Par exemple, à Philadelphie, par les 40° moins 5´, ce qui répond aux

latitudes de Madrid, de Valence, de Naples, etc., le thermomètre descend

chaque hiver pendant plusieurs jours à 8 et 10° sous zéro, et pendant

quelques-uns à 12 et à 14°: en deux hivers de suite, 1796-97 et 1797-98,

je l’ai vu tomber à 17 et 18° plusieurs jours de suite. Le froid alors

est si vif, que malgré le mouvement d’une marée de 6 pieds, la

Delaware, large de 800 toises, se trouve gelée en 24 heures: elle reste

ainsi fermée chaque hiver pendant 20, 30 et quelquefois 40 jours, en une

ou deux reprises; car il y a chaque hiver deux ou trois dégels, surtout

entre le 30e et 40e jours après le solstice: en 1788, du 4 au 5

février, le thermomètre, en une nuit, tomba depuis 2 ½ degrés sous

zéro jusqu’à 16 ¼ et la rivière fut gelée ferme le lendemain au soir.

En 1764, le 31 décembre, entre dix heures du soir et huit heures du

matin, elle gela de même au point de porter les passants. Dans cette

conversion presque subite du liquide au solide, l’on voyait, dit le

docteur _Rush_, une vapeur fumeuse s’élever de sa surface avec tant

d’abondance, que le peuple étonné s’assemblait pour considérer ce

phénomène.

Cependant, à partir du solstice d’été, et même une vingtaine de jours

auparavant, Philadelphie éprouve des chaleurs si accablantes, que les

rues sont désertes depuis midi jusqu’à 5 heures, et que la plupart des

habitants se couchent après leur dîner. Le thermomètre atteint assez

souvent 25°; l’on cite un ou deux exemples de 28 et de 30°: du jour à la

nuit, il varie depuis 15 et 16 jusque vers 22 et 23°, c’est-à-dire de

8°. Mais ce qui rend la chaleur plus insupportable, c’est le défaut

presque absolu de vent, surtout depuis trois heures après midi, et

l’humidité dont l’air est chargé sur toute cette côte.

Il résulte de ces termes extrêmes une échelle de variation pour les

États du milieu, d’environ 46 à 48°. Le docteur _Rush_ a été l’un des

premiers à observer que le climat de Pékin offrait la plus grande

analogie; et en étendant cette comparaison, l’on trouve en effet que

l’Amérique-nord a les rapports les plus marqués de climat et même de

sol, avec le nord de la Chine et avec la Tartarie adjacente.

Dans les États du sud, tels que la Virginie, les Carolines et la

Géorgie, la durée et l’intensité du froid diminuent assez régulièrement

comme les latitudes: la ligne du Potômac, et plus exactement celle du

_Patapsco_, forme à cet égard une démarcation tranchante. L’empire des

neiges s’arrête là, et le voyageur venant du Nord, qui jusqu’alors avait

vu des traîneaux à la porte ou dans la cour de chaque ferme, n’en

aperçoit plus sitôt qu’il a descendu le coteau rapide au pied duquel

coule le Patapsco: mais dans l’intérieur des terres, vers Blue-ridge,

les neiges prolongent un peu leur limite à raison de l’élévation du

sol..... Cette côte néanmoins éprouve des attaques de gelées assez vives

dans les quarante jours qui suivent le solstice d’hiver. A Norfolk, le

14 février 1798, il tomba dans une nuit 4 pieds de neige; et à

Charlestown même, par le 32° de latitude, c’est-à-dire, par le parallèle

de Maroc, le mercure tombe jusqu’à 4 degrés sous zéro (selon Liancourt),

et la terre gèle ferme jusqu’à 2 pouces d’épaisseur dans une seule

nuit[83].

Par inverse, sur toute la côte, depuis le Potômac, les chaleurs, dès un

mois avant le solstice d’été, sont si fortes que pendant 4 mois le

mercure s’élève communément après midi, entre 22 et 24°, malgré une

petite brise de mer: il va même jusqu’à 32 et 33° à Savanah, ce qui est

bien plus que l’Égypte, où 25 est le terme ordinaire à l’ombre, sans

compter qu’un vent vif et constant et un air très-sec rendent ce degré

très-supportable: le 17 juillet 1788, _Henri Ellis_ observait à Savanah

le mercure à 31°; il se plaignait que depuis plusieurs nuits il ne

baissait pas au-dessus de 29. Dans sa cave il restait à 21°[84], et sous

son aisselle à 29°. Le docteur Ramsay, qui a fait des observations

suivies à Charlestown, ne l’y a vu monter à 28° ½, qu’une seule fois

en 5 ans: mais Charlestown, situé à l’embouchure d’une petite rivière

qu’agite la marée, jouit des brises littorales, et passe tellement pour

un lieu frais relativement au reste du pays, que tous les planteurs

aisés viennent s’y réfugier en été, et qu’il ne reste que les noirs sur

les habitations.

Il résulte de ces faits pour les États du sud, une échelle de 32 à 34°

de variation; et sans doute le lecteur observe que cette échelle va

toujours décroissant du nord au midi: elle était de 66 à la baie de

Hudson; de 51 dans le Massachusets, de 48 en Pensylvanie; elle se réduit

à 35 ou 36 en Caroline; et si l’on s’avançait encore plus vers les

tropiques, on ne trouverait en beaucoup d’endroits que 18 et 20° de

variation annuelle: à la Martinique, par exemple, à Porto-Rico et autres

îles du Vent, le thermomètre, grâce aux brises régnantes, ne s’élève pas

au-dessus de 28°, ne tombe pas au-dessous de 10 au-dessus de zéro,

différence 18. Sur la chaîne des montagnes de Caracas, par les 10° de

latitude nord, à une élévation de plus de 1,200 toises au-dessus de

l’océan, le mercure se balance entre 10 et 21° sur zéro; à Surinam, près

du rivage de la mer, il joue entre 15 et 27°; aussi les voyageurs venant

de ces parages en été, trouvent-ils que la chaleur devient plus

insupportable à mesure qu’ils s’avancent au nord; et moi-même je

préfère, sans aucune comparaison, celle du Kaire à celle de

Philadelphie. Il est vrai qu’en s’approchant des Alleghanys, et mieux

encore en s’élevant sur leurs sommets, l’air plus vif, plus élastique,

rend la chaleur plus agréable, quoiqu’elle y soit souvent aussi

piquante; mais en général, dans nos zones dites temperées, et surtout

dans les lieux bas et humides, elle est plus désagréable que dans ce

qu’on appelle les _pays chauds_, et il est encore vrai que dans la zone

dite _torride_, le climat est plus égal que dans nos zones moyennes, et

qu’il y serait plus favorable à la santé, à la force vitale, si l’air

n’y était souvent gâté par les exhalaisons des eaux croupissantes et des

corps organisés en putréfaction, et si les étrangers, surtout les

Européens, n’y portaient leur voracité de viande et l’abus des liqueurs

spiritueuses à qui la chaleur ne pardonne pas.

Les météorologistes anglais et américains qui, selon le génie national,

ramènent tout à des calculs positifs ou systématiques, en mentionnant

ces extrêmes, le chaud et le froid, ont coutume d’en déduire un terme

moyen auquel je ne puis souscrire: par exemple, étant donnés pour termes

extrêmes de température à Salem, 19° sous glace et 31° par-dessus glace,

ils en font une somme de 50°, et prenant pour terme moyen la moitié,

25°, qui donne 6° au-dessus de glace, ils supposent ces 6° être la

température fondamentale et habituelle du pays: ils appliquent également

cette méthode aux variations d’une même journée; et si, comme il arrive

souvent aux États-Unis, il y a 8, 10 et 12° de variation dans les 24

heures, ils en prennent pareillement le terme moyen comme la température

du jour; mais dans la réalité, cette température fictive n’a point lieu,

parce que dans le cours d’un même jour, l’air varie si brusquement,

qu’il passe aux termes extrêmes sans station au terme moyen, et que dans

le cours de l’année, ce prétendu terme moyen n’a peut-être pas lieu

pendant 100 heures. Cette règle d’arithmétique est un peu moins vicieuse

dans les additions sommaires, qu’ils font du nombre d’heures et de jours

où a régné un même vent; mais quand de pareils tableaux ne sont point

accompagnés de la correspondance du thermomètre avec le vent régnant, la

majeure partie de leur instruction est perdue, en ce que l’on ne peut

plus connaître la nature et les effets de chaque vent, ni les causes de

variation dans la température dont nous verrons bientôt qu’ils sont les

principaux, pour ne pas dire les seuls agens.

Un moyen plus convenable d’évaluer la température fondamentale d’un

pays, serait celui proposé par M. Williams qui, pour base de cette

température, prend la chaleur naturelle et constante dont est imprégné

le terrain, et en cherche la mesure dans l’air et l’eau, soit des puits,

soit des cavernes les plus profondes, et il cite à cette occasion des

faits, qui méritent d’être rapportés.

[85]A Rutland, en Vermont, il a trouvé la température

des puits à 45 pieds de profondeur de

(5°¼ Réaumur) ci 5° ¼

En divers lieux de Massachusets 7°½,

ci 7° ½

A Philadelphie 9°⅕, ci 9° ⅕

En Virginie (selon M. Jefferson)[86] elle est

de 11°, ci 11°

A Charlestown (selon le docteur Ramsay),

elle est de 14°, ci 14°[87]

L’on voit, dans ce tableau, une gradation proportionnelle aux latitudes,

qui s’accorde avec les expériences de M. de Saussure pour réfuter la

vieille doctrine d’une température moyenne de 10° partout le globe, et

pour prouver que la chaleur de chaque lieu est en raison de la latitude,

ou plus exactement, de l’action du soleil sur le sol que ses rayons

imprègnent de chaleur.

§ II.

Les variations journalières sont plus grandes et plus brusques sur la

côte atlantique qu’en Europe.

Les variations excessives dont je viens de parler ne se bornent pas aux

saisons sur la côte atlantique; elles y ont encore lieu d’un jour à

l’autre, ou, pour mieux dire, très-fréquemment dans l’espace d’un seul

jour. On les remarque surtout dans les _États du milieu_, tels que le

sud du New-York, la totalité de la Pensylvanie et du Maryland; et dans

le pays plat, plutôt que sur les montagnes; par la raison sans doute que

ces _États du Milieu_, placés entre deux atmosphères opposées, celle du

pôle et celle du tropique, sont le théâtre où se passe la lutte

perpétuelle des grandes masses d’air froid et d’air chaud.

«Notre climat de Pensylvanie,» dit le docteur _Kush_[88], «est un

composé de tous les climats; l’humidité de l’Angleterre au printemps, la

chaleur de l’Afrique en été, le ciel de l’Egypte en automne, le froid de

la Norwège en hiver; et ce qui est bien plus fâcheux, quelquefois la

réunion de toutes dans un jour... Dans le cours de nos hivers, surtout

en janvier et février, il arrive souvent, en moins de 18 heures, des

variations de 6°, 8° et même de 12° (R)[89] du froid au chaud et du

chaud au froid, qui ont les plus fâcheux effets pour la santé. Du 4 au 5

février 1788, le mercure tomba, en moins de 10 heures, par un vent de

nord-ouest, depuis 2°¼ sous glace à 16°¼, différence 14° (R).

D’autres fois les vents de sud et sud-est amenant un air chaud de 10° et

12°, occasionent des dégels subits, et l’on a vu cette température,

persistant quelques jours, tromper la végétation, et faire éclore les

fleurs des pêchers en janvier; mais parce que le règne des froids ne

finit réellement qu’en avril, il ne manque jamais d’arriver de nouvelles

gelées par les vents de nord-est et nord-ouest, qui reproduisent les

alternatives que j’ai citées.

«Les mêmes variations ont lieu en été,» continue le docteur Rush, «et de

vives fraîcheurs remplacent presque chaque nuit les violentes chaleurs

du jour. L’on observe même que plus le mercure monte dans l’après-midi,

plus bas il tombe le matin au point du jour, car ce sont là les époques

extrêmes du froid et du chaud. Si à 2 heures après midi, il a monté à

22°, à la pointe du jour suivant, il sera vers 15° ou 16°; s’il n’a

monté qu’à 16° ou 17°, il tombera vers 11° ou 12°: ces chutes arrivent

surtout après une pluie d’orage; dans l’été de 1775, on a vu, en pareil

cas, dans l’espace d’une heure et demie, une chute de 8°½ (R)... En

général, excepté en juillet et août, il se passe peu de soirées sans

qu’on trouve le feu agréable. Ces variations ne sont point aussi

marquées dans la haute Pensylvanie vers les sources de la Susquehannah

et sur les plateaux de l’Alleghany: les froids en hiver y sont plus

fixes; en été les chaleurs y sont moins intenses; et sans doute la

qualité de l’air les rend aussi plus supportables que dans notre pays

inférieur où l’atmosphère est dense et humide».

Ce que nous venons de voir de la Pensylvanie, et qui convient également

au sud du New-York, au New-Jersey, au Maryland, s’applique encore avec

assez peu de différence à la côte de Virginie et des Carolines: dans la

ville de Charlestown, l’on éprouve fréquemment dans un jour d’été ou

d’hiver les variations de 8° et 10° (R). L’on a des exemples de 12° et

de 15°, et le docteur Ramsay en cite un de 22° (R) en moins de quinze

heures. Le 28 octobre 1793, le mercure tomba de 18° sur zéro à 3° sur

zéro, différence 15° en dix à douze heures[90]».

A Savanah, Henry Ellis, après s’être plaint des chaleurs d’été, ajoute:

«J’ai vu à la baie de Hudson tous les climats en un an; ici je les

éprouve en douze heures. Le 10 octobre 1757, le mercure était au soir à

24° (R); le lendemain 11, il fut à 2° ⅓; différence 21° ⅔[91]».

Les pays du nord ne sont pas moins exposés à ces vicissitudes; mais il y

a cette différence entre eux et ceux du midi, que dans les _États du

Sud_, les variations se font plutôt du chaud au froid, tandis que dans

les États du Nord, elles ont plus souvent lieu du froid au chaud; en

sorte que dans ces derniers, l’effet produit sur les corps arrive plus

souvent par dilatation, tandis que dans les premiers il arrive plutôt

par _constriction_. Je trouve dans le journal manuscrit de Bougainville,

des faits de ce genre qui méritent d’être cités.

«11 décembre 1756, à Québec: depuis trois jours, le thermomètre a monté

de 19° sous glace à zéro de glace. Aujourd’hui il pleut et dégèle par

_vent de sud, et le temps est aussi vain qu’au printemps_.

«14 décembre après midi: le vent vient de tourner à nord-ouest; la gelée

reprend ferme: déja 3°½ sous glace: le lendemain 15, le mercure est à

21°, le vent a passé du nord-ouest au sud-ouest, _ciel clair-fin_.

«Le 18 janvier par vent de nord-ouest, 27° sous glace; temps clair,

prodigieusement froid: les voyageurs arrivent avec le nez et les doigts

des mains et des pieds gelés: le froid est toujours moindre à la basse

ville qu’à la citadelle: l’élévation de celle-ci l’expose au vent de

nord-ouest dont la ville est garantie.»

A la baie de Hudson, Umfreville et Robson, observateurs également

exacts et judicieux, citent des faits semblables: ils remarquent que

pendant les vingt à trente jours que durent les chaleurs d’été, les

nuits se tiennent souvent assez chaudes; mais pendant l’hiver, il arrive

par les vents de sud de ces transitions d’un froid de 18° et 20° à zéro

de glace, qui occasionent cette sensation d’un _temps vain_, dont parle

Bougainville; sensation très-bizarre pour nous, qui à ce terme de zéro,

nous plaignons du froid; mais qui est réellement la même chose que

lorsque nous passons de zéro à 15° sur glace, et que lorsqu’un Africain

passe de 20 à 30 degrés, toujours effet de comparaison. C’est encore par

l’effet de cette habitude des organes, qu’à Charlestown on se plaint du

froid quand le thermomètre est à 10° ou 12° sur glace, et que l’on y

brûle, selon la remarque de Liancourt, autant de bois qu’à Philadelphie,

où le mercure tombe 15° plus bas.

En comparant les tables thermométriques des divers lieux dont je viens

de parler, et en faisant moi-même des observations journalières sur les

variations de l’air, je n’ai pu manquer d’apercevoir une harmonie

constante entre ces variations, et certains rumbs de vents qui leur sont

toujours associés: toujours j’ai vu les transitions du froid au chaud se

faire par le changement et le passage des vents de nord-est et

nord-ouest, aux rumbs de sud-est et de sud: et par inverse les

transitions du chaud au froid, se faire par le changement des vents de

sud et sud-est en vents de nord-est et nord-ouest, et cela depuis la

Floride jusqu’au Canada et à la baie de Hudson: de là un premier élément

de théorie applicable à tous les problèmes de ce climat; mais parce que

les bonne théories ne sont que la série méthodique et la réunion de tous

les faits d’un même genre, je ne veux point me hâter de résoudre ces

problèmes par des faits isolés, et je continue d’y procéder par

l’exposition de plusieurs singularités, qui au premier coup d’œil

sembleraient y faire exception.

§ III.

Le climat du bassin d’Ohio et de Mississipi est moins froid de trois

degrés de latitude que celui de la Côte atlantique.

Voici une de ces singularités qui mérite d’autant plus d’attention que

je ne sache pas qu’on l’ait décrite jusqu’à ce jour avec toutes ses

circonstances. Pour le fait principal j’emprunterai les paroles de M.

Jefferson dans ses notes sur la Virginie (p. 7).

«C’est une chose remarquable, dit-il, qu’en allant de l’est à l’ouest,

sous le même parallèle, notre climat devient plus froid à mesure qu’on

avance vers l’ouest, comme si l’on se rapprochait du nord. Cette

observation a lieu pour celui qui vient des parties du continent situées

à l’est des Alleghanys, jusqu’à ce qu’il ait atteint le sommet de ces

montagnes, qui sont les terres les plus hautes, entre l’Océan et le

Mississipi. De là, en se tenant toujours sous la même latitude, et

allant à l’ouest jusqu’au Mississipi, la progression se renverse; et si

nous en croyons les voyageurs, le climat devient plus chaud qu’il ne

l’est sur les côtes aux mêmes latitudes. Leur témoignage sur ce point

est confirmé par les espèces de végétaux et d’animaux qui subsistent et

se multiplient naturellement dans ces pays, et qui ne réussissent point

sur les côtes. Ainsi l’on trouve les catalpas sur le Mississipi jusqu’au

37° de latitude, et les roseaux jusqu’au 38°: on voit les perroquets,

même l’hiver, sur le Scioto au 39°. Dans l’été de 1779, lorsque le

thermomètre était à 90° Fahrenheit, (25° ¾ R.) à Monticello, et à 96°

F. (28° ⅓ R.) à Williamsburg, il était à 110° F. à Kaskaskia (34° ⅔

R.), etc.»

Comme voyageur je puis confirmer et développer l’assertion de M.

Jefferson: dans le trajet que je fis pendant l’été de 1796, depuis

Washington sur Potômac, jusqu’au poste Vincennes, sur la Wabash, je

recueillis des notes dont voici les principaux résultats;

5 mai 1796, premières fraises à Annapolis sur le rivage et au niveau de

l’Océan;

12 mai, les mêmes à Washington, sol déja plus élevé;

30 mai, les mêmes à Frédérick-Town, au pied de Blue-ridge, environ 180

pieds au-dessus de l’Océan (ici les cerises ne mûrissent pas mieux qu’à

Albany, 50 lieues plus nord; mais situé au niveau de la marée);

6 juin, premières fraises dans la vallée de Shenandoa à l’ouest de

Blue-ridge, et peut-être 150 toises au-dessus de l’Océan;

1er juillet à Monticello, chez M. Jefferson, la moisson de froment a

commencé sur les basses pentes de _South West mountain_, à l’exposition

de sud et sud-est, tandis que sur les revers exposés au nord-ouest, vers

Charlotteville, elle n’a commencé que du 12 au 14;

10 juillet; moisson à _Rock-fish-gap_, au sommet de Blue-ridge, 1150

pieds anglais d’élévation, 350 mètres: deux jours plus tôt elle a lieu

dans le vallon de Staunton, situé environ 70 mètres plus bas.

12 juillet, moisson sur les montagnes de Jackson, élévation de plus de

2,200 pieds anglais (683 mètres).

20 juillet, moisson sur l’Alleghany, élevé de plus de 800 mètres.

L’on voit que dans cette ligne ascendante, elle a constamment tardé en

proportion des niveaux.

En descendant l’autre pente de l’Alleghany, celle de l’ouest, je trouvai

qu’à Green-Briar, situé en plaine basse, elle avait eu lieu 5 jours

plus tôt (15 juillet).

Dans le vallon du grand Kanhawa, à l’embouchure de l’Elk, elle avait eu

lieu le 6.

Le 11, à _Gallipolis_; colonie des Français, au Scioto[92].

Le 15, à Cincinnati, situé plus au nord.

Je ne trouvai point de froment à Poste-Vincennes, sur la Wabash; on y

préfère le maïs, le tabac et le coton, produits qui caractérisent un

climat chaud.

Le 1er juillet, on avait moissonné à Kaskaskia, sur le Mississipi,

comme à Monticello.

Cette seconde ligne, depuis l’Alleghany, ne présente pas en apparence la

même régularité que la précédente, sans doute par une raison combinée de

la diversité des niveaux, des expositions, et même des latitudes qui y

sont plus variées; par exemple, si Cincinnati est plus tardif que

_Gallipolis_, ce doit être parce qu’il est un peu plus nord, et surtout

moins abrité des vents de cette partie, et moins ouvert au midi. Si le

vallon de Kanhawa est encore plus précoce, quoique plus élevé, ce peut

être à raison de son encaissement dont l’effet concentre la chaleur que

j’y trouvai réellement bien plus vive qu’ailleurs; et, dans nos propres

jardins, nous avons la preuve de cette action des divers aspects,

puisque nos espaliers mûrissent les mêmes espèces de fruits à des

époques différentes de huit et dix jours, selon qu’ils sont exposés au

midi, au levant ou au couchant, et encore, selon qu’ils sont abrités des

vents et frappés de la réverbération d’autres murs. Il n’en est pas

moins vrai que la règle des niveaux se trouve en général observée dans

la ligne décrite, et qu’il y a une identité remarquable d’époque de

moisson (1er juillet) entre _Kaskaskia_ et Monticello, situés sous le

même parallèle, et à une élévation que je présume très-ressemblante.

Néanmoins je suis loin de disconvenir qu’il existe dans le _pays

d’Ouest_ plusieurs phénomènes de température et de végétation, auxquels

ne peuvent satisfaire ni les niveaux, ni les expositions: au premier

rang de ces phénomènes, est celui que depuis quelques années les

botanistes observent et constatent davantage de jour en jour: ayant

comparé les lieux où croissent spontanément certains arbres et certaines

plantes à l’est et à l’ouest des Alleghanys, ils ont découvert qu’il y

avait une différence uniforme générale d’environ 3° de latitude plus

chaude, en faveur du bassin d’Ohio et de Mississipi; c’est-à-dire, que

les arbres et les plantes qui veulent un climat chaud, et des hivers

moins longs et moins froids, se trouvent 3° plus nord dans l’ouest des

Alleghanys, qu’à l’est sur la côte atlantique; ainsi, le coton, qui

réussit à Cincinnati, à Poste-Vincennes, par les 39° de latitude, n’a

encore pu se cultiver plus nord que 35 et 36° dans les Carolines. Il en

est de même des catalpas, des sassafras, des pâpâs, des pacanes ou noix

illinoises[93], et de beaucoup d’autres arbres et plantes dont le détail

exigerait des connaissances que je n’ai point en cette partie[94].

Ce genre de preuves qui est irrécusable se trouve d’ailleurs appuyé par

les phénomènes particuliers à chaque saison. Dans toute ma route sur

l’Ohio, et dans mes diverses stations en _Kentucky_, à _Gallipolis_, à

_Lime-stone_, à _Washington_ de Kentucky, à Lexington, à Louisville, à

Cincinnati, au Poste-Vincennes, les renseignements que j’ai recueillis

ont été unanimement les faits suivants.

«L’hiver ne commence que vers son solstice, et les froids ne se montrent

que dans les quarante à cinquante jours qui le suivent. Ils n’y sont pas

même fixes et constants; mais il y a des relâches de jours tempérés et

chauds. Le thermomètre ne descend ordinairement pas au-dessous de 5 et

6° (R) sous zéro; les gelées qui d’abord se montrent dans quelques jours

d’octobre pour disparaître, puis revenir vers la fin de novembre, et

cesser encore, les gelées, dis-je, ne s’établissent que vers janvier:

les ruisseaux, les petites rivières et les eaux dormantes gèlent alors,

mais restent rarement gelés plus de 3 à 15 jours.»

L’on a regardé comme un cas sans exemple celui de l’hiver 1796-97, où le

mercure a tombé à 15° sous zéro, et où les rivières Alleghany,

Monongahélah et Ohio, ont été scellées de glace, depuis le 28 novembre

jusqu’au 30 janvier, c’est-à-dire soixante-cinq jours: la Wabash gèle

presque chaque hiver, mais seulement de 3 à 15 jours.

Dans tout le Kentucky et le bassin d’Ohio, les neiges ne durent

ordinairement que de 3 à 8 ou 10 jours; et dans le cours même de

janvier, l’on a des jours vraiment chauds, à 15 et 18° par des vents de

sud-ouest et de sud, et par un ciel brillant et pur. Le printemps amène

des pluies et des giboulées par des vents de nord-est et de nord-ouest;

mais dès quarante jours après l’équinoxe, les chaleurs commencent à

s’établir. «Elles sont dans toute leur force pendant les 60 à 70 jours

qui suivent le solstice d’été: le thermomètre se tient alors entre 26 et

27° (R). On le remarqua en 1797 à Cincinnati et à Lexington, à 29°

(R)... Pendant tout ce temps, les orages sont presque journaliers sur

l’Ohio; ils y produisent une chaleur pesante que la pluie ne tempère

pas; tantôt ils arrivent par les vents de sud et de sud-ouest, tantôt

ils sont le produit de l’évaporation du fleuve et de la vaste forêt qui

couvre la contrée. La pluie qu’ils versent par torrents ne rafraîchit

qu’un instant le sol embrasé, et la chaleur du lendemain l’élevant en

vapeurs forme au matin d’épais brouillards qui se convertissent ensuite

en nuages, et recommencent le jeu électrique de la veille: l’eau du

fleuve est chaude à 14 et 15° sur zéro: les nuits sont calmes, et ce

n’est qu’entre 8 et 10 heures du matin que s’élève une légère brise

d’ouest ou de sud-ouest, qui cesse vers 4 heures du soir.»

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages · 第 7 / 28 段