qui Septimine la Coliberte s'était si généreusement apitoyée? ce petit
Childérik, de qui Amael, qui portait alors le nom frank de Berthoald,
refusa d'être le geôlier, qu'était-il devenu, ce roitelet, dernier
rejeton du glorieux Clovis, le conquérant des Gaules? Par Ritta-Gaur! ce
saint de la vieille Gaule, qui tondait et rasait aussi les rois, mais au
profit des peuples, le dernier rejeton de Clovis avait été rasé, tondu,
puis enfermé dans le monastère de Fontenelle, en Neustrie, où il mourut,
ce dernier fils des rois fainéants mérovingiens! Et l'Église catholique,
enrichie par Clovis et par sa race des dépouilles de la Gaule? l'Église
catholique a donc consacré l'usurpation du fils de Karl-Marteau? Certes,
les prêtres de Rome ne sacrent-ils point toujours qui leur donne pouvoir
et argent? De sorte que par l'ordre du pape Zacharie, l'évêque Boniface
a sacré Pépin le Bref, de même que saint Rémi consacra, par le baptême,
le pieux Clovis; seulement, comme les derniers descendants de ce
gracieux roi, abandonnés, méprisés, insultés, déshérités, n'avaient plus
un denier à offrir à l'Église, l'Église les a religieusement abandonnés
pour le fils du rude Karl, qui l'avait avilie, conspuée, baffouée,
larronée, Pépin le Bref, alors tout-puissant, ayant promis aux prêtres
de leur rendre les biens dont son père, ce païen de Karl, les avait
dépossédés. Aussi, le pape Étienne se donna-t-il la peine de venir en
Gaule, afin d'oindre Pépin de l'onction sainte, comme roi des Franks, en
retour de quoi ce Pépin s'engageait à soutenir de ses armes l'Église en
Italie; oui, car les Italiens, les Lombards, les Bénéventins et autres
peuples, commençant à trouver le joug papal d'autant plus affreux qu'il
pesait directement sur eux, l'avaient brisé ce joug, puis chassé le
pape. Pépin le Bref promit à ce pontife beaucoup d'argent pour l'Église,
et le châtiment des Italiens rebelles à la divine puissance des vicaires
de Jésus-Christ, comme ils osent s'intituler! Le pape Étienne, en bon
compère, promit à son tour au fondateur de la nouvelle dynastie des rois
karolingiens que l'Église continuerait d'hébéter saintement le pauvre
peuple des Gaules au profit de l'autel et du trône, en montrant à ce
peuple, sous des couleurs méritoires pour son salut éternel,
l'abjection, la misère et l'esclavage, où, de par l'immuable volonté
divine, il devait vivre sous les descendants de Karl-Marteau. Durant le
règne de Pépin le Bref, la Gaule fut, ainsi que sous les rois de la race
de Clovis, ravagée, ensanglantée par les guerres civiles: Griffon, frère
du roi usurpateur, s'arma contre lui et son autre frère, Karloman; les
seigneurs franks établis en Aquitaine et en Gascogne s'engagèrent dans
cette lutte fratricide, tandis que les Frisons et les Saxons
recommencèrent de menacer la Gaule. Les Arabes, un moment contenus,
renouvelèrent leurs invasions; les populations, décimées par ces guerres
sans fin, suffisaient à peine à cultiver une partie du sol pour leurs
seigneurs, comtes, duks, évêques ou abbés. De terribles disettes se
manifestèrent; les esclaves des campagnes se virent souvent réduits à
manger un mélange d'herbe et de terre; les habitants des villes ruinées,
sans commerce, toujours exposées au choc des discussions civiles qui,
depuis trois cents ans et plus, désolaient la Gaule, les habitants des
villes étaient non moins misérables que ceux des campagnes: tout
souffrait, tout gémissait; mais quelques milliers de seigneurs,
d'évêques et d'abbés, disséminés dans le pays, dont ils consommaient
presque à eux seuls les produits, jouissaient, ripaillaient, chassaient,
bataillaient entre eux, et faisaient joyeusement l'amour, tandis que la
vieille Gaule, hâve, épuisée, abrutie, saignante sous son joug,
nourrissait cette exécrable race de fainéants couronnés, mitrés et
casqués, de même que le corps le plus exténué engraisse encore la
vermine qui le ronge!
Vers le commencement du mois de novembre de l'année 811, une assez
nombreuse chevauchée se dirigeait vers la ville d'Aix-la-Chapelle, alors
capitale de l'empire de Karl le Grand, empire si rapidement augmenté par
d'incessantes conquêtes sur la Germanie, la Saxe, la Bavière, la Bohême,
la Hongrie, l'Italie, l'Espagne, que la Gaule, ainsi qu'aux temps des
empereurs de Rome, n'était plus qu'une province de ses immenses États.
Huit ou dix soldats de cavalerie devançaient la chevauchée, qui se
dirigeait vers Aix-la-Chapelle; à quelque distance de cette escorte
venaient quatre cavaliers; deux d'entre eux portaient de brillantes
armures à la mode germanique. L'un avait pour compagnon de route un
grand vieillard d'une physionomie martiale et ouverte; sa longue barbe,
d'un blanc de neige comme sa chevelure, à demi cachée par un bonnet de
fourrure, tombait sur sa poitrine. Il portait une saie gauloise en
étoffe de laine grise, serrée à la taille par un ceinturon auquel
pendait une longue épée à poignée de fer; ses larges braies de grosse
toile blanche, tombant un peu au-dessous du genou, laissaient apercevoir
des jambards de cuir fauve étroitement lacés le long de la jambe, et
rejoignant des bottines au talon desquelles s'attachaient des éperons.
Ce vieillard était Amael; il atteignait alors sa centième année; malgré
son âge et sa taille un peu voûtée, il semblait encore plein de vigueur;
il maniait avec dextérité un fougueux cheval noir, aussi ardent que s'il
n'eût pas déjà parcouru beaucoup de chemin. De temps à autre, Amael se
retournait sur sa selle afin de jeter un regard de sollicitude
paternelle sur son petit-fils Vortigern, jouvenceau de dix-huit ans à
peine, que l'autre guerrier frank accompagnait. La figure de Vortigern,
d'une beauté rare chez un homme, s'encadrait de longs cheveux châtains,
naturellement bouclés, qui, s'échappant de son chaperon de drap
écarlate, tombaient jusqu'au bas de son cou, gracieux comme celui d'une
femme; ses grands yeux bleus, frangés de cils noirs, comme ses sourcils,
hardiment arqués, avaient un regard à la fois ingénu et fier; ses lèvres
vermeilles, ombragées d'un duvet naissant, montraient, lorsqu'il
souriait, des dents d'émail; un nez légèrement aquilin, un teint frais
et pur, quoique un peu bruni par le soleil, complétaient l'harmonieux
ensemble du charmant visage de cet adolescent; ses vêtements, coupés
comme ceux de son aïeul, en différaient seulement par la couleur et une
sorte d'élégance due à la main d'une mère tendrement orgueilleuse de la
beauté de son fils: ainsi la saie bleue du jouvenceau était ornée à
l'entour du cou, aux épaules et à l'extrémité des manches, de jolies
broderies de laine blanche; un ceinturon de buffle où pendait une épée à
poignée d'acier poli serrait sa fine et souple taille. Ses braies de
toile cachaient à demi ses jambards de peau de daim, étroitement lacés à
sa jambe nerveuse, et rejoignaient ses bottines de peau tannée, armées
de larges éperons de cuivre, brillants comme de l'or. Vortigern,
quoiqu'il eût le bras droit soutenu par une écharpe d'étoffe noire,
maniait de la main gauche son cheval avec autant d'aisance que
d'habileté; il avait pour compagnon de route un jeune guerrier aux
traits agréables, hardis, railleurs, au regard vif et gai; la mobilité
de son visage ne rappelait en rien la pesanteur germanique. Il se
nommait Octave. Romain de naissance, d'extérieur et de caractère, il
savait, par son intarissable verve méridionale, dérider parfois son
jeune compagnon; mais bientôt celui-ci retombait dans une sorte de
rêverie silencieuse et sombre. Ainsi tristement absorbé depuis quelque
temps, il marchait au pas de son cheval, lorsque Octave lui dit gaiement
d'un ton de reproche amical:--Par Bacchus!... te voici encore soucieux
et muet...
--Je pense à ma mère,--répondit l'adolescent en étouffant un soupir,--je
pense à ma mère, à ma soeur, à mon pays!
--Chasse donc, au contraire, ces pensées chagrines!
--Octave... la gaieté sied mal aux prisonniers.
--Tu n'es pas prisonnier, mais otage, tu n'as d'autre lien que ta
parole, tandis que l'on conduit le prisonnier, solidement garrotté, au
marché d'esclaves; aussi, ton aïeul et toi, vous chevauchez avec nous de
compagnie, et nous vous conduisons au palais de l'empereur Karl le
Grand, le plus puissant monarque du monde. Enfin, l'on désarme les
prisonniers, et ton grand-père, ainsi que toi, vous gardez vos épées.
--À quoi bon maintenant nos épées?--répondit Vortigern avec une
douloureuse amertume,--la Bretagne est vaincue!
--C'est la chance de la guerre. Tu as fait bravement ton devoir de
soldat; tu t'es battu comme un démon aux côtés de ton aïeul. Il n'a pas
été blessé; tu n'as reçu qu'un coup de lance, et, par le vaillant dieu
Mars! vous frappiez tous deux si dru dans la mêlée, que vous auriez dû
être hachés en morceaux.
--Au moins, nous n'aurions pas survécu à la honte de l'Armorique!
--Il n'y pas de honte à être vaincu lorsqu'on s'est vaillamment défendu,
et surtout lorsqu'on a combattu, décimé les vieilles bandes du grand
Karl!
--Pas un des soldats de ton empereur n'aurait dû échapper!
--Pas un seul?--reprit gaiement le jeune Romain.--Quoi! pas même moi...
qui tâche d'être à ton égard bon compagnon de route et de t'égayer?
--Octave, je ne te hais pas personnellement; je hais ceux de ta race;
ils ont porté sans raison la guerre et le ravage dans mon pays.
--D'abord, mon jeune ami, je ne suis pas de race franque, je suis de
race romaine... Je t'abandonne ces grossiers Germains, aussi sauvages
que les ours de leurs forêts; mais, entre nous, cette guerre de Bretagne
ne manquait pas de motifs: voyons, n'avez-vous pas, endiablés que vous
êtes, attaqué, exterminé, l'an dernier, la garnison franque établie à
Vannes?
--Et de quel droit Karl, il y a vingt-cinq ans, a-t-il fait envahir nos
frontières par ses troupes?
L'entretien de Vortigern et d'Octave fut interrompu par la voix d'Amael,
qui, se retournant sur sa selle, appela son petit-fils. Celui-ci, pour
se rendre auprès de son aïeul, et cédant aussi à un mouvement de colère
provoqué par sa discussion avec le jeune Romain, attaqua brusquement de
l'éperon les flancs de son cheval; l'animal, surpris, bondit si
violemment, qu'en deux ou trois sauts il eut dépassé Amael; mais alors
Vortigern, retenant sa monture d'une main ferme, la fit ployer sur ses
jarrets, et marcha de front avec son aïeul et l'autre guerrier frank.
Celui-ci dit au vieillard:--Je ne m'étonne pas de la supériorité de
votre cavalerie bretonne, en voyant un garçon de l'âge de ton
petit-fils, malgré la blessure qui le gêne, manier ainsi son cheval;
toi-même, pour un centenaire, tu es aussi ferme en selle que ce
jouvenceau.
--Il avait à peine cinq ans, que son père et moi nous mettions déjà cet
enfant à cheval sur les poulains élevés dans nos prairies,--répondit le
centenaire. Et son front s'étant légèrement assombri, sans doute au
souvenir de ces temps paisibles, il reprit après un moment de silence,
en s'adressant à Vortigern:--Je t'ai appelé pour savoir si tu ne
souffrais pas davantage de ta blessure.
--Grand-père, je ne souffre presque plus, et, si vous le vouliez, je
débarrasserais mon bras de cette gênante écharpe.
--Non, ta blessure pourrait se rouvrir, pas d'imprudence: pense à ta
mère, à ta soeur et à son époux, qui te chérit comme un frère.
--Hélas! cette mère, cette soeur, ce frère tant aimés, les reverrai-je
un jour?
--Patience,--reprit Amael à voix basse, de façon à ne pas être entendu
du guerrier frank qui marchait à ses côtés,--tu reverras peut-être la
Bretagne plus tôt que tu ne le crois... patience!
--Il serait vrai!--s'écria impétueusement l'adolescent.--Oh! grand-père,
quel bonheur!
Mais le vieillard fit signe à Vortigern de se modérer, et il ajouta tout
haut:--Je crains toujours que la fatigue de la route n'enflamme de
nouveau ta blessure. Heureusement nous devons approcher du terme de
notre voyage, n'est-ce pas, Hildebrad?--ajouta-t-il en se tournant vers
le guerrier.
--Avant le coucher du soleil, nous serons à Aix-la-Chapelle,--répondit
le Frank.--Sans cette colline que nous allons gravir, tu verrais au loin
la ville.
--Va rejoindre ton compagnon, mon enfant,--dit Amael;--surtout replace
ton bras dans son écharpe, et conduis ton cheval sagement; des
mouvements trop brusques pourraient rouvrir ta plaie, à peine
cicatrisée.
L'adolescent obéit, et alla au pas de sa monture rejoindre Octave. Grâce
à la mobilité des impressions de la jeunesse, Vortigern se sentit
apaisé, réconforté par les paroles de son aïeul, qui lui faisait espérer
de revoir bientôt sa famille et son pays; la douceur de cette pensée se
réfléchit si visiblement sur ses traits ingénus, qu'Octave lui dit
gaiement:--Quel magicien que ton aïeul!... Tu étais parti soucieux et
irrité, enfonçant de colère tes éperons dans le ventre de ton cheval...
te voici revenu calme comme un évêque sur sa mule!
--Tu l'as dit, Octave, la magie de mon grand-père a chassé ma tristesse.
--Tant mieux! je pourrai, sans crainte de blesser ton chagrin, donner
libre cours à ma joie croissante à chaque pas.
--Pourquoi ta joie va-t-elle toujours ainsi croissant?
--Pourquoi le plus piètre cheval prend-il une allure de plus en plus
vive et allègre à mesure qu'il approche de la maison où il sait trouver
sa provende?
--Octave, je ne te savais pas si glouton.
--Ma figure, en ce cas, est fort trompeuse, car glouton je suis...
terriblement glouton de ces délicates friandises que l'on ne trouve qu'à
la cour, et qui sont ma provende, à moi!
--Quoi!--dit ingénument Vortigern,--ce grand empereur dont le nom
remplit, dit-on, le monde, est entouré d'une cour où l'on ne songe
qu'aux friandises...
--Certes,--répondit gravement Octave en contenant difficilement son
envie de rire causée par la naïveté du jeune Breton,--certes, et plus
que pas un de ses comtes, de ses duks, de ses savants ou de ses évêques,
l'empereur Karl se montre glouton des friandises dont je te parle... il
en a toujours une chambre remplie à côté de la sienne... parce que la
nuit...
--Il se relève pour en manger, peut-être?--s'écria dédaigneusement le
jouvenceau, pendant qu'Octave riait aux éclats.--Je ne trouve rien, moi,
de plus honteux qu'une pareille goinfrerie chez un homme qui gouverne
des hommes!
--Que veux-tu, Vortigern! Il faut pardonner quelques travers aux grands
princes, et puis, vois-tu, c'est un défaut qui tient de famille... car
les filles de l'empereur...
--Ses filles aussi donnent dans cette laide goinfrerie?
--Hélas! non moins gloutonnes que leur père, elles sont là six ou sept
friandes... des plus affriolantes et des plus affriandées.
--Ah! fi!--s'écria Vortigern;--fi! elles ont peut-être aussi près de
leur chambre à coucher des chambres à friandises?
--Calme ta légitime indignation, mon bouillant ami; des jeunes filles ne
se peuvent permettre une commodité pareille, c'est bon pour l'empereur
Karl, qui n'est plus ingambe; car il se fait vieux, il boite du pied
gauche et son ventre est énorme.
--Je le crois: un pareil glouton!
--Tu comprendras donc qu'étant si peu alerte, ce puissant empereur ne
puisse, comme ses filles, voleter à une friande picorée, ni plus ni
moins qu'oiselets en plein verger, qui s'en vont becquetant
amoureusement, ici, une cerise vermeille, là, une pomme empourprée,
ailleurs, une grappe de raisin doré. Non, non, avec son auguste bedaine
et son pied boiteux, l'auguste Karl serait incapable de courir ainsi à
la picorée, les soins de son empire y perdraient trop. L'empereur a donc
sous sa main, à sa portée, une chambre à friandises, où...
--Octave!--s'écria vivement Vortigern d'un air hautain, en interrompant
le jeune Romain,--je ne veux pas être raillé; j'ai pris d'abord tes
paroles au sérieux... ton envie de rire, à peine contenue, me prouve que
tu parlais par moquerie.
--Allons, mon hardi garçon, ne te fâche pas; je ne me moque point; mais,
respectant la candeur de ton âge, je me sers d'une image pour te dire la
vérité. En un mot, cette _friandise_, dont moi, Karl, ses filles et, par
Vénus! tout le monde à la cour est plus ou moins glouton, c'est...
l'_amour_!
--L'amour,--reprit Vortigern, rougissant et baissant pour la première
fois les yeux devant Octave. Puis il ajouta dans son trouble
croissant:--Mais, pour éprouver de l'amour, les filles de Karl sont donc
mariées?
--Ô innocence de l'âge d'or! ô naïveté armoricaine! ô chasteté
gauloise!--s'écria Octave; mais, voyant le jeune Breton froncer le
sourcil à cette plaisanterie sur sa terre natale, le Romain
ajouta:--Loin de moi la pensée de railler ton vaillant pays. Je te dirai
donc, sans plus d'ambages, à toi qui me représentes Adonis, avant que
Vénus lui eût traduit le sens du doux mot _amour_, je te dirai donc que
les filles du grand Karl ne sont pas mariées; il n'a jamais voulu leur
donner d'époux.
--Par fierté?
--Oh! oh! on dit, à ce sujet, bien des choses... Enfin, il ne veut pas
se séparer d'elles; il les adore, et, à moins qu'il n'aille en guerre,
il les a toujours avec lui durant ses voyages, ainsi que ses concubines,
ou, si tu le préfères, ses _friandises_, le mot effarouchera moins ta
pudeur; car, après avoir épousé ou répudié ses cinq femmes:
_Désidérata_, _Hildegarde_, _Fustrade_, _Himiltrude_, _Luitgarde_,
l'empereur s'est approvisionné de friandises variées, parmi lesquelles
je te citerai, en passant, la succulente _Mathalgarde_, la doucereuse
_Gerswinthe_, la piquante _Regina_, l'appétissante _Adalinde_, sans
parler des autres saintes de cet amoureux calendrier; car le grand Karl
ne ressemble pas seulement au grand Salomon par la sagesse; il lui
ressemble encore par son goût pour les sérails, ainsi que disent les
Arabes. Mais à propos des filles de l'empereur, écoute une historiette:
_Imma_, l'une de ces jeunes princesses, était charmante. Un beau jour,
elle s'amouracha de l'archichapelain de Karl, nommé _Eginhard_. Un
archichapelain étant naturellement archiamoureux, Imma recevait
Eginhard, chaque soir en secret, dans sa chambre... pour parler de
chapelinage, je suppose; or il arriva que, pendant une nuit d'hiver, il
tomba tant et tant de neige, que la terre en fut couverte. Eginhard, un
peu avant l'aube, quitte sa belle; mais au moment de descendre par la
fenêtre, chemin ordinaire des amants, il voit, à la faveur d'un superbe
clair de lune, la terre couverte de blancs frimas, et se dit:--Moi et
Imma, nous sommes perdus! je ne puis sortir d'ici sans laisser sur la
neige l'empreinte de mes pas...
--Alors, qu'a-t-il fait?--demanda Vortigern, de plus en plus intéressé à
ce récit, qui jetait dans son coeur un trouble inconnu.--Comment
ont-ils, tous deux, échappé à ce danger?
--Imma, robuste commère, fille de tête et de résolution, descend par la
fenêtre, vous prend bravement son archichapelain sur son dos[A], et,
sans broncher sous ce poids chéri, elle traverse une grande cour qui
séparait sa demeure de l'une des galeries du palais. Imma, quoique de
force à porter un archichapelain, avait de charmants petits pieds: leurs
traces devaient éloigner tout soupçon à l'endroit d'Eginhard; mais, par
malheur, ainsi que tu le verras en arrivant à Aix-la-Chapelle,
l'empereur Karl, possédé du démon de la curiosité, a fait construire,
sur ses propres plans, son palais de telle sorte, que, d'une espèce de
terrasse attenant à sa chambre, et qui domine l'ensemble des bâtiments,
il découvre de cet observatoire tous ceux qui entrent, sortent ou
traversent ses cours. Or, l'empereur, qui souvent se relève la nuit,
vit, grâce au clair de lune, sa fille traversant la cour avec son
amoureux fardeau.
--La colère de Karl dut être terrible?
--Terrible... puis sans doute fort enorgueilli d'avoir procréé une
commère capable de porter sur son dos des archichapelains, l'auguste
empereur pardonna aux coupables; ils vécurent depuis en amour et en
joie.
--Cet archichapelain était un prêtre, cependant?
--Hé! hé! mon jeune ami, les filles de l'empereur sont loin de
mésestimer les prêtres. _Berthe_, une autre de ses filles, lorsqu'il y a
six mois j'ai quitté la cour, estimait de toutes ses forces Enghilbert,
le bel abbé de Saint-Riquier[B]. Cependant, l'impartialité m'oblige
d'avouer qu'une des soeurs de Berthe, nommée _Adeltrude_, estimait non
moins fortement le comte _Lantbert_, un des plus vaillants officiers de
l'armée impériale. Quant à la petite _Rothaïde_, autre fille de
l'empereur, elle ne refusait point non plus sa vive estime à _Romuald_,
qui s'est fait un nom glorieux dans nos guerres contre les Bohémiens.
Des autres princesses, je ne te parlerai pas, car voici plus de six mois
que j'ai quitté la cour, et je craindrais de médire sur leur compte.
Toujours est-il que la crosse et l'épée se disputent généralement
l'amoureuse tendresse des filles de Karl. J'excepte pourtant
_Thétralde_, la plus jeune d'entre elles, trop novice encore pour
estimer quelqu'un: quinze ans à peine! une fleur! ou plutôt le bouton
d'une fleur prête à s'épanouir!... Je n'ai rien vu de plus charmant!
lors de mon départ de la cour, Thétralde promettait d'effacer, par sa
douce et fraîche beauté d'Hébé, toutes ses soeurs et toutes ses nièces;
car j'oubliais ce détail, mon jeune ami, les filles des fils de Karl,
élevées avec ses filles, sont non moins charmantes. Tu les verras; ton
admiration n'aura qu'à choisir entre _Adélaïd_, _Atula_, _Gondrade_,
_Berthe_ ou _Théodora_!
--Quoi! toutes ces jeunes filles habitent le palais de l'empereur?
--Certes, sans compter leurs suivantes, leurs gouvernantes, leurs
caméristes, leurs lectrices, leurs cantatrices et autres innombrables
femmes de service. Par Vénus! mon Adonis, on voit dans le palais
impérial encore plus de cotillons que de cuirasses ou de robes de
prêtre, l'empereur aime au moins autant à être entouré de femmes que de
soldats et d'abbés, sans oublier pourtant les savants, les rhétoriciens,
les dialecticiens, les rhéteurs, les péripatéticiens et les
grammairiens; le grand Karl étant aussi passionné pour la grammaire que
pour l'amour, la guerre, la chasse et le plain-chant au lutrin. Que te
dirai-je? dans son ardeur de grammairien, l'empereur invente des mots;
oui; ainsi, par exemple, en langue gauloise, comment appelles-tu le mois
où nous sommes?
--Le mois de novembre.
--Nous aussi, barbares Italiens que nous sommes! mais l'empereur a
changé tout cela de par sa volonté souveraine et grammaticale; ses
peuples, si toutefois ils peuvent obéir sans étrangler, diront, au lieu
de _novembre_, HERBISMANOHT; au lieu d'_octobre_, WINDUMMEMANOTH.
--Octave...
--Au lieu de _mars_, LENZHIMANOHT[C]; au lieu de _mai_...
--Assez, assez, par pitié!--s'écria Vortigern;--ces noms barbares font
frissonner. Quoi! il se trouve des gosiers capables d'articuler de
pareils sons?
--Mon jeune ami, les gosiers franks sont capables de tout... Ah! prépare
tes oreilles au plus farouche concert de mots rauques, gutturaux,
sauvages, que tu aies jamais entendu, à moins que tu n'aies ouï à la
fois coasser des grenouilles, piailler des chats-huants, beugler des
taureaux, braire des ânes, bramer des cerfs et hurler des loups! car,
sauf l'empereur et sa famille, qui savent à peu près parler la langue
romaine et gauloise, les langues humaines, enfin, tu n'entendras parler
que frank dans cette cour germanique, où tout est germain, c'est-à-dire
barbare: langage, costumes, moeurs, repas, habits, coutumes; en un mot,
Aix-la-Chapelle n'est plus la Gaule, c'est la pure Germanie!
--Et pourtant Karl règne sur la Gaule!... Est-ce assez de honte pour mon
pays?... l'empereur qui le gouverne, sans autre droit que celui de la
conquête, est un roi frank, entouré d'une cour franque et de généraux,
d'officiers de même race, qui ne daignent seulement pas parler notre
langue.
--Ne vas-tu pas t'attrister encore, Vortigern? Par Bacchus! imite donc
mon insouciante philosophie! est-ce que ma race ne descend pas de cette
fière race romaine qui, après la tienne et comme la tienne, fit trembler
le monde, il y a des siècles? Est-ce que je n'ai pas vu le trône des
Césars occupé par des papes hypocrites, ambitieux, cupides ou débauchés,
comme leur noire milice de tonsurés? Est-ce que les descendants de nos
fiers empereurs romains ne sont pas allés, fainéants imbéciles, végéter
à Constantinople, où ils rêvent encore l'empire du monde? Les prêtres
catholiques n'ont-ils pas chassé de leur Olympe les dieux charmants de
mes pères? n'ont-ils pas abattu, mutilé, ravagé ces temples, ces
statues, ces autels, chefs-d'oeuvre de l'art divin de Rome et de la
Grèce?... Va, crois-moi, Vortigern, au lieu de nous irriter contre un
passé fatal, buvons! oublions! que nos belles maîtresses soient nos
saintes, les lits de table nos autels! notre Eucharistie une coupe ornée
de fleurs, et chantons, pour liturgie, les vers amoureux de Tibulle,
d'Ovide ou d'Horace... Oui, crois-moi, buvons, aimons, jouissons! c'est
la vie! Jamais tu ne retrouveras une occasion pareille; le dieu des
plaisirs t'envoie à la cour de l'empereur!
--Que veux-tu dire?--reprit presque machinalement Vortigern, dont la
jeune raison se sentait, non pervertie, mais éblouie par la facile et
sensuelle philosophie d'Octave.--Que veux-tu que je devienne au milieu
de cette cour étrangère?
--Enfant!... une foule de beaux yeux vont être fixés sur toi!
--Octave, est-ce encore une raillerie? l'on me remarquerait, moi, fils
de laboureur? moi, pauvre Breton, conduit ici, prisonnier sur parole?