’air plus froide que les autres condensant ces nuages, comme

fait la goutte d’eau froide dans la pompe à feu, il s’y établit un

mouvement de dissolution, et de résolution en pluie; mais, soit parce

que la couche inférieure résiste par sa densité ou par sa chaleur, soit

parce que le tourbillonnement de l’air maîtrise et tient à demi

suspendue l’eau qui veut tomber, les divers filets de cette pluie

finissent par se rassembler inférieurement en un même faisceau, et cette

masse prend la forme d’un entonnoir qui a sa bouche dans la nue en

dissolution, et sa pointe sur la mer où se fait le versement de l’eau

rendue à son poids naturel. Cette forme de cône ou d’entonnoir a

exactement la même cause mécanique, quoiqu’en sens inverse, que les

flammes des grands incendies dont les défrichements offrent de fréquents

exemples aux États-Unis: lorsqu’on y déboise un terrain pour le

cultiver, on rassemble les arbres abattus en un seul monceau au milieu

du champ devenu libre, afin de les mieux brûler, et de ne pas

communiquer le feu aux arbres qui entourent encore de toutes parts: l’on

allume l’énorme bûcher, qui couvre quelquefois un arpent entier, et

quand les flammes l’ont saisi de tous côtés, l’on remarque qu’elles ne

montent pas perpendiculairement chacune à elle même, mais que toutes se

courbent et vont se rassembler en un faisceau au centre du bûcher, où

elles s’élèvent en cône droit ou en entonnoir renversé dont la pointe

s’élance dans l’air, toujours avec ce mouvement de tourbillon et de

spirale qui a lieu en sens inverse dans le cône de la trombe: de tous

les points de la circonférence, l’air afflue et se porte également au

centre du brasier, auquel il porte l’aliment: la seule différence entre

ces deux opérations, est que dans la trombe c’est un liquide pesant qui

gravite, tandis que dans l’incendie, c’est un fluide essentiellement

léger qui s’élève; tous les deux réunissant leurs parties pour percer

plus facilement l’obstacle qui les presse, et dont la pression cause la

forme spirale, et tous les deux se versant à leur manière, l’un en bas

et l’autre en l’air.

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages · 第 10 / 28 段