--Et n'est-ce donc rien que ton renom de Breton endiablé? J'ai entendu

parler plus d'une fois de la curiosité furieuse qu'inspiraient, il y a

vingt-cinq ans, les otages amenés à Aix-la-Chapelle, lors de la première

guerre de l'empereur contre ton pays; les plus charmantes femmes

voulaient les voir, ces indomptables Bretons, que le grand Karl, seul,

avait pu vaincre: leur air rude et fier, l'intérêt qui s'attachait à

leur glorieuse défaite, tout, jusqu'à leur costume étrange, encore

aujourd'hui le tien, tout attirait sur eux les regards et la sympathie

des femmes, toujours fort sympathiques en Germanie. Ces belles

enthousiastes sont à cette heure mères ou grand'mères; heureusement

elles ont des filles ou des petites-filles dignes de t'apprécier. Tiens,

moi, qui connais la cour et les moeurs de la cour, je voudrais, avec tes

dix-huit ans, ta bonne mine, ta blessure, ta grâce à cheval et ton renom

de Breton, je voudrais, avant huit jours...

Le jeune Romain fut interrompu par Amael, qui, se retournant vers son

petit-fils, en étendant la main à l'horizon, lui dit:--Regarde au loin,

mon enfant; voici la ville d'Aix-la-Chapelle.

Vortigern se hâta de se rendre auprès de son aïeul, dont, pour la

première fois peut-être, il évita le regard avec un certain embarras.

Les conseils d'Octave lui semblaient mauvais, dangereux; cependant il se

reprochait de les avoir écoutés avec complaisance. Rejoignant Amael, il

jeta les yeux du côté que lui indiquait le vieillard, et vit, à une

assez grande distance, une masse imposante de bâtiments, non loin

desquels s'élevaient les hautes tours d'une basilique; puis, au delà, il

aperçut les toits et les terrasses d'une multitude de maisons, se

perdant, à l'horizon, dans la brume du soir: c'était le palais de

l'empereur Karl, la basilique et la ville d'Aix-la-Chapelle. Vortigern

contemplait avec curiosité ce tableau nouveau pour lui, lorsque

Hildebrad, qui, pendant un moment, était allé interroger le conducteur

d'un chariot passant sur la route, dit aux deux Bretons:--On attend

l'empereur d'un moment à l'autre au palais; ses coureurs ont annoncé sa

venue; il arrive d'un voyage dans le nord de la Gaule; tâchons de le

devancer à Aix-la-Chapelle, afin de pouvoir le saluer dès son arrivée.

Les cavaliers pressèrent l'allure de leurs chevaux, et, avant le coucher

du soleil, ils entrèrent dans la première cour du palais, cour immense,

environnée de corps de logis de formes et de toitures variées, percés

d'une innombrable quantité de fenêtres[D]. Par une disposition étrange,

dans un grand nombre de ces bâtiments, le rez-de-chaussée, complétement

à jour, formait une sorte de hangar dont les piliers de pierres massives

supportaient la bâtisse des étages supérieurs. Une foule d'officiers

subalternes, de serviteurs et d'esclaves du palais, vivait et logeait

sous ces abris ouverts à tous les vents, et se chauffaient en hiver à de

grands fourneaux remplis de feu, allumés jour et nuit. Ces constructions

bizarres avaient été imaginées par la curiosité de l'empereur; car, de

son observatoire, il voyait d'autant mieux ce qui se passait sous ces

hangars, qu'ils n'avaient pas de murailles[E]. Plusieurs longues

galeries reliaient entre eux d'autres bâtiments ornés de colonnes et de

portiques richement sculptés à la mode romaine. Un pavillon carré, assez

élevé, dominait l'ensemble de ces innombrables bâtiments. Octave fit

remarquer à Vortigern une sorte de balcon situé au faîte de ce pavillon;

c'était là l'observatoire de l'empereur[F]. Partout le mouvement et

l'animation annonçaient l'arrivée de Karl: des clercs, des soldats, des

femmes, des officiers, des rhéteurs, des moines, des esclaves, se

croisaient en tous sens d'un air affairé, tandis que plusieurs évêques,

jaloux de présenter des premiers leurs hommages à l'empereur, se

dirigeaient à grands pas vers le péristyle du palais. Il advint même

qu'au moment où la chevauchée dont faisaient partie Vortigern et son

aïeul, entra dans la cour, plusieurs personnes, trompées par l'apparence

guerrière de cette troupe, s'écrièrent:--L'empereur! voici l'escorte de

l'empereur!--Ce cri vola de bouche en bouche, et, au bout de quelques

instants, la cour immense fut encombrée d'une foule compacte, à travers

laquelle l'escorte des deux Bretons put à peine se frayer un passage,

pour se rendre non loin du portique principal. Hildebrad avait choisi

cette place afin de se trouver l'un des premiers sur le passage de Karl,

et de lui présenter les otages qu'il ramenait de Bretagne. La foule

reconnut qu'elle s'était trompée en acclamant l'empereur; mais cette

fausse nouvelle se propageant bientôt dans l'intérieur du palais, les

concubines de Karl, ses filles, ses petites-filles, leurs suivantes,

accoururent soudain et se groupèrent sur une vaste terrasse régnant

au-dessus du portique dont les deux Bretons et leur escorte se

trouvaient fort rapprochés.

--Lève les yeux, Vortigern,--dit en riant Octave à son compagnon,--et

vois quel essaim de beautés renferme le palais de l'empereur!

Le jeune Breton, rougissant, jeta les yeux sur la terrasse, et resta

frappé d'étonnement à la vue de vingt-cinq ou trente femmes, toutes

filles, petites-filles ou concubines de Karl, vêtues à la mode franque,

et offrant à la vue la plus séduisante variété de figures, de

chevelures, de tailles, d'âge, de beauté, qu'il fût possible d'imaginer;

il y avait là des femmes brunes, blondes, rousses, châtaines, grandes,

grosses, minces ou petites; c'était, en un mot, un échantillon complet

de la race féminine germanique, depuis la fillette jusqu'à l'imposante

matrone de quarante ans. Les yeux de Vortigern s'étaient, de préférence,

arrêtés sur une enfant de quinze ans au plus, vêtue d'une tunique

vert-pâle, brodée d'argent. Rien de plus doux que son rose et frais

visage couronné de longues tresses blondes si épaisses, que son cou

délicat, blanc comme celui d'un cygne, semblait ployer sous le poids de

sa chevelure. Une autre jeune fille de vingt ans, brune, grande, forte,

aux yeux hardis et aux cheveux noirs, vêtue d'une tunique orange,

s'accoudait sur les balustres de la terrasse, à côté de la jeune enfant

blonde, et appuyait familièrement son bras sur son épaule; toutes deux

tenaient à la main un bouquet de romarin dont elles aspiraient de temps

à autre la senteur en se parlant à voix basse et regardant le groupe des

cavaliers avec une curiosité croissante, car elles venaient d'apprendre

que l'escorte n'était pas celle de l'empereur, mais qu'elle amenait des

otages bretons.

--Rends grâce à mon amitié, Vortigern,--dit à demi-voix Octave au

jouvenceau;--je vais te mettre en évidence et te faire valoir.--Ce

disant, Octave appliquait à la dérobée un si violent coup de houssine

sous le ventre du cheval de Vortigern, que celui-ci, moins bon cavalier,

eût été désarçonné par le bond furieux de sa monture; ainsi frappée à

l'improviste, elle se cabra, fit une pointe formidable, et s'élança si

haut, que la tête de Vortigern effleura le soubassement de la terrasse

où se tenait le groupe de femmes. La blonde enfant de quinze ans pâlit

d'effroi, et cachant son visage entre ses mains, s'écria:--Le

malheureux!... il est perdu!

Vortigern, cédant à l'impétuosité de son âge et à un sentiment

d'orgueil, en se voyant l'objet des regards de la foule rassemblée en

cercle autour de lui, châtia rudement son cheval, dont les bonds, les

soubresauts devinrent furieux; mais le jouvenceau, toujours plein de

sang-froid et d'adresse, bien qu'il eût son bras droit en écharpe,

montra tant de grâce dans cette lutte, que la foule s'écria en battant

des mains:--Gloire au jeune Breton! honneur au Breton!--À ce moment deux

bouquets de romarin tombèrent aux pieds du cheval, qui, enfin dompté,

rongeait son frein en creusant le sol de son sabot. Vortigern relevait

la tête vers la terrasse d'où l'on venait de lancer les bouquets,

lorsqu'il entendit au loin un cliquetis formidable; et soudain ce cri

retentit:--L'empereur! l'empereur!--Aussitôt toutes les femmes

disparurent du balcon pour descendre recevoir le monarque sous le

portique du palais. La foule reflua en criant:--Vive Karl! vive le grand

Karl!--Le petit-fils d'Amael vit alors s'approcher au galop une troupe

de cavaliers; on les eût pris pour des statues équestres en fer; montées

sur des chevaux caparaçonnés de fer, leur casque de fer cachait leurs

traits: cuirassés de fer, gantelés de fer, ils portaient jambards de

fer, cuissards de fer, boucliers de fer; et les derniers rayons du

soleil luisaient sur la pointe de leurs lances de fer[G]; enfin l'on

n'entendait que le choc du fer. À la tête de ces cavaliers qu'il

précédait, et, comme eux, couvert de fer de la tête aux pieds,

s'avançait un homme de taille colossale. À peine arrivé en face du

portique principal, il descendit lourdement de cheval et courut tout

boitant vers le groupe de femmes qui l'attendaient sous le portique,

leur criant joyeusement d'une petite voix grêle et glapissante, qui

contrastait étrangement avec son énorme stature:--Bonjour, fillettes!

bonjour, chères filles!--Et, sans s'occuper de répondre aux vivats de la

foule et aux saluts respectueux des évêques et des grands, accourus sur

son passage, l'empereur Karl, ce géant de fer, disparut dans l'intérieur

du palais, et fut suivi de sa cohorte féminine.

* * * * *

Amael et son petit-fils, conduits par Hildebrad dans l'une des chambres

hautes du palais, s'y reposèrent; l'on y apporta leur modeste bagage; on

leur servit à souper, et ils se couchèrent. Au point du jour, Octave

vint frapper à la porte du logis dès deux Bretons, et leur apprit que

l'empereur voulait les voir à l'instant. Il engagea Vortigern à se vêtir

de sa plus belle saie. Le jouvenceau n'avait guère de choix; il ne

possédait que deux vêtements, celui qu'il portait en route et un autre

de couleur verte, brodé de laine orange. Cependant, grâce à ce vêtement

frais et neuf, mélangé de couleurs harmonieuses, que rehaussaient sa

charmante figure, sa taille élégante et sa bonne grâce, Vortigern parut

à Octave digne de paraître honorablement devant le plus puissant

empereur du monde. Le centenaire ne put s'empêcher de sourire avec un

certain orgueil, en entendant vanter la tournure de son petit-fils par

le jeune Romain qui lui conseillait de serrer plus étroitement encore le

ceinturon de son épée, sous ce prétexte: que lorsque l'on avait la

taille fine, il était juste de la faire valoir. Octave, en donnant avec

sa bonne humeur accoutumée ses avis à Vortigern, lui dit tout

bas:--As-tu vu tomber hier aux pieds de ton cheval deux bouquets de

romarin?

--Je ne sais trop... je crois que oui,--répondit le jeune Breton en

balbutiant, et il devint cramoisi, songeant, malgré lui (et ce n'était

pas la première fois depuis la veille) à la charmante fille aux cheveux

blonds.--Il me semble,--ajouta-t-il,--que j'ai vu tomber ces bouquets.

--Ah! il te semble, hypocrite!... C'est pourtant mon coup de houssine

qui les a fait tomber, ces deux jolis bouquets! Et sais-tu quelles

impériales mains les ont jetés aux pieds de ton cheval, comme un hommage

à ton adresse et à ton courage?

--Que dis-tu? ces bouquets ont été jetés par des mains impériales?

--Naturellement, puisque Thétralde, la timide enfant blonde, et

Hildrude, la grande et hardie brune, sont toutes deux filles de Karl:

l'une était vêtue de vert, couleur de ta saie; l'autre, vêtue d'orange,

couleur de tes broderies... Par Vénus! n'es-tu pas un mortel favorisé?

Amael, occupé à l'autre extrémité de la chambre, n'entendit pas ces

paroles d'Octave, qui rendirent Vortigern aussi écarlate que l'étoffe de

son chaperon; puis, ces préparatifs de présentation terminés, les deux

otages suivirent leur guide pour se rendre auprès de l'empereur. Après

avoir traversé un nombre infini de couloirs et d'escaliers, où ils

rencontrèrent plus de femmes que d'hommes, car le nombre de femmes

logées dans le palais impérial était prodigieux, ils arrivèrent dans des

salles immenses. Décrire leur somptueuse magnificence serait non moins

impossible que d'énumérer les peintures dont elles étaient ornées. Des

artisans, venus de Constantinople, où florissait alors l'école de

peinture Byzantine, avaient couvert les murailles de compositions

gigantesques: ici, l'on voyait les conquêtes de Cyrus sur les Perses;

là, les crimes du tyran Phalaris, assistant au supplice de ses victimes,

que l'on entraînait pour être brûlées vivantes dans l'intérieur d'un

taureau d'airain rougi au feu; ailleurs, c'était la fondation de Rome

par Rémus et Romulus, les conquêtes d'Alexandre, d'Annibal, et tant

d'autres sujets héroïques; l'une des galeries du palais était tout

entière consacrée aux batailles de Karl-Martel. On le voyait triompher

des Saxons et des Arabes, enchaînés à ses pieds, implorant sa

clémence[H]. La ressemblance était d'ailleurs si frappante, qu'Amael, en

traversant cette salle, s'arrêta et s'écria:--C'est lui! ce sont ses

traits, sa tournure! il revit! c'est lui! c'est Karl!

--Ne croirait-on pas que vous l'avez connu?--dit en souriant le jeune

Romain au centenaire.--Renouvelez-vous donc connaissance avec

Karl-Martel?

--Octave,--reprit mélancoliquement le vieillard,--j'ai cent ans... je

combattais à la bataille de Poitiers contre les Arabes.

--Dans les troupes de Karl-Martel?

--Oui, et je lui ai sauvé la vie,--répondit Amael en contemplant la

gigantesque peinture. Et, se parlant à lui-même, il ajouta en

soupirant:--Ah! que de souvenirs doux et tristes ce temps me rappelle!

Octave regardait le vieillard avec une surprise croissante; puis,

semblant soudain réfléchir, il devint pensif et hâta le pas suivi des

deux otages. Vortigern, ébloui, examinait avec la curiosité de son âge

les richesses de toute sorte amoncelées dans ce palais; il ne put

s'empêcher de s'arrêter devant deux objets qui attirèrent surtout son

attention: le premier était un grand meuble en bois précieux, enrichi de

moulures dorées; des tuyaux de cuivre, d'airain et d'étain de

différentes grosseurs, placés les uns auprès des autres, s'étageaient

sur l'une des faces de ce meuble.--_Octave_,--demanda le jeune

Breton,--qu'est-ce que ce meuble?

--C'est un _Orgue_ grec envoyé à Karl par l'empereur de Constantinople.

Cet instrument est vraiment merveilleux; à l'aide de cuves d'airain et

de soufflets de peau de taureau que tu ne peux apercevoir, l'air arrive

dans ces tuyaux, et lorsqu'ils sont en jeu, tantôt l'on croit entendre

les grondements du tonnerre, tantôt les sons légers de la lyre et de la

cymbale[I]. Mais, tiens, là, près de cette grande table d'or massif, où

est figurée en relief la ville de Constantinople[J], voici un objet non

moins curieux; c'est une horloge persane, envoyée, il y a quatre ans, à

l'empereur par Abdhallah, roi des Perses[K].--Et Octave montra au jeune

Breton et à son aïeul, non moins intéressé que Vortigern, une grande

horloge en bronze doré: les chiffres des douze heures entouraient le

cadran placé au centre d'une sorte de palais de bronze, aussi doré;

douze portes, encadrées d'arcades, se voyaient au rez-de-chaussée de

cette imitation monumentale.--Lorsque l'heure sonne,--dit Octave aux

deux Bretons,--des boules d'airain, marquant le nombre des heures,

tombent sur une petite cymbale. Au même instant (toujours selon le

nombre des heures), ces portes s'ouvrent, et par chacune d'elles sort un

cavalier armé de sa lance et de son bouclier. Si une, deux, trois,

quatre heures sonnent, une, deux, trois, quatre portes s'ouvrent; les

cavaliers sortent, saluent de la lance, puis ils rentrent, et les portes

se referment sur eux.

--Cette oeuvre est vraiment merveilleuse!--dit Amael;--et sait-on les

noms des hommes qui ont fabriqué les prodiges dont nous sommes entourés?

ces peintures magnifiques? cette table d'or, où toute une ville est

figurée en relief? cet orgue, cette horloge? toutes ces merveilles

enfin?

--Par Bacchus! Amael, voilà une plaisante question!--reprit Octave en

souriant.--Qui se soucie du nom des obscurs esclaves qui ont créé ces

choses?

--Et le nom de Clovis, de Brunehaut, de Clotaire, de Karl-Marteau

traversera les âges!--murmura le centenaire avec amertume, tandis que le

jeune Romain disait à Vortigern:

--Hâtons-nous! l'empereur nous attend. Il faudrait des journées, des

mois, pour admirer en détail les trésors dont ce palais est rempli, car

c'est la résidence favorite de l'empereur. Cependant, il aime presque

autant que sa demeure d'Aix-la-Chapelle, son vieux château d'Héristall,

berceau de sa puissante famille de maires du palais.

Les deux otages, suivant leur guide, quittèrent ces somptueuses et

immenses galeries pour monter, sur les pas d'Octave, un escalier

tournant, qui conduisait à l'appartement particulier de l'empereur,

appartement autour duquel régnait le balcon qui servait à Karl

d'observatoire. Deux chambellans, richement vêtus, se tenaient dans une

première pièce.--Attendez-moi en ce lieu,--dit Octave aux Bretons;--je

vais prévenir l'empereur de votre venue, et savoir s'il lui plaît de

vous recevoir en ce moment.

Vortigern, malgré sa haine de race et de famille contre les rois ou

empereurs franks, conquérants et oppresseurs de la Gaule, éprouvait une

sorte d'émotion à la pensée de se trouver en face de ce puissant Karl,

souverain de presque toute l'Europe; puis, à cette émotion s'en joignait

une autre: ce puissant empereur était le père de Thétralde, cette

charmante enfant qui, la veille, avait jeté son bouquet au jouvenceau;

car jamais sa pensée ne s'arrêtait sur la brune Hildrude. Au bout de

quelques instants, Octave reparut, il fit signe à Amael et à son

petit-fils d'entrer en leur disant à demi-voix:--Ployez très-bas le

genou devant l'empereur, c'est l'usage.

Le centenaire regarda Vortigern et lui fit de la tête un signe négatif;

l'adolescent le comprit, et tous deux pénétrèrent dans la chambre à

coucher de Karl, alors en compagnie de son favori Eginhard,

l'archichapelain, qu'Imma avait autrefois bravement porté sur son dos.

Un serviteur de la chambre impériale attendait les ordres de son maître.

Lorsque les deux otages entrèrent chez lui, ce monarque, d'une taille

colossale (elle avait _sept fois_ la longueur de son pied), était assis

sur le bord de sa couche, seulement vêtu d'une chemise et d'un caleçon

de toile, qui dessinait la proéminence de son énorme ventre; il venait

de chausser une de ses chaussettes et tenait encore l'autre à la

main[L]. Il avait les cheveux presque blancs, la tête ronde, les yeux

grands et vifs, le nez long, le cou large et court, comme celui d'un

taureau[M]; sa physionomie, ouverte et empreinte d'une certaine

bonhomie, rappelait les traits de son aïeul Karl-Marteau. À l'aspect des

deux Bretons, l'empereur se leva du bord de son lit, et, tenant toujours

sa chaussette à la main, il fit, en boitant du pied gauche, deux pas à

l'encontre d'Amael, semblant en proie à une certaine émotion mêlée d'une

vive curiosité; puis il s'écria de sa voix grêle, qui contrastait si

singulièrement avec sa gigantesque stature:--Vieillard! Octave m'a dit

que tu as fait la guerre sous Karl-Martel, mon aïeul, et que tu lui as

sauvé la vie à la bataille de Poitiers? est-ce vrai?

--C'est vrai.--Et, portant son doigt à son front, où se voyaient encore

les traces d'une profonde cicatrice, le vieux Breton ajouta:--J'ai reçu

cette blessure à la bataille de Poitiers.

L'empereur se rasseyant sur le bord de son lit, chaussa sa chaussette et

dit en se tournant vers son archichapelain:--Eginhard, toi qui as

recueilli dans ta chronique les faits et gestes de mon aïeul, toi dont

la mémoire est toujours si présente, te rappelles-tu avoir entendu

raconter ce que rapporte ce vieillard?

Eginhard resta un moment pensif, et reprit:--Je me souviens d'avoir lu

dans quelques parchemins, écrits de la main du glorieux Karl, et

renfermés dans ton cartulaire auguste, qu'en effet, à la bataille de

Poitiers...--Mais, s'interrompant et s'adressant au centenaire:--Ton

nom?

--Amael.

L'archichapelain réfléchit, et dit en secouant la tête:--Quoiqu'il ne

soit pas présent à mon souvenir, ce n'est pas là le nom du guerrier qui

sauva la vie de Karl-Martel à la bataille de Poitiers... c'était,

certainement, un nom frank, et point celui que tu dis.

--Ce nom,--reprit le vieillard,--n'était-il pas celui de _Berthoald_?

--Oui,--répondit vivement Eginhard;--c'est ce nom-là, Berthoald... et

dans quelques lignes écrites de sa main, le glorieux Karl recommandait à

ses fils ce Berthoald, auquel il devait la vie.

Pendant ces mots échangés entre le vieux Breton et l'archichapelain,

l'empereur avait continué et terminé de s'habiller à l'aide du serviteur

de sa chambre. Ce costume, l'antique costume des Franks auquel Karl

restait fidèle (sauf les jours de réception et d'apparat), se composait

d'abord d'un haut de chausses d'épaisse toile de lin, que des

bandelettes de laine rouge, croisées les unes sur les autres,

assujettissaient autour des cuisses et des jambes, puis d'une tunique de

drap de Frise, bleu saphir, maintenue par une ceinture de soie;

l'empereur endossait ensuite, pour la saison d'automne et d'hiver, une

large casaque de peau de loutre ou de brebis[N]. Karl, ainsi vêtu,

s'assit sur un siége non loin d'un rideau destiné à voiler au besoin une

des fenêtres donnant sur le balcon qui lui servait d'observatoire. Le

serviteur sortit à un signe de Karl: resté seul avec Eginhard, Vortigern

et Amael, il dit à ce dernier:--Vieillard, si j'ai bien écouté mon

chapelain... un Frank, nommé Berthoald, a sauvé la vie de mon aïeul...

Comment se fait-il que ce Berthoald et toi vous soyez le même

personnage?

--En deux mots, voici l'histoire,--dit Amael.--À quinze ans, poussé par

l'esprit d'aventure, j'ai quitté ma famille de race gauloise, alors

établie en Bourgogne. Après plusieurs traverses, j'ai réuni une bande

d'hommes déterminés; j'avais alors vingt ans. J'ai, par un honteux

mensonge, pris un nom frank, me disant de cette race afin de gagner la

protection de Karl-Martel. Pour l'intéresser davantage à mon sort, je

lui ai offert mon épée, celle de mes hommes, peu de jours avant la

bataille de Poitiers. À cette bataille, je lui ai sauvé la vie; depuis

lors, comblé par lui de faveurs, j'ai combattu sous ses ordres pendant

cinq ans.

--Et ensuite?

--Ensuite... honteux de mon mensonge et encore plus honteux de servir

avec les Franks, j'ai quitté Karl-Martel pour retourner en Bretagne, mon

pays natal... Là, je me suis fait laboureur.

--Et par la chappe de saint Martin, tu t'es fait aussi rebelle!--s'écria

l'empereur de sa voix glapissante, qui prit alors un ton de fausset

perçant.--Oui, je sais que l'on t'a justement choisi pour otage, toi

l'instigateur et l'âme des révoltes, des guerres qui ont éclaté en

Bretagne, sous le règne de Pépin, mon père, et sous mon règne, à moi!

puisque dans cette dernière guerre tes endiablés compatriotes ont décimé

mes vieilles bandes aguerries!

--J'ai combattu de mon mieux dans toutes nos guerres.

--De ton mieux, traître! Quoi! comblé des faveurs de mon aïeul, tu n'as

pas craint de te révolter en armes contre son fils et contre moi!

--Je n'ai eu qu'un remords, celui d'avoir mérité la faveur de ton aïeul.

Je me reprocherai toujours de m'être battu pour lui... au lieu de m'être

battu contre lui.

--Vieillard!--s'écria l'empereur en devenant pourpre de colère,--tu as

encore plus d'audace que d'années!

--Karl... brisons là! Tu te regardes comme souverain de la Gaule... nous

autres Bretons, nous ne reconnaissons pas tes droits. Ces droits, comme

tout conquérant, tu les tiens de...

--Je les tiens de Dieu!--s'écria l'empereur, en frappant du pied et en

interrompant Amael.--Oui, mes droits sur la Gaule, je les tiens de

Dieu... et de mon épée!

--De ton épée, oui; de la violence, oui; mais de Dieu, non! Le Dieu

juste ne consacre pas le vol... qu'il s'agisse d'une bourse ou d'un

empire. Clovis s'était emparé de la Gaule; ton père et ton aïeul ont

dépouillé de sa couronne le dernier rejeton de Clovis, peu nous importe,

à nous autres, qui ne voulons obéir ni à la race de Clovis, ni à celle

de Karl-Martel. Tu disposes d'une armée innombrable, tu as déjà ravagé,

vaincu la Bretagne, tu pourras la vaincre, la ravager encore, mais la

soumettre... non! Maintenant, Karl, j'ai dit. Tu n'entendras plus un mot

de moi à ce sujet: je suis ton prisonnier, ton otage. Dispose de moi!

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 18 / 26 段