Un autre phénomène remarqué en Amérique, trouve peut-être son

explication dans le fait que je viens de citer. L'on ne traverse point

de forêt dans ce continent sans rencontrer des arbres renversés; et l'on

observe que la racine n'est qu'un chevelu superficiel, en forme de

champignon, à peine de 18 pouces de profondeur pour des arbres de 70

pieds. Si ces racines ne pivotent point, n'est-ce pas afin de profiter

de l'humidité superficielle qui les couvre et du terreau gras résultant

des feuilles pourries dans lequel elles trouvent une substance bien

préférable aux couches de l'intérieur restées sèches, et par suite, plus

dures à pénétrer? Et maintenant, que par le laps des siècles ces

végétaux ont _contracté cette habitude_, il faudra des siècles pour la

changer.

Le troisième district a pour limites, au sud, le cours de l'Ohio; au

nord, les lacs du Saint-Laurent, et toujours à l'est et à l'ouest

l'Alleghany et le Mississipi. Cet espace, appelé par les Américains

_North-west-territory_, ne compte encore aucun État constitué, faute de

population suffisante:[27] sa surface est presque plane ou commodément

ondulée: à peine y citerait-on une montagne ou un sillon de 100 toises

d'élévation, et dans tout son ouest, depuis la rivière _Wabash_ jusqu'au

_Mississipi_, ce ne sont que vastes et plates prairies. Néanmoins c'est

d'un tel local que coulent en sens opposés une foule de rivières

considérables qui, les unes vont au golfe du Mexique par le Mississipi,

les autres à la mer du Nord par le Saint-Laurent, et d'autres encore à

l'Atlantique par le Mohawk, l'Hudson et la Susquehannah: d'où il résulte

que les monts Alleghanys, de qui ces derniers fleuves tirent leurs

sources, ne sont en quelque sorte que la rampe de ce plateau qui les

égale presque en niveau. Sur ce vaste espace les pentes opposées sont si

douces, que les rivières, hésitant dans leurs cours, s'y égarent en

sinuosités et en marécages; et que dans les crues de l'hiver il y a

jonction d'eaux navigables en canot, entre les sources de la Wabash qui

va à l'Ohio, du Miami, qui va au lac Erié, de la rivière Huron, qui

tombe à l'entrée de ce même lac, de la _grande-rivière_ qui tombe dans

le lac _Michigan_, et ainsi de plusieurs autres.

Par contraste avec le Kentucky, les rivières de _North-west-territory_,

coulent à fleur de terre, à raison non-seulement de ce niveau plat, mais

encore de la qualité _argileuse_ du sol, qui empêche l'eau d'y pénétrer:

circonstance heureuse pour le commerce et l'agriculture de cette

contrée: aussi l'opinion commence-t-elle à préférer ce pays au Kentucky;

je présume qu'un jour il sera la Flandre des États-Unis pour le blé et

les pâturages: j'ai vu, en 1798, au bord du grand _Sioto_, un champ de

maïs, à la vérité en première année de culture, où cette plante avait

généralement 4 mètres de hauteur, et des épis en proportion: à cette

même époque, à l'exception de quelques habitations éparses, ce n'était

au-dessus du _Moskingom_ qu'un désert de forêts, de marais, et de

fièvres: j'ai traversé 40 lieues de cette forêt depuis Louisville, près

des rapides de l'Ohio, jusqu'au _poste Vincennes_ sur la Wabash, sans

rencontrer une cabane, et, ce qui m'a étonné, sans entendre le chant

d'un oiseau (quoiqu'en juillet). Elle finit un peu avant la Wabash; et

de là au Mississipi, pendant 80 milles, l'on ne trouve que les

_prairies_, dont j'ai déja parlé comme de steps tartares; et là

réellement commence une _Tartarie américaine_, qui a tous les caractères

de la Tartarie asiatique; d'abord chaude dans sa partie méridionale,

elle devient de plus en plus froide et stérile vers le nord: dès le

48e de latitude, elle est glacée dix mois de l'année, dépourvue de

hauts bois, noyée de marécages, traversée de fleuves qui, dans une

espace de 1000 lieues, n'ont pas 15 lieues d'interruptions ou de

_portages_: elle offre à tous ces titres les caractères de la Tartarie;

il ne manquait que d'en voir les indigènes devenir cavaliers; et cette

circonstance vient d'avoir lieu, depuis 25 à 30 ans, par les vols que

les sauvages _Nihiçaoué_ ou _Nadouessis_[28], jusqu'alors piétons, ont

fait des chevaux espagnols errants dans les savanes du nord du Mexique.

Avant 50 ans ces nouveaux Tartares pourront devenir des voisins

incommodes à la frontière des États-Unis: et le système colonial des

bords du Missouri et du Mississipi éprouvera des difficultés que n'ont

pas connues les pays de l'intérieur de la confédération.

§ III.

Contrée des montagnes.

La troisième grande lisière parallèle est cette ligne de terrain

montueux, dont j'ai déja parlé, laquelle s'étend de l'embouchure de

Saint-Laurent aux confins de la Géorgie, partage les eaux de l'est et de

l'ouest, et forme comme une haute terrasse ou rempart entre les deux

contrées _Atlantique_ et _Mississipi_. On peut estimer à environ 400

lieues la longueur de cette bande, sur une largeur très-variable, mais

assez généralement de 30 à 50 lieues.

Cette contrée, quoique très-étroite comparativement, exerce néanmoins

une grande influence de température sur les deux adjacentes dont elle

diffère par le climat, le sol, et même par les productions. Vers le Sud,

l'air y est plus pur, plus sec, plus élastique, plus sain: vers le nord,

et dès le Potômac, les brumes et les pluies y sont plus communes, les

animaux plus grands et plus vifs; et les arbres forestiers, sans être

aussi gros que ceux de l'ouest, le sont plus que ceux de l'est, et

surpassent les uns et les autres en élasticité.

Cette chaîne de montagnes diffère de celles de notre Europe, en ce que

plus longue et plus régulière dans ses sillons, que les Alpes et les

Pyrénées, elle est cependant bien moins haute qu'elles. Des mesures

prises en divers points avec précision, vont en fournir des preuves

instructives et satisfaisantes.

En Virginie, le pic _Otter_, point dominant de tout le pays, n'a de

hauteur que 1218 mètres ⅔ (4000 pieds anglais)[29].

Dans le même canton, M. Jonathan Williams[30], parti du lieu où finit la

marée, au-dessous de Richmond, et mesurant sa route jusque sur la

première chaîne de _Blue-ridge_, a trouvé au col (_cap_) de _Rockfish_,

350 mètres d'élévation (1150 pieds anglais). Près de là, un pic dominant

lui a donné 554 mètres (1822 pieds anglais); plus loin, après la ville

de _Staunton_, montant un chaînon de l'_Alleghany_, il a trouvé 577

mètres (1898 pieds anglais); un second chaînon, celui de _Calf-pasture_,

lui a donné 683 mètres (2247 pieds anglais); enfin, un troisième

chaînon, celui qui partage les eaux, et qui n'est coupé par aucune,

mesuré à 6 milles sud-ouest de _Red-spring_ lui a donné 822 mètres (2706

pieds anglais).

En Maryland, Georges Guilpin et James Smith ont levé, en 1789, les

niveaux suivants:

Sur le fleuve Potômac, à partir du terme de la marée, c'est-à-dire, des

rapides de _George-town_, jusqu'à l'embouchure de _Savage-river_, dans

une étendue de 218 milles anglais (environ 73 lieues), le niveau est de

352 mètres ⅔ (1160 pieds anglais); dans ce compte, les rapides de

_Georgetown_ sont portés pour 11 mètres ¼ (37 pieds anglais), et la

grande chute de _Matilda_ pour 23 mètres 1/10 (76 pieds anglais), y

compris ses rapides qui se prolongent 3 milles au-dessus d'elle.

Depuis l'embouchure de _Savage-river_ jusqu'au lieu dit

_Moses-williams_, sur le sommet de l'Alleghany, dans un espace de 8 ¾

milles, le niveau est de 637 mètres ½ (2097 pieds anglais), total 990

mètres (3257 pieds anglais).

En sorte que l'Alleghany, que j'ai moi-même traversé dans cette partie,

et qui m'a paru y être le plus élevé, n'a pas, au-dessus de l'océan,

plus de 822 mètres, ou 405 toises. Blue-ridge, à la brèche de

_Harper's-ferry_, sous l'embouchure de la rivière _Chenando_, m'a paru

avoir à peu près la même hauteur qu'à Rock-fish-gap; ainsi son terme

moyen peut être évalué à 350 mètres, c'est-à-dire, moins de la moitié

de l'Alleghany (dans la Virginie).

En Pensylvanie, la hauteur de l'Alleghany, au-dessus du plat pays,

n'est, selon le docteur _Rush_, que de 395 mètres ⅕ (1300 pieds

anglais); et en effet, les voyageurs remarquent que l'on y arrive par

une suite de pentes douces et graduelles, sans beaucoup s'en apercevoir.

Dans l'État de New-York, aux montagnes appelées _Catskill_, le plus haut

pic mesuré en 1798 par _Peter de la Bigarre_[31], a donné de hauteur

1079 mètres (3549 pieds anglais) au-dessus des eaux de l'Hudson, qui

éprouve la marée jusqu'à 10 milles au-dessus d'Albany.

En Vermont, le pic de _Killington_ mesuré par _Samuel Williams_, comme

le plus élevé de toute la chaîne, n'a que 1049 mètres ⅔ (3454 pieds

anglais)[32].

Enfin, les montagnes _Blanches_ (White-hills) dans le New-Hampshire, qui

sont vues de trente lieues en mer, et que M. _Belknap_ évalue[33],

d'après des voyageurs, à 3040 mètres (10,000 pieds d'élévation), ne sont

portées, par M. S. Williams, qui en donne des raisons motivées, qu'à

2361 mètres (7800 pieds anglais).

La chaîne de l'Alleghany ne doit donc être considérée que comme un

rempart d'une hauteur moyenne de 700 à 800 mètres (environ 350 à 400

toises), ce qui diffère absolument des grandes chaînes du globe, telles

que par exemple les

Alpes évaluées à 3000 mètres

Les Pyrénées 2700

Les Andes 5000

Le Liban 2905

et l'on conçoit que cette circonstance doit beaucoup influer sur la

météorologie des États-Unis et de tout leur continent, ainsi que je le

développerai par la suite.

Les voyageurs européens remarquent tous avec surprise, que les montagnes

américaines ont dans leur direction plus de régularité, dans leurs

sillons plus de continuité, dans la ligne de leurs sommets plus

d'égalité que les montagnes de notre continent. Ce caractère est surtout

frappant en Virginie et en Maryland dans le sillon de _Blue-ridge_. Ce

sillon, que j'ai traversé ou suivi depuis la frontière de Pensylvanie

jusqu'au fleuve James, m'a toujours présenté l'aspect d'une terrasse de

1000 à 1200 pieds d'élévation sur la plaine avec une pente très-roide et

un sommet si égal, qu'à peine y voit-on des ondulations et quelques

_brèches_ ou _gap_ qui servent de passage. La base de cette masse

n'excède pas quatre à six milles (deux à trois lieues). En venant au

nord, cette chaîne s'abaisse ainsi que ses parallèles; et parce que

quelques bifurcations ont causé en Pensylvanie une confusion de noms qui

embarrasse même les géographes, je tenterai d'abord de les éclaircir.

En Virginie, l'on distingue nettement trois sillons principaux bien

caractérisés, qui sont:

1º Le sillon _Blue-ridge_, situé le plus à l'est, qui tire ce nom,

signifiant _Chaîne-bleue_, de son apparence bleuâtre lointaine quand on

vient du pays plat maritime: il porte le nom de _South-mountain_, ou

_Montagne du Sud_ dans les cartes d'Evans et d'autres géographes, sans

que l'on en puisse donner une bonne raison. En général, les montagnes

des États-Unis, nommées au hasard par les colons de chaque canton, n'ont

qu'une nomenclature insignifiante et souvent bizarre. Quoi qu'il en soit

de _Blue-ridge_, ce sillon part du grand arc ou nœud de l'Alleghany; il

est même le prolongement le plus direct de cette chaîne en venant du

sud: il traverse le fleuve James au-dessous de la jonction de ses deux

branches supérieures; le Potômac au-dessous de la _Shenandoa_; la

Susquehannah au-dessous de Harrisburg; et les voyageurs observent que le

lit de cette rivière, jusque-là navigable sur un fond calcaire, devient

intraitable à cause des rocs et des grès de _Blue-ridge_. En

Pensylvanie, ce sillon, moins continu et moins élevé, prend, selon les

cantons, les noms divers de _Trent_, de _Flying_, de _Holy-hills_; mais

il n'en est pas moins le même rameau qui traverse le _Schoolkill_ sous

Reading; la Delaware au-dessous de sa branche ouest et de la ville

d'Easton; d'où il va se perdre au groupe de _Catskill_, vers les bords

de l'Hudson.

La seconde chaîne, appelée _North-mountain_, montagne _du Nord_, sans

plus de raison que la précédente, part aussi du grand arc de

l'Alleghany, et se tenant parallèle, mais occidentale à Blue-ridge, elle

traverse les hautes branches du James, douze à quatorze milles au-dessus

de leur jonction; le Potômac vingt-quatre milles au-dessus de la

Shenandoa; mais lorsqu'elle atteint les branches ouest de la rivière

_grande Conegochigue_, elle se divise en plusieurs rameaux, qui jettent

de l'incertitude sur sa suite. Quelques géographes veulent voir son

prolongement dans le chaînon de _Tuscarora_, quoique divergent, lequel,

après avoir traversé la rivière _Juniata_, va se perdre dans les déserts

rocailleux et marécageux du nord-est de la Susquehannah: d'autres

suivent North-mountain dans le chaînon de _Kittatiny_, lequel, plus

direct, court parallèlement à Blue-ridge, jusqu'à la Delaware, qu'il

passe au-dessus de sa branche ouest et de Nazareth: après quoi il côtoie

la rive orientale de ce fleuve, et va se terminer, avec les sillons de

Blue-ridge, au groupe de Catskill et aux montagnes qui séparent les

sources de la Delaware du cours de l'Hudson.

En Pensylvanie, l'on confond assez généralement _Blue-ridge_ avec

_North-mountain_, parce que les caractères de l'un et de l'autre étant

moins marqués, chaque canton a donné l'épithète de _bleue_ à sa chaîne

la plus élevée, et des noms particuliers à chaque rameau différent; mais

la continuité géographique de North-mountain par _Kittatiny_, et de

Blue-ridge par les _Flying_ et _Holy-hills_, telle que je l'ai tracée,

me paraît la mieux établie par la direction générale de ces chaînes, par

la nature de leurs pierres et par leurs concours à former une vallée

calcaire qui se prolonge entre elles sans interruption depuis la

Delaware et les territoires d'Easton et de Nazareth, jusqu'aux sources

de la Shenandoa, par-delà Staunton[34].

La troisième chaîne principale, l'_Alleghany_ proprement dit, est le

sillon le plus élevé à l'ouest qui, partageant toutes les eaux, sans

être traversé d'aucune, a mérité le nom d'_Endless_ ou Sillon _sans

fin_. Celui-là pris à son extrémité sud, vient de l'angle de la Géorgie

et de la Caroline, où il reçoit les noms divers de montagnes _du

Chêne-blanc_, _du Grand-fer_, de montagne _Chauve_, et même de montagne

_Bleue_[35]. Là il verse à l'ouest quelques branches de la rivière

_Tennessee_; à l'est les fleuves des deux Carolines, auxquelles il sert

de limite occidentale: arrivé en Virginie, il forme l'arc dont j'ai

parlé, en se courbant vers le nord-ouest, et enveloppant les sillons

précédents; puis il reprend sa route nord nord-est, envoie à l'Ohio les

eaux du grand Kanhawa et de la Monongahéla; à l'océan Atlantique,

celles des fleuves James, Potômac, Susquehannah, etc.: mais vers les

sources de la branche ouest de ce dernier, il se divise en rameaux

divers, dont les plus considérables se dirigent à l'est, et vont à

travers toutes les eaux de la Susquehannah, se terminer au Catskill et

aux sources de la Delaware sur l'Hudson; tandis que d'autres rameaux à

l'est enveloppent les sources mêmes de la Susquehannah, et par _Tyoga_,

vont fournir celles des lacs Iroquois ou du Génessee: à moins que l'on

ne veuille attribuer ces rameaux à un sillon plus occidental qui, sous

les noms de _Gauley_, de _Laurel_ et de _Chesnut-ridge_, vient aussi se

terminer dans cette contrée.

Outre les trois chaînes principales de la Virginie que je viens de

décrire, il est encore plusieurs sillons intermédiaires, qui souvent les

égalent en hauteur, en roideur, en continuité: tels sont ceux de

_Calf-pasture_, de _Cow-pasture_[36] et de _Jackson_, que j'ai traversés

en me rendant de Staunton à _Greenbrïar_. C'est dans ces dernières

montagnes que sont situées les eaux thermales de diverses qualités,

célèbres en Virginie pour leurs cures, et désignées sous les noms de

_Warm-spring_, source chaude tempérée; _Hot-spring_, source très-chaude;

_Red-spring_, source rouge, etc.; _Warm-spring_ que j'ai vu, est une

source sulfureuse ammoniacale d'environ 20 degrés de chaleur: elle est

située au fond d'un profond vallon en forme d'entonnoir, que tout

indique avoir été le cratère d'un volcan éteint.

A l'ouest de l'Alleghany, vers le bassin d'Ohio, il est aussi plusieurs

sillons remarquables; j'en ai traversé un premier sous le nom de

_Reynick_[37] et _High-ballantines_, 8 milles à l'ouest du _town_ ou

village de _Green-brïar_, et il m'a paru aussi élevé, mais bien plus

large que Blue-ridge. De son plateau j'en vis une foule d'autres vers

sud-ouest et nord-est. Quinze milles plus loin, par une route tortueuse,

j'entrai dans une série d'autres chaînons que je ne cessai de traverser,

pendant 38 milles, au nombre de 8 ou 10 jusqu'à celui de Gauley, le plus

élevé, le plus rapide de tous, et le plus étroit sur sa crète. Je

regarde tout l'espace de ces 38 milles, comme une seule et même

plate-forme assez élevée. Par-delà le Gauley l'on ne traverse plus de

haut chaînon qu'avec le cours des eaux dont on suit la direction, et

souvent le lit; mais j'ai remarqué que le lit du grand Kanhawa se fait

souvent jour à travers l'un des pays les plus scabreux que j'y aie

rencontré. Beaucoup de ces sillons se dirigent sur l'Ohio, et nous

verrons que quelques-uns doivent l'avoir traversé: ce Gauley-ridge

prend son origine aux sources du grand Kanhawa, au sud-ouest de l'arc

d'Alleghany; et sous le nom de _Laurel-hill_, de _Chesnut-ridge_, il va

dans le nord se terminer aux têtes de la Susquehannah: au sud, les

colons de Kentucky et de Tennessee ont étendu le nom de grand _Laurel_

au rameau principal qui sépare le Kentucky de la Virginie; et ils ont

communiqué le nom de _Cumberland_ à sa continuation, qui côtoie et

limite la rivière de Cumberland jusqu'à son embouchure. Je n'ai pas de

renseignements suffisants sur cette partie. Le gouvernement des

États-Unis a en main un moyen très-simple de s'en procurer un corps

complet; ce serait de soumettre tous les arpenteurs par une ordonnance

du collége de William et Mary de Williamsburg, où ils subissent leur

examen et reçoivent leur patente, à ajouter des détails de topographie

aux stériles procès verbaux de leurs alignements. En peu d'années, l'on

aurait sans frais un système complet des montagnes et des eaux.

Il me reste à donner sur la structure intérieure de ces montagnes,

c'est-à-dire sur la disposition et la nature des bancs et couches de

pierre qui leur servent de noyau, les renseignements que j'ai pu me

procurer; quelque incomplets qu'ils puissent être, j'ai lieu de croire

qu'ils seront de quelque intérêt, ne fût-ce que par leur nouveauté;

leur ensemble et le soin que j'y ai donné pour satisfaire les lecteurs

qui attachent à la géographie physique l'importance que mérite cette

science. Pour qui sait observer des faits et en tirer de sages

inductions, la structure de notre globe est un livre bien autrement

instructif et authentique sur ses révolutions et sur leur histoire, que

les traditions, vagues d'abord et sans autorité, des peuples ignorants

et sauvages, érigées ensuite en systèmes dogmatiques chez les peuples

civilisés.

CHAPITRE IV.

Structure intérieure du sol.

Pendant le cours de mes divers voyages dans les États-Unis, j'ai attaché

un intérêt et un soin particuliers à recueillir des échantillons des

bancs et couches de pierres que j'ai trouvés les plus dominants et les

plus répandus: me trouvant quelquefois à pied plusieurs jours de suite,

je n'ai pu me charger que de petits volumes; mais ils ont suffi à mon

objet; et tous ces morceaux réunis ou comparés à ceux que des voyageurs

étrangers m'ont communiqués ou donnés à Philadelphie, m'ont servi à

déterminer à Paris, avec les secours de quelques minéralogistes, le

genre et les dénominations de leurs couches-mères, et à mettre en ordre

une espèce de géographie physique des États-Unis[38].

En jugeant d'après ces moyens d'instruction, je crois pouvoir établir

avec assez d'exactitude que le grand pays compris entre l'Atlantique et

le Mississipi est divisé en 5 régions ou natures différentes de sol

classées comme il suit.

§ I.

Région granitique.

La première région, qui est celle des granits, a pour limite la mer

Atlantique, à prendre depuis _Long-Island_ jusqu'à l'embouchure du

Saint-Laurent; de là une ligne remontant ce fleuve jusqu'au lac Ontario,

ou plutôt jusqu'à _Kingston_ (alias Frontenac), et au lieu appelé

_Mille-îles_; se portant, par les sources et le cours du Mohawk jusqu'au

fleuve Hudson, le long duquel elle revient à son point de départ,

_Long-Island_. Dans tout cet espace, le sol est assis sur des bancs

granitiques qui forment la charpente des montagnes, et qui n'admettent,

que par exception, des bancs d'autre nature. Le granit se montre à nu

dans tous les environs de la ville de New-York: il est le noyau de

_Long-Island_ (_Ile longue_), autour de laquelle des sables ont été

entassés et moulés par la mer: on le suit sans interruption sur toute la

côte de _Connecticut_, de _Rhode-Island_, de _Massachusets_, en

exceptant le cap _Cod_, qui est formé de sables apportés par le grand

courant du golfe du Mexique et de _Bahama_[39], dont j'aurai occasion de

parler. Le granit se prolonge encore sur le rivage de _New-Hamsphire_ et

de _Maine_, où il est mêlé de quelques grès, et aussi de pierres à

chaux, dont ce dernier pays approvisionne Boston. Il compose les

nombreux écueils de la côte d'_Acadie_ et le noyau des montagnes dites

de _Notre-Dame_ et de la _Madeleine_, situées à droite de l'embouchure

du Saint-Laurent. Les rives de ce fleuve sont généralement schisteuses,

cela n'empêche pas le granit de s'y montrer fréquemment en blocs

détachés, et en écueils adhérents au lit. On le retrouve dans tous les

environs de Québec; dans la masse du roc qui porte la citadelle; dans

les montagnes assez hautes, qui sont au nord-ouest de cette ville;

enfin, sous la cascade dite de Montmorency, où une petite rivière, qui

vient du nord, se jette dans le Saint-Laurent, d'une hauteur de 180

pieds: le lit immédiat de cette chute est un banc calcaire horizontal,

gris-noir, de l'espèce appelée primitive ou cristallisée: mais il est

porté sur des bancs de granit gris-brun, d'un grain très-serré, qui est

presque perpendiculaire à l'horizon: partout où ces bancs se montrent le

long du Saint-Laurent, ils sont plus ou moins inclinés, et jamais

parallèles à l'horizon: sur la rive droite de ce fleuve, en face de

Québec, abonde un granit coloré de rouge, de noir et de gris, le même

que j'ai trouvé au palais de la législature (_state-house_) à Boston,

dont les environs le fournissent; et tous deux semblables au

bloc-piédestal qui porte la statue du tsar Pierre Ier à

Saint-Pétersbourg; ce bloc, venu du lac Ladoga. L'île où est située la

ville de _Montréal_, est calcaire; mais tout le rivage qui l'entoure

offre des blocs de granit roulés, venus sans doute des hauteurs

adjacentes. Le sommet de la montagne de _Bel-œil_ est de granit, ainsi

que le chaînon des montagnes _Blanches_ de New-Hampshire, auquel on peut

dire qu'il appartient. Les rameaux de la Nouvelle-Angleterre sont aussi

de granit, excepté les environs de _Middleton_ et de _Worcester_, qui

sont de grès. L'on m'assure que le rameau occidental de

_Green-mountains_, et la majeure partie du lac Champlain qu'il limite,

sont calcaires, quoique les rocs de Ticonderoga soient de grès; et que

le rameau oriental, qui traverse l'état de Vermont, est de granit: alors

il paraît que le granit traverse le lac Saint-Georges, ou l'isthme qui

le sépare du fleuve Hudson pour remonter aux sources de ce fleuve et de

_Black-river_; de là il se porte jusqu'au Saint-Laurent, à Mille-îles et

à Frontenac, où on le trouve toujours rougeâtre, formé en gros cristaux,

et surchargé de feld-spath. M. Alexandre Mackenzie, dans son voyage

récemment publié[40], fournit les moyens d'en suivre les prolongements

bien plus loin dans le nord de ce continent. Cet estimable voyageur,

dont j'ai eu occasion de connaître à Philadelphie la personne et le

mérite, observe (tome III, page 335), «qu'un granit de couleur grise

obscure, se trouve dans tout le pays qui s'étend depuis le lac Winipik

jusqu'à la baie de Hudson; que même on lui a dit qu'il y en avait

également depuis la baie de Hudson jusqu'à la côte du Labrador.»

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages · 第 2 / 28 段