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TABLEAU
DU
CLIMAT ET DU SOL
DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE;
SUIVI
D'ÉCLAIRCISSEMENTS SUR LA FLORIDE, SUR LA COLONIE FRANÇAISE A SCIOTO,
SUR QUELQUES COLONIES CANADIENNES ET SUR LES SAUVAGES.
PAR C. F. VOLNEY,
COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ SÉANTE A CALCUTA.
[colophon]
PARIS,
PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.
FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.
M DCCC XXV.
OEUVRES
DE C. F. VOLNEY.
DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.
TOME IV.
IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
RUE JACOB, Nº 24.
PRÉFACE.
Le nouvel Ouvrage que je présente au Public est le fruit de trois ans de
voyages et de résidence aux _États-Unis_, dans des circonstances de
temps et dans une situation d'esprit bien différentes de celles de mon
voyage en Turquie.
Lorsqu'on 1783, je partais de Marseille, c'était de plein gré, avec
cette alacrité, cette confiance en autrui et en soi, qu'inspire la
jeunesse: je quittais gaiement un pays d'abondance et de paix, pour
aller vivre dans un pays de barbarie et de misère, sans autre motif que
d'employer le temps d'une jeunesse inquiète et active à me procurer des
connaissances d'un genre neuf, et à embellir, par elles, le reste de ma
vie, d'une auréole de considération et d'estime.
Dans l'an III, au contraire (en 1795), lorsque je m'embarquais au Havre,
c'était avec le dégoût et l'indifférence que donnent le spectacle et
l'expérience[1] de l'injustice et de la persécution. Triste du passé,
soucieux de l'avenir, j'allais avec défiance chez un peuple _libre_,
voir si un ami sincère de cette liberté profanée trouverait pour sa
vieillesse un asile de paix dont l'Europe ne lui offrait plus
l'espérance.
Ce fut dans ces dispositions que je visitai successivement presque
toutes les parties des États-Unis, étudiant le climat, les lois, les
habitants et leurs mœurs, principalement sous le rapport de la vie
sociale et du bonheur domestique... et tel fut le résultat de mes
observations et de mes réflexions, que considérant d'une part la
perspective orageuse et sombre de la France et de l'Europe entière; les
probabilités de guerres longues et opiniâtres, à raison de la lutte
élevée entre des préjugés au déclin et des lumières croissantes; entre
des despotismes vieillis et de jeunes libertés insurgentes;... d'autre
part, l'avenir pacifique et riant des États-Unis, de la facilité à
devenir propriétaire à raison de l'immense étendue des terres à peupler;
de la nécessité et des profits du travail; de la liberté des personnes
et de l'industrie; de la douceur du Gouvernement, fondée sur sa
faiblesse même; par tous ces motifs, j'avais pris la résolution de
rester aux États-Unis, lorsqu'au printemps de 1798, une épidémie
d'animosité contre les Français, et la menace d'une rupture immédiate,
m'imposèrent la loi de me retirer. Ce serait peut-être ici l'occasion de
me plaindre des violentes attaques publiques dirigées contre moi dans
les derniers temps de mon séjour, sous l'influence d'un personnage
tout-puissant; mais l'élection de 1801, en faisant justice de celle de
1797, m'a rendu une indemnité suffisante[2].
De retour en France (prairial an 6), il me sembla utile de faire, pour
mes concitoyens, un travail dont j'avais senti le besoin pour moi-même;
je conçus le projet de rassembler dans un cadre resserré, outre mes
propres notions, celles qui étaient éparses en divers livres, en
rectifiant quelques préjugés établis à une époque d'enthousiasme. Dans
le plan que je traçai, je posais d'abord pour base le climat et le sol;
puis suivant la méthode que je crois la plus riche en résultats (celle
par ordre de matières), je considérais la quantité de la population; sa
répartition sur le territoire; sa distribution en genres de travail et
d'occupation: les habitudes, c'est-à-dire les _mœurs_, résultant de ces
occupations; la combinaison de ces habitudes avec les idées et les
préjugés de l'origine première. Remontant à cette origine par
l'histoire, le langage, les lois, les usages, je faisais sentir l'erreur
romanesque des écrivains qui appellent _peuple neuf_ et _vierge_, une
réunion d'habitants de la vieille Europe, Allemands, Hollandais, et
surtout Anglais des trois royaumes. L'organisation de ces éléments
anciens et divers en corps politiques me conduisait à rappeler
succinctement la formation de chaque colonie; à montrer dans le
caractère de ses premiers auteurs, le levain d'esprit qui a servi de
moteur à presque tout le système de conduite de leurs successeurs, selon
cette vérité morale trop peu remarquée, «que dans les _corporations_
comme dans les individus, les premières habitudes exercent une influence
prédominante sur tout le reste de l'existence.»--L'on eût vu dans ce
levain une des principales causes de la différence de caractère et
d'inclination, qui se fait de plus en plus remarquer entre diverses
parties de l'_Union_.--La crise de l'indépendance, en m'obligeant de
retracer sommairement ses causes et ses évènements, m'eût fourni des
remarques nouvelles sur ses suites moins connues, moins observées: une
foule de faits omis ou défigurés eût établi entre la révolution
d'Amérique et la nôtre, une ressemblance bien plus grande qu'on ne la
suppose vulgairement, et dans les motifs, et dans les moyens
d'exécution, et dans la conduite des partis, et dans les fluctuations,
même rétrogrades, de l'esprit public; enfin jusque dans le caractère des
trois assemblées principales, dont la première, chez les deux peuples,
passe également pour avoir devancé d'une génération les connaissances
régnantes, et la dernière, pour avoir été en arrière des principes
acquis (1795): en sorte que ces grands mouvements politiques, appelés
_révolutions_, semblent avoir quelque chose d'_automatique_, qui
dépendrait moins des combinaisons de la prudence, que d'une marche et
d'une série mécanique de passions.
En traitant de la période trop peu connue depuis la paix de
l'indépendance, jusqu'à la création du gouvernement fédéral, j'eusse
démontré l'influence de cette époque d'anarchie sur le caractère
national; l'altération de l'esprit public et de ses principes, par la
rentrée des mécontents _Loyalistes_, et l'immigration d'une foule de
marchands anglais _Torys_: l'altération de la bonne foi et de la
simplicité primitives, d'abord par le papier-monnaie et le défaut de
lois et de justice, puis par la richesse temporaire et le luxe permanent
que la guerre d'Europe a introduit dans ce pays neutre: j'eusse fait
sentir les avantages que toute guerre d'Europe procure aux États-Unis;
l'accroissement sensible qu'ils ont retiré de la dernière, malgré la
politique faible et vacillante de leur gouvernement; la direction
naturelle et progressive de leur ambition vers l'archipel des Antilles
et le continent environnant; la probabilité de leur extension, malgré
les divisions de parti et les germes d'un schisme intérieur; j'eusse
développé les différences d'opinion et même d'intérêt qui partagent
l'_union_ en _États de l'Est_ (New England), et en États du Sud; en pays
atlantiques et en pays de Mississipi: la prépondérance de l'_intérêt
mercantile_ dans les uns; celle de l'_intérêt agricole_ dans les autres:
la faiblesse de ceux-ci, causée par les esclaves; la force de ceux-là,
causée par leur population libre et industrieuse: j'eusse indiqué une
cause de schisme encore plus active dans le choc de deux opinions
contraires, dites _républicaine_ et _fédéraliste_; l'une soutenant la
prééminence du gouvernement monarchique ou plutôt despotique sur toute
autre forme de gouvernement; la nécessité du pouvoir arbitraire et
absolu dans toute espèce de régime, motivée sur l'ignorance, les
passions, l'indocilité de la multitude, et autorisée par l'expérience et
l'exemple de la plupart des gouvernements et des peuples anciens et
modernes; en un mot, toute l'ancienne doctrine politico-religieuse, de
la _prérogative royale_ des _Stuart_ et des ultramontains: l'autre
opinion soutenant, au contraire, que le pouvoir absolu est un principe
radical de destruction et de désordre, en ce qu'il n'exempte les
gouvernants ni des passions, ni des erreurs, ni de l'ignorance communes
aux autres hommes: qu'il tend au contraire à les produire en eux, à les
exalter: que la facilité de pouvoir tout, menant à vouloir tout, a une
tendance immédiate et directe à l'extravagance, à la tyrannie: que si la
multitude est ignorante et méchante, c'est parce qu'elle reçoit une
telle éducation de tels gouvernements: qu'en supposant que les hommes
naissent vicieux, l'on ne peut les redresser que par un régime de raison
et de justice: que cette raison et cette justice ne peuvent s'obtenir
que par des connaissances qui veulent étude, travail, débat
contradictoire, toutes choses qui supposent une indépendance d'esprit,
une liberté d'opinion dont les hommes tiennent le droit de la nature
même, etc., etc. En un mot, toute la doctrine moderne de la _déclaration
des droits_, sur laquelle s'est élevée l'indépendance des
États-Unis.--J'eusse discuté, d'après ce que j'ai ouï des hommes les
plus impartiaux, quelles conséquences peuvent avoir ces dissensions:
s'il est vrai qu'une scission en deux ou trois corps de puissance, à une
époque plus ou moins reculée, serait aussi orageuse, aussi fâcheuse
qu'on le croit vulgairement; si, au contraire, trop d'unité et de
concentration dans le gouvernement n'aurait pas des effets pernicieux à
la liberté, dénuée d'asile et de choix; et si trop de sécurité, trop de
prospérité ne corrompraient pas radicalement un _jeune peuple_[3] qui,
en affectant de se donner ce nom, avoue bien moins sa faiblesse
actuelle, que ses projets de grandeur future; peuple qui mérite surtout
ce nom de _jeune_, par l'inexpérience et l'emportement avec lesquels il
se livre aux jouissances de la fortune, et aux séductions de la
flatterie.
J'eusse alors considéré, sous un point de vue moral, la conduite de ce
peuple et de son gouvernement, depuis l'époque de 1783, jusqu'en 1798;
et j'eusse prouvé par des faits incontestables, qu'il n'a régné aux
États-Unis, proportionnellement à la population, à la masse des
affaires, à la multiplicité des combinaisons, ni plus d'économie dans
les finances[4], ni plus de bonne foi dans les transactions[5], ni plus
de décence dans la morale publique[6], ni plus de modération dans
l'esprit de parti, ni plus de soin dans l'éducation et l'instruction[7],
que dans la plupart des États de la _vieille Europe_: que ce qui s'y est
fait de bon et d'utile, que ce qui y a existé de liberté civile, de
sûreté de personne et de propriété, a plutôt dépendu des habitudes
populaires et individuelles, de la nécessité du travail, du haut prix de
toute main-d'œuvre, que d'aucune habile mesure, d'aucune sage police du
gouvernement: que sur presque tous ces chefs, la nation a rétrogradé des
principes de sa formation: qu'à l'époque de 1798, il n'a manqué à un
parti que d'autres circonstances pour déployer une usurpation de
pouvoir, et une violence de caractère tout-à-fait
contre-révolutionnaires: en un mot, que les États-Unis ont dû leur
prospérité publique, leur aisance civile et particulière, bien plus à
leur position insulaire, à leur éloignement de tout voisin puissant, de
tout théâtre de guerre, enfin à la facilité générale de leurs
circonstances, qu'à la bonté essentielle de leurs lois, ou à la sagesse
de leur administration.
Sans doute, après tous les éloges prodigués par des écrivains d'Europe,
et amplifiés par les nationaux, après la proposition faite en congrès de
se déclarer la nation _la plus éclairée et la plus sage_ du globe, c'eût
été là d'audacieuses censures; mais parce qu'une censure quelconque
n'est pas une preuve certaine de malveillance; parce qu'une censure même
injuste a moins d'inconvénients que la flatterie; et parce
qu'aujourd'hui je ne serai pas soupçonné de ressentiment, je me fusse
permis des observations dont la vérité, même sévère, eût été utile et
avouée des bons esprits: et en rendant ce service d'un ami désintéressé,
j'eusse cru rendre un hommage d'admiration à l'institution qui, en ce
moment, honore le plus les États-Unis, la _liberté de la presse_ et des
_opinions_[8].
Enfin, considérant ce pays relativement aux immigrants français, j'eusse
examiné, d'après mes propres sensations et l'expérience de beaucoup de
mes concitoyens, quel genre de ressources et quels agréments de société
peuvent trouver dans les villes nos rentiers et nos commerçants; de
quelle espèce de bonheur ils pourraient jouir dans les campagnes;
j'avoue qu'à cet égard mes résultats eussent pu paraître bizarres; car,
après avoir été sur le point de me fixer aux États-Unis, je n'eusse pas
néanmoins encouragé beaucoup de nos Français à suivre mon exemple. La
raison en est, qu'autant ce pays offre de facilité aux Anglais, aux
Écossais, aux Allemands, même aux Hollandais, par l'analogie du système
civil et moral de ces peuples, autant il oppose d'obstacles aux Français
par la différence du langage, des lois, des usages, des manières, et
même des inclinations; je le dirai avec regret: mes recherches ne m'ont
pas conduit à trouver dans les Anglo-Américains ces dispositions
fraternelles et bienveillantes dont nous ont flattés quelques
écrivains; j'ai cru au contraire m'apercevoir qu'ils conservent envers
nous une forte teinte des préjugés nationaux de leur métropole
originelle: préjugés fomentés par les guerres du Canada; faiblement
altérés par notre alliance dans l'_insurrection_; très-fortement ravivés
dans ces derniers temps par les déclamations en congrès, par les
adresses des villes et corporations au président M. J. A***, à
l'occasion des pillages de nos corsaires; enfin encouragés jusque dans
les colléges par des prix d'amplifications et de thèses diffamatoires
contre[9] les Français. L'on ne peut d'ailleurs nier qu'il existe entre
les deux peuples un contraste d'habitudes et de formes sociales peu
propres à les unir étroitement: les Anglo-Américains taxant les Français
de légèreté, d'indiscrétion, de babil; et les Français leur reprochant
une roideur, une sécheresse de manières et une taciturnité qui portent
les apparences de la morgue et de la hauteur; enfin une telle négligence
de ces attentions, de ces égards auxquels nous attachons du prix, que
sans cesse l'on croit y voir l'intention de l'impolitesse, ou le
caractère de la grossièreté. Il faut qu'en effet ces plaintes ne soient
pas sans fondement, puisque je les ai également recueillies de la part
des Allemands et des Anglais. Pour moi, à qui les Turks ont de bonne
heure fait une éducation peu exigeante sur les formes, je me suis plutôt
attaché à rechercher la cause qu'à sentir les effets de celles-ci, et il
m'a semblé que cette _incivilité_ nationale tenait moins à un système
d'intentions, qu'à l'indépendance mutuelle, à l'isolement, au défaut de
besoins réciproques où les circonstances générales placent tous les
individus aux États-Unis.
Tel était le plan dont j'avais tracé l'esquisse, et dont quelques
parties déja étaient assez avancées; mais entravé par les affaires
tantôt privées et tantôt publiques, arriéré surtout depuis un an par de
graves incommodités, j'ai senti que le temps et les forces me manquaient
pour porter le travail à son terme, et je me suis décidé à ne publier
que le _Tableau du climat et du sol_, qui, sans nuire au reste, peut en
être séparé.
En mettant au jour ce nouvel Essai, je suis loin d'avoir la confiance
que plus d'un lecteur pourrait me supposer; car le brillant succès de
mon Voyage en Egypte, loin de me donner la certitude d'en obtenir un
semblable, me donne au contraire la présomption de la défaveur, soit
parce que le sujet de l'ouvrage actuel est effectivement moins varié,
plus sérieux, plus scientifique; soit parce que trop d'éloges accumulés
sur un livre, finissent par lasser la bienveillance sur l'auteur, et
qu'en tout temps il existe de ces Athéniens qui donnent la _coquille
noire_, uniquement par l'ennui d'entendre toujours dire du bien de ce
_pauvre Aristide_. J'ai même pensé quelquefois qu'il eût été plus
prudent, plus habile à mon amour-propre d'écrivain, de ne plus écrire du
tout; mais il m'a semblé qu'avoir bien fait un jour, n'était pas une
raison de ne plus rien faire le reste de la vie; et comme j'ai dû la
plupart des consolations de l'adversité au travail et à l'étude, comme
je dois les avantages de ma situation présente aux _lettres_ et à la
considération des bons esprits, j'ai désiré de leur rendre un dernier
tribut de gratitude, un dernier témoignage de zèle.
D'autre part je dois m'attendre à de scrupuleuses critiques de la part
des intéressés directs, les _Américains_, dont la plupart des écrivains
semblent prendre à tâche de réfuter les _Européens_; comme si, par une
fiction bizarre, ils s'établissaient les représentants et les vengeurs
des indigènes, leurs prédécesseurs; sans compter le zèle presque
fanatique que les _loyaux anti-Gallicans_ mettent à décrier tout ce qui
vient d'une nation de jacobins et d'athées; mais le temps qui nivelle
tout, fera justice de la détractation comme de la flatterie; et parce
que je n'ai pas eu la prétention d'être exempt d'erreur, il me restera
du moins le mérite d'avoir attiré l'attention et provoqué de nouvelles
lumières sur divers sujets auxquels l'on n'eût peut-être pas sitôt
songé.
La table des matières va indiquer l'ordre que j'ai suivi, et les sujets
que j'ai traités.
Je n'ai point adopté pour l'orthographe des noms anglais la méthode de
la plupart des traducteurs, qui se contentent d'écrire les mots tels
qu'ils les trouvent: les Anglais n'attribuant pas aux lettres les mêmes
valeurs que nous, il en résulte une grande différence dans la
prononciation d'un même mot tracé, ainsi le nom respectable de
_Washington_, est prononcé par eux presque _Oua-chinn-tonn_: et ils ne
nous comprennent pas quand nous le défigurons en _Vazingueton_[10]. J'ai
donc trouvé commode pour mes lecteurs de leur présenter la vraie
prononciation francisée, sauf à renvoyer en note la manière d'écrire en
anglais; ainsi j'ai dit _Soskouâna_, au lieu de _Susque-hanna_: _grîne_
(vert), au lieu de _green_; _strît_ (rue), au lieu de _street_; _Ouait_
(blanc), au lieu de _white_, etc.--C'était la méthode de nos écrivains
au commencement du siècle dernier; et je n'ai pas d'aversion pour les
anciens _us_, quand il leur arrive d'être raisonnables.
Les cartes que j'ai jointes ne portent pas de grands détails sur l'état
politique, parce que ce n'est pas de lui que j'ai traité; mais ils sont
nombreux, soignés, et la plupart nouveaux sur l'état physique dont je me
suis spécialement occupé.
TABLEAU
DU CLIMAT ET DU SOL
DES ÉTATS-UNIS.
CHAPITRE PREMIER.
Situation géographique des Etats-Unis, et superficie de leur territoire.
Pour donner l'idée la plus simple de la situation géographique des
_États-Unis_, je devrais dire que leur territoire occupe cette partie de
l'Amérique du nord, qui a pour bornes, à l'orient, l'océan d'Afrique et
d'Europe; au midi, la mer des Antilles et le golfe du Mexique; au
couchant, le _grand fleuve_ de la Louisiane[11]; au nord enfin, celui
du Canada, et les cinq grands lacs dont il tire ses eaux. Dans un temps
où l'on reconnaît si bien l'avantage des limites _naturelles_, celles-ci
sont tellement caractérisées, qu'il est difficile de croire qu'elles ne
se réalisent pas tôt ou tard; mais la précision de l'état politique
actuel veut que l'on en retranche, au midi, la presqu'île et le littoral
des Florides; et au nord, le cours inférieur du Saint-Laurent depuis le
lac Saint-François, ainsi que l'Acadie et le nouveau Brunswick,
c'est-à-dire, presque toutes les anciennes possessions des Français dans
le Canada inférieur.
Mesuré du nord au sud, ce vaste territoire comprend plus de 16 degrés de
latitude, savoir: depuis le 31e précis, jusque vers le 47e
latitude nord. De l'est à l'ouest, il a plus de 25 degrés de longitude,
ce qui semble produire une surface immense; mais parce que la côte
atlantique fuit diagonalement du nord-est au sud-ouest, et parce que les
cinq lacs du Canada rentrent par une grande courbe, jusqu'au 40e
degré de latitude, la superficie réelle se trouve diminuée de plus d'un
tiers.
Le géographe _Hutchins_ qui, le premier après la paix de l'indépendance
(1783), essaya de calculer cette surface, l'estima un million de milles
anglais carrés (environ 112,000 anciennes lieues carrées de France): en
sorte que le territoire des États-Unis égalerait près de quatre fois
l'étendue de la France, à l'époque de 1789; presque autant de fois
l'étendue de l'Espagne et du Portugal réunis, et près de sept fois celle
de la Grande-Bretagne, y compris l'Irlande. Les _anglo-américains_
citent ces comparaisons avec complaisance, et leur amour-propre, qui
aime à anticiper sur l'avenir, mesure déja les étrangers sur cette
échelle de proportion: cependant, si l'on observe que sur ce vaste pays,
il n'existe, en 1801[12], que 5,214,801 habitants, dont environ 880,000
esclaves noirs, c'est-à-dire, un sixième du tout; et que ces habitants y
sont en grande partie disséminés, l'on sentira que cette étendue est,
dans le temps présent, une véritable cause de faiblesse, et ne promet
pas dans le temps à venir, d'être un moyen d'union; d'ailleurs
_Hutchins_, qui n'a point connu les sources du _Mississipi_, et pas
très-bien le nord de _l'Ohio_,[13] a amplifié beaucoup de terrains, et
les calculs de ce géographe, quoique homme estimable, et quoique
suffisants à mon objet, n'ont point l'autorité péremptoire que ses
successeurs lui attribuent par écho.
Maintenant, si nous comparons les États-Unis à notre hémisphère, sous
le rapport des latitudes, nous trouvons que leurs parties méridionales,
telles que la _Géorgie_ et la _Caroline_, correspondent aux pays de
Maroc et de la côte barbaresque, presque au rivage d'Égypte; et il est
remarquable que l'embouchure du _Mississipi_ coïncide en sens inverse à
celle du Nil, l'une par les 29, l'autre par les 31 degrés de latitude,
le Nil venant du sud, le Mississipi du nord, tous les deux avec des
phénomènes de débordement, de richesse et de bonté presque semblables.
L'analogie des pays américains se continue sur la _Syrie_, le centre de
la _Perse_, le _Tibet_ et le centre de la _Chine_. Savanah, Tripoli,
Alexandrie, Gaza, Basra, Ispahan, Lahor, Nankin, sont à un degré près
sous le même parallèle. Les parties du nord au contraire, telles que le
_Massachusets_ et le _Newhampshire_, correspondent au sud de la France,
au centre de l'Italie, à la Turkie d'Europe, à la mer Noire, au centre
de la Caspienne, aux déserts tartares et au nord de la Chine: Boston et
Barcelone, Ajaccio, Rome, presque Constantinople et Derbend, ont aussi,
à un degré près, la même latitude: de tels rapports indiquent de grandes
diversités de climats; et en effet, les _États-Unis_ cumulent les
extrêmes de tous les pays que je viens de citer; seulement l'on y
observe une gradation relative aux latitudes, et plus encore au niveau
des terrains, dans laquelle certains caractères particuliers me font
distinguer quatre nuances principales.
La première, celle du climat le plus froid, comprend les _états_ dits de
_Nord-Est_, ou _Nouvelle-Angleterre_, dont la limite physique est tracée
par la côte méridionale de Rhode-Island et de Connecticut sur l'Océan;
et dans l'intérieur du pays, par la chaîne montueuse qui verse les eaux
de la _Delaware_ et de la _Susquehannah_.
La seconde nuance, que j'appelle climat moyen, s'applique aux États du
milieu, c'est-à-dire, au sud de _New-York_,[14] à la _Pensylvanie_, au
_Maryland_, jusqu'au fleuve _Potomac_, ou plus précisément, jusqu'à la
rivière _Patapsco_.
La troisième, celle du climat chaud, comprend les _états au sud_,
c'est-à-dire, le plat pays de la Virginie, des deux Carolines, de la
Géorgie jusqu'à la Floride, où les gelées cessent d'être connues par le
29e de latitude.
La quatrième enfin, est le climat des _pays d'Ouest_, tels que le
_Tennessee_, le _Kentucky_, le _Nord-d'Ohio_, ou _North-west-territory_,
placés derrière la chaîne des montagnes _Alleghany_, et au couchant des
états précédents; ce climat a pour caractère distinctif d'être plus
chaud de près de trois degrés de latitude que les pays qui lui
correspondent sur la côte Atlantique, avec la seule séparation des
montagnes _Alleghany_, ainsi que je l'exposerai par la suite.
CHAPITRE II.
Aspect du pays.
Pour un voyageur européen, et surtout pour un voyageur habitué, comme
moi, aux contrées nues de l'Égypte, de l'Asie et des bords de la
Méditerranée, le trait saillant du sol américain est un aspect sauvage
de forêt presque universelle qui se présente dès le rivage de l'Océan et
qui se continue de plus en plus épaisse dans l'intérieur des terres.
Pendant le long voyage que je fis en 1796, depuis l'embouchure de la
Delaware par la Pensylvanie, le Maryland, la Virginie et le Kentucky,
jusqu'à la rivière Wabash; de là au nord, à travers le
North-west-territory, jusqu'au _Fort-Détroit_; puis par le lac Érié à
Niagâra, à Albany, et l'année suivante, de Boston jusqu'à Richmond en
Virginie, à peine ai-je marché trois milles de suite en terrain nu et
_déboisé_:[15] sans cesse j'ai trouvé les chemins, ou plutôt les
sentiers bordés et ombragés de bois-taillis ou de futaies, dont le
silence, la monotonie, le sol tantôt aride, tantôt marécageux; et
surtout dont les arbres renversés par vétusté ou par tempête, gisants et
pourrissants, sur la terre; dont enfin les essaims persécuteurs de
taons, de mosquites et de _gnats_,[16] n'ont pas les effets _charmants_
que rêvent au sein de nos cités d'Europe, des écrivains romanciers. Il
est vrai que sur la côte atlantique, cette forêt continentale offre déja
d'assez grands vides, à raison des marais saumâtres et des champs
cultivés qui s'étendent chaque jour davantage autour du foyer absorbant
des villes: elle a également des lacunes considérables dans le _pays
d'Ouest_, surtout depuis la Wabash jusqu'au Mississipi, et vers les
bords du lac Erié, du Saint-Laurent, dans le Kentucky et le Tennesse, où
la nature du sol, et plus encore les incendies anciens et annuels des
Sauvages ont occasioné de vastes déserts, appelés _Savanas_ par les
Espagnols, et _Prairies_ par les Canadiens et par les Américains qui
adoptent ce mot; je ne compare point ces déserts à ceux que j'ai vus en
Syrie et en Arabie, mais plutôt à ce que l'on nous dit des _steps_ ou
déserts de la Tartarie, les _prairies_ étant comme les _steps_ couvertes
de plantes ligneuses, épaisses et hautes de trois et quatre pieds, et
formant pendant l'été et l'automne, un brillant tapis de fleurs et de
verdure que l'on trouve bien rarement dans les déserts chauves et pelés
de l'Arabie. Dans le reste des États-Unis, et surtout dans la partie
montueuse de l'intérieur, d'où les fleuves se versent en sens opposés à
l'Océan atlantique et au Mississipi, l'empire des arbres n'a reçu que de
faibles atteintes, et l'on peut dire, par comparaison à notre France,
que le pays n'est qu'une vaste forêt.
Si l'on pouvait rassembler sous un seul coup d'œil l'ensemble de ce
pays, l'on verrait que cette forêt est divisée en trois grands _cantons_
distincts, à raison des genres, des espèces, et de l'aspect des arbres
qui la composent: les espèces de ces arbres, selon la remarque des
Américains, sont indicatives de la nature et des qualités du sol qui les
produit.
Le premier de ces cantons, que j'appelle _forêt du sud_, embrasse la
partie maritime de la Virginie, des deux Carolines, de la Géorgie, des
Florides, et s'étend généralement depuis la baie de Chesapeak jusqu'à la
rivière de Sainte-Marie, sur un terrain de gravier et de sable, large
depuis 30 jusqu'à 50 lieues: tout cet espace, peuplé de pins, de sapins,
de mélèses, de cèdres, de cyprès et autres arbres résineux, offre à
l'œil une verdure constante, mais qui n'en serait pas moins stérile,
si les banquettes des fleuves et les terres d'alluvion et de marécages
n'y traçaient des veines que l'agriculture rend très-productives.
Le second _canton_, ou _forêt du milieu_, comprend la partie montueuse
des Carolines et de la Virginie, toute la Pensylvanie, le sud du
New-York, tout le Kentucky et le nord de l'Ohio, jusqu'à la rivière
Wabash. Toute cette étendue est peuplée de diverses espèces de chênes,
de hêtres, d'érables, de noyers, sycomores, acacias, mûriers, pruniers,
frênes, bouleaux, sassafras et de peupliers, sur la côte atlantique; et,
en outre, dans le pays d'ouest, de cerisiers, de marroniers d'Inde, de
papâs, d'arbres concombres, de sumacs, etc., toutes espèces qui
indiquent un sol productif, base véritable de la richesse présente et
future de cette partie des États-Unis: cependant ces espèces forestières
n'excluent jamais entièrement les résineux qui se montrent épars dans
toutes les campagnes, et par massifs sur les montagnes, même d'un ordre
inférieur, tel que le chaînon de Virginie appelé _Sud-ouest_, où par un
cas singulier ils dérogent à leur signe habituel de stérilité; car le
sol rouge foncé et gras de ce chaînon est très-fertile.
Le troisième _canton_ ou _forêt du nord_, encore composé de pins,
sapins, mélèses, cèdres, cyprès, etc., part des confins du précédent,
couvre le nord du New-York, l'intérieur du Connecticut et de
Massachusets, donne son nom à l'état de _Vermont_[17], et ne laissant
aux arbres forestiers que les rives des fleuves et leurs alluvions, il
s'avance par le Canada vers le nord, où il fait bientôt place au
genévrier, et aux maigres arbustes clair-semés dans les déserts du
cercle polaire.
Telle est en résumé la physionomie générale du territoire des
États-Unis: une forêt continentale presque universelle; cinq grands lacs
au nord; à l'ouest, de vastes _prairies_; dans le centre, une chaîne de
montagnes dont les sillons courent parallèlement au rivage de la mer, à
une distance de 20 à 50 lieues, versant à l'est et à l'ouest des fleuves
d'un cours plus long, d'un lit plus large, d'un volume d'eau plus
considérable que dans notre Europe; la plupart de ces fleuves ayant des
cascades ou chutes depuis 20 jusqu'à 140 pieds de hauteur; des
embouchures spacieuses comme des golfes; dans les plages du sud, des
marécages continus pendant plus de 100 lieues; dans les parties du nord,
des neiges pendant 4 et 5 mois de l'année; sur une côte de 300 lieues,
10 à 12 villes toutes construites en briques ou en planches peintes de
diverses couleurs, contenant depuis 10 jusqu'à 60,000 ames; autour de
ces villes, des fermes bâties de troncs d'arbres (_log houses_),
environnées de quelques champs de blé, de tabac ou de maïs, couverts
encore la plupart des troncs d'arbres debout brûlés ou écorcés: ces
champs debout, c'est-à-dire non gisants, séparés par des barrières de
branches d'arbres (_fences_), au lieu de haies; ces maisons et ces
champs encaissés, pour ainsi dire, dans les massifs de la forêt, qui les
englobe; diminuant de nombre et d'étendue à mesure qu'ils s'y avancent,
et finissant par n'y paraître du haut de quelques sommets que de petits
carrés d'échiquier bruns ou jaunâtres, inscrits dans un fond de verdure:
ajoutez un ciel capricieux et bourru, un air tour-à-tour très-humide ou
très-sec, très-brumeux ou très-serein, très-chaud ou très-froid, si
variable, qu'un même jour offrira les frimas de Norwége, le soleil
d'Afrique, les quatre saisons de l'année, et vous aurez le tableau
physique et sommaire des États-Unis.
CHAPITRE III.
Configuration générale.
Pour bien concevoir la construction générale de ce vaste pays, il faut
prendre une connaissance plus détaillée de la chaîne des montagnes qui
en est le trait dominant. Cette chaîne part du Canada inférieur et de
l'embouchure du Saint-Laurent sur sa rive méridionale, où ses caps sont
appelés par les marins _monts de Notre-Dame et de la Magdeleine_: en
remontant le fleuve, elle s'en écarte peu à peu, et séparant les eaux de
son bassin vers nord-ouest, d'avec les eaux du _Nouveau-Brunswick_, de
_Nova-Scotia_ et du district de _Maine_[18] vers sud-est, elle tracé de
ce côté la frontière des États-Unis, jusqu'au Newhampshire: là elle
pénètre par une ligne presque sud dans l'intérieur du Vermont, sous le
nom de _Green-mountains_, divisant le bassin de la rivière Connecticut
d'avec celui des lacs Champlain et Georges; et après avoir jeté de ce
côté des rameaux qui repoussent à l'ouest et au nord-ouest les sources
de l'Hudson, elle vient traverser ce fleuve à _West-point_, par un
chaînon très scabreux, qui a mérité le nom de _High-lands_
(_Terres-hautes_): ici l'on peut dire que la chaîne subit une double
interruption, soit parce qu'elle est coupée par des eaux, soit parce
qu'ayant jusque-là été de granit, son prolongement ultérieur va être de
grès. La tête de ce prolongement remonte plus haut sur la rive ouest de
l'Hudson, au groupe de Cats-Kill, et dans une masse de montagnes qui
donnent les sources de la Delaware. De ce local part un faisceau de
sillons montueux qui, après s'être incorporé la chaîne précédente,
s'avance du nord-est au sud-ouest, à travers les États de New-York, de
Pensylvanie, de Maryland et de Virginie, s'écartant de la mer à mesure
qu'il marche au midi: par un cas singulier en géographie, plusieurs de
ces sillons coupent à l'angle droit le cours des plus grands fleuves de
ces états sur la côte atlantique, et ils ne leur laissent de passage que
par des brèches, qui attestent que la violence seule des eaux a pu
rompre l'obstacle de leur digue: arrivés à la frontière de la Virginie
et de la _Caroline-nord_, ces sillons, jusqu'alors parallèles, se
réunissent en un nœud que j'appelle l'arc de l'Alleghany, parce que ce
chaînon principal y enveloppe par une courbe tous ses collatéraux de
l'est: un peu plus loin au sud, encore dans la Caroline-nord, un second
nœud réunit à l'Alleghany tous ses collatéraux de l'ouest[19], et forme
un point culminant de têtes de fleuves, d'où partent, vers le nord, le
grand _Kanhawa_; vers l'ouest, le _Holstein_, branche nord de la
_Tennessee_; et vers l'est, les rivières _Pédee_ et _Santee_, et toutes
les autres des deux Carolines. De ce nœud part encore vers l'ouest une
branche de montagnes qui, par une première bifurcation au nord-ouest,
fournit les nombreux rameaux de Kentucky, et par une seconde, droit à
l'ouest, s'avance sous le nom de montagnes _Cumberland_, à travers
l'état de Tennessee, où elle divise nord et sud, le bassin des rivières
_Cumberland_ et _Tennessee_, jusqu'à leur embouchure dans l'Ohio; tandis
que la chaîne propre d'_Alleghany_, restée presque seule, continue sa
route au sud-ouest, et achève de limiter les deux Carolines et la
Géorgie, où elle reçoit les noms divers de montagne _du
Chêne-Blanc_[20], _du Grand-Fer_, de montagne _Chauve_, et même de
montagne _Bleue_. Parvenue à l'angle de la Géorgie, elle change de
direction et encore de noms, et sous ceux d'_Apalaches_ et de
_Cherokees_, se portant droit à l'ouest jusqu'au Mississipi, elle
devient la ligne de partage entre le bassin de la Tennessee au nord, et
les nombreuses rivières qui versent au sud dans le golfe du Mexique, par
les Florides. La longue continuité de cette chaîne l'avait fait appeler
par les sauvages du nord montagne _sans fin_: les Espagnols et les
Français, qui la connurent d'abord par la Floride, appliquèrent à toute
son étendue le nom d'_Apalache_, qui était celui d'une tribu sauvage
conservé encore dans une rivière considérable du pays[21]; mais les
géographes anglais et anglo-américains, qui l'ont connue par le nord,
l'ont constamment désignée sous celui d'_Alleghany_, que je crois être
sa dénomination sauvage, traduite dans le mot _Endless_, ou _sans fin_,
par le géographe Évans, qui semble mettre ces deux mots en comparaison
synonyme. Quoique moins sonore qu'_Apalache_, le nom d'_Alleghany_ a
obtenu dans l'usage une préférence que je ne lui disputerai point; mais,
pour plus de clarté, j'appellerai _Apalache_ le rameau qui, comme je
l'ai dit, se détourne à l'angle de la Géorgie, et qui, moins élevé et
moins rapide, se divise en une foule de monticules et de sillons dont
est couvert le pays jusqu'au Mississipi: là ils se terminent brusquement
en escarpements scabreux, appelés _Cliffs_, régnant depuis le coteau de
_Natchez_ jusque vers l'embouchure de l'Ohio: ils ne traversent point le
Mississipi, dont l'autre rive, basse et plate, est un marécage de 20
lieues de largeur moyenne, depuis son embouchure jusqu'à celle d'Ohio,
distante de 7 degrés (140 lieues); là finit la forêt continentale, et
commencent les immenses _steps_ ou _savanes_ qui se prolongent vers
l'ouest, jusqu'aux montagnes nord du Mexique et aux _Stony-mountains_,
que j'appellerai dans le cours de cet ouvrage chaîne _Chipéwane_, du nom
générique de la race des sauvages qui l'habitent.
Il résulte de cette disposition de terrain que je viens de décrire une
sorte de partage physique des États-Unis en 3 longues contrées
parallèles, prises dans le sens de la côte, c'est-à-dire du nord-est au
sud-ouest, savoir:
Une 1re contrée orientale située entre l'Océan et les montagnes
(_vulgairement côte atlantique_).
Une 2e contrée occidentale située entre le Mississipi et les
montagnes (_pays d'ouest_ ou _Back-country_).
Une 3e enfin, celle de ces montagnes elles-mêmes, qui est
intermédiaire aux deux autres: et parce que chacune de ces contrées a
des caractères particuliers de climat, de sol, de configuration et de
structure intérieure, il me paraît convenable d'entrer dans quelques
détails relatifs à chacune.
§ I.
Côte Atlantique.
La _côte atlantique_, ainsi nommée de l'Océan qui la baigne, et où elle
verse toutes ses eaux, s'étend depuis le Canada jusqu'à la Floride, sur
une largeur croissante du nord au sud, qui varie depuis 20 jusqu'à 70
lieues. Elle est le siége originel et principal des États de l'Union,
qui y sont rangés dans l'ordre suivant.
_Georgie_, _Caroline-sud_, _Caroline-nord_, _Virginie_, _Maryland_,
_Delaware_, _Pensylvanie_, _New-Jersey_, _New-York_, _Connecticut_,
_Rhode-island_, _Massachusets_, _Newhampshire_, _Vermont_ et _Maine_.
Dans toute sa longueur, le pays est d'un niveau peu élevé, plus plat
dans les États du sud jusqu'au Maryland, même jusqu'en New-Jersey: plus
inégal et presque montueux dans les États du nord, surtout en
Connecticut, Massachusets et Rhode-island. L'on peut considérer
Long-island (_Ile longue_) comme un point de partage assez précis entre
ces deux caractères de terrain: car de cette île allant au nord jusqu'à
la rivière Sainte-Croix[22], et même jusqu'à l'embouchure du
Saint-Laurent, le rivage est élevé, rocailleux, parsemé de récifs qui
tiennent au noyau du continent adjacent: au contraire, allant de
Long-island vers le sud, la côte est continuellement une plage basse
presque à fleur d'eau et de pur sable: ce sable, qui s'annonce pour un
délaissement de la mer, se retrouve fort avant dans les terres. Il y
sert de lit à la forêt de pins, sapins, et autres résineux dont j'ai
parlé: à l'approche des montagnes, il se mêle avec une portion d'argile
ou de gravier que les eaux ont amenée des hauteurs voisines: il en
résulte un terrain jaunâtre, maigre, et meuble, qui domine dans la
lisière moyenne des États du sud, dans le Maryland, la Pensylvanie, et
le haut New-Jersey, à tel point que l'on peut considérer ces trois
derniers États comme de grandes alluvions des fleuves _Potômac_,
_Susquehannah_, _Delaware_ et _Hudson_. Plus au nord, spécialement en
Connecticut, Rhode-island et Massachusets, le pays est sillonné de
monticules et de chaînons qui rendent âpre et raboteuse toute la
_Nouvelle-Angleterre_ proprement dite: l'on serait même tenté de croire
cette contrée un prolongement de la _lisière montueuse_, si la nature
granitique de ses pierres et la confusion de ses sillons ne la
distinguaient des _Alleghanys_, essentiellement formés de _grès_, et qui
concourent sur une ligne plus intérieure et plus occidentale.
§ II.
Pays d'Ouest, on bassin de Mississipi.
La seconde _contrée_ qui est située à l'est des Alleghanys, mérite le
nom de _Bassin_ de Mississipi, en ce que la presque totalité des
rivières qui l'arrosent, versent médiatement ou immédiatement dans ce
fleuve. Ce bassin a pour limites, à l'est, les Alleghanys; à l'ouest, le
Mississipi; au nord, les lacs _Michigan_, _Érié_ et _Ontario_; au sud
enfin les Florides: l'on remarquera que vers le sud, dans la Géorgie
occidentale, la majeure partie des eaux se rend au golfe du Mexique, et
semble former une contrée distincte; mais le peu d'étendue qu'aurait
cette contrée, relativement aux autres, et l'analogie de son climat, de
ses productions, même de ses relations futures, m'engagent à comprendre
dans le pays d'ouest ou de Mississipi, tout ce qui est situé au couchant
de la rivière _Apalache_, que je regarde comme la limite naturelle de la
côte atlantique, dans l'intérieur et vers sud-ouest.
Les États contenus dans le bassin de Mississipi sont, la _Géorgie
occidentale_, le _Tennessee_, le _Kentucki_, le grand district
_Nord-d'Ohio_, appelé _Northwest-territory_, et quelques portions
occidentales des États de Virginie, de Pensylvanie et de New-York. Les
habitants de la côte atlantique donnent à toute cette partie le nom de
_Back-Country_ (_Pays de derrière_), indiquant par-là leur attitude
morale, constamment tournée vers l'Europe, berceau et foyer de leurs
intérêts et de leurs pensées: par un cas singulier et cependant naturel,
à peine eus-je traversé les Alleghanys, que j'entendis les riverains du
_grand Kanhawa_[23] et de l'_Ohio_, appeler aussi la côte atlantique
_Back-Country_ (_Pays de derrière_); ce qui prouve que déja leur
situation géographique a donné à leurs regards et à leurs intérêts une
direction nouvelle, conforme à celle des eaux qui leur servent de routes
et de portes vers le golfe mexicain, foyer principal de l'ambition
spéculative de tous les Américains.
Si l'on examine avec plus de détail cette grande contrée, l'on trouvera
que la nature du sol et certaines limites naturelles de fleuves et de
montagnes y forment une subdivision de 3 grands districts bien
distincts.
Le premier est le pays situé au sud de la rivière _Tennessee_ et du
chaînon de l'Apalache qui l'enveloppe, d'où les rivières se versent au
golfe du Mexique et au bas du Mississipi. Dans sa partie maritime, qui
est la Floride, le sol est absolument plat, sablonneux et stérile au
bord de la mer; marécageux, formant des prairies naturelles, quand on
avance dans les terres, et alors gras et fécond principalement sur les
banquettes des fleuves, où le riz et le maïs croissent de la plus grande
taille. A peine trouverait-on une pierre de 2 ou 3 livres à la distance
de 12 à 15 lieues du rivage. A mesure que l'on remonte vers l'intérieur,
le pays devient plus collineux, le sol plus rocailleux, et aussi moins
fertile, comme l'attestent les arbres de sa forêt, l'ilex, le pin, le
sapin, les chênes rouge et noir, le magnolia, les cèdres rouge et blanc,
le cyprès, et une foule d'arbustes indigènes des pays chauds. Un
voyageur botaniste anglais[24] en a fait un vrai paradis terrestre; mais
en renvoyant ses descriptions poétiques aux romans sentimentaux, ce
sera traiter raisonnablement ce pays, que de le comparer au Portugal ou
à la côte de Barbarie, et assurément ce lot est beau.
Le second district a pour limites, au sud, la rivière de Tennessee; au
nord, celle d'Ohio; à l'est, les Alleghanys; et à l'ouest, le
Mississipi. Il comprend l'État de Kentucki et celui de Tennessee, que
j'ai vu se constituer en 1796. Tout cet espace est prodigieusement brisé
de monticules et de sillons rapides, et cependant la plupart boisé. Il
est surtout traversé de l'est à l'ouest par le chaînon dit _Cumberland_
qui a jusqu'à 30 milles de largeur, et qui court entre la rivière du
même nom et celle de Tennessee. Dans les vallons et dans ce qu'il y a de
plaines, le sol est généralement d'une qualité excellente, étant une
espèce de terreau noir, gras, meuble, et profond depuis 3 jusqu'à 15
pieds, par conséquent d'une extrême fertilité. Les arbres forestiers
qu'il produit, bien supérieurs par leur diamètre et leur grandeur aux
arbres effilés et maigres de la côte atlantique, sont: les chênes rouge,
noir, blanc, les noyers hickorys, de 4 ou 5 espèces, les
peupliers-tulipiers, les vignes sauvages, grimpant à 20 et 30 pieds, les
frênes, les érables à sucre, les acacias, les sycomores, marronniers
d'Inde, arbres-à-gomme, pins, cèdres, sumacs, pruniers sauvages,
pruniers-persimons, et cerisiers sauvages, dont quelques-uns ont jusqu'à
un mètre 2 tiers de diamètre.
Cette nature meuble et perméable du terrain y occasione aux ruisseaux et
aux rivières une particularité que j'ai vue en quelques lieux de la
Syrie, même de la France, mais nulle part dans une proportion aussi
étendue; car, dans tout le Kentucky et le Tennessee, l'on ne cesse de
rencontrer des entonnoirs du diamètre depuis 50 jusqu'à 500 pas sur une
profondeur de 15 à 50, ayant dans leur fond un ou plusieurs trous ou
crevasses dans lesquels s'engouffrent, non-seulement les eaux pluviales
voisines, mais encore des ruisseaux et des rivières déja considérables.
Ils disparaissent tout à coup au sein des broussailles, devant le
voyageur stupéfait, et achèvent leur cours dans des lits souterrains. En
général, les ruisseaux et les rivières, dans leur cours visible, y
déchirent et y creusent la terre perpendiculairement jusqu'à un lit de
pierres calcaires qui lui sert de _noyau_, ou plutôt de _plancher
presque horizontal_. De ce mécanisme il résulte,
1º Que presque tous les ruisseaux et rivières du Kentucky et du
Tennessee sont encaissés comme dans des fossés, entre deux rives à pic,
hautes depuis 50 pieds, comme celle de l'Ohio, jusqu'à 400 pieds, comme
l'écore de la rivière _Kentucki_ à _Dixon's-point_;
2º Que le pays se trouve raboteux et sillonné de ravines profondes;
d'ailleurs, traversé des chaînons latéraux des Alleghanys, aussi
brusques dans leur pente, qu'ils sont étroits sur leurs sommets[25];
3º Que le terrain ne pouvant être arrosé par irrigation, les habitants
de Kentucky et un peu ceux du Tennessee se plaignent déja d'une aridité
qui s'accroît à mesure que le pays se déboise, et qui dissipe, d'une
manière fâcheuse, les illusions des _spéculateurs de terre_ et les
promesses des voyageurs romanciers.
Je dois citer ici un fait physique singulier, bien constaté en Kentucky,
savoir, que beaucoup de sources y sont devenues plus abondantes _depuis
que les bois des environs ont été coupés_; j'ai discuté sur les lieux
avec des témoins dignes de foi, les causes de ce phénomène: il nous a
paru que jadis les feuilles de la forêt accumulées sur la terre, y
formaient un lit épais et compacte, comme on le voit encore là où cette
forêt subsiste; et que ce lit retenant les eaux pluviales à sa surface,
leur donnait, surtout en été, le temps de s'évaporer avant qu'elles
pussent pénétrer dans l'intérieur: aujourd'hui que ce lit de feuilles
n'existe plus, et que le sein de la terre est ouvert par la culture, les
pluies qui ont la faculté de l'imbiber y établissent des réservoirs plus
durables et plus abondants; mais ce cas particulier ne détruit point la
doctrine plus générale et plus importante que la coupe des forêts,
particulièrement sur les hauteurs, diminue généralement la masse des
pluies et des fontaines qui en résultent, en empêchant que les nuages ne
se fixent et ne se distillent sur les forêts: le Kentucky lui-même en
offre la preuve ainsi que tous les autres États de l'Amérique, puisque
l'on y cite déja une multitude de ruisseaux qui ne tarissaient pas il y
a 15 ans, et qui maintenant manquent d'eau chaque été. D'autres ont
totalement disparu; et plusieurs moulins, dans le New-Jersey, ont été
abandonnés par cette cause[26].