Dans la totalité des saisons le vent le plus dominant est le sud-ouest,

c’est-à-dire, le courant d’air qui remonte dans la ligne du fleuve Ohio,

et qui vient par le Mississipi (où il règne sud) du golfe du Mexique. Je

trouvai ce vent chaud et orageux dès mon entrée dans le vallon de

Kanhawa, dont sans doute il élève la température en s’y arrêtant au pied

des montagnes: il change de ligne selon les courbures de l’Ohio, et on

le croirait quelquefois ouest et sud; mais toujours identique, il règne

10 parties de temps sur 12, et n’en laisse que 2 à tous les autres vents

réunis: il domine également dans tout le Kentucky; mais il n’y produit

pas les mêmes effets; car tandis que la vallée d’Ohio, dans une largeur

de 5 à 6 lieues, éprouve une humidité et des pluies abondantes, le reste

du pays est tourmenté de sécheresses qui durent quelquefois trois mois:

et les cultivateurs ont le chagrin de voir de leurs coteaux un fleuve

aérien de brouillards, de pluies et d’orages, qui serpente comme le

fleuve terrestre, et qui ne sort pas de son bassin.

A l’équinoxe d’automne arrivent les pluies par les vents de nord-est, de

sud-est, et _même de nord-ouest_: la fraîcheur qu’elles établissent

prépare les gelées: l’automne entière est sereine, tempérée, et est la

plus belle des trois saisons de l’année: car dans tout le _continent de

l’Amérique nord_ il n’y a pas de printemps.

Tel est le climat de Kentucky et de tout le bassin d’Ohio. Il faut

remonter bien avant dans le nord pour lui trouver des changements

remarquables, et surtout pour le retrouver en harmonie avec ses

parallèles de la côte atlantique.... A la hauteur de Niagara même, il

est encore si tempéré, que les froids ne durent pas plus de 2 mois avec

quelque âpreté; et cependant l’on est au point le plus élevé du plateau;

ce qui déconcerte totalement la règle de niveaux.

Dans tout le Genesee, les descriptions que l’on m’a faites de l’hiver ne

correspondent point avec les froids de cette saison sous les parallèles

de Vermont ni de New-Hampshire, mais plutôt avec le climat de

Philadelphie 3° plus sud. L’on a remarqué dans cette dernière ville,

comme chose singulière, qu’il y gèle dans tous les mois de l’année,

excepté en juillet; et pour retrouver la même circonstance, il faut

s’élever jusqu’au village d’Onéida en Genesee, par les 43° de latitude;

tandis qu’à l’est des monts, à Albany, il gèle dans tous les mois, et il

n’y peut mûrir ni pèches ni cerises.

Enfin, à Montréal, par les 45° 20´ de latitude, les froids sont moins

rigoureux et moins longs que dans la partie de Maine et d’Acadie à l’est

des montagnes; et les neiges à ce même Montréal durent deux mois de

moins qu’à Québec, quoique cette dernière ville soit située plus bas sur

le fleuve; ce qui contrarie encore la loi des niveaux et indique une

autre cause qui reste à trouver.

Avant d’y procéder, j’ajouterai encore quelques observations et quelques

faits qui en prépareront d’autant mieux le développement.

1º Il résulte des comparaisons que je viens de présenter, que pour

mesurer les divers degrés de température des États-Unis, il faut

appliquer, sur la totalité de ce pays, deux grandes échelles

thermométriques se croisant en sens opposé: l’une placée dans le sens

naturel des latitudes ayant son _maximum_ de froid vers le pôle, par

exemple, au Saint-Laurent; et l’autre son _maximum_ de chaud vers le

tropique, par exemple, en Floride: entre ces deux points extrêmes, la

chaleur, à circonstances égales de niveaux et d’expositions, décroît ou

augmente régulièrement selon les latitudes. L’autre échelle, placée

transversalement de l’est à l’ouest dans le sens des longitudes, est un

thermomètre à deux branches renversées, ayant une boule commune ou

_maximum_ de froid qui pose sur l’Alleghany, tandis que l’extrémité de

chacune des branches va chercher à l’est et à l’ouest son _maximum_ de

chaleur sur le rivage de l’Atlantique et au Mississipi; et les degrés de

chaleur se mesurent sur chacune en raison combinée des niveaux et des

expositions. Ce n’est qu’en ayant égard à ces règles compliquées que

l’on pourrait dresser un bon tableau général de température et de

végétation pour les États-Unis: l’idée que l’on en trouve jetée dans un

mémoire de la société de New-York, est une idée ingénieuse, et qui peut

devenir utile; mais pour remplir son objet avec exactitude, elle a

besoin de l’application et de l’emploi des principes que je viens

d’exposer.

2º La différence de climat entre l’est et l’ouest des Alleghanys, est

d’ailleurs accompagnée de deux circonstances majeures que je crois

n’avoir pas été remarquées. La première est que par-delà les 35 et 36°

latitude allant au sud, cette différence cesse d’avoir lieu, et la

température des Florides et de la Géorgie occidentale, depuis le

Mississipi jusqu’à la rivière Savanah et à l’Océan, est soumise à des

règles identiques et communes; en sorte que la chaîne des Alleghanys et

le retour des Apalaches, forment réellement de ce côté la limite de

cette différence, et par cela même se décèlent pour être une de ces

causes efficientes.

La seconde circonstance est que cet excès relatif de température cesse

encore presque subitement entre le 43 et 45° latitude nord, vers les

grands lacs de Saint-Laurent: à peine a-t-on passé la rive méridionale

du lac Érié, que le climat se refroidit de minute en minute dans une

proportion étonnante: au fort Détroit, il ressemble encore à celui de

Niagara son parallèle; mais dès le lac Saint-Clair, les colons trouvent

les froids beaucoup plus longs et plus rigoureux qu’à Détroit. Ce petit

lac reste gelé tous les ans, depuis novembre jusqu’en février: les vents

de sud et de sud-ouest, qui tempèrent l’Érié, deviennent plus rares ici,

et l’on ne peut y mûrir d’autres fruits que des pommes et des poires

d’hiver.

Au fort de Michillimakinac, 2°½ plus nord, des observations faites en

1797, sous la direction du général américain Wilkinson[95], constatent

que du 4 août au 4 septembre, le thermomètre en diverses stations depuis

le lac Saint-Clair, ne marqua jamais plus de 16°½ R. à midi; et qu’au

soir et au matin, il descendit souvent jusqu’à 5°½ R. (sur glace); ce

qui est plus froid que Montréal sous le même parallèle.

Ces faits s’accordent parfaitement avec les résultats généraux que M.

Alexandre _Mackensie_ a récemment publiés dans la relation de ses

intéressants voyages à l’ouest et au nord-ouest de l’Amérique: j’avais

déja eu occasion dans mon séjour à Philadelphie, de connaître cet

estimable voyageur et d’en obtenir divers renseignements sur ces objets:

l’un de ses associés, M. Shaw, avec qui j’eus aussi l’avantage de me

rencontrer en 1797, et qui arrivait d’un séjour de treize ans dans les

postes les plus reculés de la traite des pelleteries, eut également la

complaisance de satisfaire à mes questions, et il résulte de ces

informations réunies:

«Qu’à partir du lac Supérieur, allant à l’ouest, jusqu’aux _montagnes

Stony_ ou _Chipewans_, et remontant au nord jusqu’au 72°, le pays

maintenant bien connu par les traitants canadiens, offre un climat d’une

rudesse et d’une âpreté de froid qui ne peut se comparer qu’à la

Sibérie: que le sol généralement plane, dénué d’arbres, ou n’en ayant

que de rares et de rabougris, parsemé de lacs, de marais, et d’une

prodigieuse quantité de cours d’eaux, est sans cesse battu de vents

furieux et glacés, venant des parties de nord et surtout de nord-ouest:

que dès le 46° la terre _est gelée pendant toute l’année_: que dans

plusieurs fortins de la traite, entre les 50 et 56°, l’on n’avait pu par

ce motif établir des puits, cependant très-nécessaires: que M. Shaw

lui-même en avait creusé un au poste Saint-Augustin, à environ seize

lieues des montagnes; et quoiqu’il l’eût entrepris en juillet, il avait,

dès le troisième pied, rencontré le sol gelé; et le trouvant de plus en

plus ferme, il avait été contraint d’abandonner le travail à une

profondeur de vingt pieds.»

L’on ne peut douter de ces faits, tant à raison du caractère des

témoins, que de l’appui qu’ils trouvent dans d’autres semblables:

Robson, ingénieur anglais qui, en 1745, construisit le fort de Galles,

sur la baie de Hudson, par les 59°, raconte avec surprise et candeur:

«Qu’ayant voulu creuser un puits au mois de septembre, il trouva d’abord

trente-six pouces anglais de terre dégelée par les chaleurs antérieures;

puis une couche de huit pouces gelée ferme comme roc: sous cette couche,

un terrain sableux et friable, glacial et très-sec, dans lequel ses

sondes ne purent trouver d’eau, parce que, dit-il, le froid continuel

gelant les eaux superficielles, les empêche de pénétrer au-dessous du

point où les chaleurs de l’été parviennent à les dégeler[96].»

Édouard Umfreville, facteur de la compagnie de Hudson, depuis 1771

jusqu’à 1782, observateur plein de sens et d’exactitude, atteste

également que:

«La terre dans ces contrées, même au cœur de l’été, où les chaleurs

sont vives pendant quatre à cinq semaines, ne dégèle qu’environ quatre

pieds anglais, là où le sol est déboisé et soumis à l’action du soleil;

et deux pieds seulement là où il est ombragé des chétifs genévriers et

pins qui composent toute la végétation du pays[97].»

Il est donc évident qu’au delà d’une certaine latitude, le climat à

l’ouest des Alleghanys n’est pas moins froid que ses parallèles à l’est;

et cette latitude, dont le terme moyen paraît être vers les 44 ou 45°,

en prenant pour limite les grands lacs, et surtout la chaîne des

montagnes _Canadiennes_ ou _Algonkines_, circonscrit par cela même le

climat chaud du pays d’Ouest à un espace d’environ 9 à 10 degrés qui se

trouve enceint sur trois de ses côtés par des montagnes. Sans doute la

présence de ces montagnes contribue pour quelque partie à cette

différence; mais quelle en est la cause majeure et fondamentale? d’où

provient ce phénomène géographique réellement singulier? Voilà le

problème à résoudre; et parce que la comparaison de beaucoup de faits et

de circonstances m’a fait reconnaître pour agent principal un courant

d’air ou vent dominant habituellement dans le bassin de Mississipi, dont

les vents diffèrent de ceux de la côte atlantique, je crois devoir

fournir au lecteur les moyens d’asseoir son jugement, en lui développant

le système entier des courans de l’air qui règnent pendant l’année aux

États-Unis.

CHAPITRE IX.

Système des vents aux États-Unis.

En Europe, surtout en France et en Angleterre, nous nous plaignons de

l’inconstance des vents et des variations qu’elle produit dans la

température de l’air; mais cette inconstance n’est en rien comparable à

celle de l’atmosphère des États-Unis; j’oserais affirmer que dans une

résidence de près de trois ans[98], je n’ai pas vu un même vent régner

trente heures de suite, un même degré de thermomètre se maintenir

pendant dix heures; sans cesse les courants de l’air varient, non de

quelques degrés de compas, mais d’un point de l’horizon à son opposé; du

nord-ouest au sud et au sud-est; du sud et du sud-ouest au nord-est: ces

variations attirent d’autant plus l’attention, que les changements de

température sont aussi contrastants que subits; et dans un même jour, en

hiver même, on aura eu au matin de la neige, et zéro de glace par vents

de nord-est et d’est; vers midi, 6 et 7 degrés par vents de sud-est et

de sud; et dans le soir 1 et 2° sous glace par vent de nord-ouest: en

été, vers deux heures après midi, on peut avoir 24 et 25° de chaleur par

calme; un orage arrive par vent de sud-ouest; il pleut vers quatre ou

cinq heures; à six ou sept, le vent de nord-ouest se déclare frais et

impétueux à son ordinaire, et avant minuit le mercure sera à 17 et même

16°. L’automne seule, depuis le milieu d’octobre jusque vers la

mi-décembre, montre quelques jours continus de vent d’ouest, et d’un

ciel clair et serein; genre de temps que sa rareté rend d’autant plus

remarquable. Cette mobilité de l’air l’est elle-même d’autant plus

qu’elle a lieu sur une étendue de pays très-vaste, et que les mêmes

vents se font sentir presque à la fois sur toute l’étendue de la côte

atlantique, depuis Charlestown, jusqu’à Newport, et même Halifax, et

depuis le rivage de l’Océan jusqu’à l’Alleghany. Ce n’est pas qu’il n’y

ait de ces brises partielles qui, dans tous les pays maritimes,

affectent certaines localités et certaines positions du soleil sur

l’horizon: je veux dire seulement qu’à l’ordinaire, les courants de

l’air aux États-Unis parcourent de très-vastes surfaces, et que les

vents y sont _généraux_ beaucoup plus qu’ils ne le sont en Europe.

Tel est surtout le caractère de trois vents principaux, le nord-ouest,

le sud-ouest et le nord-est, qui semblent se partager l’empire de l’air

aux États-Unis. Si l’on supposait l’année divisée en 36 parties, l’on

pourrait dire qu’à eux trois ils en prennent 30 ou 32; savoir, 12 pour

le nord-ouest; 12 pour le sud-ouest, et 6 ou 8 pour le nord-est et

l’est: le surplus est distribué entre le sud-est, le sud et l’ouest. Le

nord pur n’a presque rien. Chacun de ces vents étant accompagné de

circonstances particulières, et devenant successivement dans

l’atmosphère effet et cause de phénomènes considérables et différents,

je vais entrer dans les détails nécessaires à faire connaître leur

marche respective.

§ I.

Des vents de nord, de nord-est et d’est.

Le vent du _nord_ direct est le plus rare des courants de l’air aux

États-Unis: d’après les tables météorologiques que j’ai pu consulter à

Boston, à Philadelphie, à Monticello, il ne souffle pas dans le cours

d’une année huit jours par ces latitudes. Il semble être plus fréquent

dans les plages du sud, d’après des observations faites à Williamsburg,

et citées par M. Jefferson[99]; mais outre que ces observations trop

sommaires sont vagues, il est probable que la direction de nord à

Williamsburg est locale et causée par la position de cette ville sur un

cours d’eau qui va droit au sud dans le fleuve James: il existe beaucoup

de ces cas où un vent général sur un pays se trouve en certains cantons

dévié de 30 à 80° par des bassins de rivière, par des sillons de

montagnes, par des massifs de forêts, etc.; il y a du moins ceci de

certain, que d’après tous les renseignements que j’ai recueillis, tant à

l’est qu’à l’ouest des Alleghanys, le vent de nord direct est le moins

fréquent des vents aux États-Unis[100].

Lorsqu’il se montre, il est plutôt humide que sec, plutôt nuageux que

clair, et toujours froid.

Cette rareté du vent de nord semble au premier coup d’œil contrarier la

théorie générale des vents, qui explique tout leur mécanisme par

l’action du soleil sur l’atmosphère terrestre; par la dilatation inégale

que ses rayons causent en diverses parties; par la lutte qui s’établit

entre les masses d’air froid plus pesant, et les masses d’air chaud plus

léger, pour rétablir l’équilibre et le niveau qui est la loi impérieuse

et constante des fluides: d’où il résulte que l’océan aérien éprouve une

agitation continuelle de courants qui se meuvent en divers sens; et que

l’atmosphère dense et froide du nord doit exercer une pression

habituelle et avoir une tendance constante à s’épancher et à se porter

vers l’atmosphère chaude et dilatée des tropiques; mais outre que ce

mécanisme général est soumis à certaines circonstances géographiques,

nous aurons occasion de voir dans le cours de ce chapitre, que le cas

actuel n’est pas même une exception au principe, et que la dette du vent

de nord est amplement acquittée par deux de ses collatéraux, les vents

de _nord-ouest_ et de _nord-est_, qui s’alimentent du même fonds, et

qui puisent aux mêmes sources que lui[101].

Vent de nord-est.

Ainsi que la plupart des vents, le vent de _nord-est_, en changeant de

pays, change de caractère ou du moins de qualités. En Égypte, sous le

nom de _gregale_, je l’avais trouvé froid, nuageux, pesant à la tête:

sur la Méditerranée je l’éprouvais pluvieux, bourru, sujet aux rafales:

en France, surtout au nord des Cévennes, nous nous en plaignons comme du

plus sec de tous les vents: aux États-Unis, au contraire, j’ai vu

qu’avec autant de raison l’on s’en plaint comme du plus humide et de

l’un des plus froids. Le problème de ces diversités ou de ces contrastes

se résout avec assez de facilité par l’inspection des cartes

géographiques. En effet, en Égypte le vent nord-est arrive du nord de la

Syrie et de la chaîne du mont _Taurus_, qui, par l’Arménie, va se

joindre au Caucase, et qui, pendant plusieurs mois de l’année, est

couverte de neiges: le courant de l’air qui en provient n’a pas le temps

de s’humecter dans son court trajet sur l’extrémité de la Méditerranée;

et il conserve sa froideur et presque sa sécheresse originelles: à

mesure que l’on navigue vers l’ouest, ce même courant d’air, qui

successivement décline de l’Asie mineure sur l’Archipel et sur la

péninsule grecque, devient plus tempéré; et parce qu’il traverse ensuite

la Méditerranée obliquement, sur une plus grande largeur, il y acquiert

plus d’humidité et de moiteur, et finit par être pluvieux,

particulièrement sur la côte d’Espagne.

En France, au midi des Cévennes, le _nord-est_ venant des Alpes, ne peut

être que sec et froid; mais il y est rare, parce qu’un autre courant

collatéral, le _mistral_ des Provençaux usurpe sa place: au nord des

Cévennes le nord-est ne nous arrive qu’après avoir traversé une des plus

longues lignes du continent, à travers les parties nord de l’Allemagne,

puis la Pologne et la Russie; et certes dans ce vaste trajet il acquiert

bien des raisons d’être sec, froid et de longue durée, tel que nous

l’éprouvons... Si l’on s’écarte un peu au nord de cette ligne, il prend

un caractère différent pour la côte de Suède, et il y devient _grand

pluvieux_, non-seulement parce qu’il traverse de biais la mer Baltique

et le golfe de Bothnie, mais encore parce qu’il vient de la mer

d’Archangel, et que la Finlande marécageuse l’abreuve au lieu de le

sécher. Par un nouveau contraste, la côte de Norwège, adossée

immédiatement à celle de Suède, en l’éprouvant encore froid, ne

l’éprouve cependant plus humide, et cela parce que le chaînon du

_Dofre_, qui court presque nord et sud entre les deux pays, arrête les

nuages, et purge de leur pluie le courant d’air qui les

transportait[102].

Aux États-Unis, le vent de nord-est vient d’une étendue de mers dont la

surface, prolongée jusqu’au pôle, le sature sans interruption d’humidité

et de froid: aussi déploye-t-il éminemment ces deux qualités sur toute

la côte atlantique: il n’est pas besoin de regarder le ciel pour savoir

s’il souffle: dès avant qu’il se déclare, on peut le pronostiquer au

sein des maisons, à l’état déliquescent que prennent le sel, le savon,

le sucre, etc. Bientôt l’air se trouble; et les nuages, s’il en

existait, n’en forment plus qu’un seul, sombre et universel. Dans les

saisons froides, ou seulement fraîches, ce vaste nuage tombe en neige;

et si l’air est chaud, il se résout en pluie opiniâtre.... Depuis le cap

_Cod_, jusqu’au banc de _Terre-Neuve_, le vent de _nord-est_ pousse sur

la côte les brouillards les plus froids, les plus _transissans_ que

j’aie jamais éprouvés; il appartient aux physiologistes d’expliquer

pourquoi à Philadelphie comme au Kaire, ce vent affecte la tête d’un

sentiment douloureux de pesanteur et de compression: ce qu’il y a de

certain, c’est que dans ces deux villes, j’ai senti également bien à mon

réveil, avant de voir le ciel, si le nord-est régnait. Or, si une telle

disposition de corps ou toute autre de ce genre est la conséquence

nécessaire d’un état donné de l’atmosphère; s’il en résulte aussi

nécessairement une disposition analogue d’esprit et de faculté pensante,

ne s’ensuit-il pas que l’air exerce une influence majeure sur nos

facultés physiques et morales, comme l’a si bien observé le plus grand

des médecins dans son traité des _airs_, des _eaux_ et des _sites_? et

ne serait-ce pas à des causes de ce genre qu’il faudrait attribuer la

différence frappante qui existe entre certains peuples, dont les uns ont

généralement l’esprit vif, la conception aisée et rapide, tandis que

d’autres ont l’esprit pesant et la perception obtuse et lente[103]?

Les qualités de vent de nord-est diminuent naturellement d’intensité sur

la côte atlantique, à mesure que l’on s’avance plus au sud; mais elles

demeurent reconnaissables jusqu’en _Géorgie_, et nommer ce vent depuis

Québec jusqu’à Savanah, c’est désigner un vent humide, froid et

désagréable.

Ce langage change lorsqu’on passe à l’ouest des Alleghanys: là, au grand

étonnement des émigrants de Connecticut et de Massachusets, le

_nord-est_ et _l’est_ sont des vents plutôt secs qu’humides, plutôt

légers et agréables que pesants et fâcheux. La raison en est que là

comme en Norwége, ces courants d’air n’arrivent qu’après avoir franchi

un rempart de montagnes, où ils se dépouillent dans une région élevée

des vapeurs dont ils étaient gorgés. Aussi n’est-ce que par des cas

accidentels et rares, surtout en été, qu’ils transportent sur l’Ohio et

le Kentucky les pluies que l’on y désire; et alors elles y durent au

moins vingt-quatre heures, et quelquefois trois jours consécutifs, parce

qu’il a fallu un vide considérable dans l’atmosphère du bassin de

Mississipi, pour déterminer l’irruption de l’atmosphère atlantique, et

qu’il faut un ou plusieurs retours du soleil sur l’horizon, pour que la

chaleur de ses rayons rétablisse le niveau entre ces deux grands lacs

aériens: ces ruptures d’équilibre sont plus fréquentes pendant l’hiver,

à raison de l’état tempétueux de l’atmosphère sur la mer et le

continent; alors il n’est pas rare que le _nord-est_ et _l’est_

traversent les Alleghanys, et jettent sur le pays d’Ouest des ondées de

neige ou de pluie; mais bientôt leur antagoniste perpétuel, le

_sud-ouest_, qui règne dans cette contrée dix mois sur douze, les chasse

de son domaine et les force de se replier sur les monts. Là, s’établit

entre eux une lutte habituelle, dont les efforts inégaux et variés sont

l’une des causes de l’agitation de l’atmosphère pendant cette saison. Si

par hasard ils se balancent l’un l’autre, leur double courant n’a

d’issue qu’en s’élevant verticalement dans la région supérieure où ils

se replient l’un et l’autre, glissent horizontalement ou se renversent

dans les couches inférieures; mais tantôt le _sud-ouest_ l’emporte, et

il se répand jusqu’à l’Océan; et tantôt le _nord-est_ est vainqueur, et

il envahit jusqu’au Mississipi et au golfe du Mexique. C’est surtout aux

équinoxes que le choc est violent et l’irruption impétueuse: alors que

le passage du soleil à l’équateur, en refroidissant l’un des pôles qu’il

quitte, et réchauffant l’autre qu’il éclaire, occasione un balancement

général dans l’océan aérien; il arrive entre les masses opposées et les

courants antagonistes, des ruptures d’équilibre dont les conséquences

sont plus violentes et plus étendues. Aussi est-ce de préférence à cette

époque, et dans les mois d’avril et d’octobre que se montrent les

ouragans dont le vent de _nord-est_ est l’agent le plus habituel aux

États-Unis. Ces ouragans ont cela de particulier, que leur furie se

déploie ordinairement sur une courte ligne d’un quart de lieue,

quelquefois de trois cents toises de largeur, et seulement d’une ou deux

lieues de longueur. Dans cet espace, ils arrachent et renversent les

arbres des forêts, et ils y font des clairières, comme si la faux d’un

moissonneur avait passé sur quelques sillons d’un champ de blé. En

d’autres occasions plus rares, ils traversent le continent dans toute sa

longueur, et cela par un mécanisme que j’aurai occasion d’expliquer à

l’article du vent de sud-ouest.

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages · 第 8 / 28 段