La quatrième région, formée de sables marins, comprend toute la plage

depuis _Sandy Hook_, en face de l'_Ile-Longue_ jusqu'à la Floride: sa

limite dans l'intérieur des terres est un _banc_ ou _sillon de granit_

talqueux, dit _roche feuilletée_[52] ou _isinglass_, qui court

constamment dans le sens de la côte, c'est-à-dire de nord-est à

sud-ouest; ce sillon ou banc part de l'extrémité des chaînes granitiques

de la rive droite de l'Hudson, peut-être même du rivage en face de

l'_Ile-Longue_, d'où je présume que les rocs se continuent sous la mer,

et il s'étend jusqu'à la Caroline du nord par-delà le fleuve _Roanoke_,

sous la forme d'un mince sillon, large au plus de 2 à 6 milles, sur une

longueur de près de 500. Dans toute cette ligne, ce sillon, comme l'a

très-bien observé Evans, marque sa route par les cascades qu'il fait

subir à tous les fleuves avant leur arrivée à la mer; ces cascades

elles-mêmes sont la limite extrême du flux et du reflux des marées.

Ainsi le sillon d'Isinglass coupe la _Delaware_ à _Trenton_, le

_Schuylkill_ 2 milles au-dessous de Philadelphie, la _Susquehannah_

au-dessus du _Creek_ ou ruisseau _Octarora_; le _Gunpowder_ au-dessus de

_Joppa_; le _Patapsco_ au-dessus de _Elk-ridge_; le _Potômac_ à

_George-town_; le _Rappahannock_, au-dessus de _Fredericksburg_; le

_Pamunky_, au-dessous de ses 2 branches (50 milles au-dessus de

_Hanover_); le _James_ à _Richmond_; l'_Appamatox_ au-dessus de

_Petersburg_, et le _Reanoke_ au-dessus d'_Halifax_. L'on n'a point

observé de fossiles dans tout ce banc.

Entre lui et la mer, le sol dans une largeur variable de 30 à 100

milles, est un sable évidemment apporté par l'Océan, qui jadis eut pour

rivage la ligne du sillon lui-même. Aux embouchures et sur les bords des

rivières, quelques terres argileuses venues des montagnes par des

débordements, forment avec ce sable un mélange fertile: le géographe

Evans a même reconnu un banc souterrain d'argile jaune, de 3 à 4 milles

de largeur, placé longitudinalement entre le sillon et le rivage, et

qui, donnant du corps aux sables adjacents, les rend propres à faire de

bonnes briques, ainsi qu'on le voit à Philadelphie: hors ces deux cas,

ce sable est le même que celui de la mer voisine, c'est-à-dire blanc,

fin et profond jusqu'à 20 pieds.

_Peter Kalm_, voyageur suédois, en 1742, a observé qu'en Pensylvanie et

en New-Jersey, les couches sont comme il suit:

1º Terre végétale, 10 à 12 pouces, ci 1^{pd.}

2º Sable mêlé d'argile, 6 à 7 pieds, ci 7

3º Graviers et cailloux roulés tenant

des huîtres et des _clams_, tels qu'ils vivent

encore sur la côte, de 3 à 5 pieds, ci 5

4º Une couche de vase noire, fétide, remplie de roseaux et de troncs

d'arbres, dont il ne donne pas l'épaisseur. Cette couche qui gâte toutes

les eaux des puits, se trouve à Philadelphie entre 14 et 18 pieds de

profondeur: à _Raccoon_ en _New-Jersey_, entre 30 à 40 pieds; à

_Washington_, je l'ai vue moi-même à 18 pieds dans la maison de M.

_Law_, dont elle corrompt le puits.

5º Sous tous ces bancs, une couche d'argile où s'arrêtent les eaux: l'on

me demandera peut-être sur quoi porte cette couche d'argile, mais je ne

connais point de sondes inférieures, et puis il faut bien s'arrêter

quelque part, sous peine d'arriver, comme les Indiens, à la tortue qui

porte le monde.

Lorsque l'on considère que le noyau de l'île Longue est un granit

talcqueux; que les pointes de roche et les récifs qui se montrent

d'espace en espace jusqu'à la baie _Chesapeak_, et même par-delà

Norfolk, sont de ce même granit; que toutes les roches du cap

_Hatteras_ en sont encore, on est tenté de le regarder comme le noyau

fondamental de la côte; mais l'inclinaison des bancs dans la ligne des

cascades, qui est de 70 degrés à celle du Schuylkill, et jamais de moins

de 50 degrés de l'est à l'ouest, en offrant une direction contraire,

tend plutôt à prouver que ces bancs servent de soutien à la région

intérieure sous laquelle leurs tables s'enfoncent[53].

§ V.

Régions d'alluvions fluviales.

La cinquième et dernière _région_ est le pays qui, depuis le sillon des

cascades, s'élève en ondulation jusqu'au pied des montagnes de grès ou

de granit. Sa limite est moins facile à tracer dans la Géorgie

occidentale où le sillon d'isinglass ne se montre pas. Ce terrain a pour

caractère d'être ondulé, tantôt par mamelons isolés, tantôt par sillons

de petites collines: d'être composé de diverses espèces de terres et de

pierres, tantôt confuses, tantôt rangées par couches, qui s'interrompent

ou se succèdent plusieurs fois depuis les montagnes jusqu'à la plage

maritime, en offrant toujours les caractères de matériaux roulés par les

eaux des pentes supérieures: et telle est en effet l'origine de toute

cette contrée. Lorsque l'on calcule le volume, la rapidité, le nombre de

tous ses fleuves; de la Delaware, du Schuylkill, de la Susquehannah, du

Potômac, du Rapahannock, de l'York, du James, etc.: lorsqu'on observe

que la plupart d'entre eux, long-temps avant leurs embouchures, ont des

lits larges depuis 600 jusqu'à 2,000 toises, sur une profondeur de 20 à

50 pieds: que dans leurs débordements annuels ils noient quelquefois le

plat pays à 20 pieds de hauteur, l'on conçoit que de telles masses

d'eaux ont dû opérer des mouvements prodigieux de terrain, alors surtout

que dans les siècles reculés les montagnes plus élevées donnaient plus

d'impétuosité à leur cours; que les arbres des forêts entraînés par

milliers donnaient plus de force et d'aliments à leurs ravages; que des

glaces amoncelées pendant des hivers de 5 à 6 mois produisaient des

débâcles énormes, telles qu'en 1784 la Susquehannah en montra en exemple

effrayant, lorsqu'elle amoncela, au détroit de _Mac Calls' Ferry_ sous

Colombia, une digue de plus de 30 pieds de glaces, dont l'obstacle

faillit de noyer toute la vallée. A ces époques de la nature où l'Océan

baignait immédiatement le pied des montagnes, comme le prouvent les

délaissements que l'on y rencontre de toutes parts, ces montagnes plus

élevées, en ce qu'elles n'avaient encore rien perdu de ce que leur ont

enlevé depuis les siècles et la chute continuée des eaux, donnaient, par

leur hauteur et par la roideur de leurs pentes, une action bien plus

puissante à ces eaux; leurs sommets plus froids étaient couverts plus

long-temps de neiges plus abondantes, de glaciers plus considérables: et

lorsque la chaleur des étés plus courts sans doute, mais non moins

intenses, fondait ces neiges et ces glaces, les torrents qui en

résultaient déchiraient les pentes plus garnies de terres, creusaient

des ravins plus profonds, y faisaient tomber les arbres minés par leurs

racines, et entraînaient d'immenses débris qui s'entassaient sur les

dernières rampes des montagnes: dans les années suivantes, d'autres

débris venaient embarrasser les routes des années antérieures; les

torrents arrêtés par leurs propres digues acquéraient de nouvelles

forces en croissant de volume, et, les attaquant sur plusieurs points,

il les renversaient par les parois les plus faibles: alors ils se

frayaient des routes nouvelles et variables à travers des vases plus

molles, parce que les matériaux les plus pesants restaient toujours en

arrière, faute de pente et d'impulsion; par ce mécanisme continué

pendant des siècles, d'anciens lits de torrents devinrent des vallons;

d'anciens rivages et terrains d'alluvion devinrent des côtes et des

plaines; et les fleuves descendant de niveaux en niveaux, abandonnant

de pente en pente leurs plus lourds fardeaux, déposant successivement

les plus légers et les plus solubles, empiétèrent sans cesse sur le

domaine de l'Océan par des comblements de sables, de vases, de cailloux

roulés et d'arbres qui lièrent tous ces matériaux. Le Mississipi encore

aujourd'hui nous offre le spectacle instructif de toutes ces grandes

opérations. L'on calcule que depuis 1720 jusqu'en l'année 1800,

c'est-à-dire en 80 ans[54], il a poussé son comblement d'environ 15

milles dans la mer, c'est-à-dire environ 26,000 mètres: ainsi, sous les

yeux de trois générations, il a créé à son embouchure un pays nouveau

qu'il accroît chaque jour, et dans lequel il entasse des mines de

charbon pour les siècles futurs. Telle est la célérité de son comblement

qu'à la _Nouvelle-Orléans_, à 100 lieues au-dessus de l'embouchure

actuelle, un canal creusé dernièrement par le gouverneur baron de

Carondelet, depuis le fleuve jusqu'au lac Pontchartrain, a mis à

découvert un terrain intérieur totalement formé de _vases noires_, et de

troncs d'arbres entassés à plusieurs pieds de profondeur, qui n'ont

encore eu le temps ni de se pourrir, ni de se convertir en charbon. Les

deux rives ou banquettes du fleuve tout entières sont formées de troncs

d'arbres ainsi enfoncés et maçonnés de vase, dans une étendue de plus

de 300 lieues, et il les a tellement exhaussées, qu'elles lui forment

une digue latérale de 12 à 16 pieds d'élévation au-dessus du sol

adjacent, généralement plus bas, et que dans les crues de chaque année,

qui sont d'environ 8 mètres, les eaux exubérantes ne peuvent plus

rentrer dans le fleuve, et forment des marais vastes et nombreux, qui un

jour deviendront des moyens de richesses, mais qui présentement sont des

obstacles à la culture et à la population.

CHAPITRE V.

Des lacs anciens qui ont disparu.

Il existe encore dans la construction des montagnes des États-Unis une

autre circonstance plus caractérisée que partout ailleurs, qui a dû

singulièrement augmenter l'action et varier les mouvements des eaux:

lorsqu'on examine avec attention le terrain et même les cartes qui le

représentent, l'on remarque que les chaînes principales ou sillons

d'_Alleghany_, de _Blue-ridge_, etc., se trouvent tous dirigés en sens

transverse au cours des grands fleuves, et que pour se faire jour du

sein des vallées vers la mer, ces fleuves ont été contraints de percer

les sillons et d'en renverser la barrière. Ce travail se montre avec

évidence dans la James, le Potômac, la Susquehannah, la Delaware, etc.,

lorsque ces fleuves sortent de l'enceinte des montagnes pour entrer dans

le pays inférieur; mais l'exemple qui m'a le plus frappé sur les lieux

est celui du Potômac, 3 milles au-dessous de l'embouchure de la

Shenandoa. Je venais de _Frederick-town_, distant d'environ 20 milles,

et je marchais du sud-est vers le sud-ouest par un pays boisé et ondulé;

après avoir traversé un premier sillon assez bien marqué, quoique de

pente aisée, je commençai à voir devant moi, à 11 ou 12 milles vers

l'ouest, le chaînon de Blue-ridge, semblable à un haut rempart couvert

de forêts et percé d'une brèche du haut en bas. Je redescendis dans un

pays ondulé et boisé qui m'en séparait encore, et enfin m'étant

rapproché, je me trouvai au pied de ce rempart qu'il fallait franchir,

et qui me parut haut d'environ 350 mètres[55]. En me dégageant des bois,

je vis dans son entier une large brèche que bientôt je jugeai être de 12

à 13 cents mètres de largeur. Au fond de cette brèche coulait le

Potômac, laissant de mon côté sur sa gauche une rive ou pente

praticable, large comme lui-même, et sur sa droite serrant

immédiatement le pied de la brèche: sur les deux parois de cette brèche,

et du haut en bas, beaucoup d'arbres sont implantés parmi les rocs, et

masquent en partie le local du déchirement; mais vers les deux tiers de

la hauteur du flanc droit du fleuve, un grand espace à pic qui a refusé

de les recevoir, montre à nu les traces et les caricatures de l'ancienne

attache ou muraille naturelle, formée de quartz gris, que le fleuve

vainqueur a renversée, en roulant ses débris plus loin dans son cours;

quelques blocs considérables qui lui ont résisté demeurent encore comme

témoins à peu de distance. Le fond de son lit à l'endroit même est

hérissé de roches fixes qu'il ne brise que peu à peu. Ses eaux rapides

tournoient et bouillonnent à travers ces obstacles, qui dans un espace

de 2 milles forment des _falls_ ou _rapides_ très-dangereux. Je les vis

couverts des débris de bateaux naufragés peu de jours auparavant[56],

qui avaient perdu 60 barils de farine.

A mesure que l'on s'avance dans ce défilé, il se resserre au point que

le fleuve ne laisse plus libre qu'une voie de charrette, qui même est

inondée dans ses hautes crues. Les flancs de la montagne donnent jour à

une foule de sources qui dégradent encore cette voie en plusieurs

endroits; et comme sa majeure partie est de pur roc, de quartz gris et

de grès, et même de granit, je tiens pour impossible le canal que l'on y

projette: au bout de 3 milles on arrive au confluent de la rivière

_Shenandoa_: elle sort brusquement à main gauche du revers escarpé de

Blue-ridge, qu'elle serre et ronge dans son cours. J'estime sa largeur,

à cet endroit, environ le tiers de celle du Potômac, qui m'a paru avoir

200 mètres. Un peu plus haut, on traverse ce dernier fleuve au bac de

_Harper_ (_Harper's Ferry_), et par un coteau rapide on monte à

l'auberge du lieu. De ce point saillant, le défilé se présente comme un

grand tuyau où la vue resserrée ne rencontre que des rocs et la verdure

des arbres, sans pouvoir pénétrer jusqu'à l'extrémité, vers la brèche.

Quand on vient de _Frederick-town_, l'on ne voit pas non plus la riche

perspective dont les notes de M. Jefferson font mention; sur

l'observation que je lui en fis peu de jours après, il m'expliqua qu'il

tenait sa description d'un ingénieur français qui, pendant la guerre de

l'indépendance, s'était porté sur le haut de la montagne; et je conçois

qu'à cette élévation la perspective doit être aussi imposante que le

comporte un pays sauvage dont l'horizon n'a pas d'obstacles.

Plus j'ai considéré ce local et ses circonstances, plus je me suis

persuadé que jadis le sillon de _Blue-ridge_, dans son intégrité,

fermait absolument tout passage au Potômac, et qu'alors toutes les eaux

du cours supérieur de ce fleuve privées d'issue, et accumulées au sein

des montagnes, formaient plusieurs lacs considérables. Les nombreuses

chaînes transverses qui se succèdent depuis le fort Cumberland n'ont pu

manquer d'en établir à l'ouest de _North-mountain_. D'autre part, toute

la vallée de Shenandoa et de Conegocheague dut n'en former qu'un seul

depuis _Staunton_ jusqu'à _Chambersburg_; et parce que le niveau des

collines, même d'où ces deux rivières tirent leurs sources, est de

beaucoup inférieur aux chaînes _Blue-ridge_ et _North-mountain_, il est

évident que ce lac dut n'avoir d'abord pour limites que la ligne

générale du sommet de ces deux grands sillons; en sorte qu'aux premières

époques il dut s'étendre et s'appuyer comme eux jusqu'au grand arc de

l'Alleghany vers le sud. Alors les deux branches supérieures du fleuve

_James_, également barrées par Blue-ridge, devaient l'augmenter de

toutes leurs eaux; tandis que, vers le nord, le niveau général du lac ne

trouvant point d'obstacles, dut se prolonger entre Blue-ridge et le

sillon de Kittatini, non-seulement jusqu'à la Susquehannah et au

Schuylkill, mais encore par-delà le Schuylkill et même la Delaware.

Alors tout le pays inférieur, celui qui sépare Blue-ridge de la mer,

n'avait que de moindres rivières fournies par les pentes orientales de

Blue-ridge, et par le trop plein du grand lac, versé du haut de ses

sommets. Par suite de cet état les rivières devaient y être moindres,

le sol généralement plus plat; le sillon de granit talkeux ou isinglass,

devait arrêter les eaux et former des lagunes marécageuses. La mer

devait venir jusqu'à son voisinage, et y occasioner d'autres marais de

l'espèce de _Dismal Swamp_, près de Norfolk; et si le lecteur se

rappelle la couche de _vase noire_ mêlée de roseaux et d'arbres que la

sonde trouve partout enfouie sous la côte, il y verra la preuve de toute

cette hypothèse. Avec le secours des tremblements de terre

très-fréquents sur toute la côte atlantique, ainsi que je l'expliquerai,

les eaux, qui ne cessèrent d'attaquer et de miner les sommets qui leur

servaient de digues, s'y formèrent des issues; du moment que des volumes

plus considérables purent s'échapper, les brèches s'accrurent davantage

et plus rapidement; et l'action puissante des cascades, démolissant le

sillon du haut en bas, finit par livrer passage à la plus forte masse du

lac: cette opération a dû être d'autant plus facile, que _Blue-ridge_,

en général, n'est pas une masse homogène cristallisée par de vastes

bancs, mais un amas de blocs séparés, plus ou moins gros, entremêlés

d'une terre végétale qui se délaie facilement: c'est une véritable digue

maçonnée de terre grasse; et, comme ses pentes sont très-escarpées, il

arrive fréquemment que les dégels et les grandes pluies, enlevant cette

terre, privent les blocs de leur appui, et alors la chute d'une ou de

plusieurs masses y cause des éboulements et des espèces d'_avalanches

de pierres_ très-considérables, et qui durent pendant plusieurs heures;

par cette circonstance les cascades du lac dûrent exercer cette action

d'autant plus rapide et plus efficace. Leurs premières tentatives ont

laissé des traces dans ces _gaps_ ou _cols_ qui, d'espace en espace,

font des dentelures à la ligne des sommets; l'on voit clairement sur les

lieux que ce furent de premiers _versoirs_ du _trop-plein_, abandonnés

ensuite pour d'autres versoirs qui se démolirent plus aisément. L'on

conçoit que l'écoulement des lacs dut changer tout le système du pays

inférieur: alors furent roulées toutes ces terres de seconde formation

qui composent la plaine actuelle. Le banc d'Isinglass, forcé par des

débordements plus fréquents et plus volumineux, creva sur plusieurs

points, et ses marécages, mis à sec, écoulèrent leurs vases et les

joignirent à ces vases noires du littoral, qu'aujourd'hui nous trouvons

enfouies sous les terres d'alluvions, apportées depuis par les fleuves

agrandis.

Dans la vallée entre Blue-ridge et North-mountain, les changements

furent relatifs à la manière dont se fit l'écoulement. Plusieurs

brèches, ayant à la fois ou successivement livré passage aux cours

d'eaux appelés maintenant James, Potômac, Susquehannah, Schuylkill,

Delaware, leur lac général et commun se partagea en autant de lacs

particuliers séparés par les ondulations de terrain qui excédèrent

leurs niveaux; chacun de ces lacs eut son versoir particulier, jusqu'à

ce qu'enfin ce versoir se trouvant miné au plus bas niveau, les terres

furent totalement découvertes. Cet événement a dû être plus ancien pour

les rivières James, Susquehannah et Delaware, parce que leurs bassins

sont plus élevés. Il a dû arriver plus récemment au fleuve Potômac, par

la raison inverse que son bassin est le plus profond de tous: il serait

à désirer que quelque jour le gouvernement des États-Unis, ou quelque

société savante du pays voulût charger d'habiles ingénieurs de faire des

recherches sur cet intéressant sujet; il en résulterait infailliblement,

à l'appui de ce que je viens de dire, des preuves de détail et des vues

nouvelles du plus grand avantage pour la connaissance des révolutions

qu'a subies notre globe.

Je ne puis déterminer jusqu'où la Delaware étendit alors, vers l'orient,

le reflux de ses eaux. Il paraît que son bassin fut borné par le sillon

qui côtoie sa rive gauche, et qui est le prolongement apparent de

Blue-ridge et de North-mountain. Il est probable que son bassin a

toujours été séparé de celui de l'Hudson, comme il est certain que

l'Hudson en a eu un particulier dont la limite et la digue furent

au-dessus de West-Point, à l'endroit appelé _Highs-lands_

(_Terres-hautes_). Pour tout spectateur de ce local, il semble

incontestable que le chaînon transverse qui porte ce nom a autrefois

barré le fleuve et contenu ses eaux à une hauteur considérable; et

lorsque j'observe que la marée remonte jusqu'à 10 milles au-delà

d'Albany, ce niveau si bas dans une si grande étendue, comparé à

l'élévation des montagnes qui enveloppent ce bassin, me fait penser que

le lac dut se prolonger jusqu'aux rapides du fort Édouard, peut-être

même communiquer avec les lacs George et Champlain, et dans cet état

rendre insensible la chute de la Mohawk (le Cohoes) dont il dépassait le

niveau: cette chute ne put se former qu'après l'écoulement du lac par la

brèche de _West-point_: et l'existence de ce lac, en expliquant les

traces d'alluvions, de coquilles pétrifiées, de bancs de schistes et

d'argiles cités par le docteur Mitchill, prouve la justesse des

inductions de cet observateur judicieux sur la présence stationnaire

d'anciennes eaux.

Ce sont aussi ces lacs anciens, maintenant à sec par la rupture de leurs

digues, qui expliquent les banquettes correspondantes à 1 ou 2 étages,

que l'on observe sur les rives de la plupart des rivières d'Amériques;

elles sont surtout remarquables dans celles du pays d'Ouest, telles que

la Tennessee, la Kentucky, le Mississipi, le Kanhawa et l'Ohio: je vais

développer ce fait par la figure du lit de ce dernier fleuve, à

l'endroit appelé _Cincinnati_, ou fort _Washington_, quartier-général de

_Northwest-territory_.

_aa_ est le du lit fleuve dans les plus basses eaux, tel que je l'ai vu

au mois d'août 1796.

_bb_ est son écore, presque verticale, formée de couches de gravier, de

sable et de terreau, et minée par les grandes eaux de chaque printemps;

cette écore a presque 50 pieds de hauteur.

_cc_ est une première banquette large de 400 pas ou 900 pieds, aussi

formée de gravier et de cailloux roulés: les hautes crues arrivent sur

cette banquette, et lavent de plus en plus le gravier et les

cailloux[57].

_dd_ est un talus à rampe douce d'environ 30 pieds de hauteur, composé

de diverses couches de gravier et de terreau pleins de coquilles

fossiles et de substances fluviatiles que l'on observe également dans

l'écore: les hautes eaux ne dépassent jamais ce talus.

_ee_ est une seconde banquette qui s'étend jusqu'au pied des collines

latérales, et sur laquelle est assise la ville récente de

Cincinnati[58]: telle est la rive droite du fleuve.

Sa rive gauche répète à l'opposite les mêmes banquettes, les mêmes

talus, par niveaux correspondants: en d'autres endroits ces banquettes

ne se montrent que d'un côté; mais alors la rive opposée est tantôt une

côte escarpée sur laquelle le fleuve n'a pu marquer de traces fixes,

tantôt une plaine si large, que l'œil ne va pas chercher au pied des

collines lointaines les traces qu'il y trouverait.

Lorsque l'on examine la disposition de ces banquettes, de leurs couches,

de leurs talus, et la nature de leurs substances, l'on demeure convaincu

que même la partie la plus élevée de la plaine, celle qui s'étend de la

ville aux collines, a été le siége des eaux, et même le lit primitif du

fleuve, qui paraît en avoir eu 3 à des époques différentes.

La première de ces époques fut le temps où les sillons transverses des

collines, encore entiers, comme je l'ai expliqué plus haut, barrèrent le

fleuve, et, lui servant de digues, tinrent ses eaux au niveau de leurs

sommets. Alors tout le pays soumis à ce niveau était un grand lac ou

marécage d'eaux stagnantes. Par le laps des temps, et par l'effet annuel

et périodique des fontes de neiges et de leurs débordements, les eaux

rongèrent quelques endroits faibles de la digue: l'une des brèches

ayant cédé au courant, tout l'effort des eaux s'y rassembla, la creusa

plus profondément, et abaissa ainsi le niveau du lac de plusieurs

mètres. Cette première opération dégagea la plaine ou banquette

supérieure _ee_, et les eaux du fleuve, encore _lac_, eurent pour lit la

banquette _cc_, et pour rivage le talus _dd_.

Le temps où les eaux demeurèrent dans ce lit fut la seconde époque.

La troisième eut lieu lorsque la cascade ayant encore été surbaissée par

le courant plus concentré et plus actif, le fleuve se creusa un lit plus

étroit et plus profond, qui est l'actuel, et laissa la banquette _cc_

habituellement à sec.

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages · 第 4 / 28 段