indignation, se tourna vers Eginhard, et lui dit d'un ton calme après un
moment de silence:--Toi qui écris les faits et gestes de Karl, Auguste
Empereur des Gaules, César de Germanie, Patrice des Romains, Protecteur
des Suèves, Bulgares et Hongrois, tu écriras ceci: qu'un vieillard a
tenu à Karl un langage d'une audace inouïe, et que Karl n'a pu
s'empêcher d'estimer la franchise, le courage de l'homme qui lui parlait
ainsi.--Et, changeant soudain d'accent, l'empereur, dont les traits un
moment courroucés prirent une expression de bonhomie nuancée de finesse,
dit au vieillard:--Ainsi donc, seigneurs bretons de l'Armorique, quoi
que je fasse, vous ne voulez à aucun prix de moi pour empereur? et
pourtant, toi? me connais-tu seulement?
--Karl, nous te connaissons en Bretagne par les maux des guerres que ton
père et toi vous nous avez faites. Nous savons aussi tes nombreuses
conquêtes en Europe; mais les peuples conquis admirent peu les
conquérants.
--Ainsi, pour vous autres hommes de l'Armorique, moi, Karl, je ne suis
qu'un homme de conquête? de violence? de bataille?
--Oui.
--Vraiment? eh bien, suis-moi, je te ferai peut-être changer
d'avis,--dit l'empereur, après un moment de réflexion. Et se levant, il
prit sa canne et son bonnet. Avisant alors Vortigern, qui jusque-là
s'était tenu à l'écart:--Qu'est-ce que ce jeune et beau garçon-là?
--C'est mon petit-fils.
--Octave,--dit l'empereur en se retournant vers le Romain,--voici un
otage bien jeune?
--Auguste prince, pour plusieurs raisons l'on a dû choisir ce
jouvenceau. Sa soeur a épousé _Morvan_, simple laboureur, mais l'un des
chefs bretons les plus intrépides; dans cette dernière guerre, il
commandait la cavalerie.
--Mais alors, pourquoi ne l'a-t-on pas amené ici, ce Morvan? c'eût été
un excellent otage?
--Prince auguste, pour l'amener ici, il eût fallu d'abord le prendre...
et quoique gravement blessé, Morvan, grâce à sa femme, une héroïne, est
parvenu à s'échapper avec elle; il a été impossible de les atteindre
dans les montagnes inaccessibles où ils se sont tous deux réfugiés. L'on
a donc choisi pour otages deux autres chefs de tribu, très-influents,
que nous avons laissés en chemin par suite de leurs blessures, puis ce
vieillard qui a été l'âme des dernières guerres, et enfin ce jeune homme
qui, par sa famille, tient à l'un des chefs les plus dangereux de
l'Armorique. L'on a aussi, je l'avoue, cédé aux prières de la mère de ce
jeune garçon; car elle désirait vivement le voir accompagner son aïeul
durant ce long voyage, fort rude pour un centenaire.
--Et toi?--reprit l'empereur en s'adressant à Vortigern, qu'il avait,
pendant le récit d'Octave, regardé avec attention et intérêt,--tu le
hais sans doute aussi beaucoup, Karl le conquérant? Karl le batailleur?
--L'empereur Karl a des cheveux blancs; moi, j'ai dix-huit
ans,--répondit le jeune Breton en rougissant et baissant les yeux,--je
ne saurais répondre.
--Vieillard,--reprit Karl en se tournant vers Amael,--la mère de ton
petit-fils doit être une heureuse mère. Mais j'y songe, mon garçon,
est-ce qu'hier, peu de temps avant mon arrivée, tu n'as pas failli te
casser le cou en tombant de cheval?
--Moi?--s'écria Vortigern en rougissant d'orgueil,--moi, tomber de
cheval? Qui a osé dire cela?
--Oh! oh! mon garçon, te voilà rouge jusqu'aux oreilles,--reprit
l'empereur en riant.--Allons, rassure-toi, je ne veux point blesser ton
amour-propre d'écuyer, loin de là; car avant de te voir, j'avais entendu
d'interminables récits sur ta bonne grâce et ta hardiesse à cheval. Mes
chères filles, et surtout la petite Thétralde et la grande Hildrude,
m'ont dix fois répété pendant le souper, qu'elles avaient vu un sauvage
petit Breton, quoique blessé d'un bras, manier son cheval comme le
meilleur de mes écuyers.
--Si je mérite quelques éloges, il faut les adresser à mon
grand-père,--répondit modestement Vortigern;--c'est lui qui m'a appris à
monter à cheval.
--J'aime cette réponse, mon garçon; elle me prouve ta modestie et ton
respect pour les vieilles gens. Maintenant, dis-moi, es-tu savant?
Sais-tu lire et écrire?
--Oui, grâce aux enseignements de ma mère.
--Sais-tu chanter la messe au lutrin?
--Moi!--reprit Vortigern fort étonné,--moi, chanter la messe! Non, non,
l'on ne chante guère la messe chez nous.
--Les voyez-vous, ces païens bretons!--s'écria Karl.--Ah! mes évêques
ont raison, c'est un peuple endiablé que ce peuple armoricain! Quel
dommage qu'un si beau et si modeste garçon ne sache point chanter au
lutrin!--Et, mettant son bonnet de fourrure sur sa grosse tête et
s'appuyant sur sa canne, l'empereur dit au vieillard:--Allons, suis-moi,
seigneur breton. Ah! tu ne connais que Karl le Batailleur? Je vais t'en
faire voir un autre Karl, moi, que tu ne connais pas. Viens, viens!--Et
l'empereur, boitant et s'appuyant sur sa canne, se dirigea vers la porte
en faisant signe aux assistants de le suivre; mais, s'arrêtant au seuil,
il dit à Octave:--Va prévenir Hugh, mon grand veneur, que je chasserai
tantôt le cerf dans la forêt d'Oppenheim, qu'il y envoie la meute.
--Auguste prince, vos ordres seront exécutés.
--Tu diras aussi au grand Nomenclateur de ma table[O], que peut-être je
dînerai dans le pavillon de la forêt, si la chasse se prolonge. Ma suite
dînera aussi; que le festin soit somptueux. Quant à moi, tu diras au
Nomenclateur que mon goût n'a pas varié: un bon gros cuisseau de
venaison rôti, que l'on m'apporte tout fumant sur la broche, c'est
toujours mon régal[P].
Le jeune Romain s'inclina de nouveau; Karl sortit le premier de la
chambre, puis Eginhard et Amael. Octave s'approchant alors de Vortigern,
lui dit tout bas:--Je vais faire savoir à l'appartement des filles de
l'empereur qu'il chasse tantôt. Par Vénus! la mère des amours te
protége, mon jeune Breton.
Le jouvenceau rougit de nouveau, et il hésitait à répondre au Romain,
lorsque Amael se retournant, l'appela et lui dit:--Viens, mon enfant,
l'empereur veut s'appuyer sur ton bras pour descendre l'escalier.
Vortigern, de plus en plus troublé, s'approcha de Karl, qui disait à ses
chambellans:--Non, personne ne m'accompagnera, sinon Eginhard et ces
deux Bretons.--S'adressant alors au jouvenceau:--Ton bras me sera d'un
meilleur appui que ma canne, cet escalier est rapide; viens et marche
prudemment.
L'empereur, appuyé sur le bras de Vortigern, descendit lentement les
degrés d'un escalier qui aboutissait à l'un des portiques d'une cour
intérieure; là, Karl abandonna le bras du jeune Breton et lui dit en
reprenant sa canne:--Tu as marché fort sagement, tu es un bon guide.
Quel dommage que tu ne saches pas chanter au lutrin!--Ce disant, Karl
suivit une galerie qui longeait la cour; les personnes dont il était
accompagné marchaient à quelques pas derrière lui. Bientôt il aperçut,
en dehors de la galerie, un esclave qui traversait la cour et portait
sur ses épaules un grand panier:--Eh! là bas!--lui cria l'empereur de sa
voix perçante,--l'homme au panier! approche! Qu'as-tu dans ce panier?
--Des oeufs, seigneur.
--Où les portes-tu?
--Aux cuisines de l'auguste empereur.
--D'où viennent-ils, ces oeufs-là?
--De la métairie de Mulsheim, seigneur.
--De la métairie de Mulsheim?--répéta l'empereur en réfléchissant, et il
ajouta presque aussitôt:--il doit y avoir trois cent vingt-cinq oeufs
dans ce panier?
--Oui, seigneur; c'est la redevance que chaque mois l'on apporte de la
ferme.
--Va... et prends garde de casser tes oeufs.--L'empereur, s'arrêtant
alors un instant, appuyé sur sa canne, se tourna vers Amael, et
l'appelant:--Eh! seigneur breton, venez ici, à côté de moi.--Amael
obéit; l'empereur, continuant de marcher, ajouta:--Karl le Batailleur,
le conquérant, est du moins un bon ménager... qu'en penses-tu? Il sait,
à un oeuf près, combien pondent les poules de ses métairies[Q]. Si
jamais tu retournes en Bretagne, tu raconteras ceci aux ménagères de ton
pays.
--Si je revois jamais mon pays, je dirai la vérité sur ce que je vois
ici.
En ce moment Karl frappa à une porte donnant sur la galerie. Aussitôt un
clerc, vêtu de noir, vint ouvrir, et s'écria, frappé de surprise, en
fléchissant le genou:--L'empereur!--Et comme le clerc faisait un
mouvement pour courir à la porte d'une salle voisine, dont on voyait
l'entrée, Karl lui dit:--Ne bouge pas!... Maître Clément professe à
cette heure, n'est-ce pas?
--Oui, prince Auguste.
--Reste là...--Et s'adressant à Amael:--Seigneur Breton, tu vas visiter
une école que j'ai fondée; elle est sous l'enseignement de maître
Clément, fameux rhéteur, que j'ai fait venir d'Écosse. Les enfants des
plus grands seigneurs de ma cour viennent, d'après ma volonté, étudier
dans cette école, avec les enfants des plus pauvres de mes serviteurs.
--Karl, ceci est bien... je t'en félicite!
--C'est pourtant Karl le Batailleur qui a fait cette bonne chose...
Enfin, viens, entrons.--Et se tournant vers Vortigern:--Eh! mon jeune
homme, vous qui ne savez pas chanter la messe, entrez, entrez, et ouvrez
de toutes vos forces les yeux et les oreilles; vous allez voir des
écoliers de votre âge.
L'école _palatine_, dirigée par l'Écossais Clément, et dans laquelle les
deux Bretons suivirent l'empereur, était remplie d'environ deux cents
écoliers; tous se levèrent de leurs bancs à la vue de Karl; mais lui
leur faisant signe de se rasseoir:--Restez assis, mes enfants; j'aime
mieux vous voir le nez baissé sur vos cahiers d'étude, que le nez en
l'air, sous prétexte de respect à mon égard.--Maître Clément, directeur
de l'école palatine, se disposait à descendre de sa chaire; mais Karl
s'écria:--Reste sur ton trône de sapience, mon digne maître; je ne suis
ici que l'un de tes sujets; je désire seulement jeter un coup d'oeil sur
les travaux de ces enfants, savoir de toi s'ils te satisfont et s'ils
ont progressé en mon absence. Voyons les travaux de ce jour.
L'empereur se piquait fort de belles-lettres; il s'assit sur un siége
près de la chaire de Clément, et examina longuement plusieurs cahiers
qui lui furent soumis par différents écoliers; mais les élèves
appartenant à des parents nobles ou riches ne présentèrent à l'empereur
que des travaux médiocres ou détestables, tandis qu'au contraire, les
élèves les plus pauvres, ou des conditions les moins élevées,
présentèrent des ouvrages tellement distingués, que Karl s'écria en se
tournant vers Amael:--Si tu étais plus lettré, seigneur Breton, tu
apprécierais comme moi ces lettres et ces vers que je viens de
parcourir; les plus douces saveurs de la science se font sentir dans la
plupart de ces écrits.--Et Karl, s'adressant aux écoliers:--«Je vous
loue beaucoup, mes enfants, de votre zèle à remplir mes intentions;
efforcez-vous d'atteindre à la perfection, et je vous donnerai de riches
évêchés, de magnifiques abbayes.»--Puis, fronçant le sourcil, en jetant
un regard irrité sur les nobles paresseux et sur les riches fainéants,
il ajouta:--«Quant à vous, fils des principaux de la nation, quant à
vous, enfants délicats et fort gentils, d'ailleurs, qui, vous reposant
sur votre naissance et sur votre fortune, avez négligé mes ordres et vos
études, préférant le jeu et la paresse... quant à vous!--s'écria-t-il de
plus en plus courroucé en frappant le plancher de sa canne,--que
d'autres vous admirent; je ne fais, moi, aucun cas de votre naissance et
de votre fortune!... Écoutez et retenez ces paroles: Si vous ne vous
hâtez de réparer votre négligence par une constante application, vous
n'obtiendrez jamais rien de moi[R]!»--Les riches fainéants baissèrent
les yeux, tout tremblants. L'empereur alors se leva et dit à un jeune
clerc, nommé Bernard, à peine âgé de vingt ans, l'un des écoliers dont
les travaux distingués venaient d'attirer son attention:--Toi, mon
garçon, suis-moi, je te fais dès aujourd'hui clerc de ma chapelle[S], et
ma protection ne s'arrêtera pas là.--Puis s'adressant à Amael:--Eh bien,
seigneur breton? tu le vois, Karl le Batailleur agit dans son humble
humanité, comme agit le Seigneur Dieu dans sa divinité; il sépare
l'ivraie du bon grain, met les bons à sa droite et les mauvais à sa
gauche. Si jamais tu retournes en Bretagne, tu diras aux rhéteurs de ton
pays que Karl ne surveille pas trop mal l'école qu'il a fondée.
--Je dirai, Karl, que je t'ai vu agir, en ceci, avec sagesse, justice et
bonté.
--Je veux que les belles-lettres et la science illustrent mon règne. Si
tu étais moins barbare, je te ferais assister à une séance de notre
Académie; nous avons pris des noms de l'antiquité: Eginhard s'appelle
_Homère_, Clément _Horace_; moi, je suis le _roi David_[T]. Ces noms
immortels nous séient comme des armures de géants à des nains; mais, du
moins, nous honorons ces génies de notre mieux. Et maintenant,--ajouta
l'empereur en poursuivant sa marche,--allons, en bons catholiques,
entendre la messe.
L'empereur, précédant les personnes dont il était accompagné, suivit une
longue galerie. À l'angle d'un tournant, endroit assez sombre, Karl,
rencontrant une jeune et jolie esclave, l'accosta familièrement, ainsi
qu'il en usait avec l'innombrable quantité de femmes de toute condition
dont il remplissait son palais, lui prit en riant le menton, puis la
taille; il allait même pousser plus loin ses agressions libertines,
lorsque se souvenant que malgré l'obscurité de la galerie, il pouvait
être aperçu des personnes de sa suite, il fit signe à l'esclave de
s'éloigner, et dit en riant à Amael:--Karl aime à se montrer accessible
à ses sujets.
--Et surtout à ses sujettes,--reprit le vieillard;--mais, bon! la messe
t'absoudra!
--Ah! païen de Breton! païen de Breton!--murmura l'empereur; et peu
d'instants après, il entrait dans la basilique d'Aix-la-Chapelle,
attenant au palais impérial. Vortigern et son aïeul furent éblouis de
l'incroyable magnificence de ce temple, dans lequel s'étaient rendus
tous les commensaux du palais impérial. Vortigern vit au loin, près du
choeur, parmi les concubines, les filles et petites-filles de Karl,
brillamment parées, la blonde et charmante Thétralde, assise à côté de
sa soeur Hildrude. L'empereur prit sa place accoutumée, derrière le
lutrin, au milieu des chantres, somptueusement vêtus. L'un d'eux offrit
respectueusement à l'empereur un bâton d'ébène avec lequel il battit la
mesure, et donna, lorsqu'il le fallut, le signal des différents chants
indiqués par la liturgie. Un peu avant la fin de chaque verset, Karl, en
manière de signal, poussait de sa voix grêle une sorte de cri guttural
si étrange[U], que Vortigern, dont le regard venait de rencontrer, par
hasard, les grands yeux bleus de la blonde Thétralde obstinément fixés
sur lui, faillit éclater de rire au cri de l'empereur, malgré la
sainteté du lieu, malgré le trouble croissant où le jetaient les doux
regards de Thétralde. La messe terminée, Karl dit à Amael:--Eh bien,
seigneur breton, avoue qu'au besoin, tout batailleur que je suis, je
ferais un bon clerc et un bon chantre?
--Je ne me connais point à ces choses; je te dirai seulement que comme
chantre, tu as poussé un cri cent fois plus discord que le cri des
corbeaux de mer de nos grèves. Puis, le chef d'un empire a, ce me
semble, mieux à faire que de chanter la messe.
--Tu seras toujours un barbare et un idolâtre!--s'écria l'empereur en
sortant de la basilique. Au moment où il se trouvait sous le portail de
ce monument, l'un des grands de sa cour qui se pressaient sur son
passage, lui dit:--Auguste prince, l'on vient d'apprendre à l'instant
même la mort de l'évêque de Limbourg.
--Oh! oh! seulement à l'instant? Cela m'étonne fort; l'on est si âpre à
la curée des évêchés, que l'on annonce toujours la mort des évêques au
moins deux ou trois jours à l'avance. Est-il du moins mort en bonne
odeur de sainteté, ce défunt évêque? S'est-il recommandé dans l'autre
monde par de grosses aumônes laissées aux pauvres?
--Auguste prince, il n'a laissé, dit-on, aux pauvres, que deux livres
d'argent.
--Quel léger viatique pour un si long voyage[V]!--s'écria une voix;
c'était celle de Bernard, le pauvre et savant écolier que Karl avait
déjà nommé clerc de sa chapelle, et qui, d'après les ordres de
l'empereur, se tenait non loin de lui, depuis sa sortie de l'école
palatine. Karl, se tournant vers le jeune homme qui, rouge de confusion,
regrettant déjà la hardiesse de son langage, tremblait de tous ses
membres, lui dit en se remettant en marche:--Suis-moi;--mais voyant les
grands de sa cour se préparer à l'accompagner, Karl ajouta:--Non, non;
ces deux Bretons, Eginhard et ce jeune clerc m'accompagneront seuls;
vous autres, tenez-vous prêts pour la chasse de tantôt.
La foule brillante s'arrêta, l'empereur regagna les galeries du palais
sans autre suite que Vortigern, Amael, Eginhard et le pauvre Bernard;
plus mort que vif, le clerc marchait le dernier, craignant d'avoir par
son indiscrète échappée, en critiquant l'avarice du défunt évêque,
courroucé l'empereur. Aussi quelle fut la surprise de l'écolier,
lorsqu'au bout de quelques pas, Karl, se retournant à demi, lui
dit:--Approche, approche! Tu trouves donc que l'évêque de Limbourg a
laissé trop peu d'argent pour les pauvres?
--Seigneur!...
--Réponds? Si je te donnais cet évêché, serais-tu, au moment de paraître
devant Dieu, plus libéral que l'évêque de Limbourg?
--Auguste prince,--répondit le pauvre clerc, abasourdi de cette fortune
inouïe, en se jetant aux pieds de l'empereur,--c'est à la volonté de
Dieu et à votre toute-puissance de décider de mon sort.
--Relève-toi, je te nomme évêque de Limbourg[X], et suis-moi; il est bon
que tu saches avec quelle âpreté l'on se dispute ici les évêchés! On
peut juger des richesses qu'ils rapportent par l'ardeur avec laquelle on
se les dispute. Et cependant, une fois que l'on tient l'évêché, la
cupidité, loin de s'assouvir, s'irrite encore. Te souviens-tu, Eginhard,
de cet insolent évêque de Manheim? Lors d'une de mes campagnes contre
les Huns, je l'avais laissé près de ma femme Hildegarde; ne voilà-t-il
pas que ce compère, se gonflant de la familiarité que lui témoignait ma
femme, poussa l'audace jusqu'à lui demander en don la baguette d'or dont
je me sers comme symbole de mon autorité, à cette fin, disait l'évêque,
de s'en servir comme de canne[Y]! Par le roi des cieux! le sceptre de
Karl, empereur, ne servira pas de sitôt de bâton aux évêques de son
empire!
--Tu te trompes, Karl! C'est moi qui te le dis,--reprit Amael;--tôt ou
tard tes évêques se serviront de ton sceptre comme d'un bâton pour
conduire tes peuples à leur guise.
--Par le marteau de mon aïeul! je briserais les mitres des évêques sur
leur tête s'ils voulaient usurper mon pouvoir!
--Non, car tu les crains! J'en prends à témoin les grands biens et les
flatteries que tu leur prodigues.
--Je crains les évêques, moi?--s'écria l'empereur; et s'adressant à
Eginhard:--L'affaire du _rat_ est-elle arrangée avec le juif?
--Oui, seigneur,--répondit en souriant Eginhard;--hier l'évêque a conclu
le marché.
--Ceci arrive à point pour te prouver si je crains les évêques, seigneur
Breton... Les flatter! moi! lorsqu'au contraire je ne manque jamais
l'occasion de leur donner de sévères ou plaisantes leçons lorsqu'ils
méritent le blâme. Quant aux méritants, je les enrichis, et encore je
regarde toujours à deux fois avant de leur donner des terres et des
abbayes dépendant du domaine impérial; car, avec telle abbaye ou telle
métairie, je suis certain de m'assurer un vassal plus fidèle que tel
comte ou tel évêque[Z].
En devisant ainsi, l'empereur avait regagné son palais et était remonté
dans son appartement, accompagné d'Éginhard, d'Amael, de son petit-fils
et de Bernard, nouvel évêque de Limbourg. À peine Karl fut-il entré dans
son observatoire, qu'un de ses chambellans lui dit:--Auguste empereur,
plusieurs grands officiers du palais ont sollicité l'honneur d'être
admis en votre présence pour vous entretenir d'une demande
très-urgente... La noble dame Mathalgarde (c'était une des nombreuses
concubines de Karl) est aussi déjà venue deux fois pour le même objet.
--Faites entrer ces demandeurs,--dit Karl au chambellan, qui sortit
aussitôt; se tournant ensuite vers le jeune clerc, en lui montrant le
rideau de la fenêtre auprès de laquelle était placé son siége habituel,
l'empereur ajouta en riant:--Cache-toi derrière ce rideau, mon jeune
homme, tu vas connaître le nombre de rivaux que suscite la vacance d'un
évêché[AA].
À peine le jeune clerc eut-il disparu derrière le rideau, que la chambre
fut envahie par un grand nombre de familiers du palais, officiers ou
seigneurs de la cour; chacun d'eux, faisant valoir ses propres droits à
l'évêché ou les droits des postulants qu'il recommandait, assourdissait
l'empereur de ses sollicitations. Parmi eux se trouvait un évêque
magnifiquement vêtu, à l'air hautain et superbe. À son tour, il
s'approcha de Karl.
--Voici l'évêque au _rat_.--dit tout bas Éginhard à l'empereur;--le prix
qu'il a payé au juif est de dix mille sous d'argent... le juif m'a
scrupuleusement rapporté la somme, d'après vos ordres.
--Évêque de Bergues, n'as-tu pas assez d'un évêché?--dit Karl à ce
prélat si magnifique;--viendrais-tu en solliciter un second?
--Prince Auguste... je vous prie de m'accorder, en échange de l'évêché
de Bergues, l'évêché de Limbourg.
--Parce que ce dernier évêché est plus riche?
--Oui, seigneur, et, si je l'obtiens, la part des pauvres n'en sera que
plus considérable.
--Et maintenant, vous tous, écoutez bien ceci,--s'écria l'empereur d'un
air sévère, en montrant l'évêque.--Connaissant le goût passionné du
prélat que voilà pour les frivolités curieuses et ruineuses qu'il achète
à des prix insensés, j'ai commandé à Salomon, le juif, de prendre un rat
dans sa maison... vous entendez, un rat... le plus vulgaire des rats qui
ait jamais été pris dans une ratière; puis d'embaumer ce rat avec de
précieux aromates, de l'envelopper d'étoffes orientales brodées d'or, de
l'offrir à l'évêque de Bergues comme un rarissime rat de Judée rapporté
par un vaisseau vénitien, et de le vendre à ce prélat comme le plus
prodigieux, le plus miraculeux des rats[BB].
Un immense éclat de rire éclata parmi les témoins de cette scène, tandis
que l'évêque, irrité, mais se contraignant, baissait les yeux devant
Karl, qui poursuivit:--Or, savez-vous quel prix l'évêque de Bergues l'a
payé, ce rat prodigieux? _Dix mille sous d'argent!_ oui, dix mille sous
d'argent[CC], tout autant! J'ai la somme ici, le juif me l'a
rapportée... elle sera distribuée aux pauvres!--Puis il ajouta d'un air
sévère:--«Évêques, évêques, songez-y bien!... vous devez être les pères,
les pourvoyeurs des pauvres, ne point vous montrer avides de vaines
frivolités... et voici que, faisant tout le contraire, vous vous adonnez
plus que les autres mortels à l'avarice et à de vaines cupidités![DD]»
Par le roi des cieux! prenez-y garde!... la main de l'empereur vous a
élevés, elle pourrait vous abaisser. Non, évêque de Bergues, tu n'auras
pas l'évêché de Limbourg; conserve le tien, et sache-moi gré de ma
clémence. Quant à vous autres, sachez que j'ai promis l'évêché à un
jeune homme. Or, je ne veux pas, moi, manquer de parole à mon jeune
homme.
À ce moment, les courtisans s'écartèrent pour donner passage à
Mathalgarde, une des concubines de l'empereur. Cette femme, d'une grande
beauté, s'approcha de Karl d'un air confiant et assuré dans le succès de
sa demande, et lui dit gracieusement:--Mon aimable seigneur, l'évêché de
Limbourg est vacant; je l'ai promis à un clerc que je protége, ne
doutant pas de votre approbation.
--Chère Mathalgarde, je n'ai rien à vous refuser; mais j'ai donné
l'évêché à un jeune homme... et je ne saurais le lui reprendre.