chute. On peut même avancer derrière cette prodigieuse nappe d'eau,
parce que, outre que le rocher du haut duquel elle se précipite a une
forte saillie, la chaleur[69] occasionée par le violent bouillonnement
des eaux, a causé, dans la partie inférieure du roc, des cavernes
profondes qui s'étendent au loin sous le lit de la cataracte. En
entendant le bruit sourd et mugissant qu'elles occasionent, Charlevoix a
eu le mérite de deviner l'existence de ces cavernes[70]. Je m'avançai de
5 ou 6 pas derrière la nappe d'eau, afin de jeter un coup-d'œil dans
l'intérieur de ces cavernes; mais je faillis d'être suffoqué par un
tourbillon de vent qui règne constamment et avec furie au pied de la
chute, et qui est causé par les chocs violents de cette prodigieuse
masse d'eau contre les rochers. J'avoue que je ne fus pas tenté d'aller
plus avant, et aucun de mes compagnons n'essaya plus que moi de pénétrer
dans ces antres terribles, séjour menaçant d'une mort certaine. Aucune
expression ne peut donner une juste idée des sensations qu'imprime un
spectacle si imposant: tous les sens sont saisis d'effroi; le bruit
effrayant de l'eau inspire une terreur religieuse qui s'augmente encore,
lorsque l'on réfléchit qu'un souffle de ce tourbillon peut subitement
enlever de dessus le rocher glissant le faible mortel qui s'y place, et
le faire disparaître dans le gouffre affreux qu'il a sous ses pieds, et
dont aucune force humaine ne pourrait le sauver.» Tel est le récit de M.
Weld.
Il me restait à savoir comment le fleuve se dégageait du ravin où il
était captif. Je continuai ma route à pied à travers les bois, par un
sentier toujours en pente, l'espace de 6 milles: je cherchais à deviner
quelle en serait l'issue, lorsqu'enfin j'arrivai au bord de
l'escarpement dont j'ai parlé: les Canadiens appellent cet endroit le
_Platon_, au lieu du _Plateau_, et l'on dirait encore mieux la
_Plate-forme_. Ma vue, alors dégagée des arbres, découvrit tout à coup
un horizon immense; en avant, au nord, le lac Ontario semblable à une
mer; plus près de moi, une longue prairie par laquelle le Saint-Laurent
s'y rend, en formant 3 coudes; sous mes pieds, et comme au fond d'une
vallée, le petit village de Queenstown assis sur sa rive ouest, tandis
que vers ma droite, le fleuve sortait enfin comme d'une caverne, par
l'issue du ravin dont le bois me masquait le bord et l'ouverture.
Pour quiconque examine avec attention toutes les circonstances de ce
local, il devient évident que c'est ici que la chute a d'abord commencé,
et que c'est en sciant, pour ainsi dire, les bancs du rocher, que le
fleuve a creusé le ravin, et reculé d'âge en âge sa brèche jusqu'au lieu
où est maintenant la cascade. Il y continue son travail séculaire avec
une lente mais infatigable activité: les plus vieux habitants du pays,
comme l'observe M. Weld, se rappellent avoir vu la cataracte plus
avancée de plusieurs pas: un officier anglais, stationné depuis 30 ans
au fort Érié, lui cita des faits positifs, prouvant que des rochers
alors existants avaient été minés et engloutis: dans l'hiver qui suivit
mon passage (1797), les dégels et le débordement détachèrent des blocs
considérables qui gênaient l'élan de l'eau: et si, depuis que les
Européens y ont abordé la première fois, il y a plus d'un siècle et
demi, ils eussent tenu des notes précises de l'état de la chute, nous
aurions déja quelques idées de ses progrès, attestés d'ailleurs par le
raisonnement et par une foule d'indications locales que l'on rencontre à
chaque pas[71].
Pendant 5 jours que je passai chez M. Powel, juge, qui a formé son
établissement à 4 milles du _Platon_, j'eus le loisir d'aller visiter le
ravin à un endroit où se trouve une espèce de grande baie dans l'un de
ses flancs: cette baie a cela de remarquable, que les eaux y forment un
grand remous ou tournoiement dans lequel s'engagent la plupart des corps
flottants qui n'en peuvent plus sortir. L'on voit à cet endroit que le
fleuve arrêté par la dureté du rocher, a porté sa chute sur plusieurs
points, et que ce n'est qu'en les tâtant qu'il en a trouvé un plus
faible par lequel il a continué sa route.
A cet endroit le banc du rocher à fleur de terre, est calcaire ainsi
qu'à la brèche du _Platon_; et l'on a droit de le croire tel dans tout
le cours du ravin, puisque la table sur laquelle s'appuie la cataracte
l'est aussi, et de l'espèce appelée _calcaire primitif_ ou
_cristallisé_. M. le docteur Barton, qui l'a examiné avec plus de loisir
que je n'ai pu le faire, évalue son épaisseur à 16 pieds anglais; il
croit ce banc calcaire assis sur des bancs de schiste bleu qui
contiennent une forte dose de soufre[72]. J'ai trouvé beaucoup, de ces
schistes sur les bords du lac Érié, et il est probable que ce même banc
tapisse son fond et le lit du Saint-Laurent: avec les siècles, si le
fleuve poursuivant son travail, cesse de trouver la roche calcaire qui
l'arrête, et s'il rencontre des couches plus molles, il finira par
arriver au lac Érié, et alors s'opérera dans l'avenir l'un de ces grands
desséchements dont les vallées du Potômac, de l'Hudson et de l'Ohio nous
ont offert des exemples dans le passé. Ce grand incident pourrait être
aidé et hâté par des causes qui paraissent avoir joué un grand rôle dans
toute la structure de ce pays, je veux dire les volcans et les
tremblements de terre dont les traces physiques et les souvenirs
historiques se retrouvent en grand nombre sur toute la côte atlantique,
ainsi que je l'exposerai dans un instant.
La chute de Niagara est sans contredit la plus prodigieuse de toute
cette contrée; mais l'on y en compte beaucoup d'autres dignes de
l'attention des naturalistes, les unes par leur volume, les autres par
leur élévation.
Sur le prolongement du même coteau, d'où
tombe le Saint-Laurent, et aussi sur la rive méridionale
du lac Ontario, la rivière Génésee subit 2
ou 3 chutes dont la somme additionnée égale celle
de Niagara, et prouve que l'escarpement conserve
son niveau avec une régularité remarquable: j'ai
dit 2 ou 3 chutes, parce que les voyageurs diffèrent
entre eux sur ces nombres, et que n'étant pas
témoin, je ne puis résoudre la question. M. Arrow-Smith
n'en compte que 2, dont la plus voisine
du lac a 75 pieds anglais de hauteur, ci 75
et la seconde, au-dessus d'elle, 96 pieds, ci 96
---
ce qui fait 171 pieds anglais. Total 171
---
et revient à environ 157 pieds de France, ci 157
M. Pouchot, officier français en Canada, dans la guerre de 1756, compte
3 chutes[73];
la première large de 2 arpents et haute de
60 pieds, ci 60
La seconde peu considérable
La troisième large de 3 arp. et haute de
100 pieds 100
---
TOTAL 160
---
Cette somme de 160 pieds coïncide très-bien, comme l'on voit, avec les
157 de M. Arrow-Smith, dont les auteurs paraissent avoir négligé la
seconde cascade.
Bougainville, le célèbre navigateur autour du
monde, qui fit aussi la guerre en 1756 au Canada,
évalue, dans son journal manuscrit qu'il m'a communiqué,
cette seconde chute à 20 pieds: ce serait
donc une hauteur totale d'environ 180 pieds,
ci 180
Or Niagara compte pour sa chute 144
pieds, ci 144
Plus, pour la pente des rapides qui la
précèdent, environ 50 pieds anglais, à
peu près 46 de France, ci 46
----
TOTAL 190^{P}[74]
----
La différence se réduit à 10 pieds, et si l'on considère que ces
élévations varient selon les époques des eaux basses et dés
débordements, l'on conviendra que des mesures prises en temps divers,
par diverses personnes, peuvent difficilement mieux cadrer.
Au-dessous de Québec, sur la rive nord du Saint-Laurent, une rivière
médiocre forme une chute célèbre sous le nom de _Montmorency_: elle a
220 pieds de hauteur sur une nappe de 46 à 50 de large, et elle présente
des effets très-pittoresques, par l'apparence blanche et neigeuse
qu'elle prend dans cette énorme chute.
Au-dessus de la même ville, sur la rive sud, est la chute d'une autre
rivière appelée la _Chaudière_; elle est moins haute de moitié que les
précédentes; mais sa largeur est de 225 à 230 pieds[75].
Une troisième chute, nommée le _Cohoes_, est celle de la Mohawk, 3
milles avant son embouchure dans le fleuve Hudson: ce nom de _Cohoes_ me
paraît un mot imitatif conservé des sauvages, et par un cas singulier,
je l'ai retrouvé dans le pays de Liége, appliqué à une petite cascade, à
trois lieues de Spa: le Cohoes de la Mohawk est évalué par les uns à 65
pieds, par d'autres à 50 seulement: la nappe d'eau a environ 800 pieds
de large: elle est brisée par beaucoup de roches.
Une quatrième chute est celle du Potômac, à Matilda, 6 milles au-dessus
de George-town: elle a environ 72 pieds de hauteur, sur 8 à 900 de
large. Le fleuve qui jusqu'alors avait coulé dans une vallée bordée de
coteaux, sauvages comme ceux du Rhône en Vivarais, tombe tout à coup
comme le Saint-Laurent, dans un profond ravin de pur roc, granit micacé,
taillé à pic sur les deux rives: il s'en dégage quelques milles plus bas
par un évasement de la vallée dans le pays inférieur.
L'on compte encore plusieurs autres chutes remarquables plutôt par leur
hauteur que par leur volume: telle est celle de _Falling-spring_, sur
l'une des hautes branches de la rivière James, venant de _Warm-spring_:
M. Jefferson, qui la cite dans ses notes sur la Virginie[76], l'évalue à
200 pieds anglais de hauteur, mais sa nappe n'a que 15 pieds de largeur.
Telle encore celle de _Paissaik_, dans le New-Jersey, haute de 66 à 70
pieds, large d'environ 110; quant à celle appelée _Saint-Antoine_, sur
le Mississipi, au-dessus de la rivière Saint-Pierre, je dirai seulement,
d'après M. Arrow-Smith, qu'elle a 29 pieds anglais, c'est-à-dire 8
mètres ⅘.
A tous ces grands accidents de la nature, notre Europe n'offre de
comparable que la chute de _Terni_ en Italie, et celle de _Lauffen_,
sous _Schaffouse_, où le Rhin se précipite, selon M. Coxe, de 70 à 80
pieds: ce voyageur observe que la nappe d'eau est brisée par de grandes
massés de rochers, et c'est, avec sa hauteur, un second motif de la
comparer à celle du Potômac. Quant à la chute de _Terni_, elle est la
plus haute de toutes, puisqu'elle a 700 pieds de hauteur; mais le volume
d'eau n'est pas très-considérable. Ce que l'on pourrait citer des autres
cascades des Alpes et des Pyrénées, ne mérite pas de mention après de si
grands objets; et maintenant que nous connaissons avec précision les
cataractes du _Nil_, jadis si vantées, et que nous savons qu'elles ne
sont réellement que des _rapides_ depuis 4 pouces jusqu'à un pied par
chaque banc de granit, en eaux basses, nous avons une preuve nouvelle de
l'esprit exagérateur des Grecs, et de leur faible instruction en
géographie et en histoire naturelle.
CHAPITRE VII.
Des tremblements de terre et des volcans.
Quoique l'Amérique du nord ne nous soit connue que depuis moins de deux
siècles, cet intervalle, si court dans les annales de la nature, a déja
suffi à nous prouver, par de nombreux exemples, que les tremblements de
terre ont dû y être fréquents et violents dans les temps passés; et
qu'ils y ont été l’agent principal des bouleversements dont la côte
atlantique offre des traces générales et frappantes. En remontant
seulement à l’an 1628 (époque de l’arrivée des premiers colons anglais),
et terminant à 1782, dans une période de 154 ans, M. Williams, à qui
nous devons des recherches curieuses sur ce sujet, a trouvé mention
authentique de plus de 45 tremblements de terre: les détails qu’il en a
consignés dans plusieurs mémoires[77], établissent en faits généraux:
«Que les tremblements de terre s’annonçaient par un bruit semblable à
celui d’un vent violent, ou d’un feu qui prend dans le tuyau d’une
cheminée: qu’ils abattaient les têtes des cheminées, quelquefois même
les maisons: qu’ils ouvraient les portes, les fenêtres, séchaient les
puits et même plusieurs rivières: qu’ils donnaient aux eaux _une couleur
trouble, et l’odeur fétide du foie de soufre_ (_sulfure ammoniacal_), et
qu’ils _jetaient par de grandes crevasses du sable ayant la même odeur_:
que leurs secousses semblaient partir d’un foyer intérieur qui soulevait
la terre de dessous en dessus, et dont la ligne principale courant
nord-ouest et sud-est, suivait la rivière Merrimac, s’étendait au sud
jusqu’au Potômac et au nord par-delà le Saint-Laurent, _affectant
surtout la direction du lac Ontario_.»
Quelques phrases de ce texte sont remarquables par leur analogie avec
des faits locaux que j’ai présentés. Cette odeur de foie de soufre (ou
sulfure ammoniacal) donnée _aux eaux et aux sables, vomis du sein de la
terre par de grandes crevasses_, n’aurait-elle pas été fournie par la
couche de schistes que nous avons vue à Niagara sous la couche calcaire,
et qui lorsqu’on la sommet au feu, _exhale fortement le soufre_; il
n’est, à la vérité, que l’un des éléments du produit cité, mais une
analyse exacte pourrait y découvrir l’autre: cette couche de schistes se
retrouve sous le lit de l’Hudson et reparaît dans beaucoup de lieux de
l’État de New-York et de la Pensylvanie parmi les grès et les granits:
l’on a droit de supposer qu’elle règne autour de l’Ontario, et sous le
lac Érié, par conséquent qu’elle forme l’un des planchers du pays où les
tremblements ont leur principal foyer.
La ligne de ce foyer courant nord-ouest et sud-est, _affecte_ surtout la
direction de l’Atlantique au lac Ontario. Cette prédilection est
remarquable à raison de la structure singulière de ce lac: les autres
lacs, malgré leur étendue, n’ont point une grande profondeur; l’Érié n’a
jamais plus de 100 à 120 pieds: l’on voit en nombre d’endroits le fond
du lac _Supérieur_: l’Ontario, au contraire, est en général
très-profond, c’est-à-dire, passant 45 et 50 brasses (250 pieds); et
dans une étendue considérable l’on a essayé des sondes de 110 brasses
armées de boulets, sans rien toucher ni rapporter. Cet état a lieu
quelquefois près de ses bords: d’où il résulte une indication presque
évidente que le bassin de ce lac est un cratère de volcan éteint: cette
induction se confirme, 1º par les produits volcaniques déja trouvés sur
ses bords: et sans doute des yeux exercés en trouveront beaucoup
d’autres; 2º par la forme du grand talus ou escarpement qui entoure
presque circulairement le lac, et qui annonce de toutes parts à l’œil
et au raisonnement, que jadis le plateau de Niagara s’étendait jusque
vers le milieu du lac Ontario, et qu’il s’y est affaissé et englouti par
l’action d’un volcan alors en vigueur. L’existence de ce fourneau se
lie parfaitement avec les tremblements de terre cités: et ces deux
agents que nous trouvons ici réunis, en nous confirmant d’une part celle
d’un grand foyer souterrain, à une profondeur inconnue, mais
considérable, donne de l’autre une explication heureuse et plausible de
la confusion de toutes les couches de pierres et de terres qui a lieu
sur toute la côte atlantique: elle explique aussi pourquoi les bancs
calcaires et même granitiques, y sont inclinés depuis 45 jusqu’à 80
degrés à l’horizon, leurs tables fracturées ayant dû rester dans le
déplacement occasioné par les grandes explosions. C’est à cette fracture
du banc d’Isinglass que sont dues ses petites cascades; et ce fait
indiquerait que jadis le foyer s’étendit au delà du Potômac dans le sud,
comme ce banc lui-même. Sans doute il avait des communications avec
celui des Antilles. J’ai dit ailleurs que ces tremblements de terre
n’ont point de traces dans le pays de l’Ouest: que les sauvages même
n’en connaissent point le nom: j’ajoute que, selon le docteur Barton,
ils ne connaissent pas non plus celui de _volcan_ dont en effet l’on
n’aperçoit aucun vestige au midi des lacs, mais dont le Alleghanys en
offrent plusieurs. L’on m’a dit au fort Détroit que les sauvages du nord
du Canada font mention d’un volcan qui fume encore quelquefois dans
l’intérieur du pays; mais ce fait a besoin de rapports plus
authentiques.
Il est à désirer, et l’on a droit d’espérer, que par la suite du temps
des sociétés savantes formées aux États-Unis, pourront appliquer à ce
genre de recherches géologiques des soins et des dépenses qui passent
les moyens des voyageurs étrangers et isolés. L’on peut assurer d’avance
qu’elles en obtiendront des résultats très-nouveaux et très-précieux
pour l’histoire du globe, et qu’elles porteront jusqu’à l’évidence une
conjecture déja formée par plusieurs physiciens, et dont je demeure
convaincu; savoir, que le continent de l’Amérique du nord n’a été dégagé
que postérieurement à la majeure partie de l’ancien hémisphère et de
l’Amérique du sud, des eaux soit océaniques, soit douces et fluviatiles,
qui ont jadis couvert la totalité de notre planète, à une hauteur
supérieure aux plus hautes montagnes, et pendant une durée si longue
qu’elle a suffi à la dissolution des matériaux qui se sont cristallisés
depuis leur évaporation ou depuis leur retraite..... mais j’ai désormais
assez parlé de l’état du sol; il est temps d’occuper le lecteur de celui
du climat.
CHAPITRE VIII.
Du climat.
Par _climat_[78], on devrait, selon le sens littéral du mot, n’entendre
que le _degré_ de latitude d’un pays; mais parce qu’en thèse générale
les pays se sont montrés froids ou chauds, selon leurs degrés de
latitude, l’idée accessoire s’est tellement associée à l’idée
principale, que le terme _climat_ est devenu synonyme de _température
habituelle_ de l’air; et néanmoins il n’est pas vrai que la température
soit essentiellement déterminée par la latitude: une foule de faits
prouvent au contraire qu’elle est modifiée et même dénaturée par
diverses circonstances du sol, telles que sa surface aride ou aqueuse,
nue ou boisée, son élévation ou son abaissement au niveau de la mer, son
exposition à tel ou tel aspect du ciel, enfin et par-dessus tout, par
l’espèce et la qualité des courants de l’air, c’est-à-dire des _vents_
qui parcourent cette surface; d’où il suit que le sol devient un élément
constituant de la température, et par conséquent du _climat_ tel qu’on
l’entend; et ce que je vais exposer des divers phénomènes de celui des
États-Unis, ajoutera de nouvelles preuves à cette vérité.
§ I.
Le climat de la côte atlantique est plus froid en hiver et plus chaud en
été que ses parallèles d’Europe.
Depuis long-temps les historiens de l’Amérique et les physiciens ont
remarqué avec surprise que le climat sur la côte atlantique était de
plusieurs degrés plus froid en hiver que ses parallèles d’Europe, et
même d’Asie et d’Afrique sur le bassin de la Méditerranée; mais ils me
paraissent n’avoir pas donné assez d’attention à une seconde
circonstance également remarquable; savoir, que la température y est
aussi généralement plus chaude en été de plusieurs degrés. Je vais
développer l’un et l’autre cas par des exemples détaillés.
Dans les parties nord de la Nouvelle-Angleterre, par une latitude
moyenne de 42 à 43°, des observations faites à _Salem_ près Boston,
pendant sept ans, par M. Edouard Holyhoke[79], et comparées à 20 autres
années d’observations recueillies à Manheim[80] constatent que le climat
de Salem est à la fois plus froid en hiver et plus chaud en été que
celui d’un nombre de villes données en Europe, ainsi qu’on le voit dans
le tableau suivant:
Latitude. Max. de froid. Max. de chaud. Éch. de variat.
Rome. 41° 53´ 0 24 24°
Marseille. 43° 17´ 4 25 29°
Padoue. 45° 22´ 10 29 39°
Salem. 42° 35´ 19½ 31½ 51°
L’on remarquera, dans ce tableau, qu’à Salem la différence du froid au
chaud est de 51°, tandis qu’à Rome elle n’est que de 24°, à Marseille de
29°, et à Padoue de 39°.
En général, dans les États de Maine, Vermont, New-Hampshire et même
Massachusets, pays situés entre les 42 et 45°, c’est-à-dire,
correspondants au midi de la France et au nord de l’Espagne, la terre
demeure chaque hiver assez couverte de neiges pendant trois et quatre
mois, pour rendre habituel et général l’usage des traîneaux. Le
thermomètre, qui varie alors depuis la glace jusqu’à 8 et 10°
au-dessous, descend quelquefois à 12, à 14 et jusqu’à 18° sous zéro.
L’historien de New-Hampshire, M. Belknap, l’a vu à 18 ¼ à Portsmouth,
sur la côte au nord de Salem; et l’historien de Vermont, M. S. Williams,
l’a vu à 26° sous zéro à Rutland, au pied des _Montagnes-Vertes_.
Un peu plus avant dans le nord, c’est-à-dire en Canada, par les 46 et
47° de latitude, ce qui correspond au milieu de la France, la neige
s’établit dès le mois de novembre et dure jusque vers la fin d’avril,
c’est-à-dire pendant six mois, épaisse de 4 à 6 pieds, par un ciel
très-clair et un air très-sec: elle est telle surtout vers Québec, où le
thermomètre descend ordinairement à 20 et 24° sous glace; l’on y a même
vu en 1790, geler le mercure, ce qui suppose 38 à 40°[81]; or, un tel
cas n’arrive en Europe que sous les parallèles de Stockholm et de
Pétersbourg[82], par les 60° de latitude.
Ces froids ont donné lieu à quelques expériences curieuses sur la force
expansive de l’eau à l’instant de sa congélation. M. le major Édouard
Williams se trouvant à Québec, a rempli d’eau des bombes de fer; il en a
bouché l’orifice avec des tampons de bois frappés fortement, et il les a
exposées à la gelée.
Lorsque les bombes ont eu des fêlures ou d’autres vices, elles ont
éclaté à l’instant de la congélation, et il en a sailli subitement des
proéminences en formes d’ailes ou de nageoires: mais ordinairement le
tampon de bois a été lancé avec détonation, à des distances depuis 60
jusqu’à 415 pieds, quoiqu’il pesât 2 ½ livres (poids anglais), et
l’on a toujours trouvé à sa place une mèche ou fusée de glace saillante
de 6 à 7½ pouces: l’on a déduit de ces expériences que l’eau en se
congelant se dilate entre 1/17 et 1/18 de son volume.
Je remarquerai par la suite qu’à Montréal, au-dessus de Québec, les
neiges durent moins long-temps de près de deux mois, qu’au bas du
fleuve; et qu’à Niagara, bien au-dessus de Montréal, elles sont de deux
mois encore plus courtes que dans cette ville; ce qui est précisément le
contraire de la règle générale des niveaux, observée sur le reste de la
côte; je me borne en ce moment à prendre note de cette singularité, qui
viendra par la suite à l’appui d’une théorie que j’exposerai.
Dans ces mêmes États de Maine, Vermont, New-Hampshire, etc., les
chaleurs, à dater du solstice d’été, sont d’une intensité aussi
excessive: pendant 40 ou 50 jours, l’on voit souvent le mercure monter à
21 et 22°, et quelquefois à 24°, même à 26°: il se passe peu d’années à
Salem sans qu’il monte à 30 et 31°, ce qui est la température du golfe
Persique et des côtes arabes. Cet état a lieu dans beaucoup d’autres
endroits de la Nouvelle-Angleterre où l’on n’a pas fait d’observations:
à _Rutland_, déja cité, M. _Williams_ a vu le mercure à 27°. Mais ce qui
surprendra davantage, c’est qu’à Québec, et jusque sur la baie de
Hudson, aux forts d’York et de Wales, par le 59° de latitude, l’on
éprouve pendant 20 ou 30 jours des chaleurs de 28 à 31°, d’autant plus
accablantes que les corps n’y sont point accoutumés, et qu’elles sont
accompagnées d’un calme _plat_, ou d’une brise de sud chaude et humide
qui suffoque: or, comme en hiver le froid en ces contrées descend
jusqu’à 30 et 32° sous glace, et même à 37° au fort Wales, il en résulte
une échelle de variation de 60 à 66° de Réaumur du froid au chaud.
Dans les États dits _du Milieu_, tels que la partie sud de New-York, la
totalité de la Pensylvanie, de New-Jersey et du Maryland, les hivers
sont moins longs, les neiges moins abondantes, moins durables; rarement
persistent-elles plus de 15 à 20 jours; mais les froids ne sont guère
moins piquants ni moins rigoureux. Ils s’établissent ordinairement vers
le solstice, et durent 6 à 7 semaines en pleine vigueur; mais on
commence à sentir leurs atteintes dès la fin d’octobre.