Pittsburg jusqu'aux rapides de Louisville: lorsque je le descendis
depuis le Kanhawa, n'étant pas prévenu de ces idées qu'un ensemble
postérieur de faits m'a suggérées, je ne dirigeai pas une attention
spéciale sur les chaînons transverses que je rencontrai; mais je me suis
rappelé en avoir remarqué plusieurs assez considérables,
particulièrement vers Gallipolis et jusqu'au Sciotah, très-capables de
remplir cet objet; ce ne fut qu'à mon retour de Poste-Vincennes sur
Wabash, que je fus frappé de la disposition d'un chaînon situé
au-dessous de _Silver-creek_[59], à environ 5 milles des _rapides_
d'Ohio: ce sillon, désigné vaguement par les voyageurs canadiens, sous
le nom des _côtes_, traverse du nord au sud le bassin de l'Ohio: il a
forcé le fleuve de changer sa direction d'est vers ouest, pour aller
chercher une issue qu'en effet il trouve au confluent de _Salt-river_;
et même l'on dirait qu'il a eu besoin des eaux abondantes et rapides de
cette rivière, et de ses nombreux affluents pour percer la digue qui le
barrait. La pente assez rapide de ces _côtes_, quoique par un sentier
commode, exige environ un quart d'heure pour être descendue; et par
comparaison à d'autres élévations, elle m'a paru donner une élévation
perpendiculaire d'environ 400 pieds. Le sommet est trop couvert de bois
pour que l'on puisse voir le cours latéral de la chaîne; mais l'on
aperçoit qu'elle se prolonge fort loin au nord et au sud, et qu'elle
ferme le bassin d'Ohio dans toute sa largeur. Vu du sommet, ce bassin
présente tellement l'aspect et les apparences d'un lac que l'idée de son
ancienne existence, déja préparée par tous les faits que j'ai exposés,
prit pour moi tous les caractères de la probabilité et de la
vraisemblance: d'autres circonstances locales viennent à l'appui de
cette vraisemblance; car j'ai remarqué que depuis ce chaînon jusqu'au
delà de _White-river_ (la rivière blanche), à huit milles de
Poste-Vincennes, le pays est entrecoupé d'une foule de sillons souvent
élevés et rapides, qui rendent la route âpre et pénible: ils sont tels,
surtout après Blue-river et sur les deux rives de White-river; ils
tiennent partout une direction qui les fait tomber sur l'Ohio en sens
transverse. D'autre part, j'ai su à Louisville que la rive Kentukoise ou
méridionale de ce fleuve qui leur correspond, avait des sillons
semblables; en sorte que dans cette partie, il existe un faisceau de
chaînons propres à opposer aux eaux de puissants obstacles. Ce n'est que
plus bas sur le fleuve, que le pays devient plat, et que commencent les
immenses savanes de Wabash et de _Green-river_, qui s'étendant jusqu'au
Mississipi, excluent de ce côté l'idée de toute autre digue[60].
Un autre fait général favorise encore mon hypothèse. L'on remarque en
Kentucky comme une bizarrerie, que toutes les rivières de ce pays
coulent plus lentement près de leurs sources, et plus rapidement près de
leur embouchure; ce qui en effet est l'inverse de la plupart des
rivières des autres pays; d'où il faut conclure que le lit supérieur des
rivières de Kentucky est un pays plat, et que leur lit inférieur aux
approches de la vallée d'Ohio est une rampe déclive. Or, ceci coïncide
parfaitement à mon idée d'un ancien lac; car, à l'époque où ce lac
occupa jusqu'au pied des Alleghany, son fond, surtout vers ses bords,
dut être assez uni et plane, aucun travail des eaux n'en déchirant la
superficie; mais lorsque la digue qui retenait cette masse d'eaux
paisibles se fut abaissée, le sol découvert commença d'être sillonné par
les écoulements; et lorsqu'enfin le courant concentré dans la vallée
d'Ohio démolit plus rapidement sa chaussée, alors les terres de cette
vallée, brusquement enlevées, laissèrent comme un vaste fossé, dont les
escarpements sollicitèrent toutes les eaux de la plaine d'arriver plus
vite, et de là ce cours, qui malgré leurs travaux subséquents, s'est
conservé plus rapide jusqu'à ce jour.
Admettant donc que l'Ohio ait été barré, soit par le chaînon de
Silver-creek, soit par tout autre contigu, il dut en résulter un lac
d'une très-vaste étendue: car depuis Pittsburg, la pente du terrain est
si douce que le fleuve en eaux basses ne court pas 2 milles à l'heure:
ce que l'on estime donner une pente d'environ 12 pouces par lieue; or
la distance de Pittsburg aux rapides de Louisville, en suivant les
détours du fleuve, ne s'évalue pas actuellement à 590 milles, que l'on
peut réduire à environ 180 lieues[61].
Il en résulte par aperçu une différence de niveau d'environ 180, ou si
l'on veut, 200 pieds: à défaut de mesures précises pour la hauteur du
sillon _des côtes_, supposons-lui-en 200: il sera encore vrai qu'une
telle digue a pu contenir les eaux, et les refouler jusque vers
Pittsburg: et le lecteur trouvera une telle hypothèse encore plus
probable, quand il se rappellera ce que j'ai déja dit (pag. 26), _que
tout l'espace compris entre l'Ohio et le lac Érié, est un grand plateau
d'un niveau presque insensible_: assertion qui se démontre par plusieurs
faits hydrauliques incontestables.
1º L'Ohio dans ses débordements annuels, même avant de sortir de son lit
sur la première banquette, c'est-à-dire avant d'atteindre à 50 pieds de
son fond, refoule le grand Miami jusqu'à _Grenville_, lieu situé à 72
milles au nord dans les terres; il y a causé stagnation, et même
inondation, ainsi que me l'assurèrent les officiers que je trouvai à ce
poste, quartier-général de l'expédition du général Wayne en 1794.
2º Dans les inondations du printemps, la branche nord du grand Miami se
confond avec la branche sud du Miami du lac Érié (ou rivière
Sainte-Marie)[62]: alors le _portage_[63] d'une lieue qui sépare leurs
têtes, disparaît sous l'eau, et l'on passe en canot du fort _Loremier_ à
_Guertys-town_, c'est-à-dire, d'un affluent d'Ohio dans un affluent
d'Érié, comme je l'ai vu sur les lieux, en 1796.
3º A ce même lieu de _Loremier_, vient aboutir une branche orientale de
la Wabash, qu'un simple fossé joindrait aux deux rivières précédentes;
et cette même Wabash par une branche nord, communique au-dessus du fort
_Wayne_, toujours dans la saison des grandes eaux, au Miami du lac Érié.
4º Pendant l'hiver de 1792 à 1793, deux pirogues furent expédiées du
fort Détroit sur le Saint-Laurent, par une maison de commerce, de qui je
tiens le fait, et elles passèrent immédiatement et sans portage de la
rivière _Huron_, qui verse au lac Érié, dans la rivière _Grande_, qui
verse au lac Michigan, par les eaux débordées des têtes de ces deux
rivières.
5º La rivière Moskingom, qui coule dans l'Ohio, communique également par
ses sources et par de petits lacs aux eaux de la rivière _Cayahoga_, qui
verse dans l'Érié.
De tous ces faits, il résulte que le sol dominant du plateau entre
l'Érié et l'Ohio, ne saurait excéder de plus de 100 pieds le niveau de
la première banquette de ce fleuve, ni de plus de 70 celui de la
seconde, qui est la surface générale du pays: par conséquent une digue
de 200 pieds seulement, placée à Silver-creek, a suffit non-seulement à
refouler les eaux jusqu'au lac Érié, mais encore à les étendre depuis
les dernières rampes de l'Alleghany jusqu'au nord du lac supérieur.
Au reste, quelque élévation que l'on admette à cette digue naturelle,
soit même que l'on suppose en divers lieux plusieurs digues qui
auraient versé successivement les unes sur les autres, l'existence
d'eaux sédentaires dans cette contrée de l'_Ouest_, et de lacs anciens
tels que je les ai démontrés entre Blue-ridge et North-mountain, n'en
est pas moins un fait incontestable pour tout observateur du terrain; et
ce fait explique, d'une manière satisfaisante et simple, une foule
d'accidents locaux qui, par contre-coup, lui servent de preuve: par
exemple, ces anciens lacs expliquent pourquoi dans la totalité du bassin
d'Ohio, les terres sont toujours nivelées par couches horizontales;
pourquoi ces couches descendent par ordre graduel de pesanteur
spécifique; pourquoi l'on trouve en divers lieux des débris d'arbres, de
roseaux, de plantes et même d'animaux, tels que les ossements des
_mâmouts_ entassés entre autres au lieu appelé _Bigbones_, 36 milles
au-dessus de l'embouchure de la rivière Kentucky, et qui n'ont pu être
ainsi rassemblés que par l'action des eaux: enfin ils donnent une
solution aussi heureuse que naturelle de la formation des couches de
charbon fossile qui se trouvent de préférence dans certains cantons et
dans certaines situations du pays.
En effet, d'après les fouilles que l'industrie des habitants multiplie
depuis 20 ans, il paraît que c'est spécialement au-dessus de Pittsburg,
dans l'espace compris entre le chaînon de _Laurel_ et les hautes
branches des rivières _Alleghany_ et _Monongahéla_, qu'il existe une
couche presque universelle de charbon de terre à la profondeur moyenne
de 12 à 16 pieds: cette couche est appuyée sur le banc horizontal de
pierres calcaires, et recouverte de couches de schistes et d'ardoises;
elle ondule avec le banc et avec ces couches sur les coteaux et dans les
vallons; elle est plus épaisse dans ceux-ci, plus mince sur ceux-là, et
en général elle a 6 à 7 pieds d'épaisseur: par sa situation
topographique, l'on voit qu'elle affecte le bassin inférieur des 2
rivières dont j'ai parlé, et de leurs affluentes, _Yohogany_ et
_Kiskéménitas_, qui versent toutes par un terrain assez plane dans
l'Ohio sous Pittsbourg: or, dans l'hypothèse du _grand lac_ dont j'ai
parlé, cette partie se serait trouvée primitivement être la queue de ce
lac, et le point des eaux mortes causées par son refoulement: il est
reconnu par les naturalistes que les charbons fossiles ne sont que des
amas d'arbres entraînés, puis recouverts de terres par les rivières et
les torrents: ces amas ne se font point dans le courant, mais dans les
lieux de remous où ils sont abandonnés à leur propre poids: ce mécanisme
se montre encore aujourd'hui dans beaucoup de rivières des États-Unis,
mais surtout dans le Mississipi qui, comme je l'ai dit, entraîne
annuellement une immense quantité d'arbres: quelques portions de ces
arbres se déposent dans les anses ou baies de ses rivages où les eaux
tournoient et reposent; mais la plus grande masse arrive aux bords de
la mer; et parce que là il y a équilibre entre le cours du fleuve et les
marées de l'océan, les arbres, s'y fixent par un mouvement stationnaire,
et ils y sont enfouis par la double action du reflux de la mer et du
courant du fleuve, sous les vases et les sables. De même, dans les temps
anciens, les rivières qui versent des Alleghanys et du chaînon de
_Laurel_ dans le bassin d'Ohio, trouvant vers Pittsburg les eaux mortes
et la queue du grand lac, y déposèrent les arbres que chaque année elles
entraînent encore par milliers dans les fontes de neiges et les grands
dégels du printemps; ces arbres y furent entassés par couches nivelées
comme le liquide qui les portait: et parce que la digue du lac se
surbaissa successivement, ainsi que je l'ai expliqué, sa queue descendit
aussi de proche en proche; et par ce mécanisme le local des dépôts se
prolongeant à sa suite, forma cette vaste nappe qui, par le laps des
temps postérieurs, s'est recouverte de terre, de graviers, et a pris
l'état que nous lui voyons. Si nous pouvions connaître la durée
nécessaire à convertir en charbon fossile les arbres enfouis avec de
telles circonstances, ces opérations de la nature deviendraient pour
nous des échelles chronologiques d'une autorité bien différente de celle
des chronologies rêvées par des visionnaires chez des peuples barbares
et superstitieux.
Les charbons fossiles se retrouvent en plusieurs autres lieux des
États-Unis, et toujours dans des circonstances, analogues à celles que
je viens d'exposer.
Évans parle d'une mine située près du _Moskingom_, vis-à-vis de
l'embouchure du ruisseau _Laminski-cola_, laquelle prit feu en 1748, et
brûla pendant une année entière. Cette mine appartient au même système
dont je viens de parler, et les grandes rivières qui versent dans
l'Ohio, doivent presque toutes avoir des dépôts de ce genre dans leurs
parties plates et dans leurs cantons de remous.
La branche supérieure du Potômac, au-dessus et à la gauche du fort
Cumberland, est devenue célèbre depuis quelques années pour des couches
de charbon fossile disposées en dunes sur ses rives, de telle manière
que les bateaux se mettent au pied de la berge et font un chargement
immédiat: or ce local porte toutes les apparences d'un lac qui aurait
été formé par un ou plusieurs des nombreux sillons transverses qui
barrent le Potômac au-dessus et au-dessous du fort Cumberland.
En Virginie, le lit du fleuve James, dix milles au-dessus des rapides de
_Richmond_, s'appuie sur une couche de charbon fossile
très-considérable: aux deux ou trois endroits où on l'a fouillé sur sa
rive gauche, l'on a trouvé, sous environ 120 pieds anglais d'argile
rouge, un banc de charbon d'environ 24 pieds d'épaisseur assis sur un
banc de granit incliné: il est évident que les rapides qui se trouvent
plus bas et qui font encore obstacle au fleuve, l'ont autrefois
totalement barré; alors il y eut dans ce local une eau stagnante, et
très-probablement un lac; le lecteur observera que partout où il y a
_rapide_, il y a stagnation dans la nappe d'eau qui le précède, comme il
arrive aux vannes des moulins: les arbres durent donc s'entasser dans ce
lieu: lorsque le fleuve eut creusé sa brèche et abaissé son niveau, les
crues de chaque année y vinrent déposer cette argile rouge que l'on y
trouve; et elle y décèle avec évidence une origine étrangère, en ce que
cette qualité de terre appartient au cours supérieur du fleuve, et
spécialement au sillon dit de _sud-ouest_.
Il serait néanmoins possible que l'on citât ou que l'on découvrît _sur
la côte atlantique_ des veines ou des mines de charbon fossile qui se
refusassent à cette théorie; mais un ou plusieurs exemples ne
suffiraient pas à la renverser, parce que toute la côte atlantique,
c'est-à-dire tout le pays situé entre l'Océan et l'Alleghany, depuis
l'embouchure du Saint-Laurent jusqu'aux Antilles, a été bouleversé par
des tremblements de terre dont les traces se rencontrent partout, et ces
tremblements ont altéré et presque détruit, dans toute cette étendue,
l'ordre horizontal régulier des couches de terres et des bancs de
pierres qui les supportaient.
Désormais j'ai assez développé l'état et les circonstances du sol des
États-Unis: il me reste à dire un mot sur l'une des singularités
physiques les plus remarquables de cette contrée, celle-même qui la
caractérise le plus particulièrement, puisque le reste du globe n'a pas
encore offert son pendant; je veux parler de la chute du fleuve
Saint-Laurent à Niagara.
CHAPITRE VI.
De la chute de Niagara et de quelques autres chutes remarquables.
Quelques voyages publiés récemment[64] ont déja donné sur la chute de
Niagara des détails propres à faire connaître ce phénomène gigantesque;
mais parce qu'ils me paraissent s'être attachés à en décrire plutôt
l'imposant spectacle que les circonstances topographiques, dont
néanmoins il n'est que l'effet, je crois devoir m'occuper spécialement
de cette dernière partie, qui a son genre d'intérêt.
C'est un incident réellement étrange en géographie, qu'un fleuve de 700
mètres de largeur (c'est-à-dire la longueur du jardin des Tuileries),
sur une profondeur moyenne de 15 pieds de courant, à qui tout-à-coup
manque le sol de la plaine où il serpente, et qui, d'un seul jet,
précipite toute sa masse de 144 pieds de hauteur, dans un terrain
inférieur ou il poursuit son cours, sans que d'ailleurs l'œil du
spectateur aperçoive aucune montagne qui ait gêné ou barré sa route.
L'on n'imagine point par quelle localité singulière la nature a disposé
et nécessité cette scène prodigieuse; et quand on l'a reconnu, l'on
demeure presque aussi surpris de la simplicité des moyens, que de la
grandeur du résultat.
Pour que le lecteur saisisse facilement l'ensemble de ce tableau, il
doit d'abord se rappeler que tout le pays compris entre le lac d'Érié et
l'Ohio, est un vaste plateau d'un niveau supérieur à presque tout ce
continent, comme il est prouvé par les sources des différents fleuves
qui en découlent, les uns au golfe du Mexique, les autres à la mer du
Nord et à l'océan Atlantique. Du côté de l'ouest et du nord-ouest, ce
plateau vient sans interruption des Savanes situées par-delà le
Mississipi et les lacs auxquels il sert d'appui; du côté du sud et de
l'est, il se joint aux rampes des Alleghanys; mais du côté du nord,
lorsqu'il a dépassé le lac Érié, environ 6 à 7 milles avant le lac
Ontario, le terrain subit tout-à-coup une forte dépression, et, par une
pente brusque, il verse dans une autre plaine d'un niveau inférieur de
plus de 230 pieds, dans laquelle s'assied le lac Ontario. Lorsqu'on
vient du côté de ce lac, on saisit facilement cette disposition de
terrain; de très-loin sur la nappe d'eau douce, l'on aperçoit devant soi
comme un haut rempart, dont l'escarpement garni de forêts, semble devoir
interdire tout passage ultérieur: l'on entre dans le Saint-Laurent, que
l'on remonte jusqu'au village de Queens-town, et bientôt l'on aperçoit
sur la gauche une gorge étroite et profonde, d'où sort le fleuve assez
rapide, mais calme: la cascade reste encore une énigme: cet escarpement
vient de _Toronto_, ou même de plus loin, et côtoyant la rive nord du
lac Ontario à la distance variable d'un et deux milles, il tourne par
une courbe à l'est, sur la rive méridionale du lac, traverse le
Saint-Laurent à 7 milles de son embouchure, la rivière _Génésee_ à huit
de la sienne, puis se recourbe encore vers le sud, et par une ligne
distante de 5 à 6 milles ouest du lac Seneca, où je reconnus sa
rampe[65], il va se rejoindre, presque de plain-pied, aux rameaux des
Alleghanys, d'où ce lac tire ses principales eaux.
L'on peut même dire, que presque de niveau dans cette partie avec ces
montagnes, le plateau se prolonge avec elles jusqu'au fleuve _Hudson_,
où il se termine comme à Niagara par une rampe également haute et
rapide; ce qui présente un autre incident également remarquable en
géographie, d'un terrain où la marée pénètre à plus de 166 milles
précisément au pied d'un autre où viennent prendre leurs sources des
rivières, telles que la Delaware, dont le cours en a plus de quatre
cents.
L'artifice du local de Niagara est plus difficile à saisir pour ceux qui
viennent du côté du lac _Érié_, ainsi qu'il m'arriva le 24 octobre 1796.
Depuis ce lac, et même voguant sur ses eaux, l'on n'a en vue aucune
montagne, excepté par le travers de Presqu'île, où l'on découvre
quelques têtes basses et lointaines dans le nord-ouest de la
Pensylvanie. Le pays où coule le Saint-Laurent ne présente qu'une vaste
plaine couverte de forêts; et le cours du fleuve, qui _file_ à peine 3
milles à l'heure, n'indique point encore l'accident qui l'attend plus
bas. Ce n'est que vers l'embouchure du ruisseau _Chipéwas_, six lieues
au-dessous du lac Érié, que l'eau devenant plus rapide, avertit les
rameurs de serrer le rivage et de prendre port au village situé à cet
endroit: là, le fleuve déploie une nappe d'eau d'environ 350 toises de
large, de toutes parts bordée de futaies. L'on n'est plus qu'à 2000
toises (2 milles et demi) de la cascade: l'on entend un bruit sourd et
lointain, comme des vagues de la mer; et ce bruit est plus ou moins
grand, selon le vent régnant; mais l'œil n'aperçoit encore rien. L'on
suit à pied une route sauvage tracée par des charrettes, sur la rive
gauche du fleuve, que les arbres empêchent de voir en avant. Au bout
d'un mille l'on aperçoit le fleuve tournant sur sa gauche, et
s'engageant un mille encore plus bas parmi les écueils qu'il couvre
d'écume.... Par-delà ces brisants, l'on voit sortir d'un enfoncement
dans la forêt un nuage de vapeurs.... et plus aucune trace de fleuve: le
bruit est bien plus violent, mais l'on ne voit point encore la chute:
l'on continue de marcher sur le rivage, qui d'abord n'excédait que de 10
à 12 pieds la surface de l'eau, mais qui bientôt s'approfondit à 20, à
30 et 50, et indique, par cette pente, l'accélération du courant. Alors
quelques ravins obligent de faire encore sur la gauche un détour qui
écarte du fleuve: pour y revenir, il faut traverser les terrains d'une
ferme déja établie, et enfin, se dégageant des arbres et des
broussailles, l'on arrive sur le flanc de la cataracte[66]: c'est là
qu'on voit le fleuve se précipiter tout entier dans un ravin ou canal
creusé par lui-même, d'environ 66 mètres (200 pieds) perpendiculaires de
profondeur sur une largeur d'environ 400 mètres (1200 pieds). Il y est
encaissé comme entre deux murailles de rochers dont les parois sont
tapissées de cèdres, de sapins, de hêtres, de chênes, de bouleaux, etc.
Ordinairement les voyageurs contemplent la chute de ce local, où un roc
proéminent domine sur l'abîme: quelques voyageurs de la société dont je
faisais partie lui donnèrent en effet la préférence; d'autres, auxquels
je me joignis, informés que l'on pouvait descendre 5 à 600 toises plus
bas, au fond du ravin, par les échelles du gouverneur _Simcoe_,
pensèrent que l'on y jouirait mieux de toute la grandeur du spectacle,
les objets de ce genre produisant plus d'effet lorsqu'ils sont vus de
bas en haut. Nous descendîmes, non sans difficulté, par ces échelles qui
ne sont que des troncs d'arbres entaillés et fixés contre la paroi du
précipice: parvenus au fond, nous pûmes remonter vers la chute par une
rive de roches écroulées et de sables déposés, où nous trouvâmes des
cadavres de daims et de sangliers que la cataracte avait entraînés
lorsqu'ils voulaient passer à la nage au-dessus d'elle. Le courant près
de nous était très-rapide sur un lit de rocs, mais il n'offrait aucun
danger. Sur notre gauche, en avant, était une portion de la chute
d'environ 200 pieds de large: une petite île la sépare de la grande
cataracte. Au delà, en avant et en face du spectateur, celle-ci forme un
_fer-à-cheval_ d'environ 1200 pieds de développement, masqué sur la
droite par les rocs saillants du flanc du ravin. A plus de 300 toises de
distance, la pluie causée par les rejaillissements de l'eau qui se
précipite et se relève en colonnes était déja si forte, que nous en
étions pénétrés. Convalescent d'une fièvre maligne que j'avais essuyée
au fort _Détroit_, je n'eus ni la force ni le désir d'aller plus avant:
quelques-uns de mes compagnons entreprirent de pénétrer jusqu'à la
cascade; mais ils furent bientôt rebutés par des obstacles supérieurs à
l'idée qu'ils s'en étaient faite: un voyageur anglais, avec qui je
traversai le lac Érié, avait été plus-heureux que nous deux mois
auparavant. Dirigé par d'excellents guides, et disposant de moyens et de
temps que nous n'avions pas, il pénétra aussi loin qu'il est possible
sans y périr; et pour satisfaire la juste curiosité du lecteur, je vais
extraire la description qu'il en a faite dans l'ouvrage intitulé:
_Voyage au Canada_, et qui a été traduit en français[67].
«En arrivant au pied des échelles de _Simcoe_ au fond du ravin, l'on se
trouve au milieu d'un amas de rochers et de terres détachées du flanc du
coteau. On voit ce flanc garni de sapins et de cèdres suspendus sur la
tête du voyageur, et comme menaçant de l'écraser: plusieurs de ces
arbres ont la tête en bas et ne tiennent au coteau que par leurs
racines. La rivière, en cet endroit, n'a qu'un quart de mille de largeur
(un peu plus de 200 toises) et sur la rive opposée[68] l'on a une
très-belle vue de la petite cataracte. Celle du fer-à-cheval est à
moitié cachée par le coteau.
«Nous suivîmes la rivière jusqu'à la grande cataracte: nous marchâmes
une bonne partie du chemin sur une couche horizontale de pierres à chaux
couverte de sable, excepté en quelques endroits où il fallut gravir des
amas de rochers détachés du coteau.... Ici, l'on trouve beaucoup de
poissons, d'écureuils, de renards et d'autres animaux qui, surpris
au-dessus des cataractes par le courant qu'ils voulaient passer à la
nage, ont été précipités dans le gouffre et jetés sur cette rive; l'on
voit également des arbres et des planches que le courant a détachés des
moulins à scier: le bois ainsi que les carcasses des animaux, et
particulièrement les gros poissons, paraissent avoir beaucoup soufferts
par les chocs violents qu'ils ont éprouvés dans le gouffre. L'odeur
putride de ces corps répandus sur le rivage, attire une foule d'oiseaux
de proie qui planent habituellement sur ces lieux... Plus on approche de
la chute, plus la route devient difficile et raboteuse: en quelques
endroits où des parties du coteau se sont écroulées, d'énormes amas de
terre, d'arbres et de rochers qui s'étendent jusqu'au bord de l'eau
s'opposent à la marche, présentent une barrière qui paraît impénétrable,
et qui le serait en effet, si l'on n'avait un bon guide pour les
franchir. Il faut, après être parvenu avec beaucoup de peine jusqu'à
leur sommet, traverser en rampant sur les mains et sur les genoux, de
longs passages obscurs formés par des vides entre les crevasses des
rochers et des arbres; et lorsque l'on a franchi ces amas de terres et
d'arbres, il faut encore gravir les uns après les autres les rochers qui
sont le long du coteau; car ici la rivière ne laisse qu'un très-petit
espace libre, et ces rochers sont si glissants, à cause de l'humidité
qu'y entretiennent les vapeurs ou plutôt la pluie de la cataracte, que
ce n'est qu'en prenant les plus grandes précautions que l'on peut se
préserver de la plus terrible de toutes les chutes. Nous avions encore
un quart de mille à faire pour arriver au pied de la chute, et nous
étions aussi mouillés par ses vapeurs que si nous avions été trempés
dans la rivière.