«Arrivé là, aucun obstacle n'empêche d'approcher jusqu'au pied de la

chute. On peut même avancer derrière cette prodigieuse nappe d'eau,

parce que, outre que le rocher du haut duquel elle se précipite a une

forte saillie, la chaleur[69] occasionée par le violent bouillonnement

des eaux, a causé, dans la partie inférieure du roc, des cavernes

profondes qui s'étendent au loin sous le lit de la cataracte. En

entendant le bruit sourd et mugissant qu'elles occasionent, Charlevoix a

eu le mérite de deviner l'existence de ces cavernes[70]. Je m'avançai de

5 ou 6 pas derrière la nappe d'eau, afin de jeter un coup-d'œil dans

l'intérieur de ces cavernes; mais je faillis d'être suffoqué par un

tourbillon de vent qui règne constamment et avec furie au pied de la

chute, et qui est causé par les chocs violents de cette prodigieuse

masse d'eau contre les rochers. J'avoue que je ne fus pas tenté d'aller

plus avant, et aucun de mes compagnons n'essaya plus que moi de pénétrer

dans ces antres terribles, séjour menaçant d'une mort certaine. Aucune

expression ne peut donner une juste idée des sensations qu'imprime un

spectacle si imposant: tous les sens sont saisis d'effroi; le bruit

effrayant de l'eau inspire une terreur religieuse qui s'augmente encore,

lorsque l'on réfléchit qu'un souffle de ce tourbillon peut subitement

enlever de dessus le rocher glissant le faible mortel qui s'y place, et

le faire disparaître dans le gouffre affreux qu'il a sous ses pieds, et

dont aucune force humaine ne pourrait le sauver.» Tel est le récit de M.

Weld.

Il me restait à savoir comment le fleuve se dégageait du ravin où il

était captif. Je continuai ma route à pied à travers les bois, par un

sentier toujours en pente, l'espace de 6 milles: je cherchais à deviner

quelle en serait l'issue, lorsqu'enfin j'arrivai au bord de

l'escarpement dont j'ai parlé: les Canadiens appellent cet endroit le

_Platon_, au lieu du _Plateau_, et l'on dirait encore mieux la

_Plate-forme_. Ma vue, alors dégagée des arbres, découvrit tout à coup

un horizon immense; en avant, au nord, le lac Ontario semblable à une

mer; plus près de moi, une longue prairie par laquelle le Saint-Laurent

s'y rend, en formant 3 coudes; sous mes pieds, et comme au fond d'une

vallée, le petit village de Queenstown assis sur sa rive ouest, tandis

que vers ma droite, le fleuve sortait enfin comme d'une caverne, par

l'issue du ravin dont le bois me masquait le bord et l'ouverture.

Pour quiconque examine avec attention toutes les circonstances de ce

local, il devient évident que c'est ici que la chute a d'abord commencé,

et que c'est en sciant, pour ainsi dire, les bancs du rocher, que le

fleuve a creusé le ravin, et reculé d'âge en âge sa brèche jusqu'au lieu

où est maintenant la cascade. Il y continue son travail séculaire avec

une lente mais infatigable activité: les plus vieux habitants du pays,

comme l'observe M. Weld, se rappellent avoir vu la cataracte plus

avancée de plusieurs pas: un officier anglais, stationné depuis 30 ans

au fort Érié, lui cita des faits positifs, prouvant que des rochers

alors existants avaient été minés et engloutis: dans l'hiver qui suivit

mon passage (1797), les dégels et le débordement détachèrent des blocs

considérables qui gênaient l'élan de l'eau: et si, depuis que les

Européens y ont abordé la première fois, il y a plus d'un siècle et

demi, ils eussent tenu des notes précises de l'état de la chute, nous

aurions déja quelques idées de ses progrès, attestés d'ailleurs par le

raisonnement et par une foule d'indications locales que l'on rencontre à

chaque pas[71].

Pendant 5 jours que je passai chez M. Powel, juge, qui a formé son

établissement à 4 milles du _Platon_, j'eus le loisir d'aller visiter le

ravin à un endroit où se trouve une espèce de grande baie dans l'un de

ses flancs: cette baie a cela de remarquable, que les eaux y forment un

grand remous ou tournoiement dans lequel s'engagent la plupart des corps

flottants qui n'en peuvent plus sortir. L'on voit à cet endroit que le

fleuve arrêté par la dureté du rocher, a porté sa chute sur plusieurs

points, et que ce n'est qu'en les tâtant qu'il en a trouvé un plus

faible par lequel il a continué sa route.

A cet endroit le banc du rocher à fleur de terre, est calcaire ainsi

qu'à la brèche du _Platon_; et l'on a droit de le croire tel dans tout

le cours du ravin, puisque la table sur laquelle s'appuie la cataracte

l'est aussi, et de l'espèce appelée _calcaire primitif_ ou

_cristallisé_. M. le docteur Barton, qui l'a examiné avec plus de loisir

que je n'ai pu le faire, évalue son épaisseur à 16 pieds anglais; il

croit ce banc calcaire assis sur des bancs de schiste bleu qui

contiennent une forte dose de soufre[72]. J'ai trouvé beaucoup, de ces

schistes sur les bords du lac Érié, et il est probable que ce même banc

tapisse son fond et le lit du Saint-Laurent: avec les siècles, si le

fleuve poursuivant son travail, cesse de trouver la roche calcaire qui

l'arrête, et s'il rencontre des couches plus molles, il finira par

arriver au lac Érié, et alors s'opérera dans l'avenir l'un de ces grands

desséchements dont les vallées du Potômac, de l'Hudson et de l'Ohio nous

ont offert des exemples dans le passé. Ce grand incident pourrait être

aidé et hâté par des causes qui paraissent avoir joué un grand rôle dans

toute la structure de ce pays, je veux dire les volcans et les

tremblements de terre dont les traces physiques et les souvenirs

historiques se retrouvent en grand nombre sur toute la côte atlantique,

ainsi que je l'exposerai dans un instant.

La chute de Niagara est sans contredit la plus prodigieuse de toute

cette contrée; mais l'on y en compte beaucoup d'autres dignes de

l'attention des naturalistes, les unes par leur volume, les autres par

leur élévation.

Sur le prolongement du même coteau, d'où

tombe le Saint-Laurent, et aussi sur la rive méridionale

du lac Ontario, la rivière Génésee subit 2

ou 3 chutes dont la somme additionnée égale celle

de Niagara, et prouve que l'escarpement conserve

son niveau avec une régularité remarquable: j'ai

dit 2 ou 3 chutes, parce que les voyageurs diffèrent

entre eux sur ces nombres, et que n'étant pas

témoin, je ne puis résoudre la question. M. Arrow-Smith

n'en compte que 2, dont la plus voisine

du lac a 75 pieds anglais de hauteur, ci 75

et la seconde, au-dessus d'elle, 96 pieds, ci 96

---

ce qui fait 171 pieds anglais. Total 171

---

et revient à environ 157 pieds de France, ci 157

M. Pouchot, officier français en Canada, dans la guerre de 1756, compte

3 chutes[73];

la première large de 2 arpents et haute de

60 pieds, ci 60

La seconde peu considérable

La troisième large de 3 arp. et haute de

100 pieds 100

---

TOTAL 160

---

Cette somme de 160 pieds coïncide très-bien, comme l'on voit, avec les

157 de M. Arrow-Smith, dont les auteurs paraissent avoir négligé la

seconde cascade.

Bougainville, le célèbre navigateur autour du

monde, qui fit aussi la guerre en 1756 au Canada,

évalue, dans son journal manuscrit qu'il m'a communiqué,

cette seconde chute à 20 pieds: ce serait

donc une hauteur totale d'environ 180 pieds,

ci 180

Or Niagara compte pour sa chute 144

pieds, ci 144

Plus, pour la pente des rapides qui la

précèdent, environ 50 pieds anglais, à

peu près 46 de France, ci 46

----

TOTAL 190^{P}[74]

----

La différence se réduit à 10 pieds, et si l'on considère que ces

élévations varient selon les époques des eaux basses et dés

débordements, l'on conviendra que des mesures prises en temps divers,

par diverses personnes, peuvent difficilement mieux cadrer.

Au-dessous de Québec, sur la rive nord du Saint-Laurent, une rivière

médiocre forme une chute célèbre sous le nom de _Montmorency_: elle a

220 pieds de hauteur sur une nappe de 46 à 50 de large, et elle présente

des effets très-pittoresques, par l'apparence blanche et neigeuse

qu'elle prend dans cette énorme chute.

Au-dessus de la même ville, sur la rive sud, est la chute d'une autre

rivière appelée la _Chaudière_; elle est moins haute de moitié que les

précédentes; mais sa largeur est de 225 à 230 pieds[75].

Une troisième chute, nommée le _Cohoes_, est celle de la Mohawk, 3

milles avant son embouchure dans le fleuve Hudson: ce nom de _Cohoes_ me

paraît un mot imitatif conservé des sauvages, et par un cas singulier,

je l'ai retrouvé dans le pays de Liége, appliqué à une petite cascade, à

trois lieues de Spa: le Cohoes de la Mohawk est évalué par les uns à 65

pieds, par d'autres à 50 seulement: la nappe d'eau a environ 800 pieds

de large: elle est brisée par beaucoup de roches.

Une quatrième chute est celle du Potômac, à Matilda, 6 milles au-dessus

de George-town: elle a environ 72 pieds de hauteur, sur 8 à 900 de

large. Le fleuve qui jusqu'alors avait coulé dans une vallée bordée de

coteaux, sauvages comme ceux du Rhône en Vivarais, tombe tout à coup

comme le Saint-Laurent, dans un profond ravin de pur roc, granit micacé,

taillé à pic sur les deux rives: il s'en dégage quelques milles plus bas

par un évasement de la vallée dans le pays inférieur.

L'on compte encore plusieurs autres chutes remarquables plutôt par leur

hauteur que par leur volume: telle est celle de _Falling-spring_, sur

l'une des hautes branches de la rivière James, venant de _Warm-spring_:

M. Jefferson, qui la cite dans ses notes sur la Virginie[76], l'évalue à

200 pieds anglais de hauteur, mais sa nappe n'a que 15 pieds de largeur.

Telle encore celle de _Paissaik_, dans le New-Jersey, haute de 66 à 70

pieds, large d'environ 110; quant à celle appelée _Saint-Antoine_, sur

le Mississipi, au-dessus de la rivière Saint-Pierre, je dirai seulement,

d'après M. Arrow-Smith, qu'elle a 29 pieds anglais, c'est-à-dire 8

mètres ⅘.

A tous ces grands accidents de la nature, notre Europe n'offre de

comparable que la chute de _Terni_ en Italie, et celle de _Lauffen_,

sous _Schaffouse_, où le Rhin se précipite, selon M. Coxe, de 70 à 80

pieds: ce voyageur observe que la nappe d'eau est brisée par de grandes

massés de rochers, et c'est, avec sa hauteur, un second motif de la

comparer à celle du Potômac. Quant à la chute de _Terni_, elle est la

plus haute de toutes, puisqu'elle a 700 pieds de hauteur; mais le volume

d'eau n'est pas très-considérable. Ce que l'on pourrait citer des autres

cascades des Alpes et des Pyrénées, ne mérite pas de mention après de si

grands objets; et maintenant que nous connaissons avec précision les

cataractes du _Nil_, jadis si vantées, et que nous savons qu'elles ne

sont réellement que des _rapides_ depuis 4 pouces jusqu'à un pied par

chaque banc de granit, en eaux basses, nous avons une preuve nouvelle de

l'esprit exagérateur des Grecs, et de leur faible instruction en

géographie et en histoire naturelle.

CHAPITRE VII.

Des tremblements de terre et des volcans.

Quoique l'Amérique du nord ne nous soit connue que depuis moins de deux

siècles, cet intervalle, si court dans les annales de la nature, a déja

suffi à nous prouver, par de nombreux exemples, que les tremblements de

terre ont dû y être fréquents et violents dans les temps passés; et

qu'ils y ont été l’agent principal des bouleversements dont la côte

atlantique offre des traces générales et frappantes. En remontant

seulement à l’an 1628 (époque de l’arrivée des premiers colons anglais),

et terminant à 1782, dans une période de 154 ans, M. Williams, à qui

nous devons des recherches curieuses sur ce sujet, a trouvé mention

authentique de plus de 45 tremblements de terre: les détails qu’il en a

consignés dans plusieurs mémoires[77], établissent en faits généraux:

«Que les tremblements de terre s’annonçaient par un bruit semblable à

celui d’un vent violent, ou d’un feu qui prend dans le tuyau d’une

cheminée: qu’ils abattaient les têtes des cheminées, quelquefois même

les maisons: qu’ils ouvraient les portes, les fenêtres, séchaient les

puits et même plusieurs rivières: qu’ils donnaient aux eaux _une couleur

trouble, et l’odeur fétide du foie de soufre_ (_sulfure ammoniacal_), et

qu’ils _jetaient par de grandes crevasses du sable ayant la même odeur_:

que leurs secousses semblaient partir d’un foyer intérieur qui soulevait

la terre de dessous en dessus, et dont la ligne principale courant

nord-ouest et sud-est, suivait la rivière Merrimac, s’étendait au sud

jusqu’au Potômac et au nord par-delà le Saint-Laurent, _affectant

surtout la direction du lac Ontario_.»

Quelques phrases de ce texte sont remarquables par leur analogie avec

des faits locaux que j’ai présentés. Cette odeur de foie de soufre (ou

sulfure ammoniacal) donnée _aux eaux et aux sables, vomis du sein de la

terre par de grandes crevasses_, n’aurait-elle pas été fournie par la

couche de schistes que nous avons vue à Niagara sous la couche calcaire,

et qui lorsqu’on la sommet au feu, _exhale fortement le soufre_; il

n’est, à la vérité, que l’un des éléments du produit cité, mais une

analyse exacte pourrait y découvrir l’autre: cette couche de schistes se

retrouve sous le lit de l’Hudson et reparaît dans beaucoup de lieux de

l’État de New-York et de la Pensylvanie parmi les grès et les granits:

l’on a droit de supposer qu’elle règne autour de l’Ontario, et sous le

lac Érié, par conséquent qu’elle forme l’un des planchers du pays où les

tremblements ont leur principal foyer.

La ligne de ce foyer courant nord-ouest et sud-est, _affecte_ surtout la

direction de l’Atlantique au lac Ontario. Cette prédilection est

remarquable à raison de la structure singulière de ce lac: les autres

lacs, malgré leur étendue, n’ont point une grande profondeur; l’Érié n’a

jamais plus de 100 à 120 pieds: l’on voit en nombre d’endroits le fond

du lac _Supérieur_: l’Ontario, au contraire, est en général

très-profond, c’est-à-dire, passant 45 et 50 brasses (250 pieds); et

dans une étendue considérable l’on a essayé des sondes de 110 brasses

armées de boulets, sans rien toucher ni rapporter. Cet état a lieu

quelquefois près de ses bords: d’où il résulte une indication presque

évidente que le bassin de ce lac est un cratère de volcan éteint: cette

induction se confirme, 1º par les produits volcaniques déja trouvés sur

ses bords: et sans doute des yeux exercés en trouveront beaucoup

d’autres; 2º par la forme du grand talus ou escarpement qui entoure

presque circulairement le lac, et qui annonce de toutes parts à l’œil

et au raisonnement, que jadis le plateau de Niagara s’étendait jusque

vers le milieu du lac Ontario, et qu’il s’y est affaissé et englouti par

l’action d’un volcan alors en vigueur. L’existence de ce fourneau se

lie parfaitement avec les tremblements de terre cités: et ces deux

agents que nous trouvons ici réunis, en nous confirmant d’une part celle

d’un grand foyer souterrain, à une profondeur inconnue, mais

considérable, donne de l’autre une explication heureuse et plausible de

la confusion de toutes les couches de pierres et de terres qui a lieu

sur toute la côte atlantique: elle explique aussi pourquoi les bancs

calcaires et même granitiques, y sont inclinés depuis 45 jusqu’à 80

degrés à l’horizon, leurs tables fracturées ayant dû rester dans le

déplacement occasioné par les grandes explosions. C’est à cette fracture

du banc d’Isinglass que sont dues ses petites cascades; et ce fait

indiquerait que jadis le foyer s’étendit au delà du Potômac dans le sud,

comme ce banc lui-même. Sans doute il avait des communications avec

celui des Antilles. J’ai dit ailleurs que ces tremblements de terre

n’ont point de traces dans le pays de l’Ouest: que les sauvages même

n’en connaissent point le nom: j’ajoute que, selon le docteur Barton,

ils ne connaissent pas non plus celui de _volcan_ dont en effet l’on

n’aperçoit aucun vestige au midi des lacs, mais dont le Alleghanys en

offrent plusieurs. L’on m’a dit au fort Détroit que les sauvages du nord

du Canada font mention d’un volcan qui fume encore quelquefois dans

l’intérieur du pays; mais ce fait a besoin de rapports plus

authentiques.

Il est à désirer, et l’on a droit d’espérer, que par la suite du temps

des sociétés savantes formées aux États-Unis, pourront appliquer à ce

genre de recherches géologiques des soins et des dépenses qui passent

les moyens des voyageurs étrangers et isolés. L’on peut assurer d’avance

qu’elles en obtiendront des résultats très-nouveaux et très-précieux

pour l’histoire du globe, et qu’elles porteront jusqu’à l’évidence une

conjecture déja formée par plusieurs physiciens, et dont je demeure

convaincu; savoir, que le continent de l’Amérique du nord n’a été dégagé

que postérieurement à la majeure partie de l’ancien hémisphère et de

l’Amérique du sud, des eaux soit océaniques, soit douces et fluviatiles,

qui ont jadis couvert la totalité de notre planète, à une hauteur

supérieure aux plus hautes montagnes, et pendant une durée si longue

qu’elle a suffi à la dissolution des matériaux qui se sont cristallisés

depuis leur évaporation ou depuis leur retraite..... mais j’ai désormais

assez parlé de l’état du sol; il est temps d’occuper le lecteur de celui

du climat.

CHAPITRE VIII.

Du climat.

Par _climat_[78], on devrait, selon le sens littéral du mot, n’entendre

que le _degré_ de latitude d’un pays; mais parce qu’en thèse générale

les pays se sont montrés froids ou chauds, selon leurs degrés de

latitude, l’idée accessoire s’est tellement associée à l’idée

principale, que le terme _climat_ est devenu synonyme de _température

habituelle_ de l’air; et néanmoins il n’est pas vrai que la température

soit essentiellement déterminée par la latitude: une foule de faits

prouvent au contraire qu’elle est modifiée et même dénaturée par

diverses circonstances du sol, telles que sa surface aride ou aqueuse,

nue ou boisée, son élévation ou son abaissement au niveau de la mer, son

exposition à tel ou tel aspect du ciel, enfin et par-dessus tout, par

l’espèce et la qualité des courants de l’air, c’est-à-dire des _vents_

qui parcourent cette surface; d’où il suit que le sol devient un élément

constituant de la température, et par conséquent du _climat_ tel qu’on

l’entend; et ce que je vais exposer des divers phénomènes de celui des

États-Unis, ajoutera de nouvelles preuves à cette vérité.

§ I.

Le climat de la côte atlantique est plus froid en hiver et plus chaud en

été que ses parallèles d’Europe.

Depuis long-temps les historiens de l’Amérique et les physiciens ont

remarqué avec surprise que le climat sur la côte atlantique était de

plusieurs degrés plus froid en hiver que ses parallèles d’Europe, et

même d’Asie et d’Afrique sur le bassin de la Méditerranée; mais ils me

paraissent n’avoir pas donné assez d’attention à une seconde

circonstance également remarquable; savoir, que la température y est

aussi généralement plus chaude en été de plusieurs degrés. Je vais

développer l’un et l’autre cas par des exemples détaillés.

Dans les parties nord de la Nouvelle-Angleterre, par une latitude

moyenne de 42 à 43°, des observations faites à _Salem_ près Boston,

pendant sept ans, par M. Edouard Holyhoke[79], et comparées à 20 autres

années d’observations recueillies à Manheim[80] constatent que le climat

de Salem est à la fois plus froid en hiver et plus chaud en été que

celui d’un nombre de villes données en Europe, ainsi qu’on le voit dans

le tableau suivant:

Latitude. Max. de froid. Max. de chaud. Éch. de variat.

Rome. 41° 53´ 0 24 24°

Marseille. 43° 17´ 4 25 29°

Padoue. 45° 22´ 10 29 39°

Salem. 42° 35´ 19½ 31½ 51°

L’on remarquera, dans ce tableau, qu’à Salem la différence du froid au

chaud est de 51°, tandis qu’à Rome elle n’est que de 24°, à Marseille de

29°, et à Padoue de 39°.

En général, dans les États de Maine, Vermont, New-Hampshire et même

Massachusets, pays situés entre les 42 et 45°, c’est-à-dire,

correspondants au midi de la France et au nord de l’Espagne, la terre

demeure chaque hiver assez couverte de neiges pendant trois et quatre

mois, pour rendre habituel et général l’usage des traîneaux. Le

thermomètre, qui varie alors depuis la glace jusqu’à 8 et 10°

au-dessous, descend quelquefois à 12, à 14 et jusqu’à 18° sous zéro.

L’historien de New-Hampshire, M. Belknap, l’a vu à 18 ¼ à Portsmouth,

sur la côte au nord de Salem; et l’historien de Vermont, M. S. Williams,

l’a vu à 26° sous zéro à Rutland, au pied des _Montagnes-Vertes_.

Un peu plus avant dans le nord, c’est-à-dire en Canada, par les 46 et

47° de latitude, ce qui correspond au milieu de la France, la neige

s’établit dès le mois de novembre et dure jusque vers la fin d’avril,

c’est-à-dire pendant six mois, épaisse de 4 à 6 pieds, par un ciel

très-clair et un air très-sec: elle est telle surtout vers Québec, où le

thermomètre descend ordinairement à 20 et 24° sous glace; l’on y a même

vu en 1790, geler le mercure, ce qui suppose 38 à 40°[81]; or, un tel

cas n’arrive en Europe que sous les parallèles de Stockholm et de

Pétersbourg[82], par les 60° de latitude.

Ces froids ont donné lieu à quelques expériences curieuses sur la force

expansive de l’eau à l’instant de sa congélation. M. le major Édouard

Williams se trouvant à Québec, a rempli d’eau des bombes de fer; il en a

bouché l’orifice avec des tampons de bois frappés fortement, et il les a

exposées à la gelée.

Lorsque les bombes ont eu des fêlures ou d’autres vices, elles ont

éclaté à l’instant de la congélation, et il en a sailli subitement des

proéminences en formes d’ailes ou de nageoires: mais ordinairement le

tampon de bois a été lancé avec détonation, à des distances depuis 60

jusqu’à 415 pieds, quoiqu’il pesât 2 ½ livres (poids anglais), et

l’on a toujours trouvé à sa place une mèche ou fusée de glace saillante

de 6 à 7½ pouces: l’on a déduit de ces expériences que l’eau en se

congelant se dilate entre 1/17 et 1/18 de son volume.

Je remarquerai par la suite qu’à Montréal, au-dessus de Québec, les

neiges durent moins long-temps de près de deux mois, qu’au bas du

fleuve; et qu’à Niagara, bien au-dessus de Montréal, elles sont de deux

mois encore plus courtes que dans cette ville; ce qui est précisément le

contraire de la règle générale des niveaux, observée sur le reste de la

côte; je me borne en ce moment à prendre note de cette singularité, qui

viendra par la suite à l’appui d’une théorie que j’exposerai.

Dans ces mêmes États de Maine, Vermont, New-Hampshire, etc., les

chaleurs, à dater du solstice d’été, sont d’une intensité aussi

excessive: pendant 40 ou 50 jours, l’on voit souvent le mercure monter à

21 et 22°, et quelquefois à 24°, même à 26°: il se passe peu d’années à

Salem sans qu’il monte à 30 et 31°, ce qui est la température du golfe

Persique et des côtes arabes. Cet état a lieu dans beaucoup d’autres

endroits de la Nouvelle-Angleterre où l’on n’a pas fait d’observations:

à _Rutland_, déja cité, M. _Williams_ a vu le mercure à 27°. Mais ce qui

surprendra davantage, c’est qu’à Québec, et jusque sur la baie de

Hudson, aux forts d’York et de Wales, par le 59° de latitude, l’on

éprouve pendant 20 ou 30 jours des chaleurs de 28 à 31°, d’autant plus

accablantes que les corps n’y sont point accoutumés, et qu’elles sont

accompagnées d’un calme _plat_, ou d’une brise de sud chaude et humide

qui suffoque: or, comme en hiver le froid en ces contrées descend

jusqu’à 30 et 32° sous glace, et même à 37° au fort Wales, il en résulte

une échelle de variation de 60 à 66° de Réaumur du froid au chaud.

Dans les États dits _du Milieu_, tels que la partie sud de New-York, la

totalité de la Pensylvanie, de New-Jersey et du Maryland, les hivers

sont moins longs, les neiges moins abondantes, moins durables; rarement

persistent-elles plus de 15 à 20 jours; mais les froids ne sont guère

moins piquants ni moins rigoureux. Ils s’établissent ordinairement vers

le solstice, et durent 6 à 7 semaines en pleine vigueur; mais on

commence à sentir leurs atteintes dès la fin d’octobre.

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages · 第 6 / 28 段