Bonaïk, ses apprentis, Rosen-Aër et Septimine, enfermés depuis le matin

dans l'atelier, avaient impatiemment attendu la nuit; tout était préparé

pour l'évasion d'Amael lorsque le jour tomba: la lueur du brasier de la

forge et du fourneau éclairait seule l'atelier; les barreaux des

fenêtres venaient d'être enlevés.

--Vous êtes jeunes et vigoureux,--dit le vieillard aux esclaves

apprentis;--à défaut d'autres armes, les barres de fer enlevées de la

croisée pourront vous servir; déposez-les dans un coin. Maintenant,

passez le baril par la fenêtre, et attachez à l'un des cercles cette

cordelle, dont l'un des bouts est aux mains d'Amael; il est prêt, car il

vient de répondre à notre signal.

Rosen-Aër et la Coliberte, le coeur palpitant d'espérance et d'angoisse,

se tenaient auprès de la fenêtre serrées l'une contre l'autre. Les

apprentis mirent le baril dehors; les ténèbres étaient profondes, l'on

ne distinguait pas même la blancheur du bâtiment dont la partie basse

servait de cachot à Amael. Bientôt, attiré par lui, le baril disparut

dans l'ombre; à mesure qu'il s'éloignait, l'un des apprentis déroulait

peu à peu la corde dont le tonneau était entouré; elle devait servir à

le ramener, lorsque le fugitif y aurait pris son point d'appui. À ce

moment, il se fit un grand silence dans l'atelier; toutes les

respirations semblaient suspendues; malgré la nuit, nuit si noire que

l'on n'apercevait absolument rien au dehors, tous les regards

cherchaient à percer ces ténèbres. Enfin, au bout de quelques minutes

d'anxiété, l'apprenti qui, penché à la fenêtre, tenait la corde destinée

à ramener le baril, dit au vieillard:--Maître Bonaïk, le prisonnier est

sorti de la cave; il s'appuie sur le tonneau, je viens de sentir la

corde se raidir.

--Alors, mon garçon, tire à toi... tire doucement sans secousse.

--Il vient,--reprit joyeusement l'apprenti;--le poids du prisonnier pèse

maintenant sur le tonneau.

--Grand Dieu!--s'écria Rosen-Aër,--voyez, dans le souterrain, cette

lumière... tout est perdu!...

En effet, une vive lueur, produite par la clarté d'une lampe,

apparaissant soudain dans l'intérieur de la cave, l'ouverture

demi-circulaire du soupirail se dessina lumineuse à travers les

ténèbres; cette réverbération, se projetant jusque sur l'eau du fossé,

éclaira le fugitif, qui, à demi plongé dans l'onde, se soutenait en

s'appuyant des deux mains sur le tonneau flottant. À ce moment,

Méroflède, enveloppée de sa mante écarlate à capuchon rabattu, parut au

soupirail; elle se cramponnait à deux des barreaux qu'Amael n'avait pas

eu besoin de scier pour se frayer un passage... À la vue du fugitif,

l'abbesse poussa un hurlement de rage, et cria par deux fois--Berthoald!

Berthoald!...--Puis elle disparut, emportant sa lampe avec elle, de

sorte qu'au dehors tout fut de nouveau plongé dans l'obscurité.

L'apprenti qui attirait le tonneau, effrayé de l'apparition de

l'abbesse, se rejeta vivement en arrière et abandonna la corde de

sauvetage... l'orfévre, heureusement, la saisit, et au milieu de

l'épouvante de tous, amena le baril jusqu'au bord de la fenêtre en

disant:--Sauvons d'abord Amael...

Grâce au tonneau qui flottait presque, à fleur de la croisée, elle fut

facilement escaladée par le prisonnier; son premier mouvement, en

arrivant dans l'atelier, fut de se jeter au cou de sa mère... Tous deux

oubliaient le danger dans un embrassement passionné, lorsque l'on frappa

fortement à la porte.

--Malheur à nous...--murmura l'un des apprentis,--c'est l'abbesse!...

--Impossible,--dit l'orfévre;--pour remonter du cachot, faire le tour du

cloître, traverser les cours et venir ici, il lui faut plus de dix

minutes.

--Bonaïk,--dit au dehors la rude voix de Ricarik,--ouvre à l'instant la

porte...

--Oh! que faire! Le réduit au charbon est trop étroit pour y cacher

Rosen-Aër et son fils,--murmura le vieillard; et il répondit très-haut

en se tournant vers la porte:--Seigneur intendant, nous sommes au moment

de la fonte; nous ne pouvons la quitter...

--C'est justement à la fonte que je veux assister!--cria

l'intendant.--Ouvre à l'instant...

--Vous, votre fils et Septimine, restez près de la fenêtre, penchez-vous

au dehors, vous seriez suffoqués,--dit le vieillard à Rosen-Aër après un

instant de réflexion. Et poussant vers la croisée Amael, sa mère et la

Coliberte, il dit à l'un des apprentis:--Vide sur le brasier de la forge

la boîte remplie de soufre et de bitume...

Le jeune esclave obéit machinalement, et au moment où Ricarik heurtait à

la porte à coups redoublés, une fumée sulfureuse, bitumineuse,

commençant de se répandre dans l'atelier, devint bientôt si intense, que

l'on voyait à peine à deux pas devant soi. Aussi, lorsque le vieillard

alla enfin ouvrir la porte à l'intendant, celui-ci, aveuglé, suffoqué

par une bouffée de cette épaisse et âcre vapeur, se recula vivement au

lieu d'entrer.

--Avancez donc, seigneur intendant,--dit Bonaïk;--c'est l'effet de la

fonte à la mode du grand Éloi... Nous n'avons pu vous ouvrir plus tôt,

de peur de laisser refroidir les métaux en fusion que nous versions dans

le moule... Avancez, cher seigneur, venez donc voir la fonte...

--Va-t'en au diable!--répondit Ricarik en toussant à s'étrangler et

reculant au delà du seuil.--Je suis suffoqué, aveuglé...

--C'est l'effet de la fonte, cher seigneur.--Puis avisant le trousseau

de clefs à la ceinture de l'intendant, qui, des deux mains, frottait ses

paupières endolories par l'âcreté de la fumée, Bonaïk le saisit à la

gorge et s'écria:--À moi, mes enfants, il a les clefs des portes!

À l'appel du vieillard, les apprentis et Amael accoururent, se

précipitèrent sur l'intendant, étouffèrent ses cris en lui serrant le

cou, pendant que Bonaïk, s'emparant du trousseau de clefs, disait:--J'ai

les clefs. Entraînez cet homme dans l'atelier, et jetez-le vite dans le

fossé; ce sera plutôt fait. Excusez, cher seigneur Ricarik, c'est la

fonte...

Les ordres du vieillard furent exécutés malgré la résistance furieuse du

Frank... Bientôt l'on entendit le bruit d'un corps tombant dans

l'eau...--Et maintenant,--s'écria le vieillard,--venez tous! suivez-moi

et courons. L'abbesse du diable ne peut tarder à arriver avec les

bandits qui ont ici droit d'asile.--Le vieillard avait à peine fait

quelques pas dans le corridor, lorsqu'il vit au loin s'avancer l'esclave

portier tenant une lanterne à la main.--Restez cachés dans l'ombre,--dit

tout bas l'orfévre aux fugitifs. Et il alla vivement au-devant du

portier qui lui cria:--Eh! vieux Bonaïk, est-ce que l'intendant n'est

pas dans ton atelier? Je ne sais à quoi il pense; voilà deux heures que

le bateau attend son messager...

--Quel bateau?

--Le bateau que Ricarik a fait préparer. Les rameurs attendent le

messager.

--Ils n'attendront pas longtemps, car ce messager, c'est moi.

--Toi?...

--Connais-tu ce trousseau de clefs?

--Ce sont celles que l'intendant porte à sa ceinture.

--Il me les a confiées afin que je puisse sortir de l'enceinte du

monastère dans le cas où tu ne serais pas à ta loge. Allons vite

retrouver le bateau. Marche devant.--Le portier, persuadé par l'accent

de sincérité du vieillard, dont la présence d'esprit le sang-froid

semblaient augmenter avec les périls, le précéda; mais Bonaïk ralentit

son pas, et appelant à voix basse un des apprentis:--Justin, toi et les

autres, suivez-moi à distance; la nuit est noire, la lueur de la

lanterne du portier vous guidera; mais dès que vous m'entendrez siffler,

accourez tous.--Et, s'adressant au portier qui l'avait beaucoup

devancé:--Eh! Bernard! ne va pas si vite; tu oublies qu'à mon âge on

n'est pas ingambe. Bonaïk, précédé du portier, et suivi de loin, dans

les ténèbres, par les fugitifs, arriva ainsi dans la cour extérieure du

monastère... Soudain Bernard s'arrêta et prêta

l'oreille.--Qu'as-tu?--lui dit le vieil orfévre,--pourquoi rester en

chemin?

--Ne vois-tu pas la lumière des torches éclairer la crête du mur de la

cour intérieure du monastère? n'entends-tu pas ce tumulte?

--Marche, marche. J'ai autre chose à faire que de m'occuper de ces

torches et de ce tumulte; il me faut accomplir au plus tôt le message de

Ricarik. Je n'ai pas un instant à perdre, vite, dépêchons-nous.

--Mais il se passe quelque chose d'extraordinaire dans l'intérieur du

monastère!

--C'est pour cela que l'intendant m'envoie si précipitamment en

message... Hâte-toi, le temps presse...

--Ah! c'est différent, vieux Bonaïk,--répondit Bernard en doublant le

pas. Il arriva bientôt à la clôture extérieure dont il ouvrit la porte.

À ce moment, le vieillard siffla; le portier, très-surpris, lui

dit:--Qui siffles-tu?

--Moi?

--Oui...

--Comment?

--Es-tu sourd? je te demande qui tu siffles?

--Qui je siffle, moi?

--Oui, toi. Voici la porte ouverte. Sors donc, puisque tu es pressé.

Mais j'entends des pas; on accourt de ce côté. Qu'est-ce que ces

gens-là?--dit Bernard, en haussant sa lanterne.--Il y a deux femmes...

Bonaïk coupa court aux réflexions du portier en criant:--Ôtez la clef de

la porte et tirez-la sur vous, le portier restera enfermé. À peine le

vieillard eut-il prononcé ces paroles, qu'Amael, les apprentis,

Rosen-Aër et Septimine se précipitèrent à travers l'issue ouverte; puis

l'un des jeunes esclaves, repoussant rudement Bernard dans l'intérieur

de la cour, ôta la clef de la serrure, tira la porte à lui et la ferma

en dehors. Bonaïk ramassa la lanterne et cria:--Hé! du bateau!

--Par ici!--répondirent plusieurs voix,--par ici... il est amarré au

gros saule.

--Maître Bonaïk,--dit un des apprentis,--nous sommes poursuivis; le

portier appelle à l'aide. Voyez ces lueurs; elles apparaissent

maintenant dans la cour que nous venons de quitter!

--Il n'y a rien à craindre, mes enfants; la porte est bardée de fer et

fermée en dehors; avant qu'on ait eu le temps de la défoncer, nous

serons embarqués!--Ce disant, le vieillard continua de se diriger vers

le gros saule; remarquant alors un bissac gonflé que Justin, l'un des

apprentis, portait sur son dos, il lui dit:--Qu'as-tu dans ce sac?

--Maître Bonaïk, pendant que vous parliez à l'intendant, nous deux

Gervais, nous doutant de quelque manigance de votre part, nous avons

pris, par précaution, moi, mon bissac, où j'ai mis le restant de nos

vivres, et Gervais, l'outre de vin encore à demi pleine.

--Vous êtes de judicieux garçons, car nous aurons à faire une longue

route après avoir débarqué.--Le vieillard et ses compagnons arrivèrent

bientôt près du gros saule; un bateau y était amarré, quatre esclaves

rameurs sur les bancs, le pilote au gouvernail.--Enfin!--dit-il d'un ton

bourru:--voilà trois heures que nous attendons; nous sommes transis de

froid, et nous allons avoir à ramer pendant plus de deux heures...

--Je vais vous donner une bonne nouvelle, mes amis,--répondit l'orfévre

aux bateliers.--J'ai amené du monde pour ramer; les rameurs peuvent donc

rentrer au monastère; le pilote seul restera pour guider le bateau.

Joyeux et prestes, les esclaves s'élancèrent hors du bateau. Le pilote

se résigna, non sans murmurer. Bonaïk fit entrer Rosen-Aër et Septimine

dans la barque; Amael et les apprentis s'emparèrent des avirons. Le

pilote prit le gouvernail, l'embarcation s'éloigna du rivage, et le

vieil orfévre, essuyant son front baigné de sueur, dit avec un grand

soupir d'allégement:--Ah! mes enfants! voilà un jour de fonte comme je

n'en vis jamais dans l'atelier du grand Éloi!

* * * * *

Le lendemain de la nuit où les fugitifs avaient quitté l'abbaye, ils se

reposèrent vers midi, après avoir marché pendant toute la nuit et le

commencement de cette journée; ils réparèrent leurs forces, grâce à la

précaution des apprentis, dont l'un s'était chargé de l'outre de vin,

l'autre du bissac rempli de provisions. Les voyageurs s'étaient assis

sur l'herbe, sous un grand chêne au feuillage jauni par

l'arrière-saison. À leurs pieds coulait un ruisseau d'eau vive, derrière

eux s'élevait une colline qu'ils avaient gravie, puis descendue, en

suivant une antique voie romaine, alors délabrée, effondrée; cette voie

se prolongeait à une assez grande distance jusqu'au tournant d'un coteau

boisé, derrière lequel elle disparaissait. Enfin, à l'extrême horizon se

dessinaient les cimes bleuâtres de hautes montagnes, limites et

frontières de la Bretagne. Les fugitifs, guidés par l'un des apprentis

qui connaissait les environs de l'abbaye, avaient facilement rejoint

l'ancienne route romaine; elle conduisait de Nantes aux frontières de

l'Armorique, près desquelles César, sept siècles auparavant, avait

établi plusieurs camps retranchés, afin de protéger ses colonies

militaires. Amael, habitué par le métier de la guerre à évaluer les

distances, pensait qu'en marchant jusqu'au soleil couchant, et qu'en se

remettant en route, après une heure de repos, il serait possible

d'arriver à la fin du jour suivant aux confins de la Bretagne. Septimine

était assise auprès de Rosen-Aër et d'Amael; les apprentis, étendus sur

l'herbe, terminaient leur frugal repas. Le vieil orfévre, ayant aussi

réparé ses forces, tira d'une poche de son sarrau un paquet

soigneusement enveloppé d'un morceau de peau. Les jeunes gens suivirent

avec curiosité les mouvements du vieillard. À leur grande surprise, il

dégagea de cette enveloppe la crosse abbatiale en argent, à la ciselure

de laquelle il avait commencé de travailler depuis quelque temps. Dans

ce paquet se trouvaient aussi deux burins. Bonaïk, remarquant la

physionomie ébahie des apprentis, leur dit:--Cela vous étonne, mes

enfants, de me voir emporter de l'abbaye cette crosse d'argent? Vous

croyez peut-être que la valeur du métal m'a tenté? Non, non; d'abord cet

objet n'a pas grand prix; ensuite, depuis douze ans que je travaille,

sans salaire, à l'atelier du monastère, j'aurais bien pu, en m'enfuyant,

me payer ainsi de mes peines.

--Sans doute, maître Bonaïk; mais alors pourquoi avoir emporté cette

crosse?

--Que voulez-vous, mes enfants, j'aime mon art d'orfévre; je ne

trouverai plus à l'exercer pendant le peu de temps que j'ai encore à

vivre... J'ai gardé mes deux meilleurs burins, je veux ciseler cette

crosse si finement, si purement, qu'en y travaillant un peu tous les

jours, j'emploierai à ce travail le restant de ma vie.

--Vous qui nous félicitez d'être des garçons de précaution, maître

Bonaïk, parce que nous avions songé à l'outre et aux provisions, votre

prévoyance dépasse la nôtre.

--Bon père, et vous, mes amis,--dit Amael en s'adressant au vieil

orfévre et aux apprentis,--veuillez vous approcher; ce que j'ai à dire à

ma mère, vous l'entendrez aussi; j'ai fait le mal, je dois avoir le

courage de l'avouer tout haut...

Rosen-Aër soupira et attendit le récit de son fils avec une curiosité

triste et sévère. Septimine, la regardant d'un air presque suppliant,

semblait implorer pour Amael l'indulgence de cette mère si justement, si

douloureusement irritée.

--Depuis que tout péril a cessé pour moi,--reprit Amael,--ma mère,

durant notre longue marche de jour et de nuit, ne m'a pas adressé la

parole; elle a refusé l'appui de mon bras, préférant celui de cette

pauvre enfant, qui lui a sauvé la vie. La sévérité de ma mère est juste,

je ne m'en plains pas, j'en souffre... Puisse le récit sincère de mes

fautes, puisse mon repentir me mériter mon pardon!

--Une mère pardonne toujours,--dit Septimine en regardant timidement

Rosen-Aër; mais celle-ci répondit d'une voix émue et grave:

--L'abandon de mon fils a, depuis des années, chaque jour déchiré mon

coeur; en proie à des angoisses sans cesse renaissantes, tour à tour je

m'abandonnais au désespoir ou à une espérance insensée... ces longs

tourments, je les pardonne à mon fils; ce que je ne peux lui pardonner,

c'est son alliance criminelle avec les oppresseurs de notre race, avec

ces Franks maudits, qui ont asservi nos pères et asservissent nos

enfants!

--Ma mère, écoutez-moi... Mon crime est grand; mais, je vous le jure,

avant de vous avoir revue, je connaissais le remords. Voici la vérité:

Il y a dix ans, j'ai quitté notre vallée de Charolles: pourtant j'y

vivais heureux auprès de ma famille; mais, que vous dirai-je? je cédai à

la curiosité, à un invincible besoin d'aventures, car, selon moi, en

dehors de nos limites, un monde tout nouveau devait s'offrir à mes yeux.

Un soir donc je partis, non sans verser des larmes.

--Dans mon enfance,--dit le vieillard,--mon père m'a souvent raconté que

Karadeuk, l'un de nos aïeux, avait aussi abandonné sa famille pour

courir la Bagaudie... Rosen-Aër, que le souvenir de notre aïeul vous

rende indulgente pour votre fils!

--Les Bagaudes et les Vagres guerroyaient contre les Romains et contre

les Franks, nos oppresseurs, au lieu de s'allier et de combattre avec

eux, ainsi que l'a fait mon fils.

--Vos reproches sont mérités, ma mère; la suite de ce récit vous

prouvera que, plus d'une fois, je me les suis adressés. Presque au

sortir de la vallée, je tombai entre les mains d'une bande de Franks.

Ils revenaient d'Auvergne et se rendaient dans le nord; ils me firent

esclave. Leur chef me garda pendant quelque temps pour soigner ses

chevaux et fourbir ses armes. J'avais l'instinct de la guerre; la vue

d'une armure ou d'un beau cheval me passionnait dès l'enfance. Vous le

savez, ma mère?

--Oui, vos jours de fête étaient ceux où les colons de la vallée se

livraient à l'exercice des armes...

--Emmené esclave par ce chef frank, je ne cherchai pas à fuir; il me

traitait avec assez de douceur. Puis, c'était pour moi un plaisir de

fourbir ses armes, et, durant la route, de monter ses chevaux de

bataille. Enfin, je voyais un pays nouveau. Hélas! bien nouveau, car les

terres ravagées, les maisons en ruines, l'effroyable misère des

populations asservies que nous traversions, contrastaient cruellement

avec l'indépendante et heureuse vie des habitants de notre paisible

vallée. Alors, vous me croirez, ma mère, puisque je dis le bien comme le

mal, alors, me rappelant notre heureux pays, songeant à vous, à mon

père, mes larmes coulaient, mon coeur se brisait; quelquefois j'étais

tenté de fuir, de revenir à vous; mais la crainte de recevoir l'accueil

que méritait ma faute me retenait.

--C'est si naturel!--dit Septimine qui écoutait ce récit avec un tendre

intérêt.--J'aurais éprouvé la même crainte, si j'avais commis la même

faute.

--Enfin,--reprit Amael,--après être resté plus d'une année chez ce chef

frank, j'étais devenu bon écuyer, je domptais les chevaux les plus

fougueux: passé maître dans l'art de fourbir les armes, à force de les

fourbir j'avais appris à les manier. Le Frank mourut. Pris par lui, je

devais être vendu. Un juif, nommé Mardochée, qui, comme tant d'autres,

courait la Gaule pour trafiquer de chair humaine, se trouvait alors à

Amiens; il vint visiter les esclaves. Il m'acheta, me disant qu'il me

revendrait à un riche seigneur frank, nommé Bodégesil, duk au pays de

Poitiers. Il possédait, ajouta le juif, les plus beaux chevaux, les plus

belles armures que l'on pût voir...--«En prenant la fuite, tu peux me

faire perdre une grosse somme d'argent,--me dit Mardochée,--car je t'ai

acheté d'autant plus cher que je savais te revendre un bon prix au

seigneur Bodégesil; mais, si tu fuis, tu perdras peut-être une occasion

de fortune pour toi; Bodégesil est un généreux seigneur, sers-le

fidèlement, il t'affranchira, t'emmènera en guerre avec lui, lorsqu'il

sera requis de marcher avec ses hommes, et l'on a vu, dans ces temps de

guerre où nous vivons, des affranchis devenir comtes.»--L'ambition

m'entra au coeur, l'orgueil m'enivra, je crus aux promesses du juif, je

ne cherchai pas à m'échapper; lui-même, pour m'affermir dans cette

résolution, me traita de son mieux, me promit même de vous faire

parvenir, par un autre juif qui devait aller en Bourgogne, une lettre

que je vous écrivis, ma mère...

--Cet homme n'a pas tenu sa promesse,--dit Rosen-Aër.--Aucune nouvelle

de vous ne m'est parvenue.

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 15 / 26 段