Mathalgarde, prenant alors sa voix la plus insinuante, la plus douce,

saisit une des mains de l'empereur et ajouta tendrement:--Auguste

prince, mon gracieux maître, pourquoi si mal placer cet évêché, en le

donnant à un jeune homme, à un enfant, sans doute?... Je vous en

conjure, accordez l'évêché à mon clerc; vous n'avez pas de serviteur

plus dévoué.

Soudain une voix lamentable, sortant de derrière le rideau, s'écria au

grand étonnement des assistants:--«Seigneur empereur, tenez ferme!... ne

souffrez pas que personne arrache de vos mains la puissance que Dieu

vous a donnée... Tenez ferme! auguste prince! tenez ferme[EE]!» C'était

la voix du pauvre Bernard, qui, craignant de voir Karl se laisser

séduire par les paroles caressantes de Mathalgarde, le rappelait ainsi à

ses promesses. Alors l'empereur, écartant le rideau derrière lequel se

tenait le clerc, le prit par la main, et dit en le présentant à

l'assistance:--Voici le nouvel évêque de Limbourg...--Et s'adressant à

Bernard:--N'oublie jamais de distribuer d'abondantes aumônes... ce sera

un jour ton viatique pour ce long voyage dont on ne revient pas[FF].

La belle Mathalgarde, ainsi trompée dans son espérance, rougit de dépit

et sortit brusquement de l'appartement, bientôt suivie par les

courtisans, non moins déçus, et par l'évêque de Bergues, qui, sans le

vouloir, avait si chèrement payé au bénéfice des pauvres un humble rat

de ratière.

--Seigneur Breton,--dit l'empereur en faisant signe à Amael de

s'approcher de la fenêtre qu'il ouvrit, afin de sortir sur le balcon

pour y jouir de la douce chaleur du soleil d'automne,--trouves-tu que

Karl soit d'humeur à laisser les évêques se servir de son sceptre, en

guise de bâton, pour conduire ses peuple?

--Karl, si tu veux, à la fin de cette journée, m'accorder quelques

moments d'entretien, je te dirai sincèrement ma pensée sur ce que je

vois ici; je louerai le bien... je blâmerai le mal.

--Tu vois du mal ici?

--Ici... et ailleurs.

--Comment, ailleurs?

--Crois-tu que ton palais et ta ville d'Aix-la-Chapelle, ta ville de

prédilection... soient la Gaule tout entière?

--Que me parles-tu de la Gaule! Je viens de parcourir le nord de ses

contrées... j'ai été jusqu'à Boulogne, où j'ai fait établir un phare

pour les vaisseaux, et de plus...--Mais l'empereur, s'interrompant, dit

au vieillard en lui désignant un endroit de la cour que le balcon

dominait:--Regarde!... et écoute!

Amael vit auprès d'une des galeries un jeune homme de haute et robuste

taille, à barbe noire et touffue, portant les riches habits des évêques;

deux de ses esclaves venaient de lui amener un cheval des plus

pacifiques, ainsi qu'il convient à un prélat, et de l'approcher d'un

banc de pierre, afin qu'il fût plus facile à leur maître d'enfourcher sa

monture; mais le jeune évêque, remarquant deux femmes qui, d'une

croisée, le regardaient, et voulant, sans doute, faire preuve d'agilité,

ordonna impatiemment aux serviteurs d'éloigner le cheval du banc; puis,

dédaignant même le secours de l'étrier, il saisit d'une main la crinière

de l'animal, et s'élança d'un bond si vigoureux, que, dépassant le but,

il faillit tomber de l'autre côté du cheval, et eut assez de peine à se

raffermir en selle. Cette espèce de saut périlleux avait attiré

l'attention de l'empereur sur le trop agile prélat; aussi lui cria-t-il

de sa voix grêle et glapissante en se penchant au balcon:--Eh!... eh!...

mon alerte évêque... un mot, s'il te plaît?--Le jeune homme releva la

tête, et, reconnaissant Karl, s'inclina respectueusement.

--«Tu es vif, agile et prompt,--lui cria l'empereur;--tu as bon pied,

bon bras, bon oeil; la tranquillité de notre royaume est, chaque jour,

troublée par la guerre; nous avons très-grand besoin de _clercs_ de ton

espèce; reste donc pour partager nos fatigues, puisque tu peux monter si

lestement à cheval[GG]... Je donnerai ton évêché à un homme moins

ingambe.»

Le jeune évêque baissa la tête avec confusion. Il regardait l'empereur

d'un air suppliant, lorsque l'on entendit les aboiements lointains d'une

meute nombreuse et le retentissement des trompes.--C'est ma

vénerie,--dit l'empereur;--nous allons partir pour la chasse, seigneur

Breton, et ce soir, si tu le veux, nous causerons... Retourne chez toi

avec ton petit-fils; l'on vous servira votre réfection du matin, après

quoi vous viendrez me rejoindre; je suis curieux de voir si ton

jouvenceau est aussi habile écuyer qu'on le dit, et puis, vois-tu,

quoique l'exercice de la chasse soit un plaisir frivole, plaisir que

j'aime, je l'avoue, avec passion, car, en temps de paix, il me maintient

en vigueur et en santé, tu trouveras peut-être que Karl le Batailleur

tire parfois bon parti des frivolités. Allez donc prendre votre repas,

je vais prendre le mien; et ensuite, à cheval!

* * * * *

Octave était venu chercher Amael et son petit-fils après leur refection

du matin. Tandis qu'ils se dirigeaient vers l'une des cours du palais,

le jeune Romain, profitant d'un moment où le vieillard ne pouvait

l'entendre, dit tout bas en riant à Vortigern:--Heureux garçon! je suis

certain que deux paires de beaux yeux, les uns noir d'ébène, les autres

bleu d'azur, ont déjà cherché au loin dans la foule des

courtisans...--Mais, s'interrompant à la vue de la vive rougeur dont le

visage du jeune Breton se colorait, Octave ajouta:--Attends donc la fin

de mes paroles avant de devenir pourpre... Je disais que deux beaux yeux

bleus et deux beaux yeux noirs ont, plus d'une fois déjà, cherché dans

la foule des courtisans... la vénérable figure de ton grand-père, car

rien n'attire davantage les beaux yeux qu'une longue barbe blanche. Cela

est si vrai, que, ce matin, à la messe, la blonde Thétralde et la brune

Hildrude oubliaient l'office divin pour regarder incessamment... ton

aïeul qui se trouvait à côté de toi... Allons, te voici encore à rougir.

Crains-tu pas que les charmantes filles de l'empereur deviennent

amoureuses d'un centenaire?

--Laisse-moi!... tes plaisanteries me sont insupportables,--dit

Vortigern avec impatience.--Je ne sais pas ce que tu veux dire.

--Oh! que l'air de la cour est contagieux!--s'écria Octave.--Ce jeune

Breton est à peine échappé de ses bruyères, et le voici déjà non moins

dissimulé qu'un vieux clerc!

Vortigern, de plus en plus embarrassé par les railleries d'Octave,

balbutia quelques mots, et bientôt le vieillard, son petit-fils et le

jeune Romain, montés sur d'excellents chevaux qu'ils trouvèrent gardés

par des esclaves dans l'une des cours du palais, rejoignirent

l'empereur.

Karloman et Louis (_Hlut-wig_, comme disent les Franks), arrivés le

matin même du château d'Héristall, accompagnaient Karl, ainsi que cinq

de ses filles et quatre de ses concubines, les autres femmes du palais

impérial ne prenant pas, cette fois, le divertissement de la chasse.

Parmi les chasseresses, on remarquait Imma, qui avait vaillamment porté

sur son dos Éginhard, l'archichapelain. Belle encore, elle atteignait la

maturité de l'âge; puis venait Berthe, cherchant du regard Enghilbert,

le bel abbé de Saint-Riquier; ensuite Adelrude, qui, de loin, souriait à

Audoin, l'un des plus hardis capitaines de l'empereur; puis, enfin, la

brune Hildrude et la blonde Thétralde, qui, toutes deux, cherchaient des

yeux... le Breton centenaire, sans doute, ainsi que l'avait dit Octave à

Vortigern. La plupart des seigneurs de la suite de Karl portaient de

très-singuliers habits, venus à grands frais de Pavie, où le commerce

apportait les richesses de l'Orient. Parmi ces courtisans, les uns

étaient vêtus de tuniques teintes de pourpre tyrienne ornées de larges

pèlerines, de parements et de bordures en peaux d'oiseaux de Phénicie;

les plumes naissantes du cou, du dos et de la queue des paons d'Asie,

faisaient resplendir ces riches vêtements de tous les reflets de l'azur,

de l'or et de l'émeraude[HH]. D'autres courtisans portaient de précieux

justaucorps de fourrures de loirs ou de belettes de Judée, pelleteries

aussi fines, aussi délicates que la peau des oiseaux; des bonnets à

plumes flottantes, des hauts-de-chausses d'étoffe de soie, des bottines

de cuir oriental rouges ou vertes, brodées d'or ou d'argent,

complétaient les splendides ajustements de ces gens de cour. La

grossière rusticité du costume de l'empereur contrastait seule avec la

magnificence des courtisans: ses grosses et grandes bottes de cuir, à

éperons de fer, lui montaient jusqu'aux cuisses; il portait par-dessus

sa tunique une ample casaque de peau de brebis, la toison en dessus,

coiffé d'un bonnet de peau de blaireau, il tenait à la main un fouet à

manche court pour châtier ses chiens de chasse. Grâce à sa taille

élevée, qui dépassait de beaucoup celle de ses officiers, Karl,

apercevant de loin Vortigern et son aïeul, s'écria:--Eh! seigneur

Breton! venez, s'il vous plaît, ici, à côté de moi; je veux savoir si

votre petit-fils est aussi bon écuyer que le disent mes fillettes.--Les

rangs des cavaliers s'ouvrirent, afin de donner passage à Amael et à son

petit-fils, qui suivait modestement son aïeul, n'osant lever les yeux

sur le groupe de femmes dont était entouré l'empereur. Celui-ci,

examinant attentivement Vortigern, qui maniait son cheval avec sa bonne

grâce accoutumée, lui dit:--Le vieux Karl juge d'un coup d'oeil

l'habileté d'un écuyer. Je suis content; mais, avoue-le, mon garçon, tu

aimes mieux la chasse que la messe, et la selle de ton cheval qu'un banc

d'église?... Voyons, réponds...

--Je préfère la chasse à la messe,--dit franchement Vortigern;--mais

j'aime mieux la guerre que la chasse.

--Si ta réponse n'est pas celle d'un bon catholique, elle est celle d'un

garçon sincère. Qu'en pensez-vous, fillettes?--ajouta l'empereur en se

tournant vers le groupe de chasseresses--N'êtes-vous pas de mon avis?

--Tu avais demandé à ce jeune homme sa pensée,--répondit la brune

Hildrude en regardant fixement Vortigern;--il a parlé sincèrement. De

ceci, je le loue; il dit ce qu'il fait, il ferait ce qu'il dit.

Vaillance et loyauté se lisent sur son visage.

La blonde Thétralde, n'osant parler après sa soeur, devint vermeille

comme une cerise, et jeta un regard d'envie, presque de colère, sur la

brune Hildrude, dont elle jalousait sans doute la repartie.

--Il me faut donc louer aussi ce jeune païen de sa franchise pour n'être

point en désaccord avec ces fillettes,--dit l'empereur.--Allons, en

marche!--Et, se penchant à l'oreille d'Amael, il lui dit tout bas, en

lui montrant d'un regard malin la foule de ses courtisans si brillants,

si miroitants sous leurs tuniques emplumées:--Voilà des compères fort

richement vêtus, n'est-ce pas? Regarde-les attentivement; tâche de ne

pas oublier la magnificence de leurs costumes, je te rappellerai ce

souvenir en temps opportun.--Et l'empereur partit au galop suivi de

toute sa cour, après avoir dit aux courtisans, ainsi qu'aux deux

Bretons:--Une fois en forêt, chacun pour soi, et à la grâce de son

cheval. À la chasse, il n'y a plus d'empereur et de cour, il n'y a que

des chasseurs!

* * * * *

La chasse avait lieu dans une vaste forêt, située aux portes

d'Aix-la-Chapelle. Le soleil d'automne, d'abord radieux, s'était peu à

peu voilé sous l'un de ces brouillards si fréquents dans cette saison et

dans ces pays du Nord. D'après l'ordre de l'empereur, aucun de ses

courtisans ne s'était attaché à ses pas; les chasseurs se disséminèrent:

les uns, plus aventureux, ne quittaient pas la meute acharnée à la

poursuite du cerf à travers les futaies; les autres, moins intrépides

veneurs, se guidant d'après le son des trompes ou les aboiements des

chiens, voyaient au loin, de temps à autre, le cerf, la meute et les

veneurs sortir des enceintes et traverser les allées. Dès le début de la

chasse, Karl, emporté par son ardeur, avait abandonné ses filles,

incapables d'ailleurs de le suivre au plus épais des fourrés, où

l'empereur des Franks pénétrait comme le dernier de ses veneurs.

Vortigern, un moment séparé de son aïeul, au milieu de ce tumultueux

rassemblement, où près de cent chevaux, réunis dans un carrefour,

excités par les fanfares des trompes, et s'animant entre eux,

piaffaient, hennissaient se cabraient, Vortigern, dressé sur ses

étriers, cherchait Amael du regard, lorsque, faisant un violent écart,

son cheval s'emporta si rapidement, que lorsque le jeune Breton parvint,

après de grands efforts, à maîtriser sa monture, il se trouva

très-éloigné des chasseurs. Tâchant alors de percer des yeux le

brouillard qui s'épaississait de plus en plus, il se vit seul dans une

longue avenue dont il ne pouvait plus distinguer les issues voilées par

la brume. Il prêta l'oreille, espérant entendre au loin le bruit de la

chasse, qui l'aurait guidé pour la rejoindre; mais le plus profond

silence régnait dans cette partie de la forêt, dont Vortigern ignorait

les chemins. Cependant, au bout de quelques instants, le galop rapide de

deux chevaux, s'avançant derrière lui à toute vitesse, frappa son

oreille; puis, un cri, paraissant poussé plutôt par la colère que par

l'effroi, parvint à son oreille, et bientôt il aperçut à travers le

brouillard une forme vague; elle devint de plus en plus distincte, et la

blonde Thétralde, fille de l'empereur des Franks, apparut aux yeux du

jeune Breton: vêtue d'une longue robe de drap bleu-saphir, bordée

d'hermine, blanche comme le pelage de sa haquenée, Thétralde portait,

sur ses tresses blondes, un petit bonnet aussi d'hermine; une écharpe de

soie tyrienne, aux vives couleurs, dont les longs bouts flottaient au

vent, ceignait sa fine taille. La naïve et charmante figure de la fille

de l'empereur, animée par l'ardeur de sa course, brillait d'un vif

incarnat; rougissant de plus en plus à l'aspect de Vortigern, elle

baissa ses grands yeux bleus, tandis que les brusques ondulations de son

sein de quinze ans soulevaient l'étroit corsage de sa robe. Le trouble

de Vortigern égalait le trouble de Thétralde; comme elle, il restait

muet, embarrassé; comme elle, il tenait les yeux baissés; comme elle

enfin, il sentait son coeur battre avec violence. Le silencieux embarras

des deux enfants fut interrompu par Thétralde. D'une voix timide et mal

assurée, elle dit au jeune Breton sans oser le regarder:--Je croyais ne

pouvoir jamais te rejoindre; ton cheval avait tant d'avance sur ma

haquenée...

--C'est que... mon cheval m'a emporté...

--Oh! je m'en suis aperçue... ma soeur Hildrude aussi,--ajouta Thétralde

en fronçant ses jolis sourcils;--alors nous nous sommes élancées toutes

deux à ta poursuite... de peur que, dans ton ignorance des routes de la

forêt, tu ne t'égares,--se hâta d'ajouter Thétralde.

--Aussi m'avait-il semblé entendre le galop de deux chevaux... puis un

cri.

--Ma soeur voulait me dépasser; mais, moi, j'ai appliqué sur la tête de

son cheval un bon coup de houssine. Alors, tout effaré, il s'est jeté de

côté dans une allée où il a emporté Hildrude; ne pouvant le maîtriser,

elle a poussé un cri de colère.

--Mais elle court un danger, peut-être?

--Non, non; ma soeur finira par arrêter son cheval. Seulement, comme le

brouillard est très-épais, elle ne pourra pas nous rejoindre, et j'en

suis bien aise.

Vortigern était au supplice; pourtant un sentiment d'une douceur

ineffable se mêlait à ses angoisses. Les deux enfants restèrent de

nouveau silencieux; la fille de l'empereur des Franks rompit encore la

première le silence en disant au jeune Breton:--Tu ne parles pas...

Est-ce que cela te chagrine que je t'aie rejoint?

--Non, oh! non!...

--Tu me trouves peut-être méchante, parce que j'ai battu le cheval de ma

soeur? mais, que veux-tu? quand je l'ai vue s'efforcer de me dépasser,

je n'ai plus été maîtresse de moi.

--J'espère qu'il ne sera arrivé aucun mal à votre soeur.

--Je l'espère aussi.

Thétralde et Vortigern demeurent encore muets pendant quelques moments.

La jeune fille reprit avec un léger accent de dépit:--Tu es

très-silencieux...

--Ce n'est pas de ma faute. Je ne sais que dire...

--Ni moi non plus; cependant je mourais d'envie de te parler... Comment

t'appelles-tu?

--Vortigern.

--Vortigern... c'est un nom de ton pays?

--Oui.

--Moi, je me nomme Thétralde... Dis-le ce nom.

--Thétralde...

--J'aime à t'entendre prononcer mon nom... tu le dis doucement.

--C'est qu'il est doux à prononcer.

--Le tien aussi, quoiqu'un peu barbare... Vortigern.

--De quel côté peut être la chasse?--reprit le jeune Breton en regardant

d'un côté et d'autre avec une anxiété croissante;--il sera difficile de

retrouver les chasseurs, le brouillard s'épaissit de plus en plus.

--Si nous allions nous perdre,--dit Thétralde en riant.--Moi, je ne

connais pas les routes de la forêt.

--Alors, pourquoi n'être pas restée auprès des gens de la cour de votre

père?

--Je ne sais. Je t'ai vu t'éloigner rapidement, je t'ai suivi malgré

moi.

--Et maintenant, voyez dans quel embarras nous voilà!

--Tu es donc fâché de te trouver ici seul avec moi?

--Mon Dieu! je ne suis pas fâché,--s'écria le pauvre Vortigern;--mais je

crains pour vous que cet épais brouillard se change en pluie vers le

soir; vous serez mouillée jusqu'aux os, surtout si nous nous égarons de

plus en plus. Nous devrions tâcher de rejoindre la chasse.

--Essayons... de quel côté irons-nous?

--Tout à l'heure il m'a semblé entendre, très au loin, le bruit affaibli

des trompes.

--Écoutons encore,--dit Thétralde en penchant de côté sa tête charmante,

tandis que Vortigern, faisant faire quelques pas à son cheval, allait, à

peu de distance, prêter l'oreille de son côté.

--Entends-tu quelque chose, toi?--reprit la fille de l'empereur des

Franks en élevant sa douce voix et s'adressant à Vortigern, éloigné

d'elle de quelques pas.--Moi, je n'entends rien.

--Ni moi non plus,--répondit le jeune Breton en se rapprochant de

Thétralde.--Quel malheur! Comment faire?

--Nous voilà perdus!--dit la jeune fille en riant aux éclats.--Et si la

nuit vient, quelle terrible chose!

--Quoi! vous riez en un pareil moment!

--Est-ce que tu as peur, toi, soldat, qui t'es battu si jeune?--Puis la

jolie figure de Thétralde, devenant inquiète, elle ajouta:--Et ta

blessure?

--Ne parlons pas de ma blessure, parlons de vous... Voyez, le brouillard

s'épaissit de plus en plus... Comment retrouver notre route?

--Moi, je veux te parler de ta blessure,--reprit la fille de Karl avec

une impatience enfantine.--Pourquoi ton bras n'est-il plus soutenu comme

hier par une écharpe?

--Cela m'aurait gêné pendant la chasse.

Thétralde, détachant vivement sa longue ceinture de soie tyrienne,

l'offrit à Vortigern, en lui disant:--Tiens, ma ceinture remplacera ton

écharpe et soutiendra ton bras.

--C'est inutile, je vous assure.

--Tu me refuses?--dit tristement Thétralde en tenant toujours à la main

la ceinture qu'elle présentait à Vortigern; puis, attachant sur lui ses

beaux yeux bleus, presque suppliants:--Je t'en prie, ne me refuse pas!

Le jeune Breton, vaincu par ce timide et gracieux regard, accepta

l'écharpe; mais, tenant en main les rênes de son cheval, il se trouvait

fort empêché pour attacher cette ceinture en sautoir.

--Attends,--lui dit Thétralde, et approchant sa haquenée tout près du

cheval de Vortigern, elle se pencha sur sa selle, prit les deux bouts de

l'écharpe, les noua derrière le cou du jouvenceau. Il sentit ainsi les

mains de la jeune fille effleurer ses cheveux; il tressaillit si

vivement, que Thétralde lui dit en achevant le noeud:--Tu trembles...

--Oui,--répondit Vortigern avec un trouble croissant.--Le brouillard

devient si épais, si humide... Et vous-même, n'avez-vous pas froid?

--Moi... oh! non... Mais puisque tu as froid, nous allons, si tu le

veux, marcher au pas de nos chevaux. Il est inutile d'aller plus vite...

Peut-être la chasse que nous cherchons reviendra-t-elle de ce coté.

--Puissions-nous avoir ce bonheur!--répondit le jeune Breton avec un

soupir. Les deux enfants continuèrent de s'avancer côte à côte et au pas

dans cette longue avenue, où l'on ne distinguait rien à vingt pas de

distance, tant le brouillard devenait épais; la nuit approchait.

Thétralde reprit au bout de quelques instants de silence:--Ton aïeul a

l'air très-bon et très-vénérable.

--Aussi je l'aime autant que je le vénère.

--Et ton père?

--Il est mort!

--Quoi! tu n'as plus ton père!... Et ta mère, vit-elle encore?

--Oh! oui... heureusement!

--Est-ce que tu lui ressembles?

--On me l'a dit.

--Combien elle a dû pleurer en te quittant!

--Ma mère a du courage. Ses dernières paroles ont été celles-ci: «Tu

t'en vas comme otage en pays ennemi... quoi qu'il arrive, honore et fais

honorer le nom breton.»

--C'est vrai! Nous sommes, nous autres Franks, les ennemis des gens de

ton pays; et pourtant je ne me sens contre toi aucune inimitié... Et

toi, en as-tu contre moi?

--Comment serais-je l'ennemi d'une jeune fille?

--As-tu des soeurs?

--J'en ai une.

--Est-ce qu'elle te ressemble?

--Nous ressemblons tous deux à notre mère.

--Tu dois être très-chagrin d'être éloigné de ton pays? Veux-tu que je

demande à l'empereur, mon père, de te faire grâce à toi et à ton aïeul?

--Grâce!... Un Breton ne demande jamais grâce!--s'écria fièrement

Vortigern.--Moi et mon grand-père nous sommes otages, prisonniers sur

parole; nous subirons la loi de la guerre sans demander jamais de grâce.

--Tant mieux! oh! tant mieux!

--Que voulez-vous dire?

--Ton grand-père et toi vous resterez alors longtemps ici.

Un nouveau silence suivit cet entretien; bientôt, ainsi que l'avait

prévu Vortigern, l'épais brouillard se changea en une pluie fine et

pénétrante.--Voici la pluie,--dit le jeune Breton;--elle va mouiller vos

vêtements! c'est à se désespérer! L'on n'entend rien, rien, et l'on

dirait cette route sans fin; mais en voilà une à gauche, si nous la

prenions?

--Prenons-la,--dit Thétralde avec indifférence, et elle changea la

direction de sa haquenée. Vortigern arrêta soudain son cheval, déboucla

le ceinturon de son épée, ceinturon et épée qu'il plaça à l'arçon de sa

selle, afin de pouvoir se dévêtir de sa saie. Thétralde lui dit:--Que

fais-tu donc?

Vortigern, sans répondre, ôta sa saie, restant vêtu d'un justaucorps

d'épaisse toile blanche comme ses larges braies.--J'ai consenti à

prendre votre écharpe,--dit-il à la fille de l'empereur,--vous allez me

laisser vous couvrir de ma saie, en nouant ses manches sous votre cou;

elle vous servira de manteau et vous garantira de la pluie.

--Mais toi-même, avec ce justaucorps de toile, tu seras beaucoup plus

mouillé que moi.

--Ne craignez rien; je suis habitué aux intempéries des saisons. J'ai

accepté votre écharpe, prenez ma saie.

--Alors, attache-la sur mes épaules,--répondit Thétralde en

rougissant.--Je n'ose abandonner les rênes de ma haquenée.

Vortigern, non moins ému que sa compagne, se rapprocha et posa la

tunique sur les épaules de Thétralde; mais lorsqu'il s'agit de nouer les

manches du vêtement sous le cou, et presque sur le sein palpitant de la

jeune fille, qui, les yeux baissés, la joue incarnate, levait, autant

que possible, son petit menton rose, afin de donner à Vortigern toute

facilité pour l'accomplissement de son obligeant office, les mains de

l'adolescent tremblèrent si fort, si fort... que, par deux fois, il se

reprit à nouer les manches.

--Vois-tu, comme tu as froid,--dit Thétralde;--tu frissonnes encore plus

fort que tout à l'heure.

--Oh! ce n'est pas de froid que je tressaille...

--Qu'as-tu donc alors?

--Je ne sais... l'inquiétude où je suis pour vous; car la nuit

approche... Cette pluie augmente, et nous ne savons quel chemin prendre.

Soudain, Thétralde, interrompant son compagnon, poussa un cri de joie,

et dit en tendant la main vers l'un des côtés de l'allée qu'ils

suivaient:--Vois donc là-bas, cette hutte.

Vortigern aperçut en effet, sous une futaie de châtaigniers séculaires,

une hutte construite d'épaisses mottes de terre entassées les unes sur

les autres. Une étroite ouverture donnait accès dans cette tanière,

devant laquelle fumaient quelques débris de broussailles naguère

allumées.--C'est une de ces cabanes où les esclaves bûcherons se

retirent durant le jour lorsqu'il pleut,--dit Thétralde;--nous serons

là-dedans à l'abri. Attache ton cheval à un arbre et aide-moi à

descendre de ma haquenée.

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 20 / 26 段