--Ce manque de parole ne me surprend pas. Ce juif était cupide et sans

foi. Il me conduisit chez le duk Bodégesil. Ce Frank élevait, en effet,

de superbes chevaux dans les immenses prairies de ses domaines; l'une

des salles de son burg, ancien château romain, était remplie de

splendides armures; mais le juif m'avait menti sur le caractère de ce

duk, homme violent et cruel; cependant, dès mon arrivée, frappé de la

manière dont je domptai un poulain sauvage, jusqu'alors l'effroi de ses

esclaves et de ses écuyers, il me traita moins durement que mes

compagnons gaulois ou franks; car, par la vicissitude des temps, vous le

savez, ma mère, un grand nombre de descendants des premiers conquérants

de la Gaule sont tombés dans la misère, et de la misère dans

l'esclavage. Bodégesil se montrait aussi cruel envers ses esclaves, de

race germanique comme lui, qu'envers ceux de race gauloise. Toujours à

cheval, toujours occupé du fourbissement ou du maniement des armes, je

poursuivais une idée qui devait enfin se réaliser. Le renom de Karl,

maire du palais, était venu jusqu'à moi; j'avais entendu dire à d'autres

Franks, amis de Bodégesil, que Karl, obligé de défendre la Gaule, au

nord, contre les Frisons, au midi, contre les Arabes, et se trouvant mal

secondé dans ces guerres par les anciens seigneurs bénéficiers et par

l'Église qui ne lui donnaient que peu d'argent et peu d'hommes,

accueillait favorablement les aventuriers, dont quelques-uns, en

combattant bravement sous ses ordres, parvenaient à des fortunes

inespérées. J'avais vingt ans, lorsque j'appris que Karl se rapprochait

du Poitou afin de repousser les Arabes qui menaçaient d'envahir cette

contrée. Ce moment longtemps rêvé par mon ambition arrivait enfin. Un

jour, sous prétexte de la fourbir, j'emportai et cachai pièce à pièce la

plus belle armure de Bodégesil; je dérobai aussi une épée, une hache,

une lance et un bouclier. La nuit venue, j'allai chercher dans les

écuries le plus beau et le plus vigoureux des chevaux du duk. Je revêtis

l'armure et m'éloignai rapidement du château. Je voulais me rendre

auprès de Karl, décidé à cacher mon origine et à me dire fils d'un

seigneur de race germanique, afin d'intéresser à mon sort le chef des

Franks. Environ à cinq ou six lieues du château, je fus attaqué au point

du jour par plusieurs de ces bandits qui infestaient la Gaule. Je me

défendis vigoureusement; je tuai deux de ces larrons et dis aux

autres:--«Karl a besoin d'hommes vaillants; il leur abandonne une large

part du butin. Venez avec moi. Mieux vaut batailler à l'armée que

d'attaquer les voyageurs sur les routes; il y a péril égal, mais plus

grand profit.»--Ces bandits suivirent mon conseil et m'accompagnèrent;

notre petite troupe se grossit en route d'autres gens sans aveu, mais

déterminés. La veille de la bataille de Poitiers, nous arrivâmes au camp

de Karl; je me donnai à lui comme fils d'un noble frank, mort pauvre, et

ne m'ayant laissé pour héritage que son cheval et ses armes. Karl

m'accueillit avec sa rudesse habituelle:--«On se bat demain,--me

dit-il,--si je suis content de toi et de tes hommes, vous serez contents

de moi.»--Le hasard voulut que, dans cette bataille contre les Arabes,

je sauvai la vie du chef des Franks en l'aidant à se défendre contre

plusieurs cavaliers berbères qui l'attaquaient avec furie, je reçus

plusieurs blessures, entre autres, celle-ci... au front. À dater de ce

jour, je conquis l'affection de Karl; de la faveur dont il m'a donné

tant de preuves depuis cinq ans, je ne vous parlerai pas, ma mère; cette

haute fortune était empoisonnée par cette pensée, presque toujours

présente à mon esprit:--«J'ai menti! j'ai lâchement renié ma race, par

une ambition coupable, je me suis allié aux oppresseurs de la Gaule

asservie; je leur ai prêté l'appui de mon épée pour repousser ces Saxons

et ces Arabes, ni plus ni moins barbares que les Franks, nos conquérants

maudits, eux que j'aide dans l'affermissement de leur conquête, sur

notre malheureuse patrie, qu'ils désolent autant par leurs guerres

civiles que les Saxons et les Arabes par leurs invasions.» Ce n'est pas

tout, ma mère; plusieurs fois, dans ces combats incessants des seigneurs

d'Austrasie contre les seigneurs de Neustrie ou d'Aquitaine, guerres

impies où les comtes, les duks, les évêques entraînaient leurs colons

gaulois comme soldats, j'ai combattu les hommes de ma race... j'ai rougi

mon épée de leur sang.

--Honte et douleur sur moi!--murmura Rosen-Aër en cachant sa figure

entre ses mains,--je suis la mère d'un tel fils!

--Oui, honte et douleur... non sur vous, mais sur moi, ma mère, car je

cédais à l'entraînement d'une première faute: je combattais les hommes

de ma race, de crainte de paraître lâche aux yeux de Karl, de crainte de

démentir mon passé. L'orgueil m'enivrait, lorsque je me voyais honoré

par les plus fiers de nos conquérants... moi, fils de ce peuple conquis,

asservi! Mais ces moments de vertige passés, j'enviais parfois les plus

misérables esclaves; ceux-là, du moins, avaient droit au respect

qu'inspire le malheur immérité. En vain j'ai cherché la mort dans les

batailles: j'étais condamné à vivre... je trouvais seulement dans

l'ivresse du combat, dans les entreprises périlleuses, une sorte

d'étourdissement passager. Ah! que de fois j'ai songé avec amertume à la

vallée de Charolles, où vivait ma famille!!! Puis, lorsque j'ai appris

le ravage de cette contrée par les Arabes, la résistance désespérée de

ses habitants... eux, mes parents, mes amis! Lorsque j'ai songé que mon

épée, offerte au chef des Franks par une coupable ambition, aurait pu

vous défendre ou vous venger, ma mère, vous, dont j'ignorais le sort et

qui deviez, comme mon père, avoir, dans cette invasion, trouvé la mort

ou l'esclavage!... Oh! de ce jour, le remords a flétri ma vie!

--Votre père a combattu jusqu'à son dernier soupir pour la liberté, pour

celle des siens. Je l'ai vu tomber à mes pieds, mort et percé de

coups!... Et vous? où étiez-vous alors, pendant que votre père

défendait, avec l'héroïsme de nos aïeux, son foyer, sa liberté, sa

famille, où étiez-vous?... Auprès du chef des Franks, briguant ses

faveurs! ou combattant contre vos frères!--Amael cacha son visage entre

ses mains et répondit par un sanglot étouffé.

--Oh! par pitié, ne l'accablez pas!--dit Septimine à Rosen-Aër.--Voyez

comme il est malheureux... comme il se repent.

--Rosen-Aër,--ajouta le vieillard,--songez aussi qu'hier, encore favori

du chef souverain de la Gaule, et arrivé au comble d'une fortune

inespérée, votre fils renonce aujourd'hui à ces faveurs qui l'avaient

enivré. Le voici non moins misérable que nous, n'ayant d'autre désir que

de retourner vivre d'une vie pauvre et rude, mais libre, dans cette

vieille Armorique, berceau de notre commune famille.

--Par Hésus!--s'écria Rosen-Aër,--ces biens, ces terres, ces faveurs,

dons maudits de Karl, mon fils les a-t-il volontairement abandonnés? Ne

l'avez-vous pas, bon père, tiré de ce cachot où, sans vous, il

périssait? Ah! les dieux sont justes! Cette fortune, mon fils la devait

à une ambition impie... elle lui a été funeste! Glorifié, enrichi par

les Franks, il a été honteusement puni et dépouillé par une femme de

leur race!

--Hélas!--s'écria Septimine en fondant en larmes,--croyez-vous qu'Amael,

même au comble de la fortune, n'y eût pas renoncé pour vous suivre,

vous, sa mère?

--L'homme qui a renié sa patrie, sa race, aurait pu renier sa mère!...

J'ai maintenant l'horrible droit de douter du coeur de mon fils!

--Maître Bonaïk,--s'écria soudain l'un des apprentis avec un accent de

frayeur,--voyez donc là-bas, au tournant de la route, ces guerriers...

Ils approchent rapidement: dans peu d'instants ils seront près de

nous.--À ces mots du jeune garçon, les fugitifs se levèrent; Amael

lui-même, oubliant un moment la douleur où le jetait la juste sévérité

de sa mère, essuya son visage baigné de larmes et fit quelques pas en

avant, afin de s'assurer de la venue des cavaliers.

--Grand Dieu!--s'écria Septimine,--si l'on était à la poursuite

d'Amael!... Bon père Bonaïk, il faut nous cacher dans ce taillis...

--Mon enfant, ce serait risquer de nous faire poursuivre, car maintenant

ces cavaliers nous ont vus... notre fuite éveillerait leurs soupçons.

D'ailleurs, au lieu de venir du côté de Nantes, ils viennent par une

route opposée; ils ne peuvent donc être à notre recherche.

--Maître Bonaïk,--dit un des apprentis,--voici trois de ces guerriers

qui pressent l'allure de leurs chevaux en nous faisant de la main signe

de venir à eux.

--Un nouveau danger nous menace peut-être!--dit Septimine en se

rapprochant de Rosen-Aër, qui, seule, ne s'étant pas levée, semblait

indifférente à ce qui se passait autour d'elle.--Hélas! qu'allons-nous

devenir?

--Ah! pauvre enfant!--dit Rosen-Aër,--peu m'importe la vie, à cette

heure!... et pourtant le seul espoir de retrouver un jour mon fils

l'avait soutenue jusqu'ici ma triste vie!

--Mais il est retrouvé, ce fils si tendrement regretté?

--Non,--répondit la Gauloise avec une morne et sombre douleur,--non, ce

n'est plus là mon fils!

Amael, assez inquiet, s'était avancé à la rencontre des trois cavaliers

franks qui précédaient un groupe plus nombreux. L'un d'eux, arrêtant son

cheval, dit au fils de Rosen-Aër:--Es-tu de ce pays?

--Oui.

--Cette route conduit-elle à Nantes?

--Oui.

--Conduit-elle aussi à l'abbaye de Meriadek?

--Oui,--répondit encore Amael, aussi surpris de cette rencontre que de

ces questions.

--Arnulf,--dit le guerrier à l'un de ses compagnons, après avoir

interrogé Amael,--va dire au comte Bertchramm que nous sommes en bonne

route; je vais désaltérer mon cheval à ce ruisseau.

Le cavalier partit; pendant que ses deux compagnons laissaient leurs

chevaux boire quelques gorgées d'eau au courant du ruisseau, Amael, qui

n'avait pu cacher son étonnement croissant en entendant nommer le comte

Bertchramm, dit aux cavaliers:--Vous êtes des hommes de Bertchramm?

--Oui.

--Que vient-il faire en ce pays?

--Il vient comme messager de Karl, chef des Franks. Mais, dis-moi,

avons-nous encore une longue route à faire avant d'arriver à l'abbaye de

Meriadek?

--Vous ne pourrez y arriver qu'assez tard dans la nuit.

--On la dit riche, cette abbaye?

--Elle est riche... mais pourquoi cette question?

--Pourquoi?--dit joyeusement le guerrier,--parce que Bertchramm et nous,

ses hommes, nous allons prendre possession de cette abbaye, que le bon

Karl nous a octroyée.

--Karl vous l'a concédée?

--Cela t'étonne?

--J'avais entendu dire dans le pays que Karl avait donné ce monastère et

ses biens à un certain Berthoald.

--Tu connais le comte?

--Oui.

--Alors tu connais l'un des guerriers les plus renommés, les plus

vaillants parmi les Franks; il est le favori du bon Karl; c'est tout

dire, car il ne choisit ses favoris que parmi les fortes épées.

Pendant cet entretien, les autres cavaliers avaient rejoint ceux qui

leur servaient d'avant-garde, l'on voyait s'avancer, au loin, plusieurs

chariots ou mulets chargés de bagages, et quelques chevaux conduits en

main par des esclaves. À la tête du principal groupe marchait

Bertchramm, guerrier à barbe grise, et d'une physionomie rude et

stupide. Amael fit quelques pas vers le comte; celui-ci arrêta

brusquement son cheval, laissa tomber ses rênes, se frotta les yeux

comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il voyait, et s'écria en

contemplant d'un air ébahi le fils de Rosen-Aër:--Berthoald! le comte

Berthoald!

--Oui, c'est moi... salut à toi, Bertchramm!

--C'est bien toi?

--C'est bien moi.

Bertchramm, descendant de son cheval, courut au jeune homme pour le

regarder de plus près, et s'écria:--C'est lui... c'est assurément lui!

Et que fais-tu là, avec ces mendiants et ces mendiantes?

--Parle plus bas,--reprit Amael en lui faisant un signe mystérieux.--Je

vais accomplir une mission de Karl.

--Ainsi nu-tête? sans armes, tes habits souillés de boue et en

guenilles?

--Silence! c'est un déguisement que j'ai pris pour ne pas éveiller les

soupçons.

--Oh! je le sais, tu es un fin compagnon! Lorsque le bon Karl avait

quelque affaire hardie et délicate, il te choisissait toujours; car si

nous étions aussi valeureux que toi, tu étais plus subtil que nous, et

que moi surtout. Karl me disait d'habitude: «--Vieux Bertchramm, tu

serais un fier homme si ta cervelle valait tes poings...»--Mais tu

ignores sans doute que je suis chargé d'un message pour toi?

--Quel message?

--Je viens, moi et mes hommes, te remplacer à l'abbaye de Meriadek. Karl

nous en fait don.

--Il est le maître de donner et de reprendre.

--Ne va point considérer ceci comme une disgrâce, Berthoald. Loin de là!

une lettre que je t'apporte te prouvera le contraire: Karl t'élève au

rang de duk, et te réserve le commandement de son avant-garde dans la

guerre qu'il va faire contre les Frisons, guerre qu'il ne comptait

entreprendre qu'au printemps:--«Foi de Marteau,--nous a-t-il

dit,--j'étais fou en confinant dans une abbaye l'un de mes plus jeunes

et plus hardis capitaines, en ces temps où il faut si souvent guerroyer

à l'improviste; et puis, c'est surtout depuis que je n'ai plus Berthoald

à mes côtés, que je sens combien il me manque: le poste que je lui ai

donné sans savoir que j'aurais à combattre sitôt les Frisons est

d'ailleurs un poste de vétéran; il te convient mieux à toi qu'à lui,

vieux Bertchramm; va donc remplacer Berthoald et ses hommes; tu lui

remettras cette lettre de moi, et, en gage d'amitié constante, tu lui

mèneras deux de mes meilleurs chevaux, pris sur les Arabes, afin qu'il

soit plus tôt de retour près de moi; de plus, tu lui porteras, de ma

part, une magnifique armure de Bordeaux. Il aime les belles armes et les

beaux chevaux, il sera content.»--Et, de fait, Berthoald,--ajouta

Bertchramm,--tu vas voir les chevaux; ils sont là, conduits en main par

des esclaves; l'on ne peut rien imaginer de plus admirable: l'un est

noir comme l'aile d'un corbeau, l'autre blanc comme un cygne. Quant à

l'armure, Karl l'avait fait acheter pour lui-même, c'est tout dire...

Elle est soigneusement emballée dans mes bagages, je ne peux te la

montrer; mais c'est un chef-d'oeuvre du plus fameux armurier de

Bordeaux; elle est enrichie d'ornements d'or et d'argent; le casque seul

est une merveille; quant aux chevaux, tu vas en juger,--ajouta

Bertchramm en s'adressant à l'un de ses hommes.--Que l'on amène les deux

chevaux!

--Je suis touché de cette nouvelle preuve de l'affection de

Karl,--répondit Amael.--Je me rendrai à ses ordres lorsque j'aurai

accompli ma mission.

--Mais il veut que tu ailles le rejoindre sur-le-champ, ainsi que tu vas

le lire dans sa lettre que j'ai placée précieusement sous ma

cuirasse,--ajouta le guerrier en cherchant le parchemin.

--Karl ne regrettera pas de me voir arriver un jour ou deux plus tard,

si je retourne auprès de lui ma mission heureusement accomplie; je

retrouverai les chevaux et les présents à l'abbaye où j'irai demain te

rejoindre, et de là, je partirai avec mes hommes. Mais, dis-moi, tu as

dû faire un long circuit, d'après le chemin que tu as pris?

--Karl m'avait donné le commandement d'une grosse troupe qu'il envoie se

cantonner sur les frontières de cette maudite Bretagne.

--Veut-il donc l'attaquer?

--Je ne sais; j'ai laissé ces troupes retranchées dans l'enceinte de

deux anciens camps romains, l'un à droite et l'autre à gauche de cette

longue route qui y conduit.

--Cette troupe est-elle nombreuse?

--Environ deux mille hommes, répartis dans les deux camps.

--Karl ne peut rien tenter contre la Bretagne avec si peu de soldats.

--Il veut seulement, je crois, observer les frontières de ce pays, et,

sa guerre avec les Frisons terminée, venir en personne attaquer et

réduire cette maudite Armorique; car, dis, Berthoald, n'est-ce pas une

honte pour nous autres Franks que cette province ait résisté à nos armes

depuis plus de trois siècles que le glorieux Clovis a conquis la Gaule?

--Oui, l'indépendance de l'Armorique est une honte pour les armes des

Franks.

--Tiens, voici la lettre de Karl,--dit Bertchramm en tirant enfin de

dessous sa cuirasse un petit rouleau de parchemin et le remettant à

Amael; puis voyant amener les chevaux caparaçonnés de riches housses

dont les esclaves achevaient de les débarrasser, Bertchramm

reprit:--Regarde! est-il au monde de plus nobles, de plus fiers animaux?

--Non,--répondit Amael ne pouvant s'empêcher d'admirer les deux superbes

étalons qui, difficilement contenus par les esclaves, tantôt se

cabraient violemment, tantôt de leur léger sabot, heurtaient et

fouillaient le sol; le premier, d'un noir d'ébène, brillait de reflets

bleuâtres; l'autre, d'un blanc de neige, brillait de reflets argentés;

leurs naseaux frémissaient, leurs yeux étincelaient sous leur longue

crinière, et ils fouettaient l'air de leur queue flottante comme un

panache.

--Heim!--reprit Bertchramm,--qu'en dis-tu, Berthoald?

--Ce sont de nobles coursiers!--répondit Amael en étouffant un soupir

dont il eut honte; et, faisant signe aux esclaves de couvrir les étalons

de leurs housses de pourpre brodée, il murmura:--Adieu, beaux chevaux de

bataille! adieu, riches armures!--Puis s'adressant au guerrier

frank:--Heureux voyage je te souhaite, Bertchramm... au revoir!

--Mais j'y songe, Berthoald, si tes hommes refusaient de nous recevoir

dans l'abbaye en ton absence?

--Ne crains pas cela, et d'ailleurs, fais mieux, garde cette lettre de

Karl, tu pourras ainsi donner à mes hommes connaissance de ses volontés,

tu briseras toi-même le sceau devant eux.

--Tu as raison; je vais donc, Berthoald, te remplacer à l'abbaye; le

logis doit être avantageux? Ces tonsurés font bien leur nid. Et puis, si

Karl t'avait octroyé ce monastère, à toi, son favori, c'est que le

morceau était bon. Ainsi, à bientôt, Berthoald!

--Un mot encore... ces troupes cantonnées près des frontières de

Bretagne, quels chefs les commandent?

--Deux de nos amis, Hermann et Gondulf; ils m'ont prié de te porter

leurs saluts.

--Et maintenant au revoir, Bertchramm!

--Au revoir, Berthoald!

Le chef des guerriers franks s'étant remis en marche, suivi de sa troupe

et de ses bagages, s'éloigna, et bientôt disparut aux yeux des fugitifs.

Amael se rapprocha de l'arbre sous lequel étaient réunis ses compagnons

de route. À peine eut-il fait quelques pas au devant de sa mère, qu'elle

lui tendit les bras, en disant:--Viens, mon fils! J'ai tout entendu: je

sais les nouvelles faveurs que Karl t'offrait. À cette heure du moins,

c'est volontairement que tu renonces à un sort brillant qui aurait pu de

nouveau t'éblouir.

--M'éblouir? Non, ma mère; vous étiez près de moi... et là-bas, je

voyais les frontières de la Bretagne!

--Ah!--s'écria la matrone gauloise en serrant Amael avec un

attendrissement ineffable,--ce jour me fait oublier tout ce que j'ai

souffert.

--Ma mère, voilà, depuis dix ans, mon seul jour de bonheur pur et sans

mélange!

--Vous le voyez, il ne fallait pas douter du coeur de votre fils,--dit

Septimine à Rosen-Aër avec une grâce touchante.--Moi, je n'en ai jamais

douté.

--Septimine!--reprit Amael en attachant sur sa Coliberte un regard

attendri,--ce coeur, dont vous n'avez jamais douté, en douteriez-vous

pour l'avenir?

--Non, Amael,--répondit-elle naïvement en regardant le jeune homme d'un

air timide et surpris;--mais pourquoi cette question?

--Ma mère, cette douce et courageuse enfant vous a sauvé la vie, la

voilà fugitive, à jamais séparée sans doute des siens. Si elle

consentait à m'accorder sa main, la prendriez-vous pour votre fille?

--Oh! avec joie! avec reconnaissance!--dit Rosen-Aër.--Mais à cette

union consentirais-tu, Septimine?

La Coliberte, rougissant de surprise, de bonheur et de douce confusion,

se jeta au cou de la mère d'Amael et cacha son visage dans son sein en

murmurant:

--Je l'ai aimé du jour où il s'est montré si généreux pour moi au

couvent de Saint-Saturnin.

--O Rosen-Aër!--reprit le vieillard jusqu'alors plongé dans un

silencieux recueillement:--les dieux ont béni ma vieillesse, puisqu'ils

lui réservaient un tel jour.--Puis, après quelques instants d'une muette

émotion que partagèrent les jeunes apprentis, le vieillard reprit:--Mes

amis, si vous m'en croyez, nous nous remettrons en route. Il nous faudra

rudement marcher pour arriver demain soir aux frontières de Bretagne.

--Ma mère,--dit Amael,--appuyez-vous sur moi; cette fois vous ne

refuserez pas l'appui de mon bras?

--Non! oh! non, mon enfant!--répondit tendrement la Gauloise en prenant

avec bonheur le bras de son fils.

--Et vous, bon père,--dit Septimine à l'orfévre,--appuyez-vous sur moi.

--Les fugitifs se remirent en marche.

Après avoir marché sans mauvaise rencontre jusqu'à la fin du jour, ainsi

que pendant la nuit et la journée suivantes, ils arrivèrent, au lever de

la lune, non loin des premières rampes des sauvages et hautes montagnes

qui servent de limites et de défense à l'Armorique. La vue du sol natal

réveilla, comme par enchantement, chez Bonaïk les souvenirs de sa

première jeunesse; ayant autrefois traversé les frontières avec son père

pour aller aux _vendanges bretonnes_, il se rappela que quatre pierres

druidiques colossales s'élevaient non loin d'un sentier pratiqué à

travers les roches, et si étroitement encaissé, qu'il ne pouvait donner

passage qu'à une seule personne de front. Les fugitifs s'engageant les

uns après les autres dans ce passage, commencèrent à gravir sa pente

escarpée: Amael marchait le premier. Ce chemin, à peine praticable,

serpentait à travers d'énormes blocs de granit d'un gris sombre, dont le

faîte était vivement éclairé çà et là par la brillante clarté de la

lune, que l'on apercevait parfois du fond de cet obscur ravin.

Rosen-Aër, Amael et le vieil orfévre, en foulant le sol de l'Armorique,

éprouvaient une émotion profonde, religieuse. Bientôt ils arrivèrent à

une sorte de petite plate-forme entourée de précipices, d'immenses

rochers la surplombaient. Soudain les fugitifs entendirent, à une grande

hauteur au-dessus de leur tête, une voix jeune et sonore qui, vibrant au

milieu du profond silence de la nuit, chantait mélancoliquement ces

paroles:--«_Elle était belle, elle était jeune, elle était sainte!--Elle

s'appelait Hêna... Hêna, la vierge de l'île de Sên!_»

Rosen-Aër, Bonaïk et Amael, ces trois descendants de Joël, restèrent un

moment stupéfaits; puis, cédant à un mouvement irrésistible, ils

s'agenouillèrent pieusement... les larmes coulèrent de leurs yeux.

Septimine et les apprentis, partageant une émotion dont ils ne se

rendaient pas compte, s'agenouillèrent aussi, et tous écoutèrent, tandis

que la voix sonore, semblant descendre du ciel, acheva le vieux bardit

gaulois qui datait de huit siècles.

--O Hésus!--dit enfin Rosen-Aër en levant son noble visage baigné de

larmes vers le firmament étoilé, où rayonnait l'astre sacré de la

Gaule.--O Hésus! je vois un divin présage dans ce chant cher à la

mémoire des descendants de Joël... Béni soit ce chant! il nous salue et

nous accueille à cette heure solennelle, où touchant enfin cette terre

libre, nous revenons à l'antique berceau de notre famille!

* * * * *

Amael, sa mère, Septimine et les apprentis, guidés par le vieil orfévre,

arrivèrent près des pierres sacrées de Karnak, et furent tendrement

accueillis par le fils du frère de Bonaïk. Amael se fit laboureur, les

jeunes apprentis l'imitèrent et s'établirent dans la tribu... À la mort

de Bonaïk, la _crosse abbatiale_ fut jointe aux reliques de la famille

de Joël, ainsi que cette légende écrite par Amael, peu de temps après

son retour en Bretagne.

FIN DE LA CROSSE ABBATIALE.

LES PIÈCES DE MONNAIE KAROLINGIENNES OU LES FILLES DE CHARLEMAGNE

(KARL LE GRAND).

727-814.

Les filles de l'empereur Karl l'accompagnaient toujours en

voyage dans l'intérieur de la Gaule. Elles étaient fort belles;

il les aimait avec passion; il ne voulut jamais les marier et

les garda toutes chez lui jusqu'à sa mort. Quoique heureux en

toute chose, _il éprouva, dans ses filles, la malignité de la

mauvaise fortune_; mais il dissimula ce chagrin, et se

conduisit envers elles comme si elles n'eussent _jamais fait

naître de soupçons injurieux et qu'aucun bruit ne se fût

répandu_.

(Chronique d'Éginhard, p. 145, _Coll. Hist. Franc._)

..... Le coeur de _Louis le Pieux_ (fils de Charlemagne) était,

par nature, depuis longtemps _indigné de la conduite que ses

soeurs tenaient dans la maison paternelle_, seule tache dont

elle fût souillée; voulant donc porter remède à ces désordres,

il envoya devant lui Walla, Warnaire, Lambert et Ingobert, avec

ordre, aussitôt qu'ils arriveraient à Aix-la-Chapelle, de

veiller prudemment à ce que rien de scandaleux ne se commît de

nouveau, et de mettre sous une étroite garde _ceux qui auraient

offensé la majesté impériale par un commerce criminel_ (avec

les filles de l'empereur). Quelques-uns, coupables de ces

crimes, vinrent au devant de Louis le Pieux pour obtenir leur

grâce et l'obtinrent; _Audoin_ résista seul, frappa

mortellement Warnaire, blessa Lambert à la cuisse et fut tué

lui-même d'un coup d'épée... Louis le Pieux résolut ensuite de

chasser du palais _cette multitude de femmes qui le remplissait

du temps de son père_.

(L'Astronome, _Vie de Louis le Pieux_, p. 345, 346, _Collect.

de l'Hist. Franc._)

SOMMAIRE.

La Gaule au huitième siècle.--Charlemagne (_Karl le Grand_)

_Karolus magnus_.--Amael et Vortigern.--Les otages.--Le palais

d'Aix-la-Chapelle.--Une journée chez Charlemagne.--La blonde

Thétralde et la brune Hildrude.--Le bouquet de

romarin.--L'Ecole.--Les enfants pauvres et les enfants

riches.--Le lutrin.--L'évêque et le rat empaillé.--La

chasse.--La hutte du bûcheron.--_Les pièces de monnaie

karolingiennes._--L'esclave et sa fille.--Charlemagne et son

empire.--Le pavillon de la forêt.--Moeurs de la cour

karolingienne.--Les amoureux de quinze ans.--Vortigern et

Thétralde.

Soixante-quatorze ans s'étaient passés depuis qu'Amael avait retrouvé sa

mère Rosen-Aër au couvent de Meriadek. L'ambitieuse espérance de

Karl-Marteau s'était réalisée. Ce descendant de tant de Maires du palais

avait fait souche de rois; onze ans après sa mort, arrivée en 741, Pépin

le Bref, son fils aîné, proclamé roi des Franks par ses bandes et par

ses Leudes en 752, fut sacré, consacré par l'évêque de Soissons dans la

basilique de cette ville.

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 16 / 26 段