Vortigern sentit son coeur tour à tour se serrer et s'épanouir; une
chaleur brûlante lui monta au visage et pourtant il frissonnait; mais
après un moment d'hésitation, obéissant aux ordres de sa compagne, il
attacha son cheval à un arbre, et pour aider la jeune fille qui se
penchait vers lui à descendre de sa monture, il lui tendit les bras et y
reçut bientôt le corps souple et léger de Thétralde. À ce contact,
l'émotion de Vortigern fut si profonde qu'il se sentit presque
défaillir; mais la fille de Karl, courant vers la cabane avec une
curiosité enfantine, s'écria gaiement:--Il y a dans la hutte un banc de
mousse et une provision de bois sec, nous allons faire du feu, il reste
encore de la braise. Viens vite, viens vite!
L'adolescent accourait rejoindre sa compagne lorsqu'il trébucha sur un
corps rond qui roula sous son pied; il se baissa et vit sur le sol un
grand nombre de gousses épineuses tombées des immenses châtaigniers de
cette futaie. Cédant à la mobilité des impressions de son âge, il dit
vivement:--Grande découverte! des châtaignes! des châtaignes!
--Quel bonheur!--reprit non moins gaiement Thétralde,--nous ferons
griller ces châtaignes; je vais les ramasser pendant que tu rallumeras
le feu!
Le jeune Breton se rendit d'autant plus volontiers aux désirs de sa
compagne, qu'il espérait trouver dans ces jeux un refuge contre les
pensées vagues, tumultueuses, ardentes, remplies de charme et d'angoisse
auxquelles il se sentait en proie depuis sa rencontre avec Thétralde. Il
entra donc dans la hutte, y prit plusieurs brassées de bois sec et
raviva le brasier, tandis que la fille de Karl, courant de ci de là,
ramassait une grosse provision de châtaignes qu'elle rapporta dans un
pan de sa robe. S'asseyant alors sur le banc de mousse placé au fond de
la cabane, dont l'intérieur était vivement éclairé par la lueur du feu
allumé près du seuil, elle dit à Vortigern, en lui montrant une place à
côté d'elle:--Assieds-toi là, et viens m'aider à écosser ces châtaignes.
L'adolescent s'assit auprès de Thétralde luttant avec elle de prestesse,
et comme elle se piquant plus d'une fois les doigts pour retirer les
fruits mûrs de leur enveloppe, il lui dit en riant:--Voici pourtant la
fille de l'empereur des Franks assise dans une hutte de terre, écossant
des châtaignes comme la pauvre enfant d'un esclave bûcheron.
--Vortigern, tu me croiras si tu veux,--reprit Thétralde en regardant
son compagnon d'un air radieux,--jamais la fille de l'empereur des
Franks n'a été plus contente.
--Et moi, Thétralde, je vous jure que depuis que j'ai quitté ma mère, ma
soeur et la Bretagne, jamais je n'ai été plus heureux qu'aujourd'hui.
--Ce que tu dis là, tu le penses?
--Oh! oui!
--Et si demain ressemblait à aujourd'hui? et s'il en était ainsi pendant
longtemps, bien longtemps... toujours? tu serais content?
--Et vous, Thétralde?
--Dis-moi donc _toi_; on se tutoie en Germanie.
--Mais le respect...
--Je te dis _toi_, et je ne t'en respecte pas moins,--reprit la jeune
fille en riant;--ainsi tu me demandais si je serais heureuse de penser
que tous les jours seraient semblables à celui-ci?
--Oui.
--Vortigern, cette pensée me ravirait!
--Et moi aussi, Thétralde.
La jeune fille se tut, resta pensive, tenant entre ses doigts délicats
une gousse de châtaignes à demi ouverte, puis, après quelques instants
de silence, elle reprit:--Vortigern, y a-t-il loin, très-loin d'ici à
ton pays?
--D'ici en Bretagne?
--Oui.
--À cheval, nous avons mis plus d'un mois à venir.
--Vortigern, quel joli voyage nous ferions!
--Quoi! que dis-tu?
Thétralde fit un geste d'impatience rempli de gentillesse, ordonna par
un signe à Vortigern de garder le silence et reprit:--As-tu de l'argent,
toi?
--Non.
--Il me reste encore là, dans cette pochette, quelques pièces, car en
venant du palais à la forêt, j'ai presque tout donné aux pauvres gens.
Détachant alors de sa ceinture un petit sac brodé, Thétralde en vida sur
ses genoux le contenu: il s'y trouvait plusieurs pièces d'or assez
grosses, et un plus grand nombre de petites pièces d'argent et de
cuivre. Deux de ces dernières, l'une en argent, l'autre en cuivre, et
tout au plus de la grandeur d'un denier, étaient percées et reliées
ensemble par un fil d'or.
--Qu'est-ce que ces deux petites pièces attachées ensemble?--dit
Vortigern, avec un regard de curiosité.
--Oh! celles-là, il ne faudra pas les dépenser, nous les garderons
précieusement. Je les ai fait attacher ensemble, sais-tu pourquoi?
L'une, celle de cuivre, a été frappée l'année de ma naissance; l'autre,
celle d'argent, a été frappée cette année-ci, où je vais avoir quinze
ans. Fabius, l'astronome de mon père, a gravé sur ces pièces certains
signes magiques correspondant aux astres dont l'influence est heureuse;
l'évêque d'Aix-la-Chapelle les a ensuite bénites: c'est un talisman.
--C'est dommage!
--Pourquoi?
--Si cela n'eût pas été un talisman, Thétralde, je t'aurais demandé, en
souvenir de ce jour-ci, ces deux petites pièces qui disent ton âge.
--À quoi bon garder un souvenir de ce jour-ci plutôt que des autres
jours? Ne désires-tu pas, comme moi, que tous se ressemblent? Mais si tu
désires ces petites pièces, prends-les, mets-les seulement de côté, tu
les conserveras soigneusement. Un talisman est toujours chose très-utile
pour un long voyage. Tiens, place-les à part, dans la pochette de ton
justaucorps.
Vortigern obéit presque machinalement, tandis que la jeune fille, après
avoir compté ingénument son petit trésor, reprit:--Nous avons cinq sous
d'or, huit deniers d'argent et douze deniers de cuivre, de plus mes
bracelets, mon collier, mes boucles d'oreilles; crois-tu qu'avec cela
nous aurons assez d'argent pour voyager jusqu'en Bretagne?
--Quoi, Thétralde!... tu voudrais?...
--Laisse-moi donc achever; ton cheval est excellent, ma haquenée
vigoureuse; tout à l'heure, la nuit sera venue, nous la passerons
abrités dans cette hutte. L'esclave bûcheron qui s'y retire durant le
jour, y reviendra demain à l'aube; nous lui donnerons un sou d'or pour
qu'il nous conduise à Worsten, petit bourg situé sur la lisière de la
forêt, à deux lieues d'Aix-la-Chapelle. Nous y achèterons pour moi des
vêtements simples, une bonne mante de voyage en drap...
--Thétralde, écoute-moi...
--Je t'écouterai lorsque j'aurai parlé. Donc, nous nous mettons en route
demain au point du jour. Ne crois pas que je redoute la fatigue; je ne
suis ni aussi grande ni aussi forte que ma soeur Hildrude, et pourtant
si tu étais fatigué, blessé, je suis sûre que je te porterais sur mon
dos comme ma soeur aînée Imma a porté jadis Eginhard, son amant; mais
voici nos châtaignes écossées, viens m'aider à les mettre sous la cendre
chaude, et surtout prenons garde de nous brûler les doigts.
Et Thétralde relevant d'une main le pan de sa robe où étaient contenus
les fruits, courut au foyer. Vortigern la suivit; il se croyait le jouet
d'un songe. Parfois sa raison faiblissait au milieu d'une sorte
d'amoureux et ardent vertige. Il s'agenouilla silencieux, troublé, côte
à côte de Thétralde, devant le brasier, où, pensive, elle jetait
lentement les châtaignes une à une. Au dehors, la pluie avait cessé,
mais le brouillard redoublant d'intensité aux approches de la nuit,
rendait déjà l'obscurité complète; les reflets du brasier éclairaient
seuls les charmants visages des deux enfants agenouillés près l'un de
l'autre. Lorsque la dernière châtaigne fut enfouie sous la cendre,
Thétralde se releva en s'appuyant familièrement sur l'épaule de
Vortigern, et lui dit en le prenant par la main:--Maintenant, pendant
que notre souper va cuire, allons nous asseoir sur le banc de mousse,
j'achèverai de te dire mes projets.
* * * * *
La nuit devint profonde. En vain la flamme du foyer vacillante,
expirante, semblait demander de nouveaux aliments... en vain les
châtaignes éclatant bruyamment dans leur enveloppe, semblaient annoncer
la cuisson de leur pulpe savoureuse... en vain le cheval et la haquenée
de Vortigern et de Thétralde piaffaient, hennissaient comme pour appeler
leur provende du soir... le foyer s'éteignit, les châtaignes se
changèrent en charbon, les hennissements des chevaux retentirent au
milieu du silence de la forêt... Thétralde ni Vortigern ne sortirent pas
de la cabane.
* * * * *
L'empereur des Franks, dès le début de la chasse, s'était, avec son
impétuosité habituelle, élancé à la suite de la meute. Amael, d'abord
peu inquiet de la disparition de son petit-fils au milieu d'un si grand
concours de cavaliers, s'était, par hasard, dirigé vers la partie de la
forêt où le cerf se faisait poursuivre d'enceinte en enceinte. Amael
assista même, quelque temps avant la nuit, à la mort du cerf, qui,
épuisé de fatigue après quatre heures d'une course haletante, fit tête
aux chiens, lorsqu'ils l'atteignirent enfin, et tenta de se défendre
contre eux au moyen de l'_énorme ramure_ dont sa tête était couronnée.
L'empereur n'avait presque jamais quitté sa meute; il arriva bientôt sur
ses traces, ainsi que quelques-uns de ses veneurs; sautant de cheval, il
courut, tout boitant, vers le cerf, qui avait déjà de ses bois aigus
transpercé plusieurs chiens. Choisissant alors, d'un coup d'oeil
expérimenté, le moment opportun, Karl tira son couteau de chasse,
s'élança sur l'animal aux abois, lui plongea son arme au défaut de
l'épaule, l'abattit à ses pieds, et l'abandonna aux chiens; ceux-ci, se
précipitant sur cette palpitante et chaude curée, la dévorèrent au bruit
retentissant des fanfares sonnées par les veneurs, qui annonçaient ainsi
la fin de la chasse et rappelaient les chasseurs. L'empereur, son
couteau sanglant à la main, après avoir assez longtemps contemplé avec
une vive satisfaction ses chiens aux mufles ensanglantés, qui se
disputaient les lambeaux du _cerf_, aperçut Amael et lui cria
joyeusement:--Eh! seigneur Breton... trouves-tu Karl un bon et hardi
veneur?
--Je trouve qu'en ce moment l'empereur des Franks, avec son grand
couteau à la main, ses bottes et sa casaque tachées de sang, a l'air
d'un boucher,--répondit le centenaire.--Excuse ma sincérité.
--Mes chiens ont si valeureusement chassé, que je suis tout joyeux et
disposé à l'indulgence, seigneur Breton,--répondit l'empereur en
riant... puis il dit à demi-voix au vieillard d'un air
narquois:--Regarde donc là-bas les seigneurs de ma cour, si brillants au
commencement de la chasse.
En effet, la plupart des courtisans et des officiers de l'empereur
accouraient à cheval de différents côtés, répondant à l'appel des
trompes; la pluie tombait alors depuis deux heures; le jour touchait à
sa fin. Ces seigneurs, si magnifiquement vêtus au début de la chasse, si
glorieux sous leurs riches tuniques de soie, ornées de l'éblouissant
plumage des oiseaux les plus rares, offraient, à leur retour, un aspect
aussi piteux que ridicule. Toutes ces plumes, naguère diaprées de si
vives couleurs, étaient ternies, hérissées ou collées aux tuniques,
souillées de boue et presque mises en lambeaux par les ronces des
buissons ou par les branches des fourrés; les panaches des bonnets de
fourrure, pendaient, mouillés, brisés, dépenaillés, ressemblant fort,
pour la plupart, à de longues arêtes de poisson; les fines bottines de
cuir oriental disparaissaient sous une épaisse couche de fange;
d'autres, déchirées par les épines, laissaient voir les chaussettes,
souvent même la peau des chasseurs. Karl, au contraire, simplement,
chaudement vêtu de son épaisse casaque de peau de brebis, qui tombait
jusque sur ses bottes de gros cuir, la tête couverte de son bonnet de
blaireau, se frottait les mains d'un air matois en voyant ses
courtisans, trempés jusqu'aux os, et frissonnant de froid sous la pluie.
Karl, faisant alors à Amael un signe d'intelligence, lui dit à
demi-voix:--Au moment de partir pour la chasse, je t'ai engagé à retenir
en ta mémoire la magnificence des costumes de ces étourneaux, aussi
vains et non moins dénués de cervelle que les paons d'Asie dont ils
portaient les dépouilles. Vois-les un peu maintenant... ces beaux
fils.--Amael sourit d'un air approbatif, tandis que l'empereur, élevant
sa voix criarde, disait à ces seigneurs en haussant les épaules:--«Oh!
les plus fous des hommes! quel est, à cette heure, le plus précieux et
le plus utile de nos habits? Est-ce le mien, que je n'ai acheté qu'un
sou?... Sont-ce les vôtres, qui vous ont coûté si cher[II]?»
À cette judicieuse raillerie, les courtisans restèrent silencieux et
confus, tandis que l'empereur, ses deux mains sur son gros ventre, riait
aux éclats de son rire glapissant.
--Karl,--lui dit tout bas Amael,--j'aime mieux t'entendre parler avec
cette fine sagesse que de te voir éventrer un cerf aux abois.
Mais l'empereur, au lieu de répondre au vieux Breton, lui dit soudain en
étendant au loin la main:--Regarde donc la jolie fille!!
Amael suivit des yeux le geste de Karl, et vit parmi plusieurs esclaves
bûcherons de la forêt, attirés par la curiosité de la chasse, une toute
jeune fille, à peine vêtue de haillons, mais d'une beauté remarquable;
une enfant beaucoup plus jeune, âgée de dix ou onze ans, la tenait par
la main; une pauvre vieille femme, aussi misérablement vêtue, les
accompagnait toutes deux. L'empereur des Franks, dont les gros yeux à
fleur de tête brillaient d'une luxurieuse convoitise, répéta en
s'adressant à Amael:--Par la chappe de saint Martin! la jolie fille!...
Est-ce parce que tu as cent ans, seigneur Breton, que tu restes
insensible à la vue d'une si rare beauté?
--Karl, la misère de cette pauvre créature me frappe plus que sa beauté.
--Tu es fort pitoyable, seigneur Breton... et moi aussi. Le lin et la
soie doivent vêtir une si charmante enfant. C'est sans doute la fille de
quelque esclave bûcheron. Il s'en trouve, par ma foi, de fort jolies
dans la forêt, et souvent, en chassant, j'ai abandonné une chasse pour
l'autre... Mais, vrai, je n'ai jamais rencontré ici plus mignonne
personne. Sa bonne étoile l'aura amenée sur le passage de Karl.--Et,
sans quitter la jeune fille des yeux, il appela l'un des seigneurs de sa
suite:--Eh! Burchard... approche!
Le seigneur Burchard descendit promptement de cheval et accourut à la
voix de l'empereur, qui lui dit quelques mots à l'oreille en s'éloignant
d'Amael. Le seigneur Burchard, très-honoré sans doute de l'honnête
mission dont le chargeait son maître, s'inclina respectueusement, et,
tenant son cheval par la bride, s'approcha de la vieille femme et des
deux jeunes filles, leur fit signe de le suivre, et disparut avec elles
derrière un groupe de chasseurs. Une vive rougeur colora les joues
d'Amael; il fronça le sourcil, ses traits exprimèrent autant
d'indignation que de dégoût. Soudain il vit l'empereur regarder autour
de lui avec une certaine inquiétude en disant à haute voix:--Où sont
donc mes fillettes? Elles n'arrivent pas... Est-ce qu'elles auraient
perdu la chasse?
--Auguste empereur,--dit l'un des officiers,--j'ai entendu Richulff, qui
accompagnait vos augustes filles, affirmer que, lorsque la pluie a
commencé de tomber, les unes se sont décidées à retourner à
Aix-la-Chapelle, les autres à gagner le pavillon de la forêt où vous
avez ordonné de préparer le souper.
--Voyez-vous, les peureuses! pour un peu de pluie quitter la chasse! Je
gagerais que ma petite Thétralde est du nombre de ces amazones qui
redoutent une goutte d'eau, et qui sont retournées en hâte au palais.
Puisqu'il en est ainsi, je n'ai pas à m'inquiéter d'elles. Gagnons le
pavillon de la forêt, car j'ai grand' faim.--Et l'empereur, remontant à
cheval, ajouta:--Nous retrouverons dans ce pavillon celles de ces
fillettes qui auront préféré souper avec leur père... à celles-là je
ferai bonne fête.
Amael, en entendant Karl manifester une sorte d'inquiétude pour ses
filles, commença de s'inquiéter à son tour de Vortigern, que plusieurs
fois déjà il avait cherché du regard. Avisant alors Octave, qui venait
seulement de rejoindre au galop de son cheval les seigneurs de la cour,
il dit vivement au jeune Romain:--Octave, tu n'as pas vu mon petit-fils?
--Non, nous avons été séparés presque au commencement de la chasse.
--Il ne vient pas,--reprit Amael avec inquiétude.--Voici la nuit et il
ne connaît aucun des chemins de cette forêt... Pauvre enfant! qu'est-il
devenu?
--Oh! oh! seigneur Breton,--dit l'empereur des Franks, qui, remontant à
cheval, s'était rapproché du vieillard et avait entendu ses questions au
jeune Romain,--te voici donc fort inquiet pour ton jouvenceau? Eh bien!
quand il se serait égaré ce soir? demain il retrouvera son chemin.
Mourra-t-il pour une nuit passée en pleine forêt? La chasse n'est-elle
pas l'école de la guerre? Allons, allons, viens, rassure-toi! et puis,
d'ailleurs, qui sait?--ajouta Karl d'un ton guilleret,--peut être a-t-il
rencontré quelque jolie fille de bûcheron dans une des huttes de la
forêt? C'est de son âge; tu ne veux pas en faire un moine de ce garçon!
* * * * *
L'empereur des Franks se mit en marche vers le pavillon où il devait
dîner avec ses courtisans, avant de regagner Aix-la-Chapelle. Il appela
et fit placer près de lui Amael, toujours inquiet au sujet de
Vortigern.--Seigneur Breton,--dit gaiement l'empereur au
centenaire,--causons. Que penses-tu de cette journée? Es-tu revenu de
tes préventions contre Karl le Batailleur? Me crois-tu quelque peu digne
de gouverner les peuples divers de mon empire, aussi vaste que l'ancien
empire romain? Me crois-tu surtout quelque peu digne de régner sur ta
sauvage petite peuplade armoricaine?
--Je te répondrai avec sincérité.
--J'y compte.
--Karl, dans ma jeunesse, ton aïeul m'a proposé d'être le geôlier du
dernier descendant de Clovis, un malheureux enfant, prisonnier dans une
abbaye, ayant à peine une robe pour se couvrir. Cet enfant, devenu jeune
homme, a été, par ordre de Pépin ton père, tondu et enfermé dans un
monastère, où il est mort obscur, oublié.
--Que veux-tu conclure de ceci?
--Ainsi finissent les royautés; telle est l'expiation prompte ou
tardive, réservée aux races royales issues de la conquête. C'est leur
juste châtiment.
--De sorte que ma race, à moi, que le monde entier appelle Karl le
Grand,--répondit l'empereur, avec un sourire de dédaigneux orgueil,--de
sorte que ma race, à moi, finira obscurément, lâchement, comme ce roi
imbécile et fainéant, dernier rejeton de Clovis?
--C'est là ma pensée. Je te l'ai dit: toute royauté expie tôt ou tard
l'iniquité de son origine.
--Je te croyais, seigneur Breton, un homme de jugement et d'esprit
sain,--dit l'empereur en haussant les épaules,--tu n'es qu'un vieux fou!
--Karl, ce matin, dans ton école Palatine, tu as remarqué, signalé ceci:
les enfants pauvres étudient avec ardeur, tandis que les enfants riches
sont paresseux. Simple en est la raison: les premiers sentent le besoin
de travailler pour parvenir, les seconds sont certains de parvenir sans
travailler. Tes ancêtres, les Maires du palais, voulant usurper la
couronne, ont agi comme les enfants pauvres. Tes descendants, n'ayant
plus de couronne à conquérir, agiront comme les enfants riches. C'est là
une des mille causes de la dégradation des royautés.
--Ta comparaison, malgré certaine apparence de logique, est fausse. Mon
père a usurpé la couronne, mais il m'avait à peine laissé le royaume des
Gaules; à cette heure, la Gaule n'est plus qu'une petite province de
l'immense empire que j'ai conquis. Je ne suis donc pas resté paresseux,
engourdi, comme un enfant riche!
--Je te parle de ta descendance et non de toi; mais qu'importe! biens
larronnés, ou si le terme t'effarouche, pouvoir violemment conquis ne
profite jamais: les rois franks et leurs leudes, plus tard devenus
grands seigneurs bénéficiers, ont, à l'aide des évêques, dépouillé la
Gaule, ils se sont partagé son sol et ont réduit ses peuples à
l'esclavage. Rois, seigneurs et évêques expieront tôt ou tard leur
crime. Ils se dévoreront les uns les autres, jusqu'à ce que...
--Achève, seigneur Breton.
--J'avais pour aïeul un soldat, frère de lait de _Victoria la Grande_.
--Une héroïne! J'ai lu ce nom dans les historiens latins. Son fils a
régné sur la Gaule.
--Oui, sur la Gaule libre, qui l'avait librement élu pour son chef,
selon le droit de tout peuple libre. Donc, ce soldat, mon aïeul, a
entendu faire à Victoria mourante cette prédiction: «Après des siècles
de douleur, d'oppression, de luttes sanglantes, la Gaule, brisant le
joug abhorré des rois de race franque et des papes de Rome, se relèvera
libre, glorieuse, terrible, et saura reconquérir sur ses anciens
conquérants son sol et son indépendance.»
--La prophétie est, je l'avoue, bizarre; d'ailleurs, cette discussion ne
saurait aboutir à rien de raisonnable,--répondit l'empereur avec
impatience,--il s'agit de l'avenir. Tu prédiras une chose, moi une
autre: entre nous, qui décidera?
--Le passé. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.
--Laissons l'avenir et le passé, parlons du présent. Que penses-tu de
moi?
--Il y a en toi du bon et du mauvais; mais, je le crois, tu
t'enorgueillis plutôt de ton mauvais côté que du bon.
--Selon toi, de quoi suis-je le plus glorieux?
--De tes conquêtes stériles et désastreuses.
--Ensuite?
--Des hommages menteurs que t'envoient rendre par leurs ambassadeurs,
les empereurs de Perse, d'Asie ou l'Afrique.
--Est-ce tout?
--Tu t'enorgueillis encore d'avoir à peu près reconstruit
l'administration des empereurs romains, de faire peser comme eux ta
volonté d'un bout à l'autre de tes innombrables Etats. Or, de tout ceci,
que restera-t-il après toi? Rien. Tous ces peuples conquis, asservis par
tes armes, se révolteront tôt ou tard. Ton immense empire, composé de
royaumes qu'aucun lien commun d'origine, de moeurs, de langage ne
rattache entre eux, se démembrera, et en s'écroulant, il écrasera tes
descendants sous ses ruines.
--Ainsi, l'empereur Karl le Grand aura passé sur le monde comme une
ombre, sans rien fonder, sans rien laisser après lui?
--Non, ta vie n'aura pas été inutile. En guerroyant sans cesse contre
les Frisons, les Saxons, ces hordes sauvages de race germanique comme
toi, qui voulaient à leur tour envahir la Gaule, tu as arrêté, sinon
pour toujours, du moins pour longtemps, ces invasions continuelles qui
ravageaient le nord et l'est de notre malheureux pays, tandis que ses
autres contrées étaient désolées par les guerres civiles des familles
royales; mais si tu as fermé la terre des Gaules aux Barbares, il leur
reste la mer. Les pirates North-mans font chaque jour des descentes sur
les côtes de ton empire, et souvent, remontant la Meuse, la Gironde ou
la Loire, les bateaux de ces marins intrépides sont arrivés au coeur de
tes possessions.
L'empereur, à ces mots d'Amael, tressaillit; ses traits assombris
exprimèrent une sorte d'angoisse mêlée d'abattement, et il reprit en
soupirant:--Ah! vieillard, cette fois, je le crains, tes prévisions ne
te trompent pas. Les _North-mans_! oh! les _North-mans_ sont l'unique
souci de mes veilles. Je ne sais pourquoi à la seule pensée de ces
païens, j'éprouve une appréhension étrange, involontaire. Un jour,
j'étais à Narbonne; quelques barques de ces maudits vinrent pirater
jusque dans le port. Un noir pressentiment me saisit, mes yeux, malgré
moi, se remplirent de larmes. Un de mes officiers me demanda la cause de
cette soudaine tristesse.--«Savez-vous, mes fidèles,--ai-je dit à ceux
qui m'entouraient,--savez-vous pourquoi je pleure amèrement? Certes, je
ne crains pas que ces _North-mans_ me nuisent par leurs misérables
pirateries, mais je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils
ont l'audace d'aborder un des rivages de mon empire, et grande est ma
douleur, car j'ai le pressentiment des maux que ces _North-mans_
causeront à ma descendance et à mes peuples[JJ].»--Et l'empereur resta
pendant quelques instants comme accablé de nouveau sous cette sinistre
prévision qui lui revenait à la pensée.